LORD HERBERT DE GHERBURY
UN
Voici un des livres les mieux faits que je connaisse pour démentir l'une des plus anciennes et des moins respectables erreurs qui aient jamais pris logement dans l'opinion des hommes. Deux siècles se sont écoulés déjà depuis que Pascal écrivait : a Nous nous figurons toujours Platon et Aristote en robe longue et en bonnet carré, mais c'étaient d'honnêtes gens aimant à converser avec leurs amis... » ; la maussade illusion n'en continue pas moins, et le commun des mortels s'obstine toujours à voir Aristote et Platon, c'est-àdire l'homme de génie, sous ce grotesque déguisement de docteur. L'imagination populaire s'est formée des peintures assez exactes des autres grands types humains, mais on peut dire hardiment que, sans le vouloir et le savoir, elle a calomnié celui de l'homme de génie. Lorsqu'elle fait effort pour se le représenter elle le conçoit comme l'idéal du pédant et le peint à peu près avec les mêmes couleurs enfantines que cer-
tain personnage de Goethe employait pour peindre rindustrie. Elle lui pose sur le visage un masque d'une morne gravité, le fait mouvoir avec une raideur inflexible, et lui inflige le supplice d'être plus souvent assis que debout, supplice cruel, s'il faut en croire le poète qui en a fait un des châtiments de son enfer. Séparé des hommes, exclu de la vie et de la nature, l'homme de génie, courbé sur des paperasses et des bouquins, partage dès ce monde le sort maussade dont l'antique Thésée paye ses courses inconstantes et aventureuses pour l'éternité :
Sedet œtemumque sedebit
Infelix Theseus
Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que l'imagination populaire tient absolument à son maussade idéal et ne veut pas être détrompée. C'est en vain que vous lui présenteriez les images les plus vivantes, celle qu'elle s'est formée lui semble, parait-il, plus vénérable. Elle est toute déconcertée lorsqu'on lui apprend que ces graves personnages n'étaient pas des automates gourmés, méds des gens de caractère très divers, qui avaient, comme les autres hommes, leurs vivacités, leurs emportements, leurs folies et leurs caprices, qu'ils aimaient à se jouer au soleil et à respirer l'air frais des nuits, qu'un bon mot les faisait rire et qu'une douleur les faisait pleurer. Elle est choquée et presque scandalisée de découvrir que ceux qui lui révèlent les secrets de la nature sont eux-mêmes des enfants de la nature et aiment ses
douces libertés. Tomber d'un automate sec et morne à un personnage tout brillant des flammes et des couleurs de la vie, se peut-il une plus grande déception ?
Qui croyez-vous, par exemple, que fut lord Herbert de Cherbury? Don Quichotte ou Platon? Voici son signalement, vous prononcerez ensuite. Lord Herbert fut un gentilhomme de Fépoque du roi Jacques P' d'Angleterre, qui passa la plus grande partie de sa vie à cheval et Tépée au poing, en quête d*un duel qu'il ne put jamais obtenir de la fortune. Il avait été créé chevalier de l'ordre du Bain, et il avait pris très au sérieux les engagements auxquels son serment l'obligeait : secourir les faibles et abattre les forts, protéger rhonneur des dames et vivre exempt de tout mensonge et de toute action déloyale. On dirait un fou charmant échappé de la bibliothèque de don Quichotte. Un ruban est-il enlevé frauduleusement à une fille d'honneur, son serment de chevalier lui monte à la tête comme le vin nouveau, et il^ court après le félon, pour lui faire rendre son larcin d'amour. Il est à la merci du premier spadassin venu qui viendra proposer un cartel que les plus braves refuseraient à juste titre, et le plus mince reitre a, s'il le veut, le pouvoir de se faire provoquer par cet homme au cœur excellent. H se fourre dans toutes sortes d'affaires qui ne le regardent pas et où il risque sa liberté, et commet à chaque instant des imprudences capables de perdre à jamais sa fortune. Bien ne l'arrête, ni le rang, ni la condition, ni la
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robe; il se querelle avec des gens d'armes, des ambassadeurs, des aventuriers équivoques, des favoris de rois, des moines et^es grands seigneurs, toujours et en tout lieu, au camp, dâns^ la rue, à la cour, à Londres, ù Rome, à Lyon, à Paris. A cette humeur batailleuse il joint un goût assez vif, mais très chaste, pour la grâce et la beauté, un goût que n'aurait désavoué aucun des chevaliers de la Reine des fées de Spenser. Il faillit être assassiné pour une femme dont il était vivement aimé et dont il soutint jusqu'au bout la réputation et l'honneur. Il est homme à s'arrêter dans une auberge de petite ville pour s'y faire présenter la fille de l'aubergiste, dont il a entendu vanter la beauté par les gentilshommes anglais. C'est don Quichotte, répondez-vous. Eh! sans doute. S'il l'avait connu, lord Herbert aurait certainement aimé le bon chevalier, et ils auraient eu ensemble les conversations les plus intéressantes sur le métier des armes et le métier des lettres, deux nobles métiers qui étaient également familiers à l'un et à l'autre.
Mais lord Herbert est encore autre chose, et je vous vois d'ici vous écrier avec étonnement : « Où diantre la philosophie va-t-elle se nicher? » Ce fou aimable, cet écervelé héroïque, fut le premier en date de ces philosophes pour lesquels fut créé le mot de free thinkers (penseurs en dehors de l'Eglise), mot dont le sens s'est singulièrement élargi, mais qui, à l'origine, avait exactement la même signification que le mot de libertin pour les philosophes chrétiens de la France
de Iiouis XIV, ou celui d'esprit fort pour la foule des orthodoxes. On peut le considérer comme le fondateur de cette secte des déistes ^anglais dont l'époque la plus brillante fut la période de la reine Anne et du premier George, dont les coryphées les plus remarquables furent Toland et Bolingbroke, dont le poète fut Pope, auprès de laquelle Voltaire, déjà fort bien préparé par les leçons de Bayle, alla compléter ses études supérieures de philosophie irréligieuse, et qui, se continuant avec quelques altérations jusqu'à la fin du dernier siècle, aboutit à la logique brutale de Thomas Paine, le bourgeois anglais révolté de la guerre d'Amérique et de la Convention nationale française. Il est l'auteur d'un livre dont le titre, très franc et très expUcite, dit tout le contenu : De veritate,prout dtstinguitur à revelatione^ à veristmtliy à pombili et à falso. Là se trouvent pour la première fois les principaux arguments que ]a polémique philosophique du dernier siècle a rendus familiers jusqu'à la satiété à l'esprit du moderne lecteur, à savoir, qu'une révélation, pour être divine, aurait du être universelle et non partielle, permanente et non temporaire ; que la révélation par la conscience individuelle suffit pour expliquer que l'homme soit en possession des principales vérités morales, et dispense de recourir à Thypothèse d'une communication directe de Dieu, etc., etc. Mais ce n'est pas notre dessin de discuter ni même d'exposer ces idées; ce n'est pas le philosophe, c'est l'homme seul que nous voulons contempler. Seulement, nous avons été bien
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aise de montrer comment à Toccasion le philosophe le plus sérieux pouvait être en même temps le personnage le plus amusant.
Les joUs mémoires de lord Herbert ont failli ne pas venir jusqu'à nous, et c'eût été vraiment dom* mage. Sa descendance directe s'éteignit avec son petitrfils, et les précieux manuscrits, conservés religieusement dans la famille, furent sur le point de périr en même temps qu'elle. Enfin, après bien des recherches qui durèrent plus de vingt années, on retrouva à la fois et Toriginal de ces mémoires, mutilé, déchiré, jauni par le temps, et une copie en fort bon état de conservation. Un derf héritiers indirects de lord Herbert, Arthur, comte de Powis, communiqua cette copie à Horace Walpole, un des membres les plus spirituels de cette secte d'incrédules qui pouvait considérer lord Herbert comme un ancêtre, et l'autorisa à en donner une édition, qui parut en 1764. Ces mémoires sont traduits aujourd'hui en français pour la première fois et édités avec un soin et une recherche qui ont dû réjouir les mânes de lord Herbert.
