I. — LES ÉTUDES
Les Curtius étaient une vieille famille patricienne de la ville libre de Lubeck, autrefois le chef-lieu de la Ligue hanséatique. Celui par qui elle a été illustrée reproduisait dans ses traits, au dire d'un homme qui l'a beaucoup fréquenté*, le type des anciens Saxons, riverains de la Baltique et de la mer du Nord : les cheveux blonds, les yeux d'un bleu pâle, les sourcils abondants, le front haut, le profil accentué, les lèvres minces. Une expression de franchise et de bienveillance, d'affabilité prévenante et de bonté ingénue, était répandue sur toute la figure, surtout dans la jeunesse. On pouvait dire que
1. Le fils du peintre Gurlitt (Erinnerungen an Etnst Curtius, Berlin, 1902).
rhomme qui regardait ainsi dans le monde ne ferait jamais rien qui ne fût à l'honneur de son nom et pour le bien de ses semblables.
La ville de Lubeck est bâtie en dos d'âne sur une presqu'île, entre deux cours d'eau, la Trave et la Wakenitz, qui se réunissent dans le port. Elle n'a plus r,etrouvé sa population d'autrefois, qui est évaluée à près de cent mille âmes ; mais ses portes massives, ses hauts pignons, ses clochers et ses tourelles lui donnent encore un air pittoresque, et son hôtel de ville, avec la grande salle où se tenaient les diètes de la Hanse, témoigne de sa gloire passée. Longtemps habituée à se défendre contre des voisins jaloux, elle a gardé son individualité, même au temps où elle a dû se fondre dans l'unité germanique. « Nous avons toujours considéré comme un bonheur pour nous, dit Ernest Curtius, d'avoir été élevés au sein d'une cité qui était notre patrie restreinte, et d'avoir grandi au milieu des monuments du passé. N'assistant que de loin à la poussée du monde moderne, mais prêtant une oreille attentive aux traditions des ancêtres, nous avons pu recueillir en nous, sans trouble, les enseignements que nous offraient la maison et l'école, et en faire la nourriture de notre esprit * . »
Le père était syndic de la ville, chargé de la direction des affaires extérieures et de l'adminis-
1. Notice sur George Curtius ; Aller thum und Gegenwart, 3* volume.
tralion des écoles. C'était un magistrat actif et intègre, aussi ponctuel dans le gouvernement de sa famille que dans Taccomplissement de ses fonctions publiques; de plus, ami des arts et des lettres, dont il donna de bonne heure le goût à ses quatre fils. Les artistes de passage, ou qui travaillaient pour le compte de la municipalité, surtout pour la décoration des églises, étaient ses hôtes. Il avait sa maison dans la ville haute, dans la partie supérieure de la Fischstrasse^ une des rues qui descendent vers la Trave. Dans le bas de la même rue, non loin du port, se trouvait le presbytère de TÉglise réformée, la demeure du pasteur Jean Geibel, père du poète Emmanuel Geibel. Celui-ci, né en 1815, avait un an de moins qu'Ernest Curtius. Les deux jeunes gens se rencontraient à Fécole, à la salle de gymnastique, à la promenade. « C'est dans nos dernières années d'école, raconte Ernest Curtius, que nous devînmes amis intimes. Geibel se fit admettre dans une société dont je faisais partie, où l'on s'exerçait à discourir et où Ton disputait bravement. C'était une bonne tradition dans notre gymnase de Lubeck de ne pas viser à une universalité de connaissances qui étouffe de jeunes esprits. On ménageait, on suscitait la personnalité, et nous avions beaucoup de loisir. L'amour de la poésie était un lien entre Geibel et moi. La manière intelligente dont notre professeur Ackermann nous faisait lire les élégiaques latins et nous incitait à versifier nous-mêmes dans leur langue,
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eut une influence décisive sur notre goût. Nous comprenions mieux ensuite Gœthe et Uhland. Je me rappelle encore avec une véritable joie les soirées où nous sortions ensemble des rues étroites bordées de hauts pignons, pour gagner les épais ombrages des remparts. Nous avions derrière nous les clochers des vieilles églises; devant nous le regard s'étendait sur les prés et les forêts, et nous nous redisions les vers que nous venions de lire *. »
Les deux pères, le syndic Curtius et le pasteur Geibel, avaient traversé ensemble des temps difficiles, et la communauté du danger avait cimenté leur amitié. En 1806, la ville libre voulut rester neutre dans la lutte entre Napoléon et la Prusse. Mais Blûcher, ramenant dans le Nord un débris de Tarmée prussienne échappé du désastre d'Iéna, entra dans Lubeck. Il ne put s'y établir, car dès le lendemain la ville fut prise d'assaut par un corps français. Les églises furent converties en ambulances. Le jour où elles furent rendues au culte, le pasteur Geibel prononça un sermon « sur la nécessité d'abjurer la vie impie ». Il jugea que l'abaissement de la patrie était due à la dépravation des mœurs, et celle-ci à l'affaiblissement du sentiment religieux. En 1813, quand toute l'Allemagne se souleva, ce fut lui qui bénit sur la place du marché les drapeaux distribués aux volontaires; et quand, deux mois après, les
1. Erinnerungcn an Emanuel Geibel: A Uerl hum und Gegenwart, 3" volume.
242 ESSAIS SUR LA LlTTÉftATURE ALLEMANDE.
Français rentrèrent dans la ville, le pasteur et le syndic durent se réfugier dans le camp suédois. « On ne pouvait pas, dit Ernest Curtius, présenter le pasteur Geibel comme un modèle à imiter, quand il fondait en larmes dans sa chaire ; mais on avait, en le considérant, Timpression d'un homme tout plein de ses idées, et sa conviction était si absolue, qu'elle finissait par s'imposer et qu'elle faisait taire la contradiction ou la raillerie. »
L'influence du pasteur Geibel faillit un instant attirer Ernest Curtius vers la carrière théologique, où était déjà entré son frère aîné. « Le plus bel emploi de la vie, dit-il dans une de ses premières lettres, est d'enseigner, que ce soit devant un groupe d'élèves, ou devant une communauté chrétienne, ou devant des païens. » Il faisait cette réflexion quand il était encore au gymnase de Lubeck. Il ne songea jamais sérieusement à convertir les païens, et il renonça aussi à l'apostolat intérieur, quoique ses convictions chrétiennes demeurassent intactes jusqu'à la fin de sa vie. Un autre culte, celui de l'antiquité classique, détermina le choix de sa carrière, et ce choix était conforme à ses vraies aptitudes. Le fond de sa nature était l'amour de la science, échauffé par un souffle de poésie. « Que dis-tu, écrit-il à la même époque à son frère Théodore qui faisait ses études à l'université de Gœttingue, que dis-tu de la résolution que j'ai prise de m'adonner entièrement aux ettres anciennes? Quelle source de pures
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jouissances, de jouissances divines ! Quel enseignement, quelle joie de pénétrer dans Tesprit de l'antiquité, de savourer tout ce que ses monuments ont de beaul Tout se réunit pour rendre cette étude attrayante. Même les sciences auxiliaires, l'archéologie et l'histoire, deviennent une nourriture pour l'âme. Mais les Muses ne sont pas toujours d'humeur accommodante; elles ne sourient pas au premier venu* Il faut, par des efforts persévérants, gagner un point de vue élevé, d'où l'on puisse soutenir leur approche et le feu de leur regard. »
Il n'avait que quinze ans et demi quand il écrivait ces lignes. Il était déjà mûr pour l'université. Cependant ce ne fut que deux ans après, en 1833, qu'il alla à Bonn. A partir de ce moment, il rend exactement compte à son père des cours qu'il suit et des lectures qu'il fait. Il se partage entre les langues anciennes, l'archéologie, la philosophie et même la théologie. Il écrit, à la fin de sa première année : « Je lis chaque jour une page d'Homère. » Dans une autre série de lettres, il raconte à sa cousine Victorine Boissonnet ses divertissements d'étudiant et ses distractions mondaines * ; car, ici comme à Lubeck, les loisirs font partie du programme des études. « Il est bon de jeter de temps en temps sa gourme, lui écrit-il un jour, sans quoi Ton succomberait sous le
1. Victorine Boissonnet était d'origine française par son père, qui tenait un commerce de vins, d'abord à Pétersbourg, ensuite ft Lubeck, où il épousa la belle-sœur du syndic Gurtius.
