Dans VA-rchiv fur Literaturgeschichte
2. Exercices de pensée. Quelque chose sur Chomme. Éloge de la sottise.
224 ESSAIS sua LA LITTERATURE ALLEMANDE.
mença ses études à la faculté de théologie. Dans rintervalle, son père était mort, et sa mère, obligée de quitter le presbytère, avait cherché un refuge à Hof . Il s'était familiarisé avec la pauvreté, mais il connut bientôt le dénuement. Il écrivit pour vivre, pour faire vivre sa mère, et son esprit aigri se tourna vers la satire. C'était, du reste, le seul genre qui ne fût pas encore représenté en Allemagne par. un homme de génie. Les Procès groenlandais n'eurent aucun succès et n'en méritaient aucun. C'était la critique banale des préjugés, où reparaissaient toutes les attaques du xviiio siècle contre le clergé et la noblesse, et à laquelle s'ajoutaient, pour agrémenter le sujet, quelques traits inoffensifs sur le luxe des femmes. L'auteur, découragé, quitta Leipzig et retourna auprès de sa mère (1784). Jean- Paul n'était point fait pour la satire ; il n'avait que la malice ingénue de La Fontaine. Un nouveau recueil qu'il publia sous le titre de Choix des papiers du diable (1789) passa complètement inaperçu. A bout de ressources, il accepta la direction d'une école que lui offrit la petite ville de Schwarzenbach. Il eut à élever ensemble sept garçons, dont l'âge variait de quinze à sept ans. Ne pouvant leur appliquer le même programme d'enseignement, il se contenta, dit-il, de susciter en eux la réflexion personnelle ; il publia même plus tard une anthologie de leurs bons mots. Il avoue que l'école en elle-même faisait un ensemble « baroque », et que les élèves,
en le quittant, ne furent pas beaucoup plus instruits que le jour où il les reçut; mais il ajoute que tous lui gardèrent un attachement inaltérable, et ce seul détail prouve que ses leçons ne furent pas aussi stériles qu'il semble le croire.
Est-ce l'habitude d'une vie régulière et calme, l'oubli momentané de ses préoccupations littéraires, qui déterminèrent un changement dans sa nature? Le fait est qu'il parut pour la première fois avoir conscience de lui-même et de son vrai talent. Il accomplit ce qu'il appelle sa transsubsiantiation. La vie sentimentale absorba et consuma en lui l'esprit critique. La satire, en un mot, fit place à l'idylle. Le petit récit par lequel Jean-Paul inaugura sa nouvelle manière, la Vie du joyeux maître d'école Marie Wuz à Auenthal (1791), est resté son chefd'œuvre; il s'y est peint lui-même, avec sa candeur d'enfant, sa facilité à croire au bonheur, son aptitude innée à substituer le rêve à la vie. Il fit paraître ensuite les différentes parties de la Loge invisible (1793), qui lui attira les sympathies d'un groupe do lecteurs, et d'Hespérus (1795), qui excita en Allemagne une admiration presque universelle. Ces deux ouvrages étaient de lointains échos de Werther; mais, tandis que Werther se reposait de ses angoisses dans le sein de la nature, les héros de Jean-Paul ne trouvaient leur consolation que dans un idéalisme transcendant. Au reste, les adeptes les plus déterminés s'obstinèrent seuls à chercher
un plan dans ces romans. La Loge invisible est inachevée, et Ton ne s'en aperçoit pas à la lecture. Jean-Paul définit lui-même sa méthode de composition dans une page du Titan (au neuvième cycle) : « J'écris un petit volume après Tautre, et j'y mets tout ce qui me convient, tout, excepté des événements. Je voltige de côté et d'autre, avec ma trompe d'abeille, que j'enfonce dans les nectaires de toutes les fleurs, et je rapporte dans mes cellules le miel que j'ai recueilli. Le livre que je compose ainsi est le fruit de mes excursions aventureuses; je pourrais l'appeler ma lune de miel\ mais je mange moi-même tout le miel que je fais, et je ressemble moins à l'abeille travailleuse qu'au propriétaire qui taille les ruches. »
Jean-Paul avait quitté Schwarzenbach en 1794, et il était revenu auprès de sa mère à Hof. Il composa rapidement la Vie du maître de cinquième Fixiein (1796), où il reprenait avec plus d'ampleur et d'abandon le thème de Marie Wuz^ et V Histoire de Vavocat des pauvres Siebenkaes (il faut renoncer à traduire exactement le titre), où il montrait une nature chimérique aux prises avec une vie étroite (1796-1797). Ces deux romans achevèrent de le classer parmi les illustrations littéraires de l'Allemagne. Sur l'invitation de Mme de Kalb, il se rendit à Weimar (juin 1796). 11 reçut un accueil empressé de Herder, de Wieland, de la famille ducale. Goethe et Schiller, qui ne voyaient sans doute en lui qu'un werthérien
attardé, lui montrèrent de la froideur. Pendant les années suivantes, répondant à Tappel de ses nombreux amis, il vécut successivement à Leipzig, à Hildburghausen, à Be^in. Dans la société berlinoise, l'enthousiasme pour ses écrits, et plus encore pour sa personne, ne connut point de bornes; on voulut voir en lui le défenseur de l'esprit national contre la philosophie critique de Kant et de Fichte et contre l'art néo-grec de Gœthe et de Schiller ; on fut tout près de le considérer comme l'apôtre d'un christianisme nouveau. En 1801, il épousa Caroline Mayer, la fille d'un conseiller au tribunal de Berlin. Il demeura d'abord à Meiningen, puis à Cobourg, et s'établit enfin à Bayreuth, en 1804. Il venait de publier le Titan (1800-1803), qu'il regardait comme son chef-d'œuvre, le plus long et le plus décousu de ses romans, dont il est impossible de saisir l'unité, mais où les contemporains trouvèrent toutes sortes d'allusions politiques et littéraires. Le titre même est énigmatique; il s'applique, selon certains interprètes, non à un personnage, mais à l'ensemble de l'œuvre ; ce serait le nom générique de notre civilisation, qui rêve d'escalader le ciel, et qui retombe impuissante sur elle-même. Ce qui est certain, c'est que le héros principal n'a rien de titanique; c'est un rêveur indécis, qui se trouve à la fin, par ^un concours de circonstances, héritier de deux petits duchés allemands.
La vie de Jean-Paul à Bayreuth s'écoula paisible
et monotone, sans autre incident que quelques Voyages sur les bords du Rhin (1817), à Stuttgart (1819), à Munich (1820), à Dresde (1822). « Ma biographie, disait-il, n'est qu'une longue idylle. » Un triste événement troubla cependant ses dernières années. Son fils unique, qui faisait ses études à Munich, revint brusquement à la maison au mois de septembre 1821, et mourut trois jours après. Luimême s'affaiblit peu à peu; mais, plein de cette confiance juvénile qui était un trait de sa nature, il ne voulut pas croire à sa fin prochaine. En 1825, il perdit la vue, et il s'éteignit le 14 novembre de cette année. Ses derniers romans sont comme un ressouvenir de sa meilleure époque, de celle qui précéda le Titan, Dans les Joyeuses années d'école [Flegeljahre^ 1804-1803), il revint à ce genre de contrastes qui lui avait inspiré autrefois Wuz eiFixlein ; il mit en opposition, dans deux frères jumeaux, le bon sens pratique et la poésie, la verve bouffonne et la rêverie sentimentale. Dans le Voyage du doc^ leur Katzenberger aux eaux (1809), il ridiculisa le pédantisme, mais avec cette bonhomie bienveillante qui tempérait la satire en lui donnant un tour humoristique. Enfin l'étudiant Fibel (1812) fut une dernière incarnation de ces existences bornées, heureuses dans leur effacement, que Jean-Paul aimait à observer et à peindre.
Le romancier ne changeait rien à sa manière de penser et d'écrire lorsqu'il abordait directement des
questions de philosophie ou de morale. Ses deux traités sur rimmortalité de Tâme, la Vallée de Campan (1798) et Sélina (ouvrage posthume, publié en 1827), sont pleins de rêves mystiques et de visions funèbres, mais ne préviennent aucun doute et ne répondent à aucune objection. Tous deux sont comme des développements de cette pensée de Gœthe : « Tu crois à Tâme immortelle ; mais quelles sont tes raisons? — Je n'en ai qu'une : j'ai besoin d'immortalité. » C'était le postulat que Jean-Jacques Rousseau avait déjà posé devant son élève Emile. Mais Jean-Paul n'a pas la dialectique ardente et persuasive de Rousseau. Peut-être même ne cherchet-il pas à convaincre et n'a-t-il d'autre but que de se donner à lui-même la sensation vive de ce qu'il croit la vérité. 11 en résulte que sa pensée reste souvent obscure, malgré l'éclat des images dont il sait la revêtir.
