‹ Essais sur la littérature anglaiseChapitre 3 sur 9 · DE U · texte numérisé non relu

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Voici le plus vaste et le plus complet travail qui ait encore paru parmi nous sur ce fertile et amusant sujet de la littérature anglaise. Il semble que la matière devrait être épuisée^ et cependant la riche mine a été encore à peine explorée. Tout compte fait, que reste-t-il de tout ce qui a été écrit sur la littérature anglaise? Quelques leçons éloquentes de M. Villemain, les nombreuses esquisses si brillantes et si vivantes écrites au hasard du caprice et de Toccasion, cette souveraine maîtresse des 7'eviewers et des journalistes, par M. Philarète Chasles, et çà et là quelques essais dus à des talents divers que leurs études ont exceptionnellement conduits à fouiller telle ou telle pro-

1. Essai écrit à roccasion de V Histoire de la Littérature anglaise de M. Taine.

vince de cette littérature ^ L'histoire politique et sociale de TAngleterre a été plus heureuse, et les remarquables travaux qu'elle a inspirés sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler.

Le lecteur trouvera pour la première fois, dans le livre de M. Taine, un tableau général exact et complet de cette littérature. Pour la première fois, il fera connaissance avec des œuvres et des hommes qui jusqu'à présent n'avaient représenté pour lui que des noms et des titres, ou dont on lui avait incomplètement expliqué la valeur. Jusqu'à une époque très rapprochée de nous, en effet, la littérature anglaise s'est composée, pour le public, de six ou sept noms dont trois au moins étaient contemporains. Quand on avait associé à la grande renommée de Shakspeare les auteurs du Paradis perdu et de ChildeHarold^ de Clarisse Harlowe et de Tom Jones^ de Robinson Crusoë et du Vicaire de Wahefield^ de Tristram Shandy et Aq Rob Roy, il semblait qu'on eût épuisé toutes les œuvres du génie anglais, et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que les maîtres de la critique et de la science, à l'exception toutefois du seul M. Philarète Ghasles, ne semblaient pas comprendre que le public pût désirer d'en apprendre (^avantage et eût intérêt à en apprendre davantage. Nous savons aujourd'hui parfaitement que Shakespeare n'est pas une apparition isolée et qu'il

1. Citons, parmi ces études, celle que Sainte-Beuve a consacrée à William Cowper, et celle que M. D. Nisard a consacrée à lord Byron, une des meilleures qui aient été inspirées par cet attrayant sujet.

occupe simplement le centre d'une grande littérature poétique, une des plus abondantes et des plus originales que le monde ait vues. C'est le chêne qui s'élève au-dessus de tous les autres arbres de la forêt; mais la forêt est admirable, et elle prodigue à profusion l'ombre, la verdure et les fleurs, à ceux qui ont l'heureuse idée de la visiter et de la parcourir. Cependant cette ancienne littérature anglaise a été longtemps représentée comme une littérature riche, sans doute, mais confuse et désormais hors d'usage, faite seulement pour piquer la curiosité des antiquaires et des érudits. Je me rappelle encore la sensation de joyeux étonnement que j'éprouvai lorsque, il y a bien des années, guidé par les incomparables notices et par les habiles extraits de Charles Lamb, je fis connaissance aves les œuvres de ces vieux poètes, et spécialement avec le grand poème de Spenser. J'avais compté faire une simple exploration géologique dans le monde de l'ancienne poésie ; je croyais reconnaître un terrain où la vie avait été, où elle n'était plus, relever des fleurs fanées, contempler des pétrifications et des cristallisations poétiques. Mais, ô miracle 1 à peine avais-je commencé cette exploration que je me trouvais enveloppé dans le monde de la beauté éternellement vivante, et que la froide curiosité critique qu'inspire le passé avait fait place à cet heureux enthousiasme que les émotions de la vie ont seules le privUège d'inspirer. On m'avait donc trompé lorsqu'on m'avait présenté cette vieille littérature anglaise comme dormant et méritant de dormir dans la pou-

dre des bibliothèques, puisque je découvrais qu'elle possédait ce don auquel on reconnaît toutes les grandes littératures, à quelque ép'bque qu'elles appartiennent, celui d'intéresser non seulement notre intelligence, mais cette faculté insondable qui constitue en nous le fond de Tètre, celui de nous communiquer, toutes vieilles qu'elles soient, les sensations actuelles de la vie présente.

Cette ignorance du public s'étendait à bien d'autres époques qu'à celle d'Elisabeth et de Jacques I®"^, et à bien d'autres poètes ou écrivains qu'aux devanciers ou aux compagnons de Shakespeare. Combien y avaitil de personnes en France, jusqu'à une époque très récente, qui eussent une idée exacte de la valeur de John Dry den? Combien y en a-t-il, aujourd'hui même, qui soient fixées sur ce point? Pour un nombre infini de personn.es même éclairées, John Dryden est un simple nom qui représente la littérature classique, l'influence française, l'imitation de Boileau ; mais bien peu savent que Dryden est dans son genre un homme de premier ordre; bien peu connaissent la vigueur d'élan dont cette inspiration, toute garrottée qu'elle fût, s'est montrée plusieurs fois capable, et la force de précision de cette main qui crayonna, selon le mot de lord Byron, la satire d'Absulon et AchitopheL Et, pour prendre un dernier exemple, combien y a-t-il encore de lecteurs qui soient instruits de l'importance particulière du chaudronnier Bunyan dans l'histoire de la littérature protestante, et qui aient la plus légère idée de ce livre qui a été pour le calvinisme à la fois v

une Imitation de Jésus-Christ dramatique et une Divine Comédie prosaïque : le Voyage du pèlerin.

Le livre de M. Taine va, nous l'espérons, contribuer à dissiper cette ignorance et fixer Topinion du public lettré sur toutes ces matières encore confuses et mal élucidées.Le lecteur entendra prononcer cette fois avec la sympathie, le respect et l'admiration qu'ils méritent, une foule de noms qui probablement ne s'alliaient dans son imagination à aucun sentiment poétique nettement défini, et qui ne réveillaient en lui d'autres souvenirs que celui des nomenclatures arides contenues dans les abrégés d'histoire littéraire. Désormais il saura qu'il doit associer au nom de Marlowe le sentiment de la férocité, que les plus âpres peintures qu'on ait tracées de l'avarice et de la convoitise appartiennent à un rival de Shakespeare qui se nommait Ben Jonson, que Spenser signifie noblesse, chevalerie, élévation d'âme, et il devra soupçonner, pour peu qu'il ait l'imagination vive, sur les extraits et les analyses du jeune et habile historien, que le nom de Massinger est synonyme de pathétique, et que John Webster est l'auteur des deux* plus beaux mélodrames qui aient été écrits. Il apprendra les noms de Robert Burton, de sir Thomas Browne, de Jeremy Taylor, et fera connaissance avec les formes d'esprit qu'ils représentent, ou, pour mieux dire, avec les combinaisons de chimie morale d'où leur talent est sorti, et dont M. Taine leur donnera les formules scientifiques. Il sera fixé sur la valeur réelle d'hommes, tels que Bunyan et Dryden, et les inscrira dans

sa mémoire à la vraie place qu'ils doivent y occuper, bien au-dessus d'autres noms que le préjugé ou la sottise aura portés jusqu'à lui, tel que celui du lourd, pédantesque et grossier Butler, par exemple. Il devra savoir désormais que ce nom de Butler ne représente rien que l'esprit de parti et doit céder la place à celui de l'inconnu Bunyan, qui représente l'enthousiasme religieux et la poésie de la croyance sincère.

De tous les phares lumineux de cette riche littérature, M. Taine n'en a pas oublié un seul; chacun s'allume à sa juste place, à son vrai moment, et brille avec la lumière qui lui est propre. L'auteur ne s'est pas trompé une seule fois sur la valeur des écrivains qu'il avait à juger, non plus que sur le rang qu'il de^ vait leur assigner. J'entends adresser de divers côtés à la critique de M. Taine des reproches plus ou moins fondés ; mçiis il en est un qu'on ne lui adressera certainement pas, celui de manquer de décision et de fermeté. Il semble que rien ne soit plus facile que de triontrer de la décision dans^ les jugements qu'on porte sur les œuvres littéraires, et cependant ce mérite est tellement rare qu'on peut le donner comme la marque d'un esprit supérieur. La vieille méthode d'autotité gouverne encore beaucoup plus (Ju'on ne le croit l'histoire littéraire, et la plupart des historiens et des cri* tiques conforment timidement leurs jugements aux arrêts du maître. Le maîtt-e, ici, c'est une tradition plus ou moins arbitrairement établie, ou un arrêt légèrement tendu pat* tel bu tel esprit qui fut l'oracle de toute une génération, ou l'écho de l'opinion tou-

jours douteuse des contemporains qui est arrivé jusqu'à nous.

Je suppose — et ma supposition est trop fréquemment une réalité — un historien littéraire, manquant de décision d'esprit en présence de quelqu'une de ces œuvres qui, après avoir joui d'une grande popularité, sont tombées dans un injuste oubli, ou bien d'une œuvre sans mérite réel, mais qui a conservé on ne sait pourquoi auprès de la postérité l'auréole menteuse dont les contemporains l'avaient entourée. Que va-t*il faire? Son sentiment intérieur lui dira peut*être qu'il est en présence d*un chef-d'œuvre mé* connu ou d'une gloire usurpée ; mais l'opinion établie^ llnjustice consacrée, se dresseront devant lui comme des fantômes menaçants et lui conseilleront une lâche prudence ou une modestie stupide. Gomment donc prétend-il être plus sage que tout le troupeau de l'humanité jusqu'à lui? Si quelqu'un se trompe en cette affaire^ n*est-il pas raisonnable de supposer que c'est lui. Il allait écrire, s'il n'y avait pris garde, que la Retne dés fées est une des œuvres poétiques les plus extraordinaires qui aient été composées ; mais, si cela est vrai, comment ôe fait-il que ce poème n'ait conservé âa t'éputation que parmi les dUettanti ie l'érudition? S'il en croyait son impression, il écrirait que la moitié du Paradis perdu est mortellement ennuyeuse ; mais il s'agit de porter la main sur la i'enommée si légitime et si bien établie de Milton, et il s'arrête hésitant, se demandant si cette hardiesse ne serait pas présomption ou fol orgueil. Le pauvre

historien littéraire se trouve alors dans un de ces pitoyables états d'âme qui ont été si bien décrits par certains mystiques ; il doute de ses voix intérieures, il combat ses propres instincts, il se torture pour mettre d'accord son sentiment avec le jugement traditionnel ou le préjugé établi, et il se demande si ses naïves impressions de lecture ne seraient pas des suggestions malignes du démon du mauvais goût, qui cherche à Tégarer. Dans cette perplexité, il biaise, il équivoque, il insinue des « peut-être » ou des « il y aurait lieu 9 : « Peut-être ce jugement de Boileau ou de Johnson est-il trop sévère ? — Ce poème aujourd'hui peu lu n*est cependant pas sans beautés. — Il y aurait lieu de se demander si l'oubli dans lequel est tombé cet auteur n'est pas injuste. » Il marchande l'éloge à un chef-œuvre, ou bien il tempère l'éloge par un blâme inutile, ou bien il salue le chefd'œuvre à la dérobée et s'esquive avec timidité, comme s'il craignait de compromettre la réputation de son bon goût. Mme de Staël, dans un de ses livres, raconte l'histoire d'un homme qui au spectacle commença par applaudir une actrice : « Il aperçut un sourire sur les lèvres des assistants, il modifia son éloge ; l'opiniâtre sourire ne cessa point; et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire : Ma foi^ la pauvre diablesse a fait ce qu'elle a pu, » Voilà l'image des indécisions dans lesquelles un chef-d'œuvre non encore classé ou une littérature encore inconnue jette les critiques et les historiens littéraires, lorsqu'ils ne sont pas des esprits tout à fait supérieurs*

