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LE JOURNAL DE GOETHE

L'ALLEMAGNE, à travers toutes ses révolutions littéraires, ne cesse de revenir à Goethe, comme un voyageur, après avoir erré sur les chemins de traverse, regagne la grande route large et unie, que lui ont tracée des mains expérimentées. Toutes les fois qu'une école a dit son dernier mot, que ce soit la Jeune Allemagne avec ses revendications politiques, ou le naturalisme contemporain avec ses visées sociales et humanitaires, Goethe reparaît et reprend faveur : lui, toujours lui. C'est le pôle immobile autour duquel la pensée allemande gravite et tourne depuis un siècle. Il semble qu'il y ait dans le public allemand cette conviction intime, que nul écrivain n'a réuni en sa personne, d'une manière aussi complète, tous les côtés du génie national.

Le catalogue de ce qui a été écrit sur Goethe n'est plus à faire : il existe, et il forme tout un volume. Mais le recueil même de ses œuvres s'est enrichi d'une série toute nouvelle : c'est son Journal. Il forme treize volumes dans l'édition monumentale publiée sous les auspices de la grande-duchesse

Sophie de Saxe-Weimar. C'est le témoignage le plus éclatant de dévotion admirative qu'une nation ait jamais donné à un de ses grands hommes.

Goethe marquait presque jour par jour ce qu'il faisait, ce qu'il lisait, les visites qu'il recevait, les impressions que lui laissaient les personnes et les choses qui passaient devant lui. C'étaient tantôt des rédactions à peu près suivies, comme des brouillons, tantôt des phrases inachevées, parfois de simples mots. Certaines notes sont tout à fait inintelligibles ; elles n'avaient un sens que pour lui. Quelquefois il écrivait sur des feuilles blanches intercalées dans un almanach. Dans les premiers volumes, les personnages dont les noms reviennent le plus souvent sont désignés par des initiales, ou même par des signes planétaires. Le duc Charles-Auguste a la marque de Jupiter "if , qui convenait en effet au souverain de cet Olympe bourgeois. Mme de Stein, c'est le Soleil : ne fut-elle pas le soleil qui répandit sur une dizaine d'années de la vie de Goethe sa tiède lumière? La duchesse Amélie est tantôt le premier, tantôt le dernier quartier de la lune, C ou 3. Certains signes ne sont pas encore déchiffrés; les éditeurs se sont contentés de les accompagner d'un point d'interrogation. Il y a là de quoi exercer la sagacité de la critique allemande : il n'est d'ailleurs pas de problème si délicat qu'elle ne vienne à bout de résoudre.

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