Le défaut de précision et d'enchaînement dont Jean-Paul s'était fait une originalité nuit surtout aux deux ouvrages théoriques qu'il composa dans la seconde moitié de sa carrière : V Introduction à V esthétique (1804) et la Levana (1807).
Dans Vlntroduction à Vesthétique^ malgré sa position indépendante vis-à-vis de l'école de Weimar, Jean-Paul doit beaucoup à Gœthe. Ses remarques sur la poésie en général, et même sur le genre humoristique dont il était le maître, n'ont de particulier que la bizarrerie de certains termes. Sa revue
historique des littératures, sans offrir rien de neuf, frappe souvent par le tour inattendu des jugements. Il décrit bien les conditions naturelles dans lesquelles s'est développé Tart grec; mais la partie du livre la plus intéressante à consulter est celle qui concerne le romantisme. Jean-Paul juge à sa manière la querelle des anciens et des modernes : ce n*est pas Tart qui a progressé, dit-il, mais la matière poétique qui s'est agrandie; le vrai poète serait celui qui aurait voyagé à travers tous les âges du monde, navigué autour de toutes les côtes de r univers.
On peut distinguer de même, dans le traité d'éducation qu'il a intitulé Levana^ quelques points de vue intéressants, au milieu des allusions, des réminiscences, des banalités même, qui encombrent l'ouvrage. Les premières parties offrent seules quelque suite; la fin est à peine rédigée. Levana était la déesse que les Romains invoquaient lorsque le père levait dans ses bras l'enfant nouveau-né pour le reconnaître. Jean-Paul indiquait, par le titre même de son livre, qu'il considérait l'éducation comme la fonction sacrée de la famille. Lorsqu'il insiste sur la nécessité de former le corps en même temps que l'esprit, lorsqu'il rappelle aux femmes le rôle qui leur appartient dans la maison, il est le continuateur parfois éloquent de Rousseau. Comme Rousseau, il veut qu'on respecte la gaieté de l'enfant, qu'on favorise ses jeux, surtout ceux qui dévelop-
penl Tactivité. Il recommande la danse, le chant, la musique. Mais il admet, contrairement à Rousseau, Futilité des châtiments, même corporels. Attendre que Fenfant éprouve par lui-même les conséquences de ses fautes, ce serait le priver du bénéfice de l'éducation. La vie est trop courte, ajoute Jean- Paul, pour que chacun puisse faire toutes les expériences à ses dépens. Il se sépare encore de Rousseau dans l'éducation religieuse. Il veut qu'on parle à Tenfant de Dieu, mais qu'on lui en parle rarement, à l'occasion d'une grande manifestation de la nature ou d'un événement important de la vie ; qu'on lui donne l'impression du surnaturel, le sentiment de l'infini, mais sans l'accabler de formules et de préceptes; que surtout on le prémunisse à l'avance contre toute pensée intolérante, qui serait à la fois une marque d'orgueil et un défaut de charité pour ses semblables. « Que toute religion qui n'est pas la sienne, toute cérémonie, tout symbole qui s'y rattache, soient sacrés pour lui! Que l'enfant protestant considère avec respect l'image catholique d'un saint qu'il rencontre au bord d'une route, comme s'il traversait le bosquet vénérable où priaient ses ancêtres germains! Qu'il s'accoutume de bonne heure à voir dans les différentes religions autant de langages dans lesquels s'exprime tour à tour l'âme humaine! » Une telle conception est bien haute pour l'intelligence d'un enfant. On ne peut nier cependant que Jean-Paul, pour l'ensemble de
sa méthode pédagogique, n'ait un avantage sur Rousseau : il n'a pas besoin d'isoler son élève pour le soustraire à des influences qui fausseraient son esprit; il rectifie et corrige ces influences, à mesure qu'elles se présentent.