On peut dire, en effet, que jamais auteur n'a été traduit et édité avec plus de courtoisie et de politesse. C'est un gentilhomme qui est introduit auprès du public français par des gentilshommes. Cette traduction a été entreprise sons les auspices de M. le baron Sellière, le propriétah-e actuel de ce château de Mello où lord Herbert passa quelques-uns des mois les plus heureux de sa vie et où son spectre doit aimer à revenir quelquefois. M. Sellière aura voulu sans doute
se rendre propice ce revenant aimable et l'engager à élire domicile dans son château, comme le génie familier du lieu. L'esprit d'un lord Herbert, ce serait en effet le Trilby naturel de cette ancienne résidence des Montmorency. Et quel luxe charmant que la possession d*un pareil génie familier 1 Voilà de ces services que les millionaires devraient demander aux tables tournantes et aux esprits frappeurs. Le traducteur est M. le comte de Bâillon, déjà connu par une élégante traduction des mémoires de cette vive, légère et sensée mistress Elliot, qui montra au milieu de la gi^ande tourmente révolutionaire tant d'esprit d'à-propos et de fermeté de cœur. L'éditeur enfin est M. Techener, dont le nom dispense de tout éloge. Des gravures représentant quelques-unes des demeures seigneuriales que lord Herbert a habitées ou traversées, Strawberry HiU, Chantilly, Mello, Vhôtel de Luynes, etc., ornent les tètes de chapitre du livre, et un frontispice charmant, qui fait honneur à l'artiste qui Ta trouvé, résume avec grâce et poésie l'esprit de ces mémoires et de leur auteur. On dirait une page très adroitement traduite de la Reine des fées de Spenser. Sous un arbre, à l'entrée d'une clairière, un chevalier repose dépouillé de son armure, dont il n'a conservé qu'une seule pièce, un des brassards, sur lequel on lit magica sympathia. Cependant, à quelque distance, un autre chevalier, armé, de pied en cap et 'descendu de son coursier, observe ^niicalement ce nonchalant dont il voudrait bien 8*<'ïpprocher. La sympathie magique ! Tel est en effet
le sentiment que nous inspire la personne de lord Herbert. C'est un de ces fous dont les folies sont si nobles qu'elles sont irrésistibles et qu'on n'a pour se défendre contre elles que la ressource d'un peu d'ironie, et un de ces sages dont le sérieux est si aimable qu'il amuse comme la folie.
Il était du meilleur sang d'Angleterre, ce nom d'Herbert étant le nom de famille de ces comtes de Pembroke qui figuraient parmi les plus puissants seigneurs du royaume, et son trisaïeul en ligne directe, sir Richard Herbert de Colebrook, étant le propre frère du comte de Pembroke, alors vivant. Par sa mère, Madeleine Newport, il descendait des Talbot, des Devereux, des Gray, et était ainsi allié aux plus anciennes familles de la noblesse anglo-normande. Il eut plusieurs frères, parmi lesquels il en est un qui mérile d'être remarqué, George .Herbert, membre de l'université de Cambridge, auteur de poésies religieuses restées célèbres et qui, malgré son caractère ecclésiastique, paraît avoir partagé le tempérament irascible de sa famille. « Sa vie fut sainte et exemplaire, nous dit lord Herbert, de telle sorte qu'aux environs de Salisbury, où il vécut dans son bénéfice pendant de longues années, il fut presque regardé comme un saint. Il n'était pourtant pas exempt d'emportements et de colère : c'est une infirmité commune à ceux de notre race ; mais, à cette exception près, sa vie fut irréprochable. »
Son enfance fut maladive et pensive , c'était un enfant muet auquel on ne pouvait arracher une
parole; mais, dès qu'il se mit à parler, ce fut pour manifester son étonnement de se trouver dans ce monde sans savoir comment il y était venu ; et ici se trouve sur la nature de Tâme et son immortalité une page ingénieuse et pénétrante que nous voulons citer tout d'abord, parce qu'elle introduira le lecteur au cœur même de l'être de lord Herbert et lui donnera pour ainsi dire le diapason de ce noble personnage i « En prenant des années, je fis une réflexion qui me consola un peu : c'est que je m'étais trouvé en possession de cette vie sans savoir les transes et les angoisses que j'avais coûtées à ma mère, et qui auraient sans doute été aussi pénibles et affligeantes ponr moi que pour elle ; aussi j'espère que mon âme passera à une meilleure vie sans qu'elle se ressente des peines et des soufî'rances qu'éprouvera mon corps au moment de la mort. J'ai en efî'et la confiance qu'avec la grâce de Dieu j'arriverai à un état plus heureux, sans plus savoir comment je sortirai de ce monde que comment j'y suis entré. J'ai fait depuis bien d'autres réflexions sur ce sujet, et j'ai pensé qu'elles pourraient trouver leur place ici.
« Le Créateur ne m'a pas donné les yeux, et les oreilles et les autres sens pour qu'ils puissent me servir dans le sein de ma mère, mais bien pour me faire comprendre et ressentir tous les événements de la vie; il a de même créé dans mon âme certaines facultés qui nous sont presque aussi inutiles en ce monde que les sens avant de naître. Ces facultés sont l'espérance, la foi, l'amour et la joie, qui ne peuvent
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jamais se fixer sar les objets périssables de ce inonde et qui n'aspirent qa'à ce qui est parfait et infini. Nous croyons parfois que ces facultés peuvent nous servir ici-bas, mais quelle est la félicité qui a pu satisfaire nos espérances? Quel est Thomme qui a pu avoir assez de foi dans sa propre sagesse pour ne pas recourir, dans les nécessités de la vie, à un pouvoir supérieur et divin? Quelle est la beauté terrestre qui n'a pas trompé notre amour en se flétrissant et en se jouant de nous? Quelle est la joie assez complète pour que nous ne soyons pas toujours contraints de rechercher quelque chose de mieux que le monde ne peut nous donner? Aussi, quoique Finfluence de ces facultés se laisse parfois ressentir ici-bas, elles ne peuvent avoir pour but et pour objet que Dieu seul, en qui la foi, Tespérance et l'amour n'ont jamais été placés en vain, et qui peut les récompenser ici-bas et dans une vie meilleure. »
Lord Herbert glisse légèrement sur son éducation. Au lieu de nous raconter comment il a été élevé, il s'est plu à nous tracer l'idéal d'éducation qui convient selon lui à un jeune gentilhomme, dans le second chapitre de ses mémoires. Profitons de cette pause pour nous bien rendre compte de ce qu'il représente ^ et pour le bien voir d'ensemble.
Il y a en lui plusieurs personnages, aussi différents que les diverses époques au milieu desquelles s'écoula sa vie. Il vint au monde sous la reine Elisabeth (vers 4580), vécut sa vie pratique et active sous le roi Jacques 1»% vieillit sous le roi Charles I®'' et mourut
à la veille du triomphe de ce parlement dont il avait embrassé la cause. Sa vie morale est aussi fort contradictoire ; il vit de plusieurs manières, et on pourrait dire en plusieurs fois. Ainsi son imagination est du temps de la reine Elisabeth, ses mœurs et ses habitudes sont du temps du roi Jacques, et par son intelligence il vit déjà en plein xviii« siècle. Tout cela fait un mélange des plus complexes et des plus singuliers, où il entre de la puérilité et de la grandeur, dç la crédulité et de la liberté d'esprit, de la superstition et de la philosophie. Il ne croît pas àla révélation, mais il croit à toutes sortes de remèdes de bonne femme et recommande l'usage d'une thérapeutique légendaire. 11 en est à peu près de lui comme de lord Bacon, qui^ tout en renversant les fausses méthodes philosophiques, est plein de secrets merveilleux. Il y a du magicien, de l'alchimiste, du sectateur de sciences occultes dans l'auteur de Ylnstauratio magna; il y a du mystique, du chrétien pieux et fervent dans le déiste lord Herbert, et par parenthèse il est intéressant de voir une fois de plus par son exemple combien les commencements de toute doctrine, même la plus sèche et la plus nue, sont toujours mystiques. Cet homme qui rejette les miracles demande un miracle pour savoir s'il Aoit publier son livre De veritate ; cet homme qui rejette la révélation a besoin d'une révélation pour être rassuré sur sa propre pensée. Que dites- vous de la petite scène que voici, et à quelle époque de l'histoire votre imagination la placerait-elle de préférence?
a Un jour d*été où je restai plongé dans ces incertitades (la question de savoir s'il devait, oui ou non, publier son livre De veritalé), pendant que la fenêtre de ma chambre était ouverte au midi, avec un soleil brillant et sans un souffle d*air, je pris mon livre De veritate, et, tombant à genoux, je fis cette prière : « toi, Dieu éternel I auteur de la lumière qui brille en ce moment sur moi; toi qui illumines le fond de nos âmes. J'adjure ta bonté infinie de pardonner à la plus audacieuse requête que puisse t'adresser un pécheur. Je ne suis pas assez éclairé pour savoir si je dois publier ce livre De veritate; s'il peut contribuer à ta gloire, je te conjure de m'accorder un signe venant du ciel; si tu me le refuses, je suis résolu à le supprimer.
« J'avais à peine achevé ces mots, qu'il descendit des cieux un bruit éclatant, mais harmonieux et qui n'avait rien de terrestre : ma prière était exaucée, et j'eus une telle joie d'avoir obtenu ce signe d'en haut que je me, décidai à faire imprimer mon livre. Bien que ce récit puisse paraître étrange, je proteste devant le Dieu éternel que c'est la pure vérité. La superstition, dans cette circonstance, n'a pu égarer mon jugement, puisque j'ai entendu distinctement ce bruit, et que dans le plus beau ciel sans nuages que j'aie jamais vu, je suis certain d'avoir reconnu la place d'où il venait. Je fis donc imprimer mon livre à Paris, à mes frais et dépens, etc., etc. »
Certes voilà un miracle d'une simplicité toute déiste; mais enfin c'est un miracle, et cela pour obtenir l'au-
torisation de publier un livre qui révoque en doute les miracles. philosophes! ô esprits forts I n'est-il pas vrai que T habitude est plus puissante que la liberté, et que l'enfant que nous avons été vit toujours dans rhomme que nous sommes?
Il y a cependant quelque chose qui domine toutes ces contradictions. Lord Herbert représente avant tout la décadence du grand, esprit chevaleresque qui était tout -puissant encore à Tépoque où il naquit. L'époque d'Elisabeth fut, pour ainsi dire, la floraison suprême de la vieille Angleterre. Le temps, qui lentement polit toute chose, avait amené à leur dernier degré de perfection les mœurs et les manières féodales. Il avait promulgué enfin et publié le code d'honneur et de politesse qu'il avait élaboré pendant tout le moyen âge. Les races qu'il avait broyées et amalgamées en les brisant l'une contre l'autre s'étaient pénétrées les unes les autres de leur esprit réciproque et ne présentaient plus qu'une même masse nationale en qui mille courants de sève de provenance diverse faisaient abonder la fertilité et la vie. Les antiques discordes s'étaient éteintes, et leur souvenir même avait péri; les nouvelles discordes, quoique déjà sanglantes, n'avaient pas encore menacé d'emporter le vieil édifice politique et laissaient à cette fleur superbe du passé, qui allait sitôt se flétrir, le loisir de s'épanouir au soleil et d'étaler aux yeux les magnificences de sa parure. En outre, le trône était occupé par une femme illustre, et cette circonstance stimulait encore cet esprit de chevalerie
et de noblesse générales. Les règnes de femmes ont presque toujours bien réussi aux Anglais, parce que de tels règnes les obligent, dirait-on, à mettre en saillie les meilleures qualités de leur caractère et à comprimer les plus mauvaises. Leur loyauté naturelle se dépouille alors de toute rudesse, et leur véracité s'embellit de politesse. Ce que nous voyons aujourd'hui sous la reine Victoria se vit sous la reine Elisabeth, mais dans des proportions colossales qui sentaient leur moyen âge. L'âge d'or du génie poétique de FÂngleterre fut aussi Fàge d'or de son génie social. Les gentilshommes anglais de cette époque sont restés des modèles de perfection sur lesquels toutes les générations suivantes ont eu les yeux, des modèles classiques de courtoisie qu'elles ont étudiés et admirés comme on admire et comme on étudie les chefsd'œuvre de la littérature et de l'art. Mais, dès la mort d'Elisabeth, ce type Superbe de gentilhomme s'amoindrit, l'âme poétique et héroïque s'envole, et l'on se trouve en présence d'un type nouveau qui va prendre possession de la scène, jusqu'à ce qu'il en soit chassé d'une manière terrible, le cavalier des rois Jacques I«' et Charles I®**.
Lord Herbert n'est pas un cavalier, c'est un gentilhomme de l'époque précédente. Mais, hélas I en lui le type se présente singulièrement amoindri et altéré. U le continue et le fait revivre, il est vrai, mais en le galvanisant par une imitation vigoureuse, a Ses actes, dit Horace Walpole, furent calqués sur le modèle de ceux des chevaliers de la Reine des fées^ de Spenser. >
UN DON QUIGHOtTE HISTORIQUE 120
Oui, sans doute, et c'est là leur mérite et leur défaut à la fois, mais les chevaliers de la Reine des fées avaient été calqués eux sur les modèles vivants des gentilshommes de l'époque de Spenser. Il s'est incarné un type qu'il s'est incomplètement assimilé et qui le travaille et le torture intérieurement. L'imagination agit seule chez lord Herbert, tandis que la nature agissait tout entière chez les gentilshommes de Tépoque précédente; aussi ses actes ont-ils quelque chose d'aventureux et de désordonné. Cependant, tel qu'il est, il se rattache encore étroitement à l'époque d'Elisabeth. Mieux qu'aucun de ses contemporains il représente donc la décadence du grand esprit poétique et chevaleresque de la génératioti antérieure, à laquelle il appartient par l'imagination, à laquelle il était digne d'appartenir par les meilleures qualités de sa nature.
Il y a bien des lacunes dans son caractère. Il manque de calme, de sang-froid, de tranquillité d'âme ; il a, comme on dit, la tête trop près du bonnet; mais sa loyauté et sa véracité sont admirables. Il ne mentit jamais et ne recula jamais devant personne, même à 1 époque où ses fonctions diplomatiques auraient pu lui servir d'excuse et lui faire parfois un devoir de la dissimulation et de la prudence. Le cœur était aussi doux et aussi clément que la tête était vive et emportée. Dans le chapitre où il trace son idéal d'éducation pour un jeune gentilhomme, il a écrit de belles pages sur les vertus morales qu'il convient d'imprimer dans l'âme qu'on veut rendre noble ; mais il n'y
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en a pas de plus belle, de plus judicieuse et de plus sensée que celle qu'il a consacrée à la clémence. Voici quelques extraits de ces conseils qu'on peut recommander comme étant d'une application nécessaire et constante dans la vie :
€ Il n'y a pas lieu d'employer votre courage contre les injures venant des femmes, des ignorants et des enfants; je ne dirai rien de ceux qui sont de beaucoup vos supérieurs, comme les magistrats, etc., puisque, avec de la discrétion et de la sagesse, vous pourrez éviter une injure; ou bien, s'il est trop tard pour le faire, le mieux sera de la supporter tranquillement, par suite soit de votre supériorité d'un côté, soit de votre infériorité de l'autre. Assurément, le pardon est le propre des forts vis-à-vis des faibles, et à cet égard j'estime que personne de notre temps ne m'a sur* passé... Trois considérations surtout m'ont toujours porté à pardonner ; les voici :
« 1° Celui qui ne sait pas pardonner aux autres brise le pont sur lequel il doit passer^ puisqu'il n'est personne qui n'ait besoin de pardon ;
« 2** Un homme qui ne possède pas ou qui ne possède qu'imparfaitement une vertu entière et accomplie peut suppléer à ce qui lui manque par le pardon des injures, puisqu'il arrive en nous à la hauteur de la vertu. C'est ce qu'on peut appeler, avec raison, le payement de nos dettes avec l'argent des autres.
« 3° L'usage du pardon est nécessaire à tous les hom- Hiesj car si je n'agis pas avec justice, charité ou sagesse, un autre peut me rendre la pareille, tandis que
moi seul je puis pardonner à mes ennemis; ce sont là les principaux motifs qui m*ont toujours porté à le faire. Quoique je n'en aie jamais tiré d'autres'bénéfices que de voir mes serviteurs, mes tenanciers ou mes voisins en abuser pour m'offenser plus souvent, j'y ai du moins trouvé, pour moi, la paix intérieure et une consolation intime, puisqu'il vrai dire mon âme n'a jamais été plus sereine qu'après avoir pardonné à mes ennemis : j'ai été délivré par là d'une foule de troubles et de soucis qui, sans cela, m'auraient cruellement tourmenté. >
Certes, on a maintes fois recommandé la clémence d'une manière plus royale , mais on n'a jamais mieux compris l'utilité pratique de cette vertu. Ces conseils spirituels autant que sensés nous éloignent aussi peu que possible du terrain solide de la réalité. L'Anglais pratique se retrouve ici sous le don Quichotte.
Lord Herbert fut marié très jeiinej et un peu légèrement. Sa femme, (Jui appartenait à une branche éloignée de sa famille, les Herbert de Saint-Gilian, paraît avoir été d'humeur aussi sédentaire qu'il était lui d'humeur aventureuse. Ce qui est certain, c'est qu'elle le laissa tranquillement courir le monde et tivre à sa guise; quant à elle, elle resta dans ses terres à faire rentrer ses fermages et à surveiller l'éducation de ses enfants. Peu de temps après ce mariage, lord Herbert, âgé d'environ vingt ans, vint à Londres et se présenta à la cour (1600), où il fut remarqué par la reine Elisabeth ^ qui avait encore trois années à
vivre. Détachons en passant ce croquis de Fillustre vieille femme :
a Comme c'était Fusage pour tous les hommes de s'agenouiller devant la grande reine Elisabeth qui régnait alors, je m'étais mis à genoux dans sa chambre, quand elle la traversa pour se rendre à la chapelle de White-Hall. Dès qu'elle me vit , elle jura comme à son ordinaire, en demandant qui j'étais. Tous les assistants me regardèrent, mais personne ne me connaissait; alors, sir James Groft, pensionnaire de la reine, s'aperçut qu'elle s'arrêtait, et, revenant sur ses pas, lui dit qui j'étais et que j'avais épousé la fille de sir William Herbert de Saint-Gilian. La reine me regarda alors attentivement et dit, avec son juron habituel, que c'était pitié de m'avoir marié si jeune; puis elle me donna sa main à baiser deux fois , et deux fois elle me frappa gracieusement sur la joue. »
Certes, ce n'est pas là un croquis académique mais comme il est bien pris sur la réalité vivante, et comme on saisit la ressemblance sous ces quelques traits et ces quelques hachures de la plume ! Ce n'est plus la belle vestale assise sur le trône d'Occident, mais c'est encore l'altière fille d'Anne Boleyn et de Henri VIII, une vieille femme impérieuse, imposante, à laquelle le long exercice du pouvoir a fait contracter les tics du commandement, le. ton brusque, le geste familier, le juron habituel.
Mais ce fut sous le roi Jacques I«r que lord Herbert fit son début sérieux dans la vie. Peu de temps après Tavénement de ce prince, il fut créé chev^ier de
Tordre du Bain avec tout le cérémonial en usage. Ce fut un des plus grands seigneurs du royaume, lord Shrewsbury, qui voulut lui chausser Féperon. Lord Herbert fit donc le serment solemnel de poursuivre toute injustice qui pourrait être commise contre Thonneurdes dames et des demoiselles, et certes jamais chevalier n'a mieux tenu son serment et n'a pris plus déplaisir à le tenir. Ce serment, qui n'était plus depuis longtemps qu'une formule surannée et qu'une formalité hors d'usage, au dire même de lord Herbert, il lui convint de le prendre au sérieux et de le ressusciter. Il ne veut pas qu'il l'engage à rien, et il le tiendra à tort et à travers. Il était d'usage que les nouveaux chevaliers portassent à la manche gauche un nœud de cordons de soie blanche et or jusqu'à ce que quelque noble dame le leur eût enlevé en disant : « Je me porte garant qu'il sera bon chevalier. » Cette bonne fortune ne tarda pas à advenir à lord Herbert. « Il y avait peu de temps, dit-il, que je portais ce nœud, lorsqu'une des premières dames de la cour et la plus belle assurément me l'enleva et dit qu'elle engageait son honneur pour le mien. » Voilà donc lord Herbert émancipé pour la gloire, la folie et la vertu ; il peut commencer maintenant son odyssée à la recherche de ce fameux duel qu'il poursuivra toute sa vie et rencontrera en tout lieu sans pouvoir jamais le faire aboutir même à un simple engagement.
134 iJN DON QUICHOTTE HISTORIQUE
Les contemporains de Jacques I*"" ont fait à ce pauvre prince une réputation de poltronnerie et de pédantisme que l'histoire a impitoyablement confirmée. Protestants et catholiques, royalistes et têtes rondes se sont trouvés d'accord pour le condamner, et la postérité n'a pas été plus indulgente que les contemporains. De nos jours même, où il s'est trouvé tantd'érudits de bonne volonté pour réviser les arrêts de l'histoire et réhabiliter les mémoires les plus suspectes, pas une voix ne s'est encore élevée en sa faveur. Henri VIII, Marie Tudor (pour ne pas sortir de l'histoire d'Angleterre) ont trouvé leurs avocats; le pauvre maître Jacques^ comme disait notre Henri IV, est resté sans défenseur. C'est donc avec une certaine hésitation que je me hasarde à déclarer que ce prince m'inspire un véritable intérêt et que la sévérité déployée contre lui me semble un peu trop de même nature que ces quolibets dont les athlètes musculeux et bien portants poursuivent les êtres faibles et sans défense. Oui, cela est vrai, il tremblait devant une épée nue, il aimait à s'entourer de théologiens chimériques et d'abstracteurs de quintessence ; oui , son horreur pour la guerre était pleine de pusillanimité, sa monarchie patriarcale était une pure utopie, et son docteur Filmer un des rêveurs les plus malencontreux qu'on puisse imaginer; — j'accorde tout cela,
et cependant je crains bien qu'il n'y ait lieu, malgré tout, d'appliquer, à l'égard du jugement sévère qui pèse sur Jacques Ie% cette célèbre parole du poète latin :
Dat veniam corvis, vexât censura columbaa.
Le pauvre roi se contenta de professer la théorie du gouvernement despotique , tandis que la famille altière des Tudors, à laquelle il succédait, avait exercé le pouvoir absolu avec une résolution et une vigueur sang pareilles. Henri VIII, Marie la Sanglante, Elisabeth avaient beaucoup moins parlé de droit divin et de monarchie patriarcale ; mais, sous leurs règnes, le gouvernement de la libre Angleterre était devenu un gouvernement oriental, selon le mot de Hume qui, de sa nature, est peu porté à l'hyperbole. La génuflexion avait été l'attitude habituelle de leurs sujets, . et l'échafaud avait fait justice de toutes les têtes qui ne se courbaient pas ou qui, s'étant courbées, avaient essayé de se redresser. Le pauvre roi Jacques ne faisait pas autre chose que tirer la conclusion philosophique des faits existants et formuler la théorie du pouvoir que l'Angleterre avait subi. Et puis qu'avaient doue de si extraordinaire ces doctrines pour lesquelles on le condamne? N'étaient- elles pas les doctrines politiques même de l'Eglise anghcane ? L'Eglise anglicane ne les avait-elle pas exprimées avant lui et ne devait-elle pas les soutenir après lui pendant plus d'un siècle? Les doctrines de Jacques I®' ont duré, à tout prendre, autant que sa race, et ne se sont éteintes
136 UN DON QUICHOTTE fflSTORIQUE
qu'avec la dernière conspiration jacobite. Mais les hommes sont ainsi faits qu'ils subissent les choses et qu*Us se révoltent devant les mots : aussi les fiers Anglais se soulevèrent-ils devant la théorie du gouvernement qu'ils avaient supporté en fait. Ils avaient été obéissants au despotisme, ils furent rebelles au nom qu'il portait.
L'humeur pacifique de Jacques !•' doit être attribuée, je le crois, à une sorte de disposition native, à une idiosyncrasie dénature. Conçu dans des heures troubles et terribles, comme aurait dit M. Michelet, il devait avoir eu, dès le ventre de sa mère, l'horreur des épées nues. Les tableaux qui s'étaient déroulés sous ses yeux durant son enfance n'é),aient pas faits pour lui donner le goût des armes et de la guerre. Quelle enfance et quelle jeunesse! On conçoit vraiment, sans beaucoup d'imagination, qu'elle lui fit mal la vue de cet acier qui avait été si cruel à sa famille. Cette épée nue devant laquelle il tremblait, n'avait-elle pas l'éclair de ces sabres qui entouraient sa mère lorsqu'elle fut traînée dans les rues d'Edimbourg par le peuple en révolte , n'avait-elle pas le reflet de la hache qni fit tomber la tète charmante de la reine de France et d'Ecosse? Depuis qu'il existait, il assistait au spectacle douloureux de tragédies d'où son sort dépendait ; et lorsque, pour échapper au présent, il remontait en imagination dans le passé de sa race, il n'y rencontrait que meurtres^et révoltes, rois emprisonnés ou tués sur le champ (Je bataille. , Toutes ses impressions d'enfance se résumaient dans
cette antipathie nerveuse que lui inspirait la vue des armes ; on pouvait y lire l'horreur de la guerre civile et le souvenir de Téchafaud de Fotheringay. Je ne vois guère dans l'histoire moderne que la duchesse d'Angoulème qui ait été soumise à des épreuves plus cruelles, et l'on sait que l'injustice des partis lui reprochait des défauts de caractère qui étaient aussi explicables que les antipathies nerveuses de Jacques P*".
Pour comble de mauvaise chance, ce prince pacifique dut régner sur la génération la plus indisciplinée, la plus capricieusement anarchique, la plus batailleuse qu'il y ait eu. L'époque de Jacques I«% de Henri IV et de Louis XIII est , comme on sait , Tépoque héroïque du duel et des duellistes. L'Angleterre, que nous nous figurons si sage, était sous ce rapport, à cette époque, au niveau de la France et de l'Espagne. Les gentilshommes anglais , tenus en bride sous les règnes précédents, ne sentant plus la forte main qui pesait sur eux, s'abandonnent à toutes les boutades de leur tempérament ; aussi les duels, déjà fort nombreux sous Elisabeth, redoublent-ils sous Jacques. Plusieurs de ces duels sont restés célèbres, entre autres celui de deux officiers supérieurs de Tarmée anglaise des Pays-Bas, sir Thomas Dutton et sir Hatton Gheek , qui est le plus surprenant dont l'histoire, je crois, fasse mention. Les deux adversaires s'étaient donné rendez-vous sur la plage de Calais, et là ils s'abordèrent à arme double, l'épée dans une main, le poignard dans l'autre. Telle fut
la vigueur de l'attaque , que les quatre coups portèrent à. la fois, et que les deux adversaires tombèrent au même moment frappés chacun de deux blessures mortelles. A cette indiscipline batailleuse des gentilshommes anglais venait encore s'ajouter un autre élément de désordre. Les Ecossais abondaient à la cour du premier Stuart, et les grands seigneurs anglais n'avaient que dédain et mépris pour ces hobereaux affamés descendus de leurs montagnes, pour ces aventuriers alertes et intrigants qui se jetaient sur l'Angleterre comme sur une proie. De là des airs hautains suivis de provocations, des paroles blessantes suivies de voies de fait. Notez en outre que, dans toutes les affaires où ils étaient engagés, les Ecossais, par l'effet de l'irritabilité du sang celtique, trouvaient moyen de doubler et de tripler le scandale. Ils ne se contentaient pas de la simple provocation qui doit suffire entre gens d'honneur; ils aimaient à y joindre les voies de fait outrageantes, oreilles tirées, chiquenaudes humiliantes^ coups de cravaches appliqués en plein visage, gifles de diverses dénominations. Comprenez-vous maintenant que de pareils sujets aient fait au pacifique roi Jacques une mauvaise réputation? Vraiment, il y a des moments où, par esprit de réaction, on a envie de trouver que ce prince représente la sagesse et l'humanité. La moitié des séances de son conseil privé est consacrée à arranger des affaires d'honneur entre gentilshommes , et à expédier des ordres pour que tel ou tel duel n'ait pas lieu. Lord Herbert, à lui seul, eut l'honneur d'occuper quinze à
vingt fois les lords du conseil de Sa Majesté, et lord Herbert n'était pas un duelliste par caractère. Qu'était-' ce donc des autres?
Voilà ce qui se passait en Angleterre ; quant à ce qai se passait en France à la même époque, lord Herbert va nous fournir deux petites anecdotes qui vous rafraîchiront la mémoire dans le cas où vous Tauriez oublié. Un gentilhomme nommé M. de Memmon, attaché à la maison du duc de Montmorency, avait demandé en mariage la nièce du comte dlsancourt. « Mon ami, lui répondit ce dernier, il n'est pas encore temps de vous marier, et je vais vous dire ce que vous avez à faire : Si voulez devenir honnête homme, il vous faut d'abord tuer en combat singulier deux ou trois hommes, puis vous vous marierez et vous aurez deux ou trois enfants ; c'est ainsi que par vous le monde n'aura rien perdu ni gagné. »
L'autre anecdote est encore plus significative. Pendant son premier séjour en France, lord Herbert allait fréquemment à la cour de la reiçe Marguerite, la première femme de Henri IV, et voici ce qu'il y vit un certain soir.
« Tout étant prêt pour le ballet et chacun à sa place, j'étais moi-même à côté de la reine dans l'attente des danseurs, lorsqu'on frappa à la porte plus brusquement que, selon moi, la politesse ne le permettait ; un homme entra alors, et j'entendis parmi les dames murmurer à Tinstant : « C'est M. de Balagny 1 » Je vis aussitôt les dames et les demoiselles lui faire fête à l'envi et l'inviter à s'asseoir auprès d'elles, et
qui plus est, quand Tune Favait eu un instant à ses côtés, Taùtre s'écriait aussitôt : « Vous l'avez eu assez longtemps I à présent, c'est à mon tour. » Quoique étonné de la hardiesse de ces dénoonstrations, je le fus encore davantage en voyant que ce personnage n'était que d'une beauté fort ordinaire ; ses cheveux coupés très court grisonnaient déjà, son pourpoint était de haire, taillé sur sa. chemise, et son haut-dechausses d'un simple drap gris. Je demandai aux assistants qui il était ; on me répondit que c'était un des plus braves hommes du monde, puisqu'il avait tué en duel huit ou neuf gentilshommes, et que c'était pour cela que les dames le tenaient en si grande estime, les femmes françaises affectionnant par-dessus tout les braves et pensant qu'elles ne peuvent en aimer d'autres sans compromettre leur réputation... »
M. de Balagny était le propre neveu de Bussy d'Amboise ; on voit qu'il chassait de race.
Avec de pareils contemporains, les occasions de querelles ne pouvaient manquer à lord Herbert. Voyez un peu cependant le respect qu'inspirent la force morale et la noblesse de caractère I On peut compter dans la vie de lord Herbert de vingt-cinq à trente affaires d'honneur, et pourtant il n'y en a pas une seule qui ait abouti à un duel sérieux. Ceux qu'il provoque haussent les épaules et refusent tout net de se battre avec lui ; ceux qui le provoquent sont toujours contraints de lui faire des excuses et se voient arrêtés dans l'exécution de leurs desseins par l'autorité des lords du conseil ou l'intervention d'un tiers.
Les moins scrupuleux de ses adversaires comprennent instinctivement que cet écervelé n'est pas une proie pour leur épée et qu'il n'est pas de ceux qu'il est indifférent de tuer ou de laisser vivre ; les plus nobles sentent qu'il est un de ces hommes devant lesquels on peut sans aucune humiliation reconnaître ses torts. Les moulins à vent eux-mêmes s'arrêteraient respectueusement devant le don Quichotte anglais, plus heureux que son confrère d'Espagne, et les marteaux à foulons se déclareraient coupables de brutalité. Que lord Herbert, avec son caractère emporté, ait pu vivre jusqu'à un âge assez avancé et mourir paisiblement dans son lit, cela peut compter comme un des miracles de la force morale.
Il eut une demi-douzâine d'affaires rien que pour tenir cette partie de son serment qui l'obligeait à défendre l'honneur des dames et des demoiselles. Une fois c'est pour une de ses cousines, fille de sir Francis Newport ; envoi immédiat d'un cartel qui reste sans réponse. Une autre fois, c'est une de ses sœurs, lady Jones d'Albemarles, qu'il croit avoir été offensée par un certain capitaine Vaughan ; cartel envoyé et accepté. Les deux adversaires se rendent à Greenwich fct se trouvent en présence d'une garde de cent hommes envoyée par les lords du conseil privé. Deux fois un ruban volé fut l'occasion pour lord Herbert de déployer toute son énergie chevaleresque. La plus euneuse de ces deux aventures se passa en France, au château de Mello, résidence du duc Henri de Montmorency, lequel avait lord Herbert en grande estime.
L'héroïne est Mlle de Ventadour, la petite-fille même du duc.
Cette jeune fille portait sur la tète un nœud de rubans, qu*un gentilhomme français lui enleva tout à coup et attacha à son chapeau ; la jeune fille offensée lui redemanda son ruban qu'il refusa de rendre. Mlle de Ventadour s'adressant à moi : « Monsieur, me dit-elle, reprenez, je vous prie, mon ruban à ce gentilhomme. » J'allai aussitôt à lui, et, avec toute la politesse possible, mon chapeau à la main, je lui demandai de me faire Thonneur de rendre à la jeune duchesse son nœud de rubans. « Croyez-vous, me répondit-il brusquement, que je vous le donnerai lorsque je le lui ai refusé ? — Soit, monsieur, répliquai-je, je vous le ferai rendre de force, » et alors, remettant mon chapeau sur ma );ête, je tâchai de prendre le sien ; mais il s'échappa en courant, puis, après Une longue poursuite dans le pré, voyant que je le gagnais de vitesse, il tourna court et s'élança vers la jeune dame pour lui présenter le ruban ; mais je le saisis par le bras et dis à Mlle de Ventadour que c'était moi qui le lui rendais. « Pardonnez-moi, me répondit-elle, c'est lui qui me le donne. — Madame, lui dis-je, je ne vous contredirai pas ; mais, s'il ose dire que ce n'est pas moi qui l'ai forcé à le rendre, je tne battrai avec lui. » Le gentilhomme français né répondit rien dans le moment et reconduisit la jeune fille au tîhàteau. Le lendemain, je priai M. Townsend d^aller dire à ce cavalier qu'il avouât que je l'avais forcé à rendre le ruban, et, s'il s'y refusait, de le pro-
voqpier de ma part. Mais mon ami, ne le trouvant pas disposé à accepter le cartel, le quitta, et, comme je le suivais, quelques gentilshommes du connétablç lui donnèrent avis de ce qui se passait ; il fît venir le cavalier, le tança vertement sur son impertinence d'avoir pris le ruban de sa petite fille, et lui ordonna de quitter sa maison. »
Cependant Tannée 1610 était arrivée au milieu de toutes, ces folies chevaleresques, et Taffreuse guerre de Trente ans commençait avec les affaires de Glèves et de Juliers. Jacques, qui subissait à ce moment l'influence de Henri IV, envoya quatre mille hommes comme auxiliaires à Tarmée des Pays*Bas, que commandait Maurice de Nassau, le fils du grand Tadtume. Lord Herbert se joignit à cette petite armée^ placée sous les ordres de sir Edward Gecil, le fils de lord Burleigh, et où figuraient plusieurs des noms les plus brillants de l'aristocratie anglaise, entre autres deux officiers supérieurs du nom de de Vere> ayant^derniers . représentants d'une illustre famille anglo-normande destinée à s'éteindre deux générations après. Parmi les officiers de l'armée française auxiliaire se trouvait ce M. de Balagny que nous avons vu si bien accueilli des dames chez la reine Marguerite. Lord Herbert et lui s'amusèrent à lutter d'héroïsme absurde. « Monsieur, on dit que vous êtes un des plus braves de votre nation ; je suis Balagny, allons voir qui fera le mieux. » Lord Herbert accepte le défi, et voilà ces deux fous qui courent l'épée à la main devant les remparts de Juliers, où ils sont saluées
par une effroyable décharge de moosqueterie. « Pardieu, il fait bien chaud ici 1 me dit M. de Balagny. — Vous VOUS en irez le premier, lui répondis-je, autrement je ne m'en irai jamais. » Le Français, tout aussi fou, mais moins entêté que TAnglais, prit le parti de retourner au camp, où lord Herbert le suivit.