M Taine n'a rien de cette indécision et de cette prudence critique qu'on devrait appeler d'autres noms si elle n'était d'ordinaire le résultat d'un manque de confiance de l'écrivain dans ses lumières. Avec une légitime assurance dans l'infaillibilité de ses sentiments» il juge hardiment et, sans ambages et circonlocutions, appelle Spenser un grand poète^ les drames du Cœur brisé et de La duchesse de Malfi deux chefs-d'beuvre, Bunyan un fanatique de génie, et Butler un sycophante ennuyeux. Un des premiers parmi nous, il a osé faire soupçonner que la vieille littérature anglaise était la plus originale et la plus forte des littératures de l'Europe moderne. Il vous semble tout simple qu'on exprime cette opinion lorsqu'on la croit juste; eh bien, sachez qu'il faut pour cela presque autant de courage viril que de décision d'esprit, que de pareilles conclusions courent grand risque de paraître aussi paradoxales qu'elles sont neuves, et qu'elles sont de celles dont personne ne vous sait gré, sauf les amis de la vérité, qui sont toujours en assez petit nombre.

La décision du jugement, tel est le premier mérite de cette œuvre remarquable. Le second est un sentiment exact et vrai de la littérature qu'elle expose. La sûreté du jugement ne s'allie pa3 toujours, autant qu'on pourrait le croire, à l'exactitude du sentiment, et les critiques ne sont pas rares, qui, tout en rendant justice à l'homme de génie qu'ils jugent, expriment imparfaitement ou faussement le sentiment que cet homme de génie représente. Ils se servent d'images

trop faibles, du mal appropriées, ou trop banales, et cette faiblesse, cette impropriété ou cette banalité des expressions équivalent à une représentation inexacte et mensongère, de sorte qu'ils donnent en même temps au lecteur une opinion vraie et un sentiment faux de l'auteur qu'ils jugent. M. Taine, au contraire, trouve pour chaque auteur la juste louange, et invente l'image qui peut le mieux le représenter aux yeux du lecteur. Pour quiconque a lu les écrivains dont parle M. Taine, il y a dans son livre des métaphores, des images et des comparaisons qui équivalent à des traits de génie. Certainement il sent Spenser, celui qui a trouvé pour représenter son génie la comparaison que voici : € Maintes fois en suivant la nuée inépuisable des apparitions de sa poésie, j*ai pensé à ces vapeurs qui sortent incessamment de la mer et montent, en chatoyant, entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celleslà d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se ternir ou s'arrêter. » C'est bien là Spenser en effet : une succession de splendeurs et de blancheurs. Vous ne connaissez peut-être pas le vieux Robert Burton ; mais, si vous aviez eu la curiosité d'ouvrir son Anatomie de la mélancolie^ vous trouveriez que vos impressions sont résumées de la manière la plus originale et la plus exacte par l'image suivante : « Parmi tous ces monstres antédiluviens (les vieux érudits de la renaissance et du moyen âge), Burton est à son aise, il se joue, il rit,

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il saute de Tun à l'autre, il les mène de front, il a Tair du vieux Prothée, hardi coureur, qui, en une heure et sur son attelage d'hippopotames, fait le tour de l'Océan. » Bacon vous est sans doute plus familier; lisez le chapitre (trop court cependant à mon gré) que M. Taine a consacré à ce grand esprit, et ditesmoi si les traits essentiels de son génie, c'est-à-dire la sagesse Imaginative et la science instinctive, ne sont pas nettement saisis et rendus. « Il pense par des symboles, non par des analyses ; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la traduit, et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la brièveté d'une sentence frappante. Ce n'est point un dialecticien comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de conceptions et de sen-

tences Quand il a fait sa provision de faits, la plus

vaste qui se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque province entière de l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur l'état général des sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette sur tout cela une vtie d'ensemble comme un grand filet, rapporte une idée universelle, enclôt son idée dans une maxime, et nous la livre en nous disant : (( Vérifiez et profitez. » Certes il est impossible de mieux exprimer que par ce grand filet la généralisation synthétique de lord Bacon. Milton est encore

un de ces génies qui vous sont connus ; dites-moi s'il n'est pas vrai que ce qui le distingue particulièrement, c*est le sentiment de la grandeur, et si cet éloge que M. Taine donne à ses paysages n'est pas aussi neuf que vrai et aussi ingénieux que profond : (( Les paysages de Milton sont une école de vertu. » Rien de mieux trouvé qu'un mot pareil et qui rende plus, sensible le caractère propre des peintures de Milton et les sentiments qu'elles sont faites pour inspirer. On dit que la plus grande récompense de l'homme de bien est dans la conscience du devoir accompli ; de même, la plus grande récompense du critique est de sentir que le grand homme qu'il apprécie se serait reconnu dans ses paroles. Cette récompense, M. Taine l'a méritée souvent, mais jamais mieux peut-être que dans le présent exemple; il peut se dire avec fierté que, si Milton lui-même eût rencontré une telle expression, son grand cœur eût été heureux un instant d'avoir été si bien compris.

Le livre de M. Taine est le résultat d'une lune de miel littéraire; yinsisie sur ce mot et sur l'idée qu'il exprime. C'est un livre d'amoureux qui n'a pas eu encore le temps d'être lassé de son amour, de critique heureux de la possession de son sujet. Le joyeux étonnement que l'auteur a éprouvé en se trouvant en face d'oeuvres presque inconnues, son orgueil en voyant que ces œuvres muettes pour tant d'autres étalent pour lui éloquentes, ont passé dans son livre et en ont fait l'âme et l'esprit. Je ne sais pas si les lunes de miel

les plus ardentes font plus tard les heureux mariages, mais j Inclinerais volontiers à penser qu'elles font les meilleurs livres d'histoire littéraire et de critique. Il y a dans les vivacités de la première adihiration, dans les tressaillements de llmagination devant une œuvre qu'elle aperçoit pour la première fois, dans les étonnements de la première rencontre, une certitude et une vérité que rien ne remplace. C'est une erreur de croire qu'une étude trop indéfiniment prolongée d'une littérature rende le jugement plus correct, et qu'on comprenne mieux les œuvres littéraires, parce qu'on a traîné sur elles plus longtemps. En général, je crois que les livres excellents de critique et d'histoire littéraire sont de deux sortes : ou bien ils sont le fruit d'une étude ardente et rapide, ou bien ils sont le fruit d'une intimité de toute la vie avec les œuvres qu'ils veulent expliquer. Dans les deux cas, le critique voit juste : dans le premier, parce qu'il voit avec enthousiasme, qu'il juge selon le sentiment de plaisir ou d'ennui qu'il éprouve, et que ses jugements ont toute la vérité d'une sympathie qui n'a pas eu le temps de douter d'elle-même; dans le second, parce qu'il ^git avec une sympathie minutieusement aimante, qui a surmonté le doute, la désaffection, les oscillations de l'admiration, et qui est à l'abri désormais du désenchantement. Le livre de M. Taine appartient à la première de ces catégories. La littérature anglaise compose un ensemble formidable, et M. Taine, qui a entrepris cette étude au début de sa carrière littéraire et qui l'a terminée en quelques années, n'aurait pas

eu, Teût-il voulu, le temps de refroidir son enthousiasme et de gâter ses jugements par une seconde lecture. Il est évident pour nous que chacun des morceaux qui composent son livre a été écrit sous le .coup de rémotion immédiate, ou à très courte distance de l'étude des sujets qu'ils traitent : on le sent au chaud jaillissement des images et à l'enthousiaste violence des paroles par lesquelles le jeune critique s'efforce de contraindre le jugement et d'enlever d'assaut l'admiration de ses lecteurs pour les poètes ou les moralistes qui viennent de l'enchanter.

Cet enthousiasme donne à l'auteur la faculté de voir juste et de sentir fortement; cependant il a un défaut qui se communique à tout le livre : c'est qu'il ne laisse pas au lecteur le temps de respirer et qu'il ' agit sur lui plutôt par la force que par la persuasion. M. Taine ne vous permet pas de jouir à votre gré des beautés qu'il vous présente, il veut que vous en jouissiez d'une manière conforme de tous points à la sienne. Il ne vous introduit pas dans ses sujets, il vous y pousse par les épaules, et, au moment où V0U6 commenciez à entrer ei> contemplation devant le spectacle qu'il vous montrait et où vous ne demandiez qu'à prolonger la rêverie, il vous tire par le bras avec une incroyable force de muscles et vous entraine vers un autre spectacle tout différent du premier, qu'il vous force d'admirer séance tenante, tandis que vous êtes encore tout ému de votre précédente admiration et mal éveillé de votre précédente rêverie. C'est un ami qui vous tient sous le

joug, un hôte qui vous écrase sous le poids de son hospitalité. Toute qualité a un défaut qui lui correspond, et par conséquent nous avons toujours presque fatalement les défauts qui correspondent à nos qualités. C'est le cas de M. Taine. Il paye sa décision et sa fermeté d'intelligence par Texcès de l'esprit systématique, la violence du trait, Tabus de la force et la monotonie du procédé. Une certaine dureté brillante distingue son talent, et il semble parfois, en tournant ses pages, qu'on remue de minces feuillets métalliques dont on voit le reflet et dont on entend le bruissement sonore. Une certaine prolixité concise le distingue aussi; il torture sa pensée jusqu'à ce qu'il l'ait présentée sous vingt images différentes. Le lecteur sent pleuvoir sur lui , sans relâche , une telle grêle abondante de brillantes phrases qu'il en est d'abord comme accablé ; il lui faut un certain temps pour reconnaître qu'il n'a pas affaire à vingt idées, mais à vingt imagés différentes qui répètent la même idée. Cette profusion d'images a pour but de faire pénétrer plus profondément l'idée dans l'esprit du lecteur, de l'en convaincre pour ainsi dire, de le river à la vérité qui lui est présentée de manière qu'il ne puisse lui échapper; mais elle atteint souvent le résultat contraire, car il arrive qu'elle déroute Tesprit au lieu de le guider, et l'aveugle au lieu de l'éclairer. Ce qui augmente encore la sensation d'accablement du lecteur, c'est que ces images ne sont rien moins que faites pour glisser légèrement sur l'attention; ce sont des images du plus fort calibre qui font

troii là où elles portent et qui blessent l'esprit en s*y enfonçant. M. Taine a une inclination marquée à. la force; quel que soit le sujet qu'il traite, son talent ne désarme pas, et il reste aussi énergique en parlant de Spenser qu'en parlant de Marlowe, et en parlant d'Addison qu'en parlant de Swift. L'art des nuances semble lui être inconnu, et le mot qu'il choisit est inévitablement le plus accentué. Il appellera, par exemple, Horace un esprit nerveux et polisson, sans songer que l'épithète trop forte écrase l'auteur qu'il veut qualifier, et qu'un adjectif qui serait resté un peu en deçà du second aurait peut-être donné une idée plus juste de l'épicurisme voluptueux d'Horace. Il parlera de l'immoralité d'esprit de Shakespeare sans se dire que cette expression sera prise en mauvaise part, que la plupart des lecteurs ne démêleront pas sa vraie portée, et qu'elle rend improprement cette grande liberté d'imagination, également sympathique à toutes les manifestations de la nature qui distingue Shakespeare. C'est comme par excès d'esprit systématique que M. Taine tombe dans ce défaut. Non seulement son talent aime les expressions fortes, mais l'esprit de système le contraint à ne choisir que celles-là. Il ne lui faut que des mots tranchés faisant formule, des mots qui emprisonnent un auteur dans une catégorie, marquent sa place avec une netteté qui ne laisse pas le doute, des mots définitifs et absolus comme une solution mathématique. Les nuances repoussent l'esprit absolu, et celui qui a l'habitude de les observer et d'en tenir

compte évite d'ordinaire les systèmes , de crainte d^aller plus loin ou moins loin que la vérité. J'ai dit les qualités générales et les défauts de ce beau livre. Voyons, les idées qu'il expose.

Les opinions de M. Taine ont eu à subir et subissent encore chaque jour raccusation de matérialisme. Voilà une bien grosse accusation et qui ne laisse pas qae de nous causer quelque embarras. Si nous approuvons les opinions du jeune auteur, nous allons partager cette accusation avec lui, ce dont nous ne nous soucions pas le moins du monde, n'étant et ne nous croyant en aucune façon matérialiste. Et, d'un autre côté, comment les rejetterions-nous? A certaines différences près, dont quelques-unes, il est vrai, très tranchées, ces opinions sont les mêmes que nous avons soutenues depuis que nous avons l'honneur de tenir une plume. Gomme M. Taine, je crois que toute histoire n'est au fond qu'un problème de psychologie ; comme lui, je crois que l'homme extérieur et visible n*est que la représentation imparfaite et laborieuse de l'hotîime intérieur et moral, et que les littératures et les arts ne sont que des traductions incorrectement belles et des commentaires infidèlement véridiques de cet homme invisible. Gomme M. Taine encore, je crois que cet homme intérieur est différent, aussi bien que l'homme extérieur qui lui sert de masque,

selon la race à laquelle il appartient, le milieu où son activité s'exerce, le moment où s'écoule sa vie, et cela me semble aussi simple que d'admettre que l'étendue a trois dimensions, hauteur, largeur et profondeur. Reste à s'entendre sur l'importance relative de ces différences de race, de milieu et de temps, sur les modifications qu'elles font subir à l'homme intérieur, et par suite au génie qui essaye de l'interpréter, et c'est ici que les difficultés commencent.

On peut faire sortir de telles opinions des applications et des conclusions matérialistes, je ne le nie pas; mais, en principe, qu'ont-elles de matérialiste? Bien loin de faire de l'homme extérieur et physique le point de départ de l'homme moral, elles n'admettent l'homme extérieur que comme la traduction de l'homme intérieur. Reconnaissons donc une fois pour toutes que les idées n'ont en elles-mêmes rien d'absolu et qu'elles sont ce que veut qu'elles soient l'esprit qui les adopte, qu'elles prennent ses formes et portent ses couleurs. Les mêmes idées peuvent vous conduire à votre choix, à des conclusions matérialistes ou idéalistes. Il est donc possible que les conclusions de M. Taine soient matérialistes; mais ce que je nie formellement, c'est que les idées d'où il les a tirées aient en elles-mêmes quelque chose de commun avec le matérialisme. Qu'un esprit enclin au spiritualisme s'en empare, et il les trouvera aussi parfaitement dociles à ses instincts moraux que M. Taine les a trouvées dociles aux siens. Elles s'allient fort bien, il est vrai, avec la philosophie positive, mais elles

supporteraient tout aussi bien l'idéalisme le plus absolu.

* Le défaut des systèmes, pour le dire en passant et par manière de parenthèse, c'est gu'ils calomnient les idées et qu'ils donnent aux hommes prétexte à les calomnier. Les systèmes ne sont d'ordinaire que l'image même de celui qui les construit. Ils n'expriment rien que leur auteur; par conséquent, ils n'engagent aussi que leur auteur, et les condamnations qu'ils peuvent encourir doivent épargner les idées qu'ils ont soit travesties, soit dénaturées, soit torturées, soit tout simplement incomplètement exposées. Prenons pour exemple l'idée qui fait le point de départ du livre de M. Taine : Toute histoire est un problème de psychologie. Rien n'est plus vrai que cette idée, d'une vérité plus morale et plus profonde. Maintenant il s'agit de construire cette psychologie ; or, comme cette construction dépend entièrement de l'esprit du philosophe ou de l'historiep, elle sera, selon la nature de cet esprit, large ou étroite, complète ou incomplète, matérialiste ou spiritualiste. Elle aura toutes les qualités, mais aussi toutes les imperfections de son auteur. Vous pourrez alors lui adresser tel reproche qui vous semblera juste, mais ce reproche n'atteindra pas les idées sur lesquelles elle repose. Appelez donc matérialiste, si bon vous semble, la construction psychologique de M. Taine, mais gardez-vous de qualifier ainsi les idées qui lui servent de base.

Gela dit, abordons cette construction psychologique elle-même. Selon M. Taine, trois grandes forces pri-

mordiales concourent à la création de Tbomme intérieur : la race, le milieu, le moment. Ces mêmes forces concourent à la création des littératures qui ne sont que l'expression de cet homme intérieur ; en sorte que, si Ton veut se rendre compte du génie de tel ou tel poète, il faut d'abord déterminer les caractères de la race à laquelle il appartient, puis les caractères de la société fondée par cette race et ceux de la nature extérieure dans laquelle elle est placée, enfin les caractères des circonstances au milieu desquelles il est apparu et Tesprit du temps où il a vécu. Par exemple, pour comprendre comment un Shakespeare a pu se produire et trouver l'explication de son génie, il faut décomposer son individualité et retrouver Fhomme de la Renaissance sous le poète, l'Anglais sous Thomme de la Renaissance, et TAnglo-Saxon sous l'Anglais. Shaicespeare n'est donc que la combinaison de trois hommes différents, et quiconque connaît les éléments dont se compose chacun de ces trois hommes pris isolément n'aura aucune peine à comprendre comment cette combi* naison a donné un tel résultat.

Tout grand homme est un produit d'une combi^ naison essentiellement variable d'éléments divers qui trouvent une unité passagère dans cette fleur humaine. Le génie est plus ou moins riche, plus ou moins grand, plus ou moins fort, selon les proportions dans lesquelles s'opère le mélange de ces éléments. Ainsi, pour prendre l'exemple déjà cité, Shakespeare n'est si grand que parce que ces trois

éléments de la race^ du milieu, du moment, se sont combinés en lui dans des proportions extraordinaires et se sont fondus dans une unité qu'il est impossible de concevoir plus parfaite. Vous retrouvez l'Anglo- Saxon chez un Marlowe, chez un Ben Jonson, mais partiellement, fragmentairement, par atomes et par parcelles : la férocité batailleuse et l'orgueil du moi chez Marlowe, Tâpreté de la convoitise et l'appétit de la bête de proie chez Ben Jonson, Thumeur sombre et l'inclination à la mélancolie noire chez Webster. Cependant vous n'oseriez prendre aucun de ces poètes pour types du génie anglo-saxon, vous craindriez de faire injure à ce génie, dont ils ne manifestent chacun qu'un seul instinct. Au contraire, vous pouvez prendre Shakespeare et dire hardiment : Voilà l'Anglo-Saxon. Pas un trait de la race n'y manque, en bien ou en mal. Elle est là tout entière, avec son courage féroce, son humeur sombre, son âpre volonté, son orgueil solitaire, son indomptable liberté, sa lenteur à la civilisation, son caractère sérieux, sa conscience véridique, son cœur implacable et dévoué fait pour la haine et la fidélité. Pareillement, nous reconnaissons dans Spenser, dans Sidney, dans Fletcher et les autres contemporains de Shakespeare, certains fraginents de cet homme appelé l'Anglais, tel qu'il a été formé par les conséquences de la conquête normande et la fusion de races longtemps ennemies, mai? enfin broyées et amalgamées en une seule pâte humaine par des siècles de guerres civiles, de violences, de ïûassacres et d'oppressions. Cependant chez tous ces

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poètes le mélange est imparfait. Ici le Normand domine, là le Celte, ailleurs le Saxon ; Tun est presque Français, Fautre est presque Gallois ou Irlandais, et tous à peu près sont exclusivement des gentilshommes de race comme d'imagination. Shakespeare, au contraire, c'est l'Anglais complet^ avec les mille nuances de tempérament, d*àme, d'imagination qui naissent de la complexité du mélange et des innombrables transformations de la substance des divers éléments qui le composent. Quant à l'homme de la Renaissance, vous savez si personne a jamais exprimé aussi bien que Shakespeare ses ardeurs, ses passions, ses désirs,«ses chimères et ses rêves. Il enferme si complètement cet homme en lui, qu'il en exprime jusqu'à ces futilités aimables et à ces caprices passagers qui sont comme les colifichets et les modes de l'âme.

Il est très rare que le mélange soit aussi complet . que dans l'exemple que nous venons de citer ; mais, quelles que soient ses proportions, il est toujours extrêmement complexe, car des trois forces que nous venons de nommer : la race, le milieu, le moment, il n'y en a qu'une qui soit invariable et immuable, celle de la race, et encore est-elle à chaque instant altérée par les deux autres, qui la rongent de la même manière que la rouille ronge le fer. Ainsi la force du milieu se déplace et se modifie sads cesse, et, quant à la force du moment, c'est une force d'accumulation, pour ainsi dire, qui s'accroit de toute l'impulsion antérieurement acquise et qui agit à chaque minute

du temps avec l'énergie du passé tout entier. Prenons Milton pour exemple. Nous pouvons très bien observer que la partie de lui-même qui appartient plus particulièrement à son temps, ce que nous pourrions nommer en lui Thomme du moment, est double ; il se compose d'un bomme de la Renaissance et d'un puritain. Seulement l'bomme de la Renaissance appartient déjà au passé, tandis que le puritain est rhomme de la minute présente du temps : ainsi, dans cette force du moment qui a suscité Milton, nous voyons très distinctement agir la force d'impulsion de l'âge immédiatement antérieur.

Enfin, il est très rare que les trois forces agissent toutes ensemble, simultanément et de concert ; les heureuses époques où elles se trouvent en parfaite concordance portent des noms glorieux : c'est la renaissance anglaise au temps d'Elisabeth, ou la renaissance italienne au temps des Médicis ; c'est Tâge classique français au temps de Louis XIV, c'est la floraison du génie allemand à la fin du xviii® et au commencement du xix^ siècle. Souvent ces forces se divisent, plus souvent encore elles se combattent ; tantôt l'une d'entre elles agit sur les autres comme force de contrainte et de résistance, ainsi qu'on pourrait le prouver par de nombreux exemples de l'âge classique anglais, et notamment par le plus illustre de tous, celui de Swift ; tantôt deux d'entre elles se liguent en révolte ouverte contre la troisième : c'est notamment le cas de lord Byron. Dans lord Byron, que voyons-nous, sinon la force de la race alliée à la

force du moment contre la force du milieu, qui agit comme résistance et contrainte, c'est-à-dire le génie anglo-saxon allié à Tesprit révolutionnaire contre la société anglaise?

Je viens de résumer à ma manière, c'est-à-dire telles que je les comprends et que je les adopte pour ma part, les idées qui sont répandues dans les trois volumes de M. Taine et exposées dans les quarante pages qui leur servent d'introduction. J'écarte volontairement tout ce qui ne se rapporte pas directement à la littérature en général et à la littérature anglaise en particulier, par exemple cette loi des dépendances mutuelles^ par laquelle toutes les parties d'une civilisation morale, religion, politique, littérature, art, philosophie, sont enchaînées ensemble de manière à ne présenter que les membres divers d'un même organisme vivant, comme l'organisme humain. L'examen d'une telle théorie nous mènerait beaucoup trop loin. D'ailleurs, le lecteur comprendra sans peine la nature étroite des relations des diverses provinces de la civilisation morale, s'il admet que la littérature n'est autre chose que la traduction de l'homme intérieur. En effet, comme cet homme intérieur est composé de politique, de religion, de philosophie, il s'ensuit que sa traduction par la littérature se compose nécessairement de politique, de religion et de philosophie, et présente l'image abrégé de la dépendance dans laquelle ces choses morales sont les unes des autres, ainsi que de la proportion dans laquelle elles sont mélangées. C'est là ce qui fait des ouvrages littéraires

les documents historiques les plus précieux de tous, car la littérature, outre son domaine propre, comprend tous les autres, en sorte, comme Ta dit fort bien M. Taine, qu'outre elle-même, elle a encore tout le bon d'autrui.

Voilà donc les trois forces qui sont perpétuellement agissantes sur Thomme moral. Une foule d'honnêtes personnes se révoltent contre de telles théories, crient au fatalisme et au matérialisme, et prétendent qu'on veut attenter à leur liberté morale. Cependant, parmi ces honnêtes personnes, j'imagine qu'il y en a quelques-unes qui ont reçu de leurs pères, avec la naissance, une prédisposition particulière à la gravelle ou aux rhumatismes, qui sont sensibles aux changements de température, qui grelottent lorsque la pluie les mouille et suent lorsque le soleil leur tombe d'aplomb sur la tète, qui avouent sans rougir la part que leur père et leur mère ont pris à la formation de leur être moral, qui ont eu des aventures, lesquelles à un moment donné ont décidé de leur existence ultérieure, et qui, le soir en rentrant chez eux, décachèteront une lettre qui peut-être changera une fois encore les dispositions de leur âme jalouse de liberté. Changez les noms de ces trois forces, et appliquez leur action, non plus à une civilisation tout entière, mais à un seul individu, et les mêmes personnes quî s'insurgent et crient au paradoxe vont prétend" ^^d vous les accablez de truisms ou vérités trop vraies. Qui donc en effet s'est jamais étonné lorsqu'on lui a dit que l'individu était soumis à l'influence de Théré-

dite, à rinfluence de réducation, à celle de Texpérience? Qui a jamais trouvé étoonant qu'un fils ressemblât à son père non seulement au physique, mais au moral? Qui a jamais nié que l'éducation donnât à rame sa forme et sa direction, en bien et en mal ? Qui a jamais été assez aveugle pour ne pas reconnaître que les événements de la vie imposaient à rame tels ou tels modes de pensée et de sentiment, l'enflammaient ou Talanguissaient, la corrompaient ou l'ennoblissaient, la rendaient active ou paresseuse? Or qu'est-ce que ces trois forces qui agissent sur rindividu, sinon les mêmes qui agissent sur les sociétés? Il n'y a de changé que les noms. L'héredite, c'est la force de la race ; l'éducation, c'est la force du milieu ; l'expérience, c'est la force du moment.

Maintenant disons nettement en quoi nous nous séparons de M. Taine. Si nous ne nous trompons, il part de deux principes ; il admet : 1^ que l'homme intérieur est créé successivement par voie de formation lente et d'agrégation, de sorte qu'il est le produit plutôt que le principe de ses propres actes ; 2<* il admet que les dispositions morales générales de la race sont le dernier point que les recherches de l'analyse puissent atteindre. Or, comme ces dispositions générales sont différentes selon les races, ainsi qu'on peut aisément le constater, il faudrait en conclure qu'il y a autant de types d'homme moral qu'il y a de races, et transporter ainsi dans l'histoire de la civilisation la théorie de la multiplicité des types bu-

mains, admise par certains physiologistes et anthropologistes. Nous, au contraire, nous admettons: l®que Thomme intérieur ou moral préexiste à toute action des forces de temps, de milieu et de race ; 2« qu'il n'y a qu'un seul et même type d'homme moral pour toutes les races, et que les différences que l'on constate entre les génies des divers peuples ne constituent pas des types originaux, mais seulement des modifications d'un même original unique.

L'homme moral préexiste à toute action des forces intérieures ou extérieures auxquelles il est soumis, et il n'y a qu'une seule et même âme pour les hommes de toutes les races et de toutes les conditions ; seulement cette âme est emmaillottée à l'origine dans les langes opaques de la chair et du sang, comme plus tard elle est contrainte et tyrannisée par les circonstances extérieures du milieu et du temps. Ces forces, dont nous avons constaté l'action, c'est cette âme universelle qui les crée en partie et qui, si elle ne les crée pas, les met au moins en mouvement. Muette, aveugle, paralysée, elle veut venir à la lumière, naître à l'action, s'affirmer par la parole ; cette impatien^se est identique chez le Saxon et chez le Celte, chez le Slave et chez l'Indou, et, si elle est commune à toutes les races, elle nous ramène à une loi plus générale encore que celle de la race. M. Taine, énumérant les causes qui ont fait du protestantisme la religion propre aux peuples germaniques, arrive enfin de déduction en déduction à certaines dispositions générales propres à la race et nous dit : « Là s'arrête la recher-

che ; on est tombé sur quelque disposition primitive, sur quelque trait propre à toutes les conceptions d'une race, sur quelque fi^rticularité inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son cœur. )> Mais non, il ne faut pas s'arrêter là, car par derrière cette disposition, qui a été la racine du protestantisme, il y en a une autre plus générale encore, qui est l'instinct religieux propre au genre humain. Pour trouver le fond de Tàme humaine, il faut donc non pas s'arrêter à la race, comme nous le conseille M. Taine, mais aller au delà et saisir cet instinct universel dont l'instinct de race n'est qu'une première diminution et une première altération.

Ainsi l'homme intérieur est, au fond, identique dans toutes les races et préexiste à toute action des forces auxquelles il est soumis. Bien plus, c'est cet homme universel qui met ces forces en activité ; mais, comme le premier mouvement de l'homme moral coïncide forcément avec le premier mouvement de l'homme de chair et de sang, on les distingue difficilement l'un de l'autre, et cependant l'un est la cause, et l'atitre n'est que refîet. L'homme intérieur n^est donc pas créé, mais seulement dégagé et traduit par toutes ces forces de race, de milieu et de moment qui lui sont des auxiliaires en même temps que des obstacles. On pourrait en effet comparer l'homme moral à un prisonnier qui essaye d'échapper à sa prison et qui se sert, comme outils d'évasion, des matériaux de cette prison même, des barreaux de sa fenêtre et des moellons de sa muraille. L'évasion s'accomplit

comme elle peut ; Timportant c'est qu'elle s'accomplisse. Tantôt elle s'opère par une brèche pratiquée à la muraille, tantôt par un bond hardi, tantôt par une lente descente au milieu de dangers innombrables. La diversité de ces circonstances fait de chacune de ces évasions un poème particulier très caractérisé, mais la donnée est identique pour tous les poèmes.

Je cherche un exemple propre à préciser * ma pensée et à la bien faire comprendre. Effacez un instant de votre esprit l'idée que les hommes appartiennent à des races différentes, évoquez par l'imagination quatre hommes dépouillés de tout caractère de nationalité, et regardez comment va s'accomplir en eux quelque grand phénomène psychologique, l'éveil de la conscience par exemple, ou l'éveil de l'amour. Prenons, si vous voulez, l'éveil de la conscience : le fait sera plus saisissant. La conscience apparaît, et immédiatement elle marque sa présence par les frémissements qu'elle impose à la chair, frémissements qui seront particuliers dans chacun de ces quatre individus et qui vont imposer au corps des attitudes très distinctes. Celui-ci, la tète basse, regarde à terre comme s'il évitait un regard invisible, celui-là s'affaisse sur lui-même et reste plongé dans une stupeur rêveuse qui se prolonge indéfiniment et dont il sort avec un soubresaut fébrile, pareil à un ressort comprimé qui se détend ; ce troisième se redresse menaçant, les yeux enflammés de colère, comme s'il regimbait sous un

aiguillon intérieur ou qu'il cherchât à combattre un ennemi présent pour lui seul ; ce dernier enfin lève les yeux au ciel avec une expression suppliante, tombe à genoux avec une vivacité fébrile et pleure. Voilà bien quatre attitudes difTérentes, .mais ces quatre attitudes correspondent-elles à quatre dispositions difTérentes ? Non, ce sont quatre expressions d'un même fait moral qui à agi diversement selon que la chair était plus lourde ou plus violente, plus légère de sang ou plus nerveuse. Maintenant, si vous éprouvez le besoin de les distinguer et de les nommer, comment vous y prendrez- vous? Vous les distinguerez évidemment non par le fait psychologique qui est commun à tous, mais par la manifestation particulière de ce fait dans chacun d'eux. Appelez, si vous voulez, le premier, qui semble le plus grave et le plus simple, le Latin ; appelez le second, qui est le plus rêveur et le plus instinctif, le Slave; appelez le troisième, qui semble le plus dur, le plus intraitable, le plus orgueilleux et le plus violent, le Saxon; appelez le quatrième, qui est le plus fébrile, le plus sensible et le plus vif, le Celte, et vous aurez une image exacte des difiFérents génies des races et des modifications qu'ils impriment à l'homme universel.

. L'action des grandes influences n'explique donc pas l'homme moral. Par de là les circonstances et les accidents du monde extérieur, par de là la chair et la race se dérobe la mystérieuse monade humaine avec ses deux attributs, la simplicité et l'activité,

toute pareille à ce point mathématique d'Ampère susceptible d'attraction et de répulsion auquel on arrive après Texpérience de la division indéfinie de la matière. Mais, si elles n'expliquent pas l'homme moral, ces influences expliquent admirablement ses manifestations extérieures, les attitudes de son âme, les atmosphères qu'il traverse, les formes qu'il est contraint de donner à ses pensées, les limites qu'il rencontre, les couleurs qui se répandent sur ses sentiments. Ce sont ces influences qui déterminent l'originalité des civilisations, et quiconque ne les admet pas ne comprendra jamais rien à la poésie de l'histoire, des littératures et des religions.

Ce que nous disons de l'homme moral, nous le disons aussi de l'homme de génie. L'action de ces influences explique bien la forme et la couleur, et tout ce qui est le corps du génie ; mais elle n'explique pas son essence; bien plus, elle n'explique pas sa présence. L'apparition d'un homme de génie est toujours un véritable miracle ; seulement ce miracle vient d'ordinaire si bien à temps que nous le considérons comme un fait naturel. Pour expliquer son apparition, certains philosophes nous disent que l'homme de génie arrive infailliblement lorsque les circonstances l'exigent ; en d'autres termes, qu'il arrive parce qu'il était attendu. Vraiment I Ehl mais alors, s'il en était ainsi, la succession des hommes de génie devrait être plus régulière que celle des lamas du Thibet ; l'homme de génie devrait arriver toujours, perpétuellement, car il n'y a pas une minute

88 CARACTÈRES G^ÉRAUX

de la durée qui ne réclame sa présence. L'homme de génie vient pour réformer, prêcher, instruire, corriger, consoler l'humanité, lorsque les circonstances Texigent, nous dit-on; mais les circonstances exigent toujours^ à toute heure de la. durée, que Thumanité soit réformée, prêchée, consolée, etc. Ce qui me frappe au contraire en étudiant Thistoire, c'est la quantité prodigieuse d'époques qui ont eu besoin d'un ou de plusieurs hommes de génie, et qui ne les ont pas trouvés. A mesure qu'on déroule les annales de ces époques, on éprouve comme un sentiment d'attente, et, lorsqu'à la fin on ne voit rien venir, on se sent tout désappointé. Pour ne pas sortir du domaine littéraire, qui me dira pourquoi la France du moyen âge n'a pas enfanté un grand poète épique? Les circonstances étaient admirables, les matériaux riches et abondants, la société merveilleusement disposée pour recevoir un tel poète. Pourquoi n'est-il pas venu? La force du moment, la force du milieu et la force de la race le réclamaient également. Oui, même la force de la race, car, en dépit de l'opinion consacrée, les Français, surtout à cette période de leur histoire, avaient très bien la tête épique. 11 n'est pas venu, parce qu'il n'est pas venu, il n'y a pas d'autre réponse à donner. Je vais prendre encore un tout petit exemple. Si le jeu de ces forces suffisait pour produire le génie, Butler, le Butler si justement démoli par M. Taine, aurait été un grand homme, et son poème d'BudibraSy un chef-d'œuvre. Les instincts de la race ne manquent pas à Butler : c'est un lourdaud

et un pédant, mais ce pédant est Anglais et très fortement Anglais. Le milieu et le moment étaient extrêmement favorables à la production d'une épopée burlesque comme Hudibras, si favorables, que la renommée de Fauteur a tenu précisément à celte disposition du public contemporain. M. Taine a-t-il remarqué que cet Hudibras, poème manqué, contient réellement le germe d'une grande œuvre poétique? Il y a une idée très-forte dans cette conception première d'un don Quichotte sans chevalerie, d'un don Quichotte théologique, ridicule et féroce, formaliste et visionnaire. Cette idée pouvait certes puiser une vie énergique dans les haines et les passions de cette société de cavaliers athées et de squires tories de la Restauration anglaise. Ce chef-d'œuvre était attendu par cette société, si bien attendu, qu'à son défaut elle se contenta d'une œuvre médiocre et qu'elle applaudit Hudibras, quand même. Ce n'est donc pas les circonstances qui ont fait défaut au poète, c'est le poète qui a fait défaut aux circonstances.

M. Taine n'a peut-être pas fait assez remarquer les différences qui séparent les trois forces par l'inÙuence desquelles il explique toute l'histoire littéraire. Peu s'en faut qu'il ne considère ces trois forces comme fatales et qu'il ne les assimile à des lois naturelles et physiques. Cependant de ces trois forces il n'y en a qu'une seule, celle de la race, qui soit invariable et qu'on puisse dire fatale. Les deux autres, celle du milieu et celle du moment ou des circonstances environnantes, sont des forces morales qui ont leur

origine dans l'homme, de sorte que nous avons cette consolation de nous dire qu'en fin de compte nous ne sommes contraints, dominés et t3n:annisés que par nous-mêmes. C'est notre propre force qui réagit sur nous, notre ancienne liberté qui réagit sur notre liberté plus récente. Qu'est-ce en effet que cette force du moment ou des circonstances, sinon l'agrégation de millions défaits moraux tous émanés de l'homme? Qu'est-ce que cette force du milieu ou de la société, sinon la création même de l'homme des temps passés? A la vérité, on peut dire que cette force du milieu est hybride, faite de deux substances, l'une qui est toute morale, la société, l'autre qui est toute physique, la nature ambiante; mais cette objection n'est encore que superficielle, car l'homme réagit incessamment contre la nature et crée pour ainsi dire son climat. Gela est vrai de tous les pays civilisés et particulièrement de TAngleterre. L'influence de la nature ambiante n'est donc pas persistante, au moins dans ses effets, car, incessamment tranformée, elle ne peut imposer, à tous les moments du temps, les mêmes penséesj les mêmes visions, les mêmes sentiments, les mêmes images à la race d'hommes qui habite au milieu d'elle. Le poète le plus énergique et le plus violent chercherait en vain aujourd'hui, dans la contemplation de ^ nature anglaise, la matière des images du vieux poète saxon qui composa le chant fameux sur la bataille de Brunanburgh. En effet, où est maintenant l'horreur des grandes forêts sombres, où est la solitude des grèves

désolées, où sont Taigle vorace, et le loup, la bête grise des bois? Toute cette poésie sauvage a disparu , et le poète moderne aura beau être Saxon, il faudra bien qu'il éprouve d'autres sentiments et qu'il se serve d'autres images en face de cette nature renouvelée.

Reste la force delà race. Elle est fatale, il est vrai; mais cette fatalité est-t-elle beaucoup plus puissante que celle de la nature? n'est-elle pas altérée, rongée, à chaque instant par le milieu et les circontances, de la même manière que le fer est mordu et à la fm détruit par la rouille? La vérité est que la race ne se conserve réellement pure que dans l'état de barbarie; bien plus, elle n^a son génie tout à fait distinct que dans l'état de barbarie. Ainsi, tous ces caractères particuliers du génie anglo-saxon que M. Taine a si judicieusement constatés ,et énumérés n'existent réellement que durant la période barbare et dans les produits poétiques qui correspondent à cette période. Le vrai poète anglo-saxon, c'est l'auteur de VEdda^ l'auteur du chant de mort de Ragnar Lodbrog, l'auteur du chant de la bataille de Brunanburgh, l'auteur du poème de Beowulf, des hymmes de Gœdmon, du poème de Judith. Dans ces œuvres, le génie anglosaxon se présente net et pur d'alliage, et les siècles ont beau se succéder, l'auteur du dernier de ces poèmes n'est pas moins saxon que l'auteur des premiers; le génie de la race reste intact et vierge, parce que cette race persiste dans la barbarie. Maintenant, vienne la civilisation, et il faudra une peine infinie

92 CARACltRKS GÉNÉRAUX

pour retrouver ce génie, et pour le reconnaître à à travers ses transformations. Plus la civilisation ira se prolongeant, et plus ce génie ira en s'efFaçant, jusqu'à ce qu'enfin il disparaisse et qull n'en reste plus de traces sensibles. Et nous ne voulons pas dire par là que la civilisation prête au génie de la race des masques de plus en plus habiles pour se dissimuler, nous voulons dire et nous disons qu'elle le détruit positivement par des altérations lentes et successives. Ainsi la fatalité de l'instinct de race, comme celle de la nature, n'est après tout qu'une fatalité relative. Nous venons d'examiner les idées générales de M. Taine; suivons maintenant l'application de ces idées à l'histoire littéraire de l'Angleterre.

Quoi qu'on puisse penser des opinions de M. Taine sur la force de la race, il faut reconnaître qu'elles sont parfaitement justifiées par le sujet qu'il a choisi. La vérité des théories historiques n'est jamais que relative en efiFet, et autant nous blâmerions l'historien si «n tout autre sujet il donnait une importance prédominante à la notion de race, autant nous le louons de lui avoir donné la première place dans une étude sur l'Angleterre et la littérature anglaise. Vous demanderez peut-être s'il y a un critérium qui permette à l'historien de distinguer les sujets historiques où cette théorie de la race doit recevoir son entière application

de ceux où elle ne doit jouer qu'un rôle secondaire. Oui, il y en a un, légèrement excentrique il est vrai, mais qui est moins trompeur qu'on ne pourrait le supposer : il consiste à attribuer à cette force de la race exactement la même importance que lui attribue le peuple qu'on veut étudier. Allez demander à un Français s'il lui importe beaucoup d'être dé race celtique, il vous répondra qu'il lui importe surtout d'être Français, qu'il ne sait ce que vous voulez lui dire avec votre question de race, et que jusqu'alors il avait cru lorsqu'on lui demandait quelque chose de semblable, que cela équivalait à lui demander à quelle province il appartenait. Chez le Français, l'idée de nationalité est distincte de l'idée de race, ou, pour mieux dire, l'idée toute morale de la nationalité a effacé l'idée toute physique de la race. Maintenant, tournez-vous vers un Anglais et un Allemand, et demandez-leur à quelle race ils appartiennent, l'un vous répondra qu'il est de sang anglo-saxon, et l'autre de sang germanique, et, pour peu que vous les pressiez, vous découvrirez que le sentiment de la race est chez eux une religion qui touche presque à la superstition. La croyance au sang, c'est la manière de chaumnisme de ces peuples, chauvinisme qui, pour être moins extérieur que celui des peuples latins et pour moins s'étaler (il est cependant fort loquace et fort agressif à ses heures), n'en est peut-être que plus profond et plus dangereux. Chez eux, l'idée de nationalité n'est pas distincte de l'idée de race, ou plutôt l'idée de nationalité s'est identifiée avec l'idée même de la race. Ce

n'est jamais un Anglais ou un Allemand qui aurait demandé si Ton emporte sa patrie à la semelle de ses souliers, car tout homme de ces deux nations la porte en lui avec le sang qui coule dans ses veines. Le Français a-t-il raison d'oublier ses origines et de ne pas se soucier de savoir s'il est ou non de sang celtique ? L'Anglais a-t-il tort d'être fier de sa race et de se prévaloir à tout propos de son titre d'Anglo- Saxon ? L'un et l'autre sont dans le vrai, chacun relativement à la civilisation qui le concerne. Soyez certains que les peuples sont guidés par un instinct profond dans leurs opinions, sur cette question de la race et qu'ils ont des raisons excellentes soit pour oublier soit pour se rappeler qu'ils sont de tel ou tel sang. Pourquoi donc en effet le Français se soucierait-il de savoir qu'il est de sang celtique, et pourquoi surtout attacherait-il un sentiment d'orgueil à cette origine? Son histoire ne se rattache pas à cette origine, elle n'a pas en elle son point de départ, et elle s'est développée sans en tenir aucun compte. Gela veut-il dire que la race n'existe pas et que l'ancien génie gaulois ait été aboli? Non certes; le génie et le caractère gaulois existent toujours, et il est aussi facile de reconnaître dans les modernes zouaves les descendants de ces barbares vaillants qui levaient leurs épées pour soutenir le ciel les jours d'orage, qu'il est facile de reconnaître dans les modernes défenseurs de Saragosse les fils des anciens défenseurs de Numance ; seulement les choses du tempérament et de la race ne jouent malgré tout dans l'histoire de France qu'un rôle très

secondaire. La civilisatioa française n*est pas sortie des instincts de la barbarie, comme une fleur naît de sa racine; mais elle s'est allumée à une autre civili* sation, comme un flambeau s'allume à un autre flambeau. Elle n'a pas tenu compte de l'homme instinctif, et elle a détruit le barbare celtique avant que ses instincts eussent pu engendrer la société qulls contenaient en puissance. L'âme gauloise a été tirée toute vive hors d'elle-même pour être initiée à la civilisation, et, sa sensibilité naturelle venant en aide à la noble violence qu'elle subissait, la transformation a été aussi complète que rapide. Lorsque la nation française prit naissance, la théorie des races n'était pas encore inventée, et ses éducateurs et gouvernants la formèrent, non d'après le génie qui lui était propre, mais d'après l'idéal moral auquel ils croyaient euxmêmes, et c'est ainsi que son histoire, qui devait aboutir à la Révolution française, c'est-à-dire à la croyance à une société fondée sur des principes absolus, a déjà son point de départ dans l'absolu. Ni les administrateurs romains, ni le clergé n'eurent et ne pouvaient avoir l'idée de s'adresser à ses instincts ; ils ne parlèrent et ne pouvaient parler qu'à sa raison. Ce fut avec l'homme absolu, qui est identique dans toutes les races, qu'ils dialoguèrent dès le premier jour, et non avec l'homme instinctif, que personne ne songea jamais à interroger, et qui depuis cette époque est resté frappé de mutisme ou contraint d'exprimer ses impatiences dans un langage obscur et les trois quarts du temps inintelligible. La vieille

légende de Gain et d'Abel se réalisa ainsi à l*origine de rhistoire de la France et généralement de toutes les nations latines ; des deux hommes qui étaient dans chacun de nos ancêtres, il y en eut un qui fut le préféré de Dieu et de la civilisation, Thomme absolu et éternel; il y en eut un autre qui fut le rejeté et le maudit , l'homme instinctif. Ce pauvre homme, instinctif, nous le plaignons de toute notre âme, car quiconque lira notre histoire avec attention verra qu'il est resté à Tétat de serf et de paria, et qu'il lui est arrivé la mésaventure qui arrive à tous les êtres négligés : il s'est vulgarisé, prosaîsé, et n'a jamais eu l'occasion de montrer de quelle poésie il était capable. La race ne joue donc pour ainsi dire aucun rôle dans la longue histoire de la nation française ; bien plus, on peut dire que cette histoire est un démenti perpétuel donné à la théorie qui affirme la force du sang et la persistance des instincts physiques. Mais il en est tout autrement dans les pays germaniques et spécialement en Angleterre. Là, rhomme de chair et de sang n'a pas été brusquement séparé de l'homme intellectuel et moral; la civilisation ne s'est pas superposée à la barbarie pour l'écraser et l'étouffer, mais elle est sortie de cette barbarie même dans laquelle elle a ses racines et sa semence. Le Saxon ne doit pas, comme le Gaulois, sa société et ses mœurs à une initiation toute-puissante; il a dû tout tirer de sa propre substance, mœurs, institutions, lois et gouvernement; son éducation est le fruit de son expérience propre ; sa poésie est le fruit de ses

entrailles et de son cœur; tout ce qui Tentoure est la chair de sa chair et le sang de son sang.

Nulle part la civilisation n'a été aussi lente à s'établir et n'a rencontré d'aussi énergiques résistances ; car la barbarie qui l'enfantait lui résistait en lui donnant la vie et la refoulait en même temps qu'elle la pouss;ait en dehors. Pour raconter avec puissance et exactitude cette gestation laborieuse, obscure et lente qui a duré pendant les six siècles interminables qui s'étendent entre ledébarquement d'Hengist etdeHorsa et la conquête de Guillaume, il faudrait employer le merveilleux grandiose et farouche des vieux auteurs de TEdda et recourir aux allégories sombres par lesquelles l'esprit Scandinave s'eflTorça de se représenter les mystères du monde et se figura la naissance des dieux. L'historien pourrait raconter à la manière des vieux scaldes la légende d'une Walkyrie chaste autant qu'intrépide qui, surprise dans son sommeil par une visite divine, Balder le bienfaisant, par exemple, ou Thor l'invincible, conçut un enfant qu'elle s'étonna de porter dans son sein, et que, frémissante de colère, elle voulut y laisser emprisonné pour cacher sa honte et la victoire du dieu. Alors une lutte étoitnante s'engagea entre l'enfant héroïque avant de naître, et la mère barbare, qui parvint à le tenir caché en ellemême bien au delà du terme fixé par la nature, si bien que l'enfant grandit dans sa prison de chair, se nourrissant de la substance de sa mère, tandis que celle-ci s'épuisait chaque jour davantage en se donnant en pâture^ cet hôte dangereux. L'historien qui

emploierait cette allégorie ne raconterait pas une fable, mais ne ferait que résumer sous une forme synthétique l'histoire de cette pénible et laborieuse naissance de la civilisation en Angleterre.

Rien n'est aussi lugubre que les origines de cette société. Pendant des siècles, on marche à travers les ténèbres et l'horreur, la tête dans le brouillard et les pieds dans le sang. Ce ne sont qu'invasions, massacres, combats ; la société se construit par des couches de barbarie superposées les unes aux autres, les Saxons sur les Celtes, les Angles sur les Saxons, les Danois sur les Saxons et les Angles. Toute civilisation disparaît ou meurt en germe, écrasée par l'anarchie guerrière. Pour en trouver quelques traces, il faut aller plus loin, au pays des Scots ou dans la verdoyante Hibernie. On entend bien, il est vrai, parler çà et là de monastères, mais c'est surtout pour apprendre qu'ils ont été pillés ou que tous les moines ont été massacrés, et, au milieu de ces peuplades féroces, ces retraites pieuses se présentent à l'imagination, comme les cabanes isolées des premiers colons d'Amérique et d'Australie. La bête féroce domine dans tout son orgueil, et^i longue est sa domination qu'il semble qu'elle ne finira jamais et, que la civilisation ne parviendra pas à éclore. Est-ce à dire cependant que ce barbare n'ait rien à vous apprendre? Interrogez-le sur ce qu'il pense et ce qu'il sent, sur ce qu'il aime et ce qu'il hait, et ses réponses vont singulièrement diminuer l'horreur que vous inspire sa barbarie. 11 vous répondra que la vaillance est l^premier devoir

de rhomme, et la véracité le second; que les seules différences qu'il y ait entre les hommes sont celles qu'établissent le courage et la lâcheté, la véracité et le mensonge; que les lâches sont faits pour obéir et servir, et les vaillants pour commander ; qu'un homme véridique et vaillant est par excellence un homme libre, puisqu'il n'a peur d'aucun adversaire et qu'il ne dépend d'aucun secret ; qu'un vaisseau solide et pouvant affronter la tempête, une épée bien trempée et un robuste cheval de guerre sont des biens précieux, mais que plus inestimables encore sont un ami loyal et une épouse chaste et fidèle. Une destinée que rien ne peut fléchir ni apaiser gouverne impitoyablement le monde et atteint chaque homme à son tour; ce qu'il y a de meilleur pour l'homme est de marcher hardiment au-devant d'elle, d'engager volontairement le combat dans lequel il sait d'avance qu'il sera vaincu et d'entrer dans la mort d'un pas libre et ferme par la porte des guerriers. Chaque danger que l'homme affronte est un défi au destin, chaque danger qu'il surmonte est une victoire qu'il remporte sur le destin; l'homme peut donc se mesurer avec les dieux et les vaincre avant d'être vaincus par eux. Pour le reste, cette vie sans mollesse n'est pas sans plaisirs ; il y en a d'âpres et de forts dans les mêlées sanglantes ^ et il est doux après la bataille de s'enivrer de bière dans les festins abondants en compagnie des braves, de faire retentir la salle des banquets de chants de victoire et de se faire renvoyer ses louanges par toutes les voix de l'écho. Yoilà les racines barbares

de la civilisation anglaise ; avec le temps, elles produiront des fleurs magnifiques. Self-govemment, amour de l'action et de la lutte, sentiment pratique et sérieux de la vie, sentiment profond de la famille, religion protestante, haines implacables et inaltérables amitiés ; il nous semble que tout cela est bien contenu en germe dans la philosophie'de ce barbare. Vous reconnaissez bien là la matière morale première qui, sous mille formes, fera la substance des œuvres de la littérature anglaise, et M. Taine a raison de répéter, après Garlyle, que toute cette littérature est dans VEdda et les vieux poèmes Scandinaves.

Au contraire de ce qui s'est passé en France, l'homme instinctif a donc triomphé en Angleterre. Vous voyez bien que l'historien ne peut suivre la même méthode pour apprécier les deux pays , et qu'autant il se tromperait s'il attribuait une trop grande importance à la race en parlant de la France, autant il se tromperait s'il ne lui en attribuait pas une énorme en parlant de l'Angleterre. Voulût-il nier cette importance d'ailleurs, qu'il ne le pourrait pas, tant les caractères de la race sont accusés et marqués. Les génies des autres peuples, en efi'et, ont des affinités, ils se touchent et se confondent par beaucoup •de points ; il y a des ressemblances entre le Grec et le Latin, entre le Slave et le Celte. On passe assez facilement de l'un à l'autre sans se trouver trop dépaysé, mais il n'en est pas ainsi avec le génie germanique, qui est le plus tranché de tous les génies de l'Europe moderne, et qui se tient jusqu'à un certain point en

opposition avec tous les autres. Les génies des autres races échappent et fuient sous le regard de l'observateur; celui-là a vraiment cette franchise dont les peuples germaniques faisaient la première vertu de rhomme ; il se laisse voir tel qu'il est et ne dissimule rien de lui-même. Taciturne et libre, il se meut avec une lenteur réfléchie et se complaît dans un isolement sombre qui permettent d'observer tous ses traits aussi fortement et indestructiblement marqués que ces runes gravés dans la pierre par les prêtres Scandinaves. Qualités et défauts, tout chez lui fait saillie et se détache avec un relief vigoureux qu'on ne retrouve pas ailleurs. Mais, dans la grande famille germanique, nulle tribu n'a un caractère plus accusé que celle d'où est sortie la population de l'Angleterre, la tribu saxonne et Scandinave ; à côté de celle-là, les tribus gothiques et franques paraissent presque effacées. Il y a donc là un accent de plus dans Texpression, un degré de plus dans l'énergie d'un caractère déjà singulièrement tranché.

Cette importance de la race une fois constatée, une conclusion s'en déduit naturellement : c'est que la société et par suite la littérature anglaise doivent être essentiellement germaniques ; et, en effet, l'une et l'autre ont ce caractère. A la vérité, il y a dans l'histoire de la nation anglaise un très grand fait qui semble démentir notre opinion et donner raison à ceux qui trouvent que cette société et cette littérature sont aussi voisines de la France que de l'Allemagne, la conquête normande. Nous ne dirons pas pour jus-

102 GARACitRBS GÉNÉRAUX

tifier notre opinion que les Normands avalent la même origine que les peuples qu'ils ont conquis, et que les institutions et les mœurs qu'ils allaient porter en Angleterre n'étaient autres que les institutions germaniques transformées ; nous les tenons pour Français, et d'aUleurs l'armée de GuUlaûme était trop mélangée de Bretons, de Hanceaux, d'Angevins et de Picards, pour nier que l'honneur de cette conquête ne revienne à notre nation. Certes, la conquête a joué un grand rôle dans l'histoire de la civilisation anglaise, mais non pas tout à fait celui qu'on veut quelquefois lui attribuer. Quiconque observe attentivement les faits reconnaîtra que la conquête normande a été (nous demandons pardon de la vulgarité de nos expressions) non pas la mère, mais la sagefemme de la civilisation anglaise. La mère véritable est la barbarie germanique. Lorsque la conquête eut lieu, l'enfant était formé ; Guillaume et ses Normands pratiquèrent l'accouchement par le forceps et coupèrent le cordon ombilical. Us tuèrent la mère et sauvèrent l'enfant ; c'est là leur rôle, et il est certes très glorieux, mais cet enfant n'est pas de leur sang, et c'est autre chose d'aider un enfant à venir au monde ou d'en être le père. Le génie normand se mélangea avec le génie saxon, mais seulement daus les proportions de l'alliage de cuivre que Ton mêle aux monnaies d'or et d'argent pour les rendre solides et sonores. La société et la littérature anglaise sont donc une société et une littérature germaniques ; c'est la conclusion de M. Taine, et c'est aussi la nôtre.

Il y a quelque chose de profondément vrai dans cette opinion de M. Augustin Thierry, qui faisait poursuivre la lutte entre les Normands et les Saxons jusqu'à r événement fameux que les Anglais appellent la grande rébellion, et qui considérait la révolution d^Angleterre comme la revanche de la conquête. Le fait est que les deux sociétés ne furent jamais mêlées aussi étroitement, et surtout qu'elles ne furent jamais mêlées d'aussi bonne heure qu'on le prétend. Moralement et intellectuellement, au moins, on aperçoit jusqu'à une époque très rapprochée de nous — Milton sera, si vous voulez, le point extrême auquel nous nous arrêterons — deux formes d'esprit bien distinctes qui se côtoient sans se confondre, qui n'ont en commun que le langage, et qui ne se font que des em{5runts superficiels, d'un côté l'esprit normand, de l'autre Tesprit saxon. Aux Normands appartiennent Ghaucer et les poètes qui lui succèdent jusqu'à la Renaissance ; aux Saxons, Shakespeare, Marlowe, Ben Jonson, John WeT)ster, et toute la tribu des dramaturges, Milton. Un mélange se retrouve, il est vrai, chez quelques grands poètes, chez Surrey, chez Sidney, chez Spen- * ser, chez Beaumont et Fletcher. Il est certain que chez eux il y a un élément étranger qui s'est allié à l'élément saxon ; mais faut-il faire toujours honneur de ce mélange au génie normand? Chez Surrey et Sidney, cet élément est encore plus italien que normand ; chez Spenser, la matière poétique première est encore plus celtique que normande. De ces deux esprits, le seul vigoureux, le seul puissant.

le seul fécond est donc Tesprit saxon ; le mélange n'existe que par exception, ou existe dans des proportions si peu considérables, que si Ton prend la littérature anglaise dans son ensemble jusqu'à Milton, et qu'on la soumette en bloc à Tanalyse de la chimie critique, on ne trouvera pas que l'élément normand y entre pour plus d'un quart, et encore ce quart est réparti sur un si petit nombre de poètes et d'écrivains, qu'on n'est pas tenté de le compter dans le résultat général pour plus d'un dixième.

Il existe bien une période anglo-normande ; mais, pendant toute cette période, le génie saxon se cache ou se tait, et ce n'est qu'aux approches de l'époque moderne qu'on le voit poindre avec le poème qui porte pour titre : la Vision de Pierre Plomman: Cette période se réduit, à proprement parler, à un seul nom, Ghaucer. Celui-là est bien un Français si l'on veut, et on reconnaît bien en lui un contemporain, de Froissard. Cependant, ne serait-il pas plus juste 'de dire que, comme Froissard, il représente non une race ou un peuple, mais un certain état de société qui est propre à une caste plutôt qu*à une nation. A le bien regarder, on s'aperçoit que c'est une espèce de cosmopolite, toujours comme Froissard, qui décrit les mœurs et les sentiments de cette société chevaleresque issue de la féodalité dont les trois centres étaient alors l'Angleterre normande, les Etats du duc de Bourgogne et la cour de France, et dont les divers membres unis par les mariages, les habitudes corn-

DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE lOS

munes, les voyages et les plaisirs, avaient fini par former une franc-maçonnerie distincte des diverses nations que nous venons de nommer. Ainsi, pendant toute la période anglo-normande, il ne saurait être question de la combinaison du génie normand et du génie saxon, puisque ce dernier reste muet, et que le seul écrivain qu'on puisse citer, Ghaucer, n'est qu'un Français qui s'exprime en langue anglaise.

Nous venons de voir ce qu'il faut penser de la Renaissance jusqu'à Milton inclusivement. Pendant cette période, la littérature anglaise tout entière est saxonne et par conséquent germanique. Les plus ardents défenseurs de l'opinion qui n'admet pas dans la littérature anglaise cette marque particulière de la race confessent eux-mêmes que Shakespeare et Milton constituent deux exceptions embarrassantes. Profitons de l'aveu, et voyons si les périodes suivantes nous donneront un démenti.

Quoi qu'on puisse penser de cet antagonisme de l'esprit normand et de l'esprit saxon, il, ne saurait plus en être question à partir de la restauration. L'être moral que nous appelons l'Anglais apparaît alors avec tous les traits sous lesquels nous le connaissons aujourd'hui. Il n'y a plus dès lors qu'un seul génie, comme depuis longtemps il n'y a plus qu'un seul peuple. On tient le mélange pour bien accompli, et l'on n'a plus envie, lorsqu'on lit un écrivain, de chercher auquel des éléments qui ont constitué le génie anglais il se rapporte plus particulièrement. A cette époque, il est vrai, TAngleterre subit une nouvelle

invasion, celle-là purement morale et pacifique ; Tînvasion des mœurs et de la littérature classique françaises, et ce fait, qui donne aux produits littéraires de cette époque une certaine physionomie continentale, peut faire croire, au premier abord, que les , deux littératures sont voisines comme les deux peuples et marchent de compagnie. Mais cette ressemblance est trompeuse et s'arrête à la surface. La mode et l'imitation, quelque prolongées qu'elles soient, ne sont malgré tout que passagères et ne peuvent pénétrer profondément dans ce génie, dont l'esprit normand, malgré toutes les ressources de la conquête et de la domination, n'avait pu altérer la substance. Sous ces vêtements exotiques, le génie anglais reste comme devant saxon et germanique. Le lecteur français peut très facilement se donner le plaisir d'établir un fait des plus curieux : c'est que pendant une période de cent années environ, toutes les fois que sa curiosité s'adressera à un homme d'un talent secondaire et fait pour disparaître, il aura chance de rencontrer un demicompatriote, tandis que, toutes les fois qu'il s'adressera à un homme de génie, il se trouvera en face d'un Saxon. Cette influence française a donc été bien légère, puisqu'elle a été impuissante à atteindre les hommes de génie, et qu'elle s'est arrêtée à des comparses.

Nous pouvons passer tous les grands noms en revue ; chez tous, nous retrouverons cette substance de la race. Qu'y a-t-il de plus saxon que John Bunyan? Et Swift, à quelle race rapporterez-vous sa forme solide d'esprit, sa misanthropie sauvage, ses haines impla-

cables et son sentiment profond de la réalité? Daniel de Foë, qui écrit dans Bobinson Crusoé l'autobiographie psychologique de la race saxonne, ne peut, j'imagine, faire Tombre d'un doute. Et le docteur Samuel Johnson, le tory intolérant et l'intraitable anglican, avec sa grande honnêteté, sa fidélité à toute épreuve, sa véracité sans faiblesse, son pédantisme batailleur, qu'est-il, je vous prie, sinon le Saxon luimême dans ce qu'il a de plus estimable et de plus désagréable ? La France du xviii® siècle mit à la mode, sur un caprice enthousiaste de Diderot, les romans de Richardson; mais j'imagine que son engouement ne venait pas de ce qu'elle y reconnaissait son image et de ce qu'elle trouvait quelque ressemblance entre le génie de Richardson et celui des beaux esprits qui Fenchantaient alors? Et Fielding, à qui doit-il sa grossière tendresse, sa robuste humanité, sa bonne humeur populaire? Vous donne-t-il bien envie de chercher en lui le Normand et le Français? J'aperçois bien un élément étranger très marqué dans Goldsmith et dans Sterne, mais cet élément est irlandais et non français. Voici, à l'exception de trois, tous les grands noms littéraires de la seconde moitié du xvn^ et de la première moitié du xviii* siècle. Ces trois noms sont ceux de John Dryden, d'Addison et de Pope. Ces derniers ont subi, il est vrai, très fortement l'influence française, et cependant, de ces trois hommes, il n'y en a qu'un seul qu'elle puisse réclamer comme lui appartenant tout entier. Pope. Les chefs-d'œuvre de Dryden, la Médailk et Absalon et Achitophel^ n'ont rien de

commun avec le génie de la France, et les meilleures pages du Spectator sont celles où Addison oublie ses lectures et ses voyages pour se rappeler seulement qull est Anglais^ whig et protestant.

Cependant cette influence française, si superficielle qu'elle fût, finit par paraître pesante aux Anglais, et la réaction commença dès la fin du xyiii» siècle, innocemment, paisiblement d'abord avec le timide Gowper, plus tard avec éclat et agression chez les poètes de l'école des lacs. J'espère qu'on ne trouvera pas que la littérature anglaise moderne marche de compagnie avec la littérature française, car elle a précisément son point de départ dans un violent parti pris de rupture avec l'influence continentale. Nous venons de voir combien les Anglais du xviii* siècle étaient restés Saxons en dépit de l'influence classique ; mais il vint un moment où ils trouvèrent qu'ils ne l'étaient pas assez et où ils rougirent de ne pas l'être davantage. Ressaisir le génie saxon sous sa forme première, le débarrasser de toutes les contraintes dont on l'avait emmaillotté, lâcher la bride à son originalité native, tel fut le programme de l'école célèbre qui s'est appelée Técole des lacs, programme qui est devenu une vérité. A partir de ce moment, ce trompeur élément mixte, qui nous donne le change sur le vrai caractère des œuvres de l'Angleterre du xviii® siècle, disparaît entièrement, et la littérature redevient, de parti pris et avec détermination, plus saxonne qu'elle ne l'avait jamais été. Poètes, critiques, romanciers, historiens littéraires marchent tous au même but. Il suffit de

citer des noms : Wordsworth, Coleridge, Southey, i Ch. Lamb, Godwin, Shelley, lord Byron, Thomas Garlyle. J'écarte, à cause de sa naissance écossaise, le nom de Thomme illustre qui a plus fait cependant qu'aucun autre par ses romans historiques pour rappeler l'Angleterre à son véritable génie.

Existe-t-il des œuvres qui soient plus éloignées du goût des nations latines que celles des hommes dont nous venons de prononcer les noms. Charles Lamb et Hazlitt, les critiques et les dilettanti n'ont d'yeux et d'oreilles que pour la vieille littérature anglaise, celle où le génie saxon trouva son expression la plus forte. Coleridge est plus qu'un Saxon, c'est un germanisant, le premier importateur des idées allemandes en Angleterre. Wordsworth est le plus grand nom poétique de l'Angleterre moderne, après lord Byron; est-il une poésie plus incompréhensible pour celui qui ne réussit pas par l'imagination à vivre cette vie morale . protestante, si sérieuse, si contraire à nos habitudes, d'où elle est sortie ? Godwin est une preuve que l'utopie n'échappe pas plus que les sentiments vrais du cœur à l'influence de la race : quelle difTérence entre nos utopistes et ce rêveur âpre et presque féroce, le puritain des idées chimériques. Il y a dans Shelley un élément étranger, au moins à l'état de désir et d'aspiration, mais c'est vers la Grèce et non vers l'Europe latine que s'élance sa belle âme ambitieuse qui subit, sous la forme la plus poétique, la déception de l'antique Ixion, car au moment même où elle poursuit son idéal platonicien, impuis-

saute à se débarrasser die sa substance anglaise^ elle embrasse sous forme de nuages les ombres de Shakspeare, de Spenser et de Milton. Nommons encore le doux poète John Keats, qui, pareil à cet Ëndymion qu'il a chanté, semble s'être endormi il y a deux* siècles à la musique des vers de Shakespeare et de Fletcher et qui se réveille en bégayant leurs mélodies.

Reste le plus grand de tous les modernes Anglsds, lord Byron. Certes celui-là ne fait pas de théories comme les poètes de Técole des lacs, et ce n'est pas à grand renfort de doctrines qu'il renoue les traditions du génie saxon. Bien mieux, s'il a des préférences littéraires, philosophiques ou politiques, ces préférences sont pour les doctrines les plus ennemies de la race et du génie purement saxons. Il fait tout ce qu'il peut pour être classique, et sa grande admiration littéraire est pour le poète Pope ; il fait tout ce qu'il peut pour être révolutionaire â la manière continentale, et sa grande admiration philosophique est pour Voltaire et pour Rousseau. Sa culture est autant française et latine que saxonne et anglaise; ce qu'il lit, ce sont les livres français, joignez-y quelques poètes italiens, Pulci, Arioste, le Tasse, et vous atteindrez les limites de cette culture. Ce poète, qui devait jouter avec Gœthe et donner un rival à Famt dan» Manfredy ne sait pas l'allemand et ne connaît le Faust, que par une traduction que Lewis, l'auteur du Moine, lui en a faite un jour à haute voix. S'il est un poète qui eût dû échapper à la fataUté de

la race, c'est bien celui-là ; ses admirations, ses haines, ses préférences, ses engouements, tout chez lui est hostile au génie de son pays. Eh bien, il n'y en a pas chez qui les vieux sentiments germaniques se traduisent avec plus de puissance et se présentent avec plus de pureté. Il y a de Talliage dans Shakespeare et dans Milton, il n^y en a aucun dans lord Byron, et sa culture intellectuelle française et moderne altère beaucoup moins sa nature, que la culture de la Renaissance celle de Shakespeare et de Milton. Des trois grands poètes de FAn^eterre, le plus Saxon est précisément celui qui devrait l'être le moins. Nous ne voulons pas dire que son génie soit plus grand que celui de ses deux rivaux ; il n*a ni la richesse de celui de Shakespeare, ni l'élévation morale de celui de Milton ; mais nous disons que c'est celui dans lequel on retrouve le plus facilement les instincts de race tels qulls furent à l'origine, avant toute complication et tout mélange. Lord Byron rejoint directement à travers les siècles les vieux poètes saxons et Scandinaves primitifs. Quelques-unes de ses conceptions, les Ténèbres entre autres, ont l'air d'une traduction élégante de quelque passage de VEdda, Les aventures de ses héros semblent des traductions de vieux sagas Scandinaves légèrement modernisés par un scalde qui aurait voyagé et qui aurait été élevé dans les universités anglaises. En dépit de sa haine pour la société anglaise et de son amour pour la France révolutionnaire, lord Byron reste donc purement Saxon. Rien n'est plus éloigné que ses senti-

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