Jean-Paul s'occupe surtout de cette partie de l'éducation qui forme le caractère; mais il a aussi des vues originales sur l'instruction qu'il convient de donner aux différents âges ; il revient môme souvent sur ce sujet dans les digressions qui émaillent ses romans. Ici encore, c'est Rousseau qui fournit le point de départ. Développer les aptitudes naturelles, tel est le principe que le maître ne doit jamais perdre de vue. Jean-Paul donne même à ce principe une portée plus étendue que Rousseau ; il veut que l'on consulte non seulement l'esprit individuel de l'élève, mais encore l'esprit du temps et de la nation. Il reproche aux écoles modernes de trop vivre sur le passé, et, sans méconnaîre la grandeur de la civilisation antique, il voudrait refréner le zèle des philologues exclusifs, ou, comme il les appelle dans la Loge invisible^ des perroquets classiques, de ceux qui répudieraient volontiers leur femme légitime pour épouser la Terentia romaine en quatrièmes noces. Tourmenter son âme immortelle à décliner et à conjuguer des mots latins, c'est dépenser son argent pour acheter une belle bourse. Une langue n'est qu'un instrument; et quel instrument vaut celui qu'on a été habitué à manier dès
Tenfance? La langue nationale, la littérature nationale, rhistoire nationale, tel est, pour Jean-Paul, le triple fondement d'une éducation et d'une instruction vraiment fécondes.
Jean-Paul contribua, par ses théories pédagogiques, au renouvellement des méthodes scolaires en Allemagne, et ce fut là peut-être l'une des parties les plus utiles et les plus durables de son œuvre. Comme écrivain, il a joui pendant une trentaine d'années d'une autorité immense; on l'appelait Y unique^ V incomparable ; c'est à peine si l'on considérait Goethe comme son égal. Les femmes auteurs surtout s'empressèrent autour de lui; Mme de Kalb, Mme de Krûdener, Emilie de Berlepsch, Joséphine de Sidow, pour ne citer que les plus célèbres, s'obstinèrent à le traiter comme leur maître, malgré le "peu d'encouragement qu'elles reçurent de lui. Ce qui restera de lui, ce ne sont pas ses grands romans, dont nous comprenons à peine aujourd'hui les visées politiques et humanitaires; ce sont ces délicieux tableaux de genre qu'il peignait d'après ses souvenirs et où il mettait le meilleur de son âme. Jean-Paul a la poésie de l'infiniment petit. 11 a répandu un charme sur la maison d'école et sur le presbytère; les instituteurs, les pasteurs de village, les étudiants le liront toujours, malgré son style laborieux, chargé d'incidentes et de périphrases. Il ne lui a manqué qu'une forme plus simple pour être un écrivain vraiment populaire.
Mais, par Tensemble de son caractère, par la chaleur de ses attachements, par son zèle philanthropique, il laissera une trace dans l'histoire de son temps. Ses contemporains, parmi toutes les épithètes élogieuses qu'ils lui ont prodiguées, rappelaient aussi le consolateur des humbles : c'est celui de ses titres de gloire dont la postérité lui tiendra le plus de compte.
DIAPRES SA CORRESPONDANCE
ERNEST CuRTius est connu du inonde savant par ses fouilles d'Olympie et par tout Tensemble de ses recherches archéologiques. Il a conquis le grand public par son Histoire grecque^ où l'érudition se dissimule sous la simplicité du style, et qu'une bonne traduction, celle de M. Bouché-Leclercq, a rendue accessible aux lecteurs français. Dans le cercle plus étroit de ses collègues, de ses amis, de ses élèves, il se faisait aimer par ce qu'il y avait de généreux et d'expansif dans sa nature. S'agissait-il de porter la parole dans une occasion solennelle, dans une séance de rentrée ou de clôture, dans une fête commémorative, il était l'homme désigné d'avance. Il avait le don du développement élégant et facile, l'art de renouveler et de rafraîchir un sujet que Ton croyait banal, et il a laissé des modèles d'éloquence académique et universitaire. Son fils nous a donné sa correspondance, en l'accompagnant d'une très courte introduction et çà et là de quelques notes succinctes *. Par une réserve quMl est permis de
1. Ernst Curtius^ ein Lebensbildin BHefen^ herausgegehen von Friedrich Curtius, Berlin, 1903.
regretter, sans qu'on soit en droit de la lui reprocher, il s'est effacé complètement derrière Thomme qu'il a voulu faire connaître. Quelques indications sommaires sur les événements auxquels les lettres font allusion, sur les personnes à qui elles sont adressées, n'auraient pas été inutiles; mais, tel qu'il se présente, ce recueil, qui s'étend sur un espace de soixante-six ans, est intéressant en lui-même ; il nous offre l'image d'un savant qui n'a pas dédaigné d'être un écrivain et qui a puisé l'atticisme à la bonne source.