Ce fut dans le camp anglais, devant JuUers, que se passa Tépisode le plus bou£fon peut-être de la vie de lord Herbert : un imbroglio de querelles issues d'une première dispute qui s'embrouillent les unes dans les autres de telle façon qu'on a une peine infinie à s'y reconnaître. Un soir, après un souper dans le quartier du général en chef, sir Horace de Vere, un gentilhomme anglais, légèrement échauffé par le vin, lord de Walden, prend de travers quelques plaisanteries de lord Herbert et veut se précipiter sur lui pour le frapper. « Voyant cela, dit lord Herbert, je lui épargnai plus de la moitié du chemin ; mais les assistants avaient tellement les yeux sur nous, que nous fûmes séparés avant d'avoir échangé un seul coup. » Il fut convenu que l'on se battrait à Tépée seule et à cheval ; or le hasard voulait que lord Herbert n'eût pas en ce moment de cheval présentable. Il s'arrange avec un jeune lieutenant d'une compagnie écossaise qui consent, un peu légèrement, à lui fournir le cheval de son propre capitaine, sir James Areskin. Lord Herbert, monté selon ses souhaits, se rend au lieu du rendez-vous ; pas de lord de Walden. Ordre avait été donné d'empêcher la rencontre dès deux adversaires. Furieux d'avoir manqué une si belle affaire j lord Her-
bert se dirige en maugréant vers le quartier des Français, rencontre M. de Balagny, lui soutient que sa maîtresse est bien supérieure à la sienne, et qu'il est disposé à faire en son honneur autant et plus que tout autre n'oserait pour sa dame. M. de Balagny lui répondit fyrt spirituellement et tout à fait à la française, par une plaisanterie que nous ne pouvons pialheureusement pas reproduire. Désappointé de nouveau, lord Herbert s'offre pour servir de second à un gentilhomme français qui avait' une querelle. Mais, voyez quelle mauvaise chance I ce dernier était déjà pourvu. Sur ces entrefaites passe sir Thomas Somerset, qui profère quelques paroles malsonnantes .à propos de la querelle de lord Herbert avec lord de Walden. Enfin voilà donc le duel désiré qui s'offre de lui-même et comme par un effet de la bonté divine ! Les deux gentilshommes dégainent, et lord Herbert, assailli à la fois par son adversaire et les gens de sa suite, se tire de cette affaire avec un léger coup d'épée près des côtes et quelques déchirures à son pourpoint. Il semblerait qu'il y en eût assez ; mais voilà que, quelques jours après, arrive une lettre de sir James Areskin, le propriétaire du cheval que lord Herbert avait emprunté. « Mon lieutenant prétend que vous lui avez dit que je vous autorisais à emprunter mon cheval. Désavouez ce propos, ou coupons-nous la gorge. » Pour toute réponse, lord Herbert envoie la mesure de son épée . • Heureusement le lieutenant, coupable d'avoir prêté le cheval sans l'agrément de son maître, vient expliquer que son mensonge avait
pour but de hii épargner une punition et fait cesser ainsi le malentendu.
Don Quichotte n'est pas un personnage sorti entièrement de rimagination de Cervantes. De nouvelles mœurs, qu'on pourrait appeler les mœurs monarchiques, commençaient à s'établir par toute l'Europe, mais les anciennes mœurs féodales et chevaleresques n'étaient pas encore oubliées, et on les voyait subitement reparaître, à la manière des spectres et des revenants. Les personnages de cette première partie du xvii^ siècle ont donc des mœurs de deux sortes : lorsqu'ils sont calmes et qu'ils obéissent à la raison, ils ont les mœurs monarchiques ; mais dès que leur imagination se pique au jeu, dès que leur sang entre en ébullition, les vieilles habitudes chevaleresques reprennent leur empire. 11 n'y a guère de personnage de cette époque qui n'ait été don Quichotte au moins deux ou trois fois dans sa vie. Cette chevalerie, intermittente comme la fièvre, est d'autant plus vive lorsqu'elle éclate, qu'elle est une boutade de l'imagination surexcitée et qu'elle a tout l'imprévu du caprice. Le corps du roman d'Amadïs n'existe plus, mais on en rencontre encore les membres épars çà et là, les épisodes détachés, les feuillets dépareillés. En 1614, lord Herbert fit une seconde campagne sous Maurice de Nassau, le moins chevaleresque à coup sûr des grands hommes de guerre. Un matin, on voit arriver au camp un trompette de^ l'armée ennemie, porteur d'un défi envoyé par un cavalier espagnol qui proposait à qui voudrait l'accepter un combat en
l'honneur de sa maîtresse. Le bouillant lord Herbert accepte immédiatement le défi, malgré le déplaisir de Maurice de Nassau, peu sympathique par nature à ces sortes de prouesses. Heureusement le général en chef de l'armée ennemie était ce célèbre Génois Spinola, qui, au dire des meilleurs juges, n'eut d'égal dans ce siècle, pour la rapidité des conceptions militaires, que Gustave-Adolphe et le prince de Gondé. Spinola, qui avait de .son côté interdit ce combat, reçut lord Herbert avec une bonne grâce tout italienne, en lui proposant un dîner à la place du duel qu'il était venu chercher. Pendant ce dîner, il lui échappa un mot plus vraiment héroïque que la fanfa. ronnade du cavalier espagnol, un mot qui résume bien sa nature active et militaire. « De quoi est mort sir Francis Vere ? demanda-t-il à lord Herbert. — De ce qu'il n'avait plus rien à faire. — C'est assez pour tuer un général {E bas ta per un générale). »
Cette bravoure et cette loyauté qui faisaient de lord Herbert le modèle du parfait chevalier, sans peur comme sans reproche, lui avaient valu de nombreuses amitiés féminines. L'une de ces amitiés, qui paraît avoir été des plus vives, faillit lui être funeste. Une certaine lady Ayres, s'étant procuré le portrait de lord Herbert, en avait fait faire une copie en miniature, qu'elle portait au cou en guise de médaillon. Ce fait arriva à la connaissance du mari, sir John Ayres, qui jura d'avoir la vie de lord Herbert, lequel n'était cependant coupable que d'être aimé trop violemment. Il protesta de son innocence, mais ses protestations
furent vaines; et, tout en gardant la conduite chaste de Galaad ou de son compatriote Parceval le Gallois, il fut sur le point d'être traité comme l'heureux coupable du poème de Dante. Un certain jour, comme il passait à cheval sur la place de Whitehall, sir John Ayres, accompagné de quatre hommes bien armés, se précipita sur lui pour l'assassiner. Ce qui peut donner une idée des mœurs de l'époque, c'est que ce guet-apens eut lieu, non la nuit, ou dans un endroit écarté, mais en plein jour et dans Tune des places les plus fréquentées de Londres. Les passants s'attroupent, les voisins sortent de leur demeure pour être témoins du combat et même pour y prendre part. Dès la première attaque, le cheval de lord Herbert fut blessé et son épée. brisée ; et alors s'engagea un combat homérique que nous laisserons raconter en partie au héros lui-même.
« A ce moment des passants qui me connaissaient, voyant que mon cheval était couvert de sang et qu'il ne me restait plus qu'un tronçon d'épée pour me défendre contre tant d'assaillants, me crièrent à plusieurs reprises : « Sauvez-vous! sauvez-vous! » Au lieu de cela, méprisant ce moyen de salut, je voulus descendre de cheval; mais à peine avais-je posé un pied par terre, que sir John Ayres, qui me poursuivait, revint à mon cheval, et celui-ci fît un si furieux écart du côté où je descendais, qu'il me renversa; de sorte que je restai étendu sur le sol avec un pied pris dans Fétrier et mon arme brisée à la main. Sir John Ayres tourna autour du cheval, et il
allait me passer sa rapière au travers du corps, lorsque, me voyant en si grand péril, je saisis ses jambes avec mes deux bras et je l'attirai vers moi d'une telle force qu'il tomba à la renverse sur la tête. Un de mes laquais, garçon du comté de Shrewsbury, débarrassa alors mon pied de Tétrier; l'autre, un grand gaillard, s'était enfui dès le 'premier choc. Je pus alors me relever et me mettre en garde le moins mal possible avec ce tronçon d'épée.. Sir John Ayres s'était relevé pour la deuxième fois; alors, ne voyant pas d'autre moyen de salut, je marchai sur lui, et, parant de la main gauche un coup de son épée, je me trouvai si près de lui, que je reçus dans le côté droit la pointe de sa dague, qui glissa sur les côtes jusqu'à la hanche. En sentant cette blessure, je serrai du coude droit sa main et la poignée de sa dague contre moi avec tant de force, que je lui fis lâcher prise, laissant son arme enfoncée dans mon flanc ; ce fut sir Henry Gary, plus tard milord Falkland et lord député d'Irlande, qui l'en arracha. Pendant ce temps, me trouvant encore tout près de sir John Ayres, je l'atteignis à la tête, et il tomba pour la troisième fois; aussitôt je posai le genou sur lui et je le frappai tant que je pus avec le tronçon de mon arme, si bien que je lui fis quatre blessures et que je lui coupai presque la main gauche. Ses deux compagnons, pendant ce temps, s'acharnaient sur moi; mais il plut à Dieu de me préserver miraculeusement, car, tandis que je levais mon épée sur sir John Ayres, ie reçus au moins une demi-douzaine de leurs coups.
