A PROPOS DU « MACBETH
La fonction de critique est difficile et pénible ; cependant elle a ses douceurs et ses compensations, et, avec un peu d'ingéniosité d'esprit jointe à beaucoup de passion pour l'étude, on peut s'arranger de manière à transformer en plaisir ce qui d'abord était un véritable ennui. C'est ainsi que depuis longtemps nous nous sommes habitués à doubler le plaisir qu'on va chercher au théâtre par l'observation du spectateur. Nous essayons de jouir de deux spectacles à la fois, celui de la scène et celui de la salie, et le plus instructif des deux n'est pas toujours celui de la scène. Nos yeux aiment à se détourner parfois des acteurs pour surprendre les émotions de l'âme sur les visages des spectateurs, pour découvrir dans le jeu expressif et muet de leurs regards et de leurs sourires les inquiétudes de leur conscience ou les arrêts de leurs jugements. Nos oreilles recueillent avec avidité les paroles que nos voisins échangent entre eux, les exclamations de surprise, d'admiration ou de mé-
contentement que leur arrachent les tableaux qui leur sont présentés. Il arrive très souvent que ces émotions naïves sont en complet désaccord avec les théories de la poétique la plus saine, et alors nous sommes amenés à nous demander lequel a tort du spectateur ou de la poétique et à contrôler les règles de Tart par les émotions de la vie. D'autres fois, nous surprenons sur le vif Torigine d'une de ces traditions que nous avons repoussées, la raison d'être et même la légitimité d'une de ces opinions que nous considérions comme erronées, et la réflexion nous contraint de nous avouer que tel système que nous condamnions n'était qu'une application fausse, étroite ou maladroite de principes d'une incontestable vérité. D'autres fois encore, les émotions et les observations des spectateurs nous instruisent par contraste et par antithèse ; rien ne fait mieux apprécier que la représentation des pièces classiques la vie et le mouvement du théâtre que nous appelons romantique, et rien ne fait mieux comprendre qu'une pièce romantique la vérité de quelques-uns des principes sur lesquels s'appuie le théâtre classique. Cette observation des impressions spontanées et naïves du public est comme un cours d'esthétique appliquée et, toute comparaison gardée, quelque chose de semblable pour l'étude de la littérature à ce que la pratique des affaires litigieuses est pour l'étude du droit. En esthétique comme en morale et en politique, rien ne vaut l'observation directe, attentive, patiente de la vie et de la réalité. La dernière occasion qui nous ait permis de nous
LES DRAMES DE SHÀKEfiPEARB 199
livrer à cette étude d'esthétique appliquée est la représentation de la très remarquable et très énergique traduction du Macbeth^ de Shakespeare, par M. Jules Lacroix. Nous avons enfin durant le cours de cette représentation saisi la raison d'être d'une certaine résistance du public français aux pièces de Shakespeare et la vérité de cette affirmation d'un très fin critique et humoriste anglais, Charles Lamb, « que les pièces de Shakespeare étaient faites pour être lues et non pour ètra jouées. > Comme notre admiration pour Shakespeare, que nous avons toujours regardé comme le plus grand des poètes qui aient vécu, ne saurait être suspecte , nous nous sentons très à Taise pour déclarer que cette résistance du public français nous semble, à tout prendre, avoir quelque chose de fondé, et pour expliