IX. — l'édition de
Gœthe arrive à Weimar, dans le costume de Werther, le 7 novembre 1775. Ensuite le Faust est souvent lu devant la cour, sans qu'aucun développement nouveau s'y ajoute. Les sujets qui marquent la période classique de Gœthe commencent à l'occuper, Iphigénie en 1779, Torquato Tasso l'année suivante. Au mois de septembre 1786, il part pour l'Italie. A Rome, voulant comprendre le Faust dans une édition complète de ses œuvres, il reprend le vieux manuscrit w jauni par le temps et déchiré sur les bords », et il avoue, dans une lettre du l*"*" mars 1788,
qu'il lui a fallu d'abord « retrouver le fil », se familiariser avec le plan : « De même qu'autrefois je me reportais par la pensée dans un monde disparu, il faut maintenant que je me reporte dans un passé que j'ai vécu moi-même. » Il écrit la Cuisine de la sorcière^ dans le jardin de la villa Borghèse; ensuite un dialogue entre Faust et Méphistophélès, précédé d'un monologue de Faust. Le monologue disait, tout à fait selon les données du poème primitif : « Esprit sublime, tu m'as tout donné, tout ce que demandait ma prière. Ce n'est pas en vain que tu as tourné vers moi ton visage du sein de la flamme. Tu m'as donné la splendide nature pour royaume, avec la force de la sentir et d'en jouir. Mais, à côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, tu m'as donné un compagnon dont je ne puis déjà plus me passer, quoique, par sa froideur et son insolence, il me ravale à mes propres yeux. » Ce fut le dernier effort que fit le poète pour avancer une œuvre de laquelle son développement intérieur le séparait de plus en plus. L'édition de 1790, la première qui fut connue du public, ne fut guère qu'un remaniement de forme. La scène de la Taverne était mise en vers. Certaines trivialités disparaissaient de l'entretien entre Méphistophélès et l'Écolier. Quelquesunes des dernières scènes, encore en prose, ou mal reliées à l'ensemble, étaient supprimées. Le reste était donné comme un fragment, et s'arrêtait après la scène de la Cathédrale. Le Faust primitif était
châtié, épuré, mais découronné; la conclusion manquait.
Elle manquait parce que le poète, s'il avait dû la donner à ce moment-là, l'aurait sans doute donnée toute différente. Il aima mieux abondonner un sujet auquel ne rattachait plus aucun intérêt direct. Le temps du titanisme était passé chez lui, et il est* probable qu'en livrant le Faust au public comme un fragment, il n'avait pas plus l'intention d'y revenir qu'il ne revint au Prométhée, au Juif errant, au Mahomet, Il fallut, pour l'y ramener, l'intervention d'un poète qui avait eu, lui aussi, sa période orageuse, mais qui n'en était pas encore séparé par un si long intervalle. En 1794, Schiller avait obtenu la collaboration de Gœthe pour une revue qu'il voulait fonder, les Heures ; ce fut le commencement de cette union qui fut si féconde pour l'un comme pour l'autre. Le 29 novembre de la même année, Schiller écrit à Gœthe que ce serait pour lui une satisfaction des plus vives de pouvoir lire les fragments encore inédits du poème de Faust, dont il admire la conception puissante, et qu'il compare au torse d'Hercule. Gœthe lui répond : « Je ne puis en ce moment rien vous communiquer de Faust; je n'ose ouvrir le paquet qui le tient captif : je ne pourrais copier sans remanier, ce dont je ne me sens pas le courage. » Schiller insiste, et, au mois d'août de l'année suivante, Gœthe promet « quelque chose de Faust » pour les Heures; mais il ajoute :
« Mon Faust est comme une poudre qui a été dissoute dans Teau et qui se dépose au fond du vase : tout paraît remonter et se rejoindre, aussi longtemps que vous secouez le vase; mais à peine suis-je réduit à moi-même, que tout retombe au fond. »
La disposition d'esprit nécessaire pour s'identifier avec le vieux monde légendaire manquait encore. Elle se retrouva lorsqu'en 1797 les deux poètes s'asisocièrent pour la composition d'un certain nombre de ballades destinées à VAlmanach des Muses, Leurs études communes, la recherche et la discussion des sujets ramenèrent Goethe, comme il le dit, sur « les routes nébuleuses » où il s'était complu dans sa jeunesse. Faust lui redevint familier. Mais il lui arriva ce qui était arrivé autrefois à Lessing. Ce grand critique avait déjà été frappé de ce que la légende de Faust contenait de poésie, et il avait longtemps pensé à la remettre au théâtre; mais peu à peu le sujet s'était transformé dans son esprit, et à la fin le seul péché de Faust était « sa soif de connaître », péché pardonnable assurément aux yeux d'un philosophe, et qui, en tout cas, ne méritait pas la damnation éternelle. Du jour où Gœthe, cédant aux instances réitérées de Schiller, songe sérieusement à reprendre le Faust^ ce qui le préoccupe surtout, c'est ce qu'il appelle ridée du poème : ce mot revient constamment dans la correspondance des deux amis. « Je me suis décidé.
ilê ESSAIS SUR LA LITTÉRATURE ALLEMANDE.