150 UN DON QUICHOTTE mSTORIQUE
Les amis de ce gentilhomme, le voyant enfin en si grand danger, le prirent par la tète et par les épaules, le tirèrent d'entre mes jambes, et le portèrent au travers de Whitehall jusqu'aux degrés, où il prit un bateau. Sir Herbert Croft me dit plus tard qu'il l'avait rencontré sur la rivière, vomissant à tout moment, ce qui venait, je crois, de la violence du premier coup que je lui avais porté. Ses serviteurs, son frère et ses amis s'étant retirés, je restai maître du champ de bataille et de ses armes, puisque je lui avais arraché des mains d'abord sa dague et ensuite son épée. »
De l'armée de Maurice de Nassau, lord Herbert se dirigea sur l'Italie, dont il visita les principales villes. Il resta peu de temps à Rome, jugeant avec sagesse que son protestantisme trop loquace et trop irrévérencieux ne manquerait pas de le mettre mal avec les autorités ecclésiastiques, contre lesquelles son épée ne lui serait cette fois d'aucun secours. Il se rendit à Turin, où régnait un prince selon son goût, ce Charles Emmanuel, si célèbre pendant nos guerres du temps de Henri III et d'Henri IV, et par le mal qu'il nous fit et par le mal qu'il avait l'intention de nous faire. Le duc prit tout de suite lord Herbert en grande estime, ou, pour mieux dire, il reconnut du premier coup d'oeil qu'il avait affaire à un de ces étourdis héroïques et irréfléchis qu'on peut engager plus utilement dans les entreprises périlleuses que de plus sages et de mieux avisés. Il le chargea d'aller lui recruter quatre mille hommes de la religion réformée en Languedoc.
•UN DON QUICHOTTE HISTORIQUE iM
C'était un jeu à perdre la tête, un édit royal très sévère ordonnant Tarrestationde tout agent de recrutement. Lord Herbert, avec son imprudence ordinaire, accepta cette mission et partit accompagné du comte Scarnafigî. Ce dernier était chargé de mettre en gage à Lyon quelques bijoux pour payer les troupes qu'on recruterait, car le duc de Savoie n'était point riche, et il avait fait rendre à ses pauvres montagnards tout ce qu'ils pouvaient donner, et au delà. « Nous en voulons moins au duc pour ce qu'il nous prend que nous ne lui sommes reconnaissants pour ce qu'il nous laisse, » disait l'un d'entre eux. La misère profonde où ces populations de Savoie avaient été réduites par la guerre nous est révélée de la manière la plus saisissante et la plus touchante par une aventure de ce voyage de lord Herbert.
« Nous partîmes donc, le comte Scarnafigi et moi, et nous courûmes la poste toute la journée sans boire ni manger, le comte m'assurant que nous trouverions un bon gîte pour la nuit; le crépuscule était venu quand nous arrivâmes enfin à une auberge isolée sur le haut d'une montagne. L'hôtesse, entendant le bruit des chevaux, sortit avec un enfant nouveau-né sur les bras et une mauvaise chandelle à la main. Elle reconnut le comte Scarnafigi et lui dit : « Ah 1 monseigneur, vous venez dans un bien mauvais moment ; les soldats du duc ont passé la journée ici et ne m'ont rien laissé. » Je regardai tristement le comte, qui, se penchant vers moi, me dit à l'oreille : « Elle craint peut-être que nous n'agissions envers elle
i52 UN DON QUICHOTTE mSTORIQU^
comme ont fait les soldats; entrez dans la maison, et voyez si vous ne pouriez pas y trouver quelque chose ; moi je vais en faire le tour, et peut-être rencontrerai-je un canard, une poule ou un poulet. » Entrant donc dans la maison, je n'y vis pour tout meuble qu'un débris de vieux banc sur lequel je m'assis, et bientôt Thôtesse, venant à moi sa chandelle à la main, s'écria : « Je jure devant Dieu que j'ai dit la vérité au comte ; il n'y a rien à manger ici; mais vous êtes un gentilhomme, et c'est pitié de vous laisser dans le besoin ; si vous voulez, je vous donnerai de mon propre lait dans une écuelle de bois que j'ai ici. » Cette marque de bonté si inattendue m'émut plus profondément que je ne puis le dire. Dieu me préserve, répondis-je, de priver de son lait l'enfant que tu portes dans tes bras, mais je conser-, verai ce souvenir toute ma vie comme la plus grande preuve de charité qu'on puisse donner, c Alors je lui offris une pistole de la valeur de quatorze shillings, et remontant à cheval, Scarnafigi et moi, nous courûmes encore une poste, et nous arrivâmes à une auberge qui ne nous offrit qu'une triste chère, mais notre appétit nous la fit savourer de bon cœur. »
Lord Herbert fut arrêté dès ses premiers pas dans l'exécution de l'imprudente mission dont il s'était chargé pour le compte du duc de Savoie. Arrivé à Lyon il fut immédiatement saisi et conduit devant le gouverneur de la ville, le marquis de Saint-Ghaumont, qui pour lors était aux vêpres. Lord Herbert, ne pouvant imaginer que l'homme simplement vêtu de noir
et sans aucune escorte qui l'interrogeait fût le gouverneur de la ville, répondit brusquement aux questions que M. de Saint-Ghaumont lui adressa. On le mit en prison, où il fut traité de la manière la plus civile. Demi-heure après, un gentilhomme anglais, Edward Sackville,fîls du comte de Dorset^ alla le réclamer. Lord Herbert n'était donc resté en prison que juste le temps nécessaire pour connaître la première émotion de la captivité, qui est, parait-il, uiie volupté comme toute émotion à son début. Après sa mise en liberté, il dut présenter des excuses au gouverneur pour la manière inconvenante dont il avait répondu à ses questions : tâche délicate, car les raisons qu'il pouvait donner de sa conduite équivalaient à dire qu'il n'avait pu le reconnaître pour le gouverneur, parce qu'il ne lui avait pas trouvé l'air assez comme il faut. M. de Saint- Ghaumont n'ayant pas paru goûter beaucoup de telles excuses, lord Herbert, pour lui donner plus entière satisfaction, imagina de lui envoyer un cartel. Le duc Henri de Montmorency, son ancien hôte de Mello, qui se trouvait par hasard de passage à Lyon, ayant appris ce qui se passait, mit fin à cette burlesque querelle, et lord Herbert, jugeant qu'il était quitte envers le duc de Savoie, alla rendre visite au prince d'Orange et de là retourna en Angleterre. '
Ces imprudences, qui sufûraient aujourd'hui pour éloigner celui qui s'en rendrait coupable de toute fonction publique sérieuse, n'avaient nui en aucune façon à lord Herbert. Elles avaient accru au contraire la bonne opinion qu'on avait de son caractère et de sa
loyauté. Il était depuis peu de temps à Londres lorsqu'il reçut l'ordre de se présenter devant les lords du conseil. D'abord cette sommation lui causa quelques craintes. Lord Herbert n'était, on peut dire, jamais net de querelles ; n'en avaitril pas eu tout récemment une des plus violentes avec un certain M. Emerson, qu'il avait secoué par sa longue barbe pour le punir des propos désobligeants qu'il avait tenus sur un de ses amis intimes? Au lieu des réprimandes qu'il redoutait, lord Herbert reçut la nouvelle que Sa Majesté le nommait ambassadeur auprès de la cour de France, marque signalée de faveur qu'il devait selon toute apparence, bien qu'il ne le dise pas ouvertement, à l'influence déjà toute-puissante de sir George Villiers, ce fat aimable et néfaste qui va tout à l'heure devenir si tristement célèbre sous le nom de duc de Buckingham. Ce changement de fortune mit fin à ses querelles. Toutefois, de même que les jeunes gens qui vont quitter le célibat pour le mariage aiment à dire adieu à la vie libre de leur jeunesse dans un dernier festin, lord Herbert, avant de revêtir ses graves fonctions, voulut avoir une dernière affaire. Il envoya un cartel, qui fut accepté, à un capitaine Vaughan ; mais le comte de Worcester j lord du sceau privé, intima de la part du roi à son adversaire l'ordre de rester tranquille et lui fit sentir à lui-même qu'étant maintenant ambassadeur, et par conséquent personnage public, il ne devait plus avoir de querelles particûUères. « On put croire que cela me ferait perdre ma place, que je devais entièrement à la
bonté du roi, nous dit-il, mais sir Georgq Villiers m'assura qu'il m'en tirerait pour cette fois, tout en m'engageant à ne pas recommencer. i>
Les duels cessèrent; mais le caractère indompté et indomptable de lord Herbert ne subit aucune transformation. Du reste, cette humeur emportée le sei^vit peut-être mieux dans ses fonctions diplomatiques qu'une humeur plus réservée et plus prudente. Les temps d'effacement et d'uniformité n'étaient pas encore venus, et il était nécessaire de quelque vigueur et de quelque décision pour traiter avec des hommes qui, malgré la politesse de leurs manières, étaient euxmêmes fort loin d'être souples et patients. Son premier acte fut de reprendre le pas sur l'ambassadeur d'Espagne, le marquis de Mirabel. La préséance avait de tout temps appartenu à l'Angleterre, et ce n'était que du temps de Henri IV que l'ambassadeur d'Espagne avait réussi à l'usurper. Lord Herbert, connaissant l'importance que les Espagnols attachaient à l'étiquette, se mit donc en tète de rendre à son pays son ancienne prérogative. Un jour, les deux voitures des deux ambassadeurs se croisent sur une route. Us descendent l'un et l'autre pour se saluer; mais, au moment où le marquis de Mirabel remontait en voiture, lord Herbert saute sur un cheval de selle et prend ainsi le pas sur l'ambassadeur espagnol. Grave humiliation pour le représentant d'un pays où un diplomate avait pu répondre à l'altier Philippe II luimême, qui lui reprochait d'avoir négligé une affaire importante pour une cérémonie d'étiquette : « Com-
ment pour une cérémonie; mais Votre Majesté ellemême n'est qu'une cérémonie. »
Les fonctions diplomatiques de lord Herbert à la cour de France se rapportent à ces aimées intermédiares entre Goncini et Richelieu, où le roi Louis XIII, sous rinfiuence de d'Albert de Luynes, sembla vouloir prendre possession de lui-même, et présenta une vague et trompeuse apparence de personnalité. C'est une justice à rendre au duc de Luynes qu'il fut ambitieux pour celui auquel il devait sa haute fortune, qu'il voulut faire son ami maître de fait comme il Tétait de droit, et, en un mot, qu'il fit tous ses eflTorts pour faire roi celui qui l'avait fait duc. En réalité, pendant tout le temps de son pouvoir, il fut le souverain véritable, comme Concini l'avait été, comme Richelieu devait l'être. Il poussa Louis XIII à reprendre les hostilités contre les protestants, et malgré les avis de conseillers plus sages, tels que le président Jeannin et autres vieux routiers de négociations, son opinion l'emporta. Le roi mit le siège devant Saint-Jean-d'Angély. L'Angleterre essaya de s'interposer entre le roi et ses sujets delà religion réformée, et lord Herbert employa tout son zèle et tout son esprit à plaider en faveur des protestants et du protestantisme. Aux grands, comme le duc de Guise, il démontrait que les protestants étaient un rempart contre l'autorité royale, et prophétisait que, eux une fois abattus, viendrait le tour des grands seigneurs et des gouverneurs de provinces. Au roi et au duc de Luynes, il démontrait que les protestants
fiaient des sujets plus soumis, à tout prendre, que les catholiques, car ils reconnaissaient en tout point l'autorité royale, tandis que les catholiques regardaient le pouvoir royal comme subordonné à celui du pape.
Tous ses efforts furent vains et n'aboutirent qu'à une altercation des plus vives avec le duc de Luynes, où reparut tout entier le lord Herbert que nous connaissons. Les protestants comptaient sur le secours de l'Angleterre; M. de Luynes voulut les désabuser, et fit cacher derrière une tapisserie un huguenot à demi gagné à la cour, pour qu'il rapportât à ses coreligionnaires la conversation qu'il se proposait d'avoir avec l'ambassadeur d'Angleterre, et qu'il leur fît comprendre ainsi qu'ils ne pouvaient faire fond sur l'appui de la Grande-Bretagne. Dès les premiers mots de l'entretien, M. de Luynes le prit de très haut : « De quoi se mêle le roi, votre maître? En quoi nos actions peuvent-elles le regarder? Nous n'avons pas besoin de vos conseils. » Mais lord Herbert n'était point facile à intimider, et tout son sang de gentilhomme lui monta subitement au visage.
« Je protestai que, s'il le prenait ainsi, je regrettais qu'il ne comprît pas mieux toute l'affection et le bon vouloir du roi mon maître; mais que, puisqu'il rejetait la médiation, j'étais chargé de lui dire que nous savions bien ce qui nous restait à faire. Luynes parut choqué de ces paroles. « Nous ne vous craignons pas, dit-il. — Si vous aviez dit que vous ne nous aimez pas, m'écriai-je, je vous aurais répondu en d'autres ter-
158 UN DON QUICHOrni histohique
mes. » J'ajoutai que je n'avais plus qu'à lui répéter ce que j'avais déjà dit, c'est-à-dire que nous savions bien ce que nous avions à faire. Ces paroles bien qu'un peu moins vives que ne le comportaient mes instructions, l'exaspérèrent au point qu'il s'écria: « Par Dieu ! monsieur, si vous n étiez ambassadeur, je vous traiterais d'autre sorte. » Je répliquai que si j'étais ambassadeur, j'étais aussi gentilhomme, et mettant la main sur la garde dç mon épee ; « Voici de quoi vous répondre, » lui dis-je, et je me levai aussitôt. M. de Luynes en fit autant sans ajouter un mot et offrit poliment de me reconduire jusqu'à la porte; mais je lui déclarai que les cérémonies n'étaient pas de saison après un si rude entretien et je sortis à l'instant. »
Lorsque Don Juan eut trompé des femmes de toute condition, il songea qu'il lui restait encore à faire la conquête d'une religieuse. De même lord Herbert s'étant querellé avec des hommes de toute condition pensa qu'un moine terminerait bien la liste de ses disputes. L'occasion lui présenta bientôt un pareil adversaire, et- lord Herbert n'avait garde de la laisser échapper. Le Père Séguirand, confesseur du roi, prêcha un sermon devant Sa Majesté, dont le texte était qu'il faut pardonner à ses ennemis; mais, en expliquant son texte, il excepta de ce pardon les hérétiques en général et les protestants en particulier. Lord Herbert irrité court se plaindre auprès de la reine-mère, dont la puissance commençait à se relever de l'écUpse qu'elle avait subie et allait bientôt
porter Richelieu au pouvoir. Le Père Séguirand eut connaissance de ces plaintes et de leur auteur. « Furieux, il m'envoya un Provençal de ses compatriotes pour me dire qu'il connaissait bien son accusateur près de Sa Majesté et que, afin de me prouver son ressentiment, il s'arrangerait en tous lieux pour traverser mes projets d'ambition. Je lui fis répondre par M. Gaellac qu'il n'y avait dans toute la France qu'un moine ou une femme qui pussent oser me faire tenir un pareil message. »
Cette querelle fut la dernière. Lord Herbert fut rappelé en Angleterre pendant qu'on négociait le mariage du prince de Galles (Charles l^^) avec Henriette de France, et remplacé par lord Carlisle. Avec le récit de son ambassade s'arrêtent ces jolis mémoires qui nous ont fait voir, comme dans les fragments d'un miroir brisé, la vie de ces générations intermédiaires entrer les anciennes et les nouvelles mœurs, de ces générations insubordonnées, anarchiques, batailleuses, qui firent les guerres civiles de la régence de Marie de Médicis, la guerre de Trente ans, la guerre des cavaliers contre le long Parlement et qui rendirent leur dernier soupir dans les folies sanglantes delà Fronde. Lord Herbert pourrait être regardé comme le meilleur d'entre ces contemporains indisciplinés, si, comme je l'ai dit, par son caractère et par son intelligence, il n'appartenait à d'autres époques. Lord Herbert n'eut rien de leurs vices de cœur; il ne fut ni factieux ni courtisan. Il servit fidèlement son roi; mais, quand les vieilles libertés de
son pays furent menacées, il prit le parti du Parlement. Il mourut en 1648, à la veille du procès du roi Charles, juste à temps pour que sa conscience ne fût pas mise à de nouvelles épreuves. Qu'aurait-il fait s*il eût vécu plus longtemps et s'il eût vu le protectorat de Cromwell? Nous ne savons ; mais nous pouvons affirmer que, s'il eût appartenu à la génération suivante, il eût été de ceux qui hâtèrent et saluèrent avec enthousiasme le retour des Stuarts, et qui, vingthuit ans plus tard, appelèrent Guillaume d'Orange pour leur signifier leur déchéance définitive.
Un dernier mot. Les duellistes sont rarement des scholars accomplis, et les querelleurs se piquent peu de philosophie. Eh bien, ce don Quichotte, cet écervelé, ce gentilhomme emporté et batailleur, était le correspondant du savant Grotius et du théologien Tieleners, l'ami de Ben Jonson, et pouvait soutenir une conversation avec Isaac Gasaubon. Ges amis et ces correspondants répondent de lui et sont le meilleur éloge qu'on puisse faire de sa vie. Un pareil homme serait rare en tout temps; mais, étant données les mœurs, et les habitudes du milieu dans lequel il vécut, il peut passer pour une manière de prodige. 11 lui était si naturel et si facile, avec une vie aussi agitée,- de ne pas trouver de temps pour l'étude et la méditation !
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