II. — « GOETZ DE BERLÏCHINGEN ». — « WERTHER ». LE PREMIER « FAUST
A la fin du mois d'août 1771, Goethe fut rappelé à Francfort; ses études, du moins ce que son père appelait ainsi, étaient terminées; il avait le grade de docteur. Il fit alors la connaissance de Merck, conseiller au département de la guerre à Darmstadt, esprit caustique, inquiet et mécontent, Thomme w à Tœil gris et au regard fureteur », dont il s'est souvenu en traçant la figure de Méphistophélès. Au printemps de Tannée 1772, il se rendit à Wetzlar, pour s'essayer à la pratique du droit près de la Chambre impériale, sorte de cour d'appel formée des délégués des différents États. La ville s'étendait gracieusement au fond d'une large vallée, entourée de collines où des villages s'échelonnaient dans des sites pittoresques. Dans une de ses promenades, seule distraction qu'offrît le séjour de Wetzlar, Gœthe rencontra Kestner, attaché à la légation de Hanovre, alors fiancé à Charlotte Buff, fille du bailli de l'ordre Teutonique. Il fut présenté à Charlotte, et ce qu'il dit d,e son caractère marque la nuance exacte de ce qu'il éprouva pour elle. « Elle était de ces femmes qui, sans inspirer des passions violentes, sont faites pour tenir chacun sous le charme. » De retour à Francfort, au mois de septembre, il s'occupa des
préparatifs du mariage; lui-même commanda les anneaux. Mais voilà qu'il apprend qu'un de ses amis, le fils du pasteur Jérusalem, jeune homme distingué, dont Lessing publia plus tard les fragments philosophiques, s'est tué, à la suite d'une passion malheureuse pour la femme d'un secrétaire d'ambassade. Par une singulière coïncidence, le jeune Jérusalem avait emprunté à Kestner l'arme dont il s'était servi. Gœthe, identifiant sa situation avec celle de son ami, s'imagina que cette arme aurait pu être dirigée contre lui-même : le plan du roman de Werther était donné.
Gœtz de Berlichingen fut publié en 1773, et Werther l'année suivante. Ces deux ouvrages marquent une époque, non seulement dans la vie de Gœthe, mais dans l'ensemble de la littérature allemande, l'époque tumultueuse qu'on a désignée par le nom de Sturm-und-Drang. Ils se ressentent des deux influences qui dominent cette période, celles de Shakespare et de Rousseau. Gœtz de Berlichingen est un drame chevaleresque, tiré, quant au fond, de la vieille chronique où le héros principal raconte lui-même ses exploits, mais exactement découpé sur le modèle des histoires du poète anglais. Sa pièce terminée, Gœthe l'envoya à Herder, qui lui répondit : « Shakespeare vous a gâté. » Il reprit le manuscrit, supprima quelques épisodes, resserra l'action, châtia le style, adoucit les effets mélodra* matiques. Mais le Gœtz n'en fut pas mieux approprié
à la scène moderne, et Fauteur en fit plus tard un dernier remaniement pour le théâtre de Weimar. Aujourd'hui la pièce, dans ses formes successives, intéresse surtout par ce travail de correction et d'épuration que Ton y peut suivre et que le poète exerçait constamment sur lui-même. Le roman de Werther Si été, au contraire, coulé d'un seul jet, et, tel qu'il est, il a gardé presque toute sa vérité. C'est d'abord la peinture du malaise dont souffrait le siècle, et qui tourmente toutes les époques de transition. Mais le contraste des deux caractères principaux, de l'homme positif et froid, se défiant des chimères et sachant faire tourner la réalité à son profit, et du songeur naïf, qui n'a que le tort de placer trop haut son idéal, ce contraste est de tous les temps. « Chaque homme, disait plus tard Goethe à Eckermann, doit avoir dans sa vie un instant où il s'imagine que Werther a été écrit pour lui seul. » Il y a, du reste, dans le roman, un sentiment de la nature qui est un trait de plus dans la peinture du héros, et qui dérive directement de Rousseau. Gœtz et Werther provoquèrent une longue série d'imitations ; le Werther amena un débordement de poésie sentimentale, auquel l'auteur lui-même se crut obligé d'opposer une digue en écrivant le Triomphe du sentiment (1778). Dans la suite des ouvrages dramatiques de Goethe, Clavigo (1774) et Stella (1776) appartiennent encore à l'époque werthérienne, Clavigo, contre lequel Beaumarchais venait d'écrire
ses Mémoires, ressemble à une doublure de Weislingen, le faux ami de Gœtz. Le titre de Stella rappelle le double mariage de Swift; Goethe remania cette pièce, comme il remania le Gœtz^ pour Tadapter au théâtre, et, ajoutait-il, « pour la mettre en harmonie avec nos mœurs, qui reposent essentiellement sur la monogamie ».
Les premières scènes de Faust avaient été écrites en 1774, l'année de Werther; la conception remonte plus haut encore, au séjour de Goethe à Strasbourg. Le Faust a donc ses racines dans Tépoque de Sturmund-Drang ; mais il était d'une végétation plus puissante que Werther et Gœtz^ et il se ramifie à travers toute la vie de Goethe. Il fut publié, comme fragment^ en 1790, et, comme tragédie^ en 1808. C'était une merveilleuse adaptation de la vieille légende à Tesprit du xvni* siècle dans son expression la plus large et la plus généreuse; et c'était encore, comme dans Werther^ une opposition entre deux idées, entre deux types, entre deux manières de comprendre la vie ; entre l'esprit de négation et d'ironie représenté par Méphistophélès, et l'aspiration incessante vers l'idéal personnifiée dans Faust. Mais comme ces abstractions devenaient fermes et précises I Quelle éloquence dans l'analyse philosophique, et quelle vigueur toujours égale dans le style I On a pu dire sans exagération qu'il n'y avait peut-être pas, dans Faust, un seul vers faible.
Pendant que le jeune poète publiait ou préparait
ses premiers chefs-d'œuvre, il étendait ses relations dans le monde littéraire. Au mois de juillet 1774, il fît, avec Lava ter et Basedow^, un voyage le long du Rhin jusqu'à Dusseldorf, où habitait le philosophe Jacobi. Au mois d'octobre, il fit la connaissance de Klopstock, qui passait par Francfort pour se rendre à l'appel du margrave de Bade. L'hiver s'écoula au milieu des divertissements mondains, dont on peut suivre le détail dans les lettres à la comtesse Augusta de Stolberg. Un projet de mariage avec Elisabeth Schœnemann, la fille d'un riche banquier de Francfort, échoua par la résistance du conseiller Gœthe, qui désirait pour son fils une alliance plus bourgeoise, et qui prévoyait peut-être la ruine prochaine de la maison de banque. Mais Elisabeth, ou Lili, a survécu dans les poésies de Gœthe, surtout dans celle qui a pour titre la Ménagerie de Lili, Cette ménagerie se compose de la foule de ses adorateurs, qu'elle a enchantés, comme une autre Circé, d'un coup de sa baguette magique, et qui se disputent les miettes qui tombent de sa main, tandis que le poète, ours mal apprivoisé, grogne dans un coin. Au commencement de juin 1775, Gœthe rompit sa chaîne en partant pour la Suisse avec les deux frères Stolberg. Il revit Lavater à Zurich; il visita le lac des Quatre-Cantons. Arrivé au sommet du Saint- Gothard, il se demanda s'il descendrait en Italie, comme son père le lui avait conseillé. Mais l'atmosphère allemande était encore pour lui, dit-il, un
élément indispensable. Il reprit le chemin de Francfort, où il rentra le 25 juillet, et le 27 novembre suivant, sur rinvitation du duc Charles-Auguste, il arrivait à Weimar.