écrit Goethe le 22 juin 1797, à travailler à mon Faust ; je veux sinon le terminer, du moins l'avancer pour une bonne part. Je sépare ce qui est imprimé, et je le dispose en grandes masses, en y intercalant ce qui est déjà écrit ou imaginé, et je prépare et avance ainsi l'exécution du plan, qui, à vrai dire, n'est qu'une idée. » En même temps, il engage Schiller à lui dire de quelle manière il se représente le poème dans son ensemble, « à lui expliquer ses propres songes, comme un vrai prophète ». Schiller promet « de chercher le fil », et, s'il ne réussit pas à le trouver, il s'imaginera qu'il a devant lui une série de fragments qu'il vient de découvrir par hasard, et qu'il est chargé de compléter. « Au reste, ajoute-t-il, l'ouvrage, quelque grande que soit sa valeur poétique, devra toujours avoir une certaine portée symbolique : telle est probablement aussi votre idée. » Et ailleurs : « Ce qu'on cherchera dans le Faust^ ce sera tout à la fois de la philosophie et de la poésie; et vous aurez beau faire, le sujet est tel que vous ne pourrez le traiter qu'à un point de vue philosophique, et que votre imagination sera forcée de se mettre au service d'une idée fournie par la raison. » Schiller venait d'étudier à fond le système de Kant. Il faudrait connaître les entretiens que les deux poètes eurent ensemble pour juger jusqu'à quel point l'influence de Schiller fut déterminante sur le renouvellement du sujet de Faust; mais le vif intérêt qu'il témoignait pour
rœuvre de son ami a déjà, pour ainsi dire, Timportance d'un fait littéraire. Schiller représente, à ce moment, en sa propre personne, le lien entre la jeunesse et Tâge mûr de Goethe.
Au reste, quand Schiller et Gœthe parlent de Vidée de Faust, il ne faudrait pas prendre ce mot dans un sens trop étroit. Il ne s'agit pas d'une idée abstraite à traduire sous une forme sensible, ou d'une vérité philosophique ou morale à démontrer par l'exemple, mais seulement d'un point de vue général sous lequel devaient se grouper les fragments anciens ou nouveaux. Gœthe lui-même s'exprime un jour à ce sujet devant Eckermann : « On vient me demander quelle est l'idée que j'ai voulu incarner dans mon Faust. Gomme si je le savais moi-même! comme si je pouvais le dire! » Et, reprenant le dernier vers du Prologue sur le théâtre^ il continue : « Depuis le ciel^ à travers la terre^ jusqu'à l'enfer, à la rigueur, ce serait quelque chose ; mais ce n'est pas là une idée, c'est la marche de l'action. Ensuite, que le diable perde son pari, et qu'un homme que de graves égarements n'ont pas empêché de s'élever et de s'améliorer toujours puisse être sauvé, c'est une pensée bonne et efficace et qui explique bien des choses; mais ce n'est pas une idée qui puisse servir de base à l'ensemble et à chaque scène en particulier. Et c'eût été une belle chose, vraiment, si j'avais voulu aligner, sur le maigre fil d'une idée unique serpentant à tra-
vers le tout, la vie abondante et variée que le Faust déroule devant les yeux *. »
Ce que Goethe, dans sa correspondance avec Schiller, appelle l'idée de Faust, c'est simplement la conception philosophique à laquelle il avait Tintention de soumettre la légende, et qui est exposée dans Tun des deux prologues, celui dont la scène est au ciel.
Les milices célestes sont rassemblées devant le Seigneur. Méphistophélès, le tentateur, apparaît au milieu d'elles; il rend compte de ce qu'il a vu et fait sur la terre : car il a son rôle dans le gouvernement du monde ; il est nécessaire à l'homme, dont l'activité se relâcherait aisément, s'il n'avait à côté de lui un compagnon qui le stimule. Pauvre humanité! Méphistophélès lui-même est éniu de pitié pour elle, et, s'il avait le cœur quelque peu tendre, il renoncerait à la tourmenter davantage : « Le petit dieu de la terre n'a pas changé; ilest baroque comme au premier jour; il vivrait un peu mieux, sans la petite étincelle qui est en lui, qu'il appelle raison, et qui lui sert seulement à être plus bestial que la bête. »
Le Seigneur l'interrompt : « Connais-tu Faust, mon serviteur? — Vraiment, dit Méphistophélès, il vous sert d'une étrange façon. L'insensé! une nourriture terrestre ne lui suffit pas. Son esprit en fer-