poids de la science. « Et il ajoute très sensément : « Par le temps qui court, on risque plutôt de trop apprendre que d'apprendre trop peu : le trop peu se rattrape toujours, mais le trop est une charge dont on ne se débarrasse jamais. »
C'est une excellente habitude chez les étudiants allemands de suivre successivement plusieurs universités ; ils échappent ainsi aux inconvénients d'une direction exclusive. Au mois d'octobre 1834, Curtius se rendit à Gœttingue. Ce n'étaient plus les sites pittoresques des bords du Rhin, faisant diversion à la salle de cours, mais la cité grave, « à l'air vénérable, même un peu vieillotte et pédante ». On pourrait se la représenter, ajoute-t-il, sous la figure « d'un savant poudré, que rien n'irrite tant que de voir des jeunes gens suivre un autre chemin que le sentier où il a piétiné pendant des années à la sueur de son front ». Ce fut cependant à Gœttingue qu'il rencontra le premier homme qui ait marqué une trace profonde sur sa jeunesse, Otfried Millier. A Bonn, Welcker avait su l'intéresser à l'archéologie. Brandis à la philosophie ancienne : chez Otfried Mûller, il ne trouva pas seulement un guide pour telle ou telle étude spéciale, mais un esprit parent du sien dans la totalité de ses aptitudes natives, et ayant sur lui la supériorité d'une science acquise. « Entendre Mûller une fois par jour, écrit-il à son père, c'est un profit inestimable; il est incomparable comme professeur. Il enchante par la clarté de ses développe^
ments, par la grâce et la vivacité de son débit, par Tabondance et la solidité de son savoir, et on le suit avec enthousiasme dans les domaines scientifiques qu'il féconde et qu'il anime. L'ancienne philologie se traînait, inerte et vide, d'une génération de savants à l'autre; c'était une masse incohérente et encombrante de détails. Mais il ne s'agit plus simplement, aujourd'hui, de transmettre à l'avenir le capital que nous a légué le passé, en l'augmentant de quelques acquisitions nouvelles. La science actuelle a transformé cet agrégat de notices en un tout homogène et vivant; elle est remontée aux sources; elle les a interrogées autrement; et, parmi ceux qui lui ont montré la voie, Millier est au premier rang. »
Lorsqu'on parle d'un homme en ces termes, c'est qu'on a reconnu un maître. A Berlin, où Curtius passa la dernière année de son stage universitaire, il trouva encore des spécialistes de premier ordre, mais il ne ressentit plus une influence aussi profonde. Sur la liste qu'il dressa pour son père, on remarque les noms du germaniste Lachmann, du philosophe Erdmann, de l'helléniste Bœckh. 11 consacra plus tard à Bœckh une notice très élogieuse, mais dans une de ses lettres il le qualifie d'ennuyeux. Il n'admettait la science, même la plus authentique et la plus vraie, que présentée sous une forme vivante, et il pensait que la tâche du professeur n'était pas tant d'instruire ses auditeurs que d'allumer en eux le désir de savoir.
En somme, tous ses efforts, pendant ces années d'études où sa vocation se décide, sont dirigés vers la science philologique, telle que les meilleurs interprètes de l'antiquité la comprenaient dès la fin du xvnr siècle, cette science que Wolf définissait déjà comme u Tensemble de toutes les connaissances qui peuvent nous mettre en rapport avec les anciens ». Ernest Curtius dira bientôt, dans un de ces discours scolaires où il excellait, un discours où il traite de la philologie comme médiatrice de« sciences : « La philologie ne souffre dans son domaine aucune des barrières qui séparent la littérature de la politique, la religion de la jurisprudence. Chaque pas qu'elle fait dans les rues de Rome ou d'Athènes lui rappelle les relations les plus diverses de la vie humaine. Elle ne peut passer devant un autel sans méditer sur rhistoire de la conscience religieuse; elle ne peut assister aux délibérations d'une assemblée populaire, aux décisions d'un conseil juridique, sans vouloir connaître aussi les dispositions du droit moderne. Il faut qu'à force d'observation et d'expérience elle produise devant nos yeux l'image d'un certain état de société. L'histoire de l'antiquité ne doit pas nous apparaître comme un défilé d'ombres chinoises, mais comme un drame dont les personnages sont des hommes en chair et en os. Aussi rien n'est plus funeste aux études philologiques que l'air renfermé du cabinet de travail où se cloître le spécialiste, et rien ne leur est plus salutaire que la
vue étendue des choses humaines. Un bon philologue doit pouvoir dire avec le poète ancien : « Rien de ce qui est humain ne m'est étranger * ».