‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 5 sur 55 · III. — GCETHE A WEIMAR · texte numérisé non relu

III. — GCETHE A WEIMAR

Il ne s'agissait, pour le moment, que d'une visite à la cour de Weimar, où la duchesse Amélie, la mère de Charles-Auguste, avait déjà attiré Wieland. Mais bientôt le poète et le souverain furent inséparables; ils vivaient entre eux sur le pied de la plus grande familiarité, et leurs distractions étaient parfois bruyantes, au point d'alarmer le cœur paternel de Klopstock, qui, en sa qualité de patriarche de la littérature, s'arrogeait un droit de contrôle sur les jeunes écrivains et leurs Mécènes. L'hiver se passa en fêtes et en mascarades, en parties de chasse et de patinage, en courses à travers les montagnes et les forêts. Wieland trouvait que le nouveau venu mettait la cour et la ville à l'envers, et il le comparait à un lion furieux. « Il est si charmant, écrivait-il à une de ses correspondantes qui habitait Mayence, qu'il nous a tous ensorcelés, à commencer par le duc, et vous ne reverrez pas de sitôt sa figure. Une seule chose nous manqué encore, ajoutait malicieusement Wieland : ce sont les Char-

lottes. » Charlotte de Stein vint à point nommé lui donner un démenti. Sa liaison avec Goethe et la longue correspondance qu'elle eut avec lui commencèrent aux premiers jours de 1776. C'était cependant une liaison d'une autre sorte que les précédentes. Mme de Stein avait alors trente-trois ans, c'est-à-dire sept ans de plus que Gœthe; son mari, grand écuyer de Charles-Auguste, avait une certaine situation à la cour; elle avait déjà perdu cinq enfants, et deux fils lui restaient. « C'est une personne vraiment intéressante, écrivait Schiller quelques années plus tard, et je comprends que Gœthe se soit si complètement attaché à elle. Elle n'a jamais dû être belle, mais elle a dans sa figure un mélange de gravité et de douceur et une sorte de franchise qui attire. » Gœthe l'appelle quelque part « celle qui apaise » {die Besœnftigerin) ; il lui redit sur tous les tons, dans la correspondance, qu'elle l'a calmé, ennobli, qu'elle lui a enseigné la sagesse et la mesure, qu'elle l'a guéri des extravagances folles; il se compare lui-même à un mauvais repaire qu'elle a purifié et dont elle a pris possession. Il est évident que cette transformation de son être dont Gœthe fait honneur à Mme de Stein était en grande partie sa propre œuvre ; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle représentait, à ce moment, et personnifiait à ses yeux un ensemble de qualités qu'il cherchait à donner à sa poésie, qu'elle était l'idéal féminin qui correspondait pour lui à un cer-

tain idéal dans Tart. On peut suivre, dans les lettres qu'il lui écrivait jour par jour, quelquefois heure par heure, le progrès des ouvrages qui Toccupaient alors, Egmonty Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, WilhelmMeister, qu'elle vit se compléter peu à peu, et dont elle fut en partie Tinspiratrice.

Car on pense bien que l'inactivité que ses amis lui reprochaient n'était qu'apparente; sa tête travaillait, lors même que sa plume était oisive. Môme les fonctions administratives dont il s'était volontairement chargé n'étaient pour lui qu'un champ d'expériences. Après être entré au Conseil privé, il avait été nommé conseiller de légation ; il devint plus tard premier ministre. Le duc lui donna une maison aux portes de la ville, son Gartenhœuschen^ entouré de bosquets et de prairies; il demeura là jusqu'au jour (1" juin 1782) oii il occupa l'habitation plus vaste qui a gardé son nom et qui domine aujourd'hui le Gœthe-Platz. Le théâtre de Weimar avait brûlé en 1774; on le remplaça momentanément par un théâtre d'amateurs, où jouaient les fonctionnaires de la cour et quelques artistes de passage. Gœthe donna à ce théâtre, outre le Triomphe du sentiment dont il a été question, une comédie en un acte, le Frère et la Sœur*, composée pour Amélie Kotzebue, la sœur de l'écrivain. 11 fit représenter aussi une première Iphigénie, en prose (1779), où il jouait le

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