‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 38 sur 55 · Pniower, Gœlhes Faust, p · texte numérisé non relu

Pniower, Gœlhes Faust, p

2. Conversations, 13 février 1831 ; voir aussi 3 janvier 1830.

peuple allemand : il Test par sa richesse poétique, par sa profondeur philosophique, et surtout par son rapport intime avec le génie de la nation; mais la Divine Comédie de Dante est d'une architecture plus belle. • Le Faust de Goethe est une cathédrale gothique terminée dans le style de la Renaissance. 11 faut laisser à une critique systématique le soin d'en montrer Tunité. La valeur du poème est ailleurs : le problème de la destinée humaine y est posé d'une main magistrale, et traité dans une langue robuste, où Ton sent couler à chaque vers la plus pure sève du génie national.

ON sait qu'une tragédie dont le principal personnage devait être INausicaa fut une des grandes préoccupations de Goethe pendant son voyage en Italie. Il n'en a écrit que quelques fragments, tellement disparates qu'ils permettent à peine de se faire une idée de ce qu'aurait été l'ensemble, et que peu de lecteurs s'y arrêtent. Ce sont ces fragments que Wilhelm Scherer, dans un article des Deutsche Monatshefte de Westermann, a essayé de rattacher et de coordonner*. lia interrogé le texte de V Odyssée, que Gœthe ne quittait pas pendant qu'il méditait son plan; il a consulté les notes de voyage du poète, les livres qu'il lisait et qui l'aidaient à comprendre Homère. Il a cherché des rapprochements dans les incidents de sa vie, et, là où tous les renseignements faisaient défaut, il a hasardé ses propres suppositions, qui sont rarement dénuées de vraisemblance. C'est un travail de reconstitution, semblable à celui que la critique aime à entreprendre vis-à-vis des

1. L'article a été réimprimé dans Aufsàtze ûber Gœthe ^ Berlin, 1886.

œuvres du passé dont le temps n'a laissé qu'un débris, ou à celui que Gœthe lui-même entreprit un jour sur le Phaéton d'Euripide; un travail d'une infinie délicatesse, où il faut que le sentiment de l'artiste se joigne à la sagacité de l'historien.

Gœthe, à chaque époque de sa vie, faisait choix d'un écrivain, qui l'aidait à formuler ses propres impressions, qui lui donnait la réplique lorsqu'il cherchait à coordonner ses idées, et qui devenait, pour ainsi dire, son compagnon idéal. C'était un des procédés qu'il employait pour concilier la poésie avec la réalité. Homère fut pour lui, en Italie, ce que l'auteur du Village abandonné avait été pour lui à Wetzlar. Lorsque à Palerme il visita le Jardin public, il trouva d'abord que tout ce qui s'offrait à ses regards le transportait dans l'antiquité. « Les flots noirâtres à l'horizon boréal, leur lutte contre les courbures des anses, l'odeur particulière de la mer vaporeuse, tout rappelait à mes sens et à ma mémoire l'île des heureux Phéaciens : je courus acheter un Homère.... » A partir de ce moment, le centre poétique de ses observations est trouvé. Huit jours après, à la veille de quitter ce « paradis », il retourne à la même place, pour lire son « pensum » dans V Odyssée; il arrête le plan de sa tragédie de Nausicaa^ et il esquisse quelques scènes principales. Un mois s'écoule, pendant lequel il contourne les rivages de la Sicile, sans perdre de vue son sujet. Assis au pied des ruines du théâtre de Taormine,

pendant que son compagnon de route, le peintre Kniep, dessine le paysage, il revient encore à sa pièce, qu'il appelle « une concentration dramatique de V Odyssée ».

Voilà donc le premier facteur de l'œuvre nouvelle qui est trouvé : c'est YOdyssée, Le second, comme il faut s'y attendre avec Goethe, sera une idée personnelle. Ce qui existe de la tragédie, ce sont d'abord les deux premières scènes avec une esquisse de la troisième, ensuite des fragments très courts formant ensemble une quarantaine de vers, enfin un plan tout à fait sommaire et se réduisant presque à une liste de personnages. Ce plan, qui est placé en tête, est évidemment postérieur aux scènes écrites. Goethe s'était tenu d'abord assez près du récit d'Homère. La pièce s'ouvrait par les jeux des jeunes filles, compagnes de Nausicaa, au bord de la mer. Au bruit de leurs ébats, Ulysse se réveillait, et la scène suivante, un monologue, n'était que le développement de quelques vers de YOdyssée :

« Le divin Ulysse s'éveilla, et, s'asseyant, il délibéra au fond de son âme. Hélas! se dit-il, à quels hommes appartient cette terre où je suis venu? » Il retourne vers la grotte où il s'était tenu caché. Nausicaa entre en scène avec sa nourrice Eurymédusa. Elle a eu, comme dans Homère, un songe. Mais c'est ici que Goethe nous abandonne. C'est aussi l'endroit où il s'éloignait décidément de son modèle; car le plan, ou le schéma^ comme il

dit, résume ainsi le discours que la jeune fille adressait à sa nourrice : « Confidence : âge des fiançailles » : paroles sommaires qui indiquent déjà le rôle nouveau que Goethe attribuait à son héroïne.

Ce schéma^ quelque énigmatique qu'il soit en beaucoup d'endroits, ne laisse cependant aucun doute sur les modifications principales que le poète moderne voulait faire subir au sujet antique. Quelques noms sont changés. Nausicaa prend celui d'Arété, qui dans YOdyssée appartient à sa mère* Goethe jugeait-il ce nom plus approprié au rythme ïambique? ou était-il choqué par la rencontre des deux voyelles? Le fait est que son oreille était devenue, à la fin de son voyage en Italie, d'une sensibilité excessive pour tout ce qui touchait à Teuphonie; et, pour le dire en passant, il n'a jamais écrit une langue plus harmonieuse que dans le monologue d'Ulysse et dans les fragments qui suivent. Le roi Alkinoos est désigné, sans doute pour des raisons analogues, par la forme latine de son nom, Alkinotis. Quant à la reine, qui joue un rôle si touchant dans Homère, et dont Ulysse vient d'abord embrasser les genoux lorsqu'il se présente comme suppliant dans le palais, il faut la supposer morte, et son absence explique la conduite inconsidérée de Nausicaa. La mère n'est plus là pour diriger les pas de sa fille, pour réprimer les premiers élans de son cœur, ou pour satisfaire à ses vœux légitimes. Une vieille servante, faible et docile, a pris

sa place. Eurymédusa, dans le plan définitif, porte le nom de Xanthé, plus commode pour le vers. Des trois frères de Nausicaa, Gœthe n'en garde qu'un seul, qu'il appelle Nérée; c'est un jeune homme qui écoute avec enthousiasme les récits d'Ulysse, qui ne rêve pour lui-même qu'aventures lointaines, et qui se consume dans sa sphère étroite comme autrefois, ajoute Wilhelm Scherer, le jeune Gœthe au milieu des relations bourgeoises de la ville de Francfort.

La pièce se joue ainsi entre cinq personnages principaux : Ulysse, le roi Alkinoiis, son fils Nérée, Arété sa fille, et la confidente Xanthé. L'intérêt consiste dans la passion subite que la jeune fille conçoit pour le héros étranger. Dans Homère, après les premiers incidents de l'arrivée d'Ulysse, Nausicaa est aussitôt reléguée au second plan. Elle dit aux suivantes, en revenant vers la ville : « Plût aux dieux qu'un tel homme fût appelé mon époux et qu'il consentît à rester parmi nous! » Mais ces paroles ne sont dans sa bouche qu'une expression naïve d'admiration. Gœthe prête à son héroïne une profondeur de sentiment toute moderne, et en même temps une énergie de caractère qui la fait céder sans réserve au premier entraînement de son cœur.

Wilhelm Scherer l'appelle une Marguerite antique. Ulysse a d'abord caché son nom ; il dit n'être point marié, pensant qu'un étranger a besoin de la faveur de tout le monde et que les femmes, par instinct.

accordent plutôt la leur à un homme encore libre. Il se donne aux Phéaciens pour un messager chargé de porter à Pénélope des nouvelles de son époux égaré sur les mers. Les Phéaciens, réunis en conseil, rengagent à rester parmi eux, en attendant qu'un navire qu'ils promettent d'équiper ait retrouvé le héros et Tait amené dans leur île. C'est alors qu'Ulysse, sûr désormais des dispositions bienveillantes de ses hôtes, se déclare. Le mot qui doit amener le dernier revirement de l'action est si naturel, que tout lecteur qui aura voulu se pénétrer du plan de Gœthe le suppléera facilement :

« L'homme que vous voulez chercher, c'est moi; je suis le mari de Pénélope. » Mais Arété, craignant la jalousie des chefs qui forment le conseil, est entrée dans la salle, et elle entend le mot qui sera son arrêt de mort. On se figure aisément toute la scène, qui ne pouvait manquer d'être très dramatique.

Ulysse, au cinquième acte, prend congé d'Alkinoiis. Mais partira-t-il ainsi, en laissant le trouble dans la maison où il a été recueilli? Il se reproche sa ruse inutile. Il imagine cependant un moyen de tout réparer, de tout concilier. Il reviendra dans l'île des Phéaciens, accompagné de Télémaque. Peutêtre Arété reportera-t-elle sur le fils l'amour qu'elle croyait ressentir pour le père, et qui n'était sans doute qu'un vague élan de son imagination. Ici quelques fragments permettent de deviner le mou-i vement du dialogue. « Tu répares noblement tes

torts, dit Alkinous ; mais quelle douleur tu excites dans mon cœur ! Ainsi je devrais me séparer de ma fille I Je devrais, avant l'heure de sa mort, la voir partir, Tembarquer pour une terre lointaine 1 » Mais enfin, persuadé, il dit ces mots, qui terminent la série des fragments : « Que ce jour qui te ramènera vers moi accompagné de ton fils, soit le jour le plus solennel de ma vie ! » Le dénouement n'est .indiqué que par la liste des personnages qui figurent dans les dernières scènes. Un messager annonce la mort d'Arété ; et Alkinous, fidèle, dans sa douleur, aux devoirs de l'hospitalité, ne peut que hâter le départ d'Ulysse, pour le soustraire à la vengeance du peuple.

« Cette simple fable, écrivait Goethe beaucoup plus tard dans ses souvenirs de voyage, devait intéresser par la richesse des motifs secondaires, et surtout par le caractère maritime et insulaire qui aurait dominé dans l'exécution et qui aurait donné à l'ensemble un ton particulier. » Qu'est-ce que le poète entendait par le caractère maritime et insulaire de l'exécution {das Meer- and Inselhafte)! Évidemment, il voulait profiter pour son ouvrage de toutes les observations de détail qu'il avait faites à Naples et en Sicile. On peut faire, entre le récit du voyage et le plan de la pièce, des rapprochements curieux. Dans une scène où Nérée revient d'une expédition sur mer, on trouve cette indication : « Départ; dauphins, etc. ». Et, après la traversée de

Naples à Palerme, Gœthe écrit : « Une troupe de dauphins escortait le navire des deux côtés de la proue, et s'efforçait toujours de prendre les devants. On avait plaisir à les voir tantôt nager sous le flot clair et transparent qui les couvrait, tantôt bondir au-dessus de Teau avec leurs piquants, leurs nageoires, leurs flancs qui reflétaient Tor et Témeraude. » Il n'est pas douteux que si la tragédie avait été écrite immédiatement, elle eût été pénétrée et comme imprégnée d'une certaine saveur marine. Gœthe était doué d'une telle faculté d'assimilation, que, selon les influences, il devenait un autre homme. A peine a-t-il mis le pied sur le sol de l'Italie, qu'il se félicite d'avoir complètement dépouillé sa nature germanique. En Sicile, ce n'est plus seulement le ciel du Midi dont il ressent le charme; la mer a exercé sur lui une séduction nouvelle, et il cherche des formes et des images pour un genre d'impressions que le Nord ne lui a jamais données. Il se figure avoir toujours vécu sur ces rivages, et il s'identifie sans peine avec Ulysse. Le sujet de Nausicaa le touchait d'abord par les complications dramatiques; mais le fond du tableau, c'était la mer, avec ses aspects pittoresques, avec les hasards où elle entraîne l'homme, les aventures lointaines, les dangers de mort, les retours imprévus. N'oublions pas que Gœthe appelait sa pièce « une concentration de V Odyssée ».

Il se comparait à Ulysse à un autre point de vue.

« Il n'est rien dans cette composition, dit-il encore, que je n'eusse été capable de peindre d'après nature, en consultant mes propres expériences. N'étais-je pas voyageur moi-môme? N'avais-je pas couru le risque d'éveiller des inclinations qui, sans avoir une fin tragique, pouvaient causer des douleurs, des dangers et des maux? N'avais-je pas été souvent dans le cas d'obtenir des faveurs imméritées, de rencontrer des obstacles imprévus? » Ulysse est aimé de Nausicaa; elle meurt; il part néanmoins, «• moitié innocent, moitié coupable w, dit Goethe. Lui-même n'avait-il pas été obligé de s'accuser souvent ainsi? Mais il avait poursuivi sa route, sacrifiant les intérêts de son cœur à ce qu'il considérait comme une nécessité de l'art, et se consolant par une confession poétique. Le personnage d'Ulysse, tel qu'il le conçoit, a de la ressemblance avec Weislingen, avec Clavigo, même avec Faust. Il y a cependant une différence essentielle : Clavigo et Weislingen partagent le sort de leurs victimes ; Ulysse n'éprouve que le regret d'avoir causé un mal involontaire. C'était un défaut au point de vue dramatique, et ce fut peut-être une des raisons qui déterminèrent Goethe à abandonner le sujet : on nous permettra d'ajouter à notre tour cette supposition à toutes celles du savant critique dont nous résumons le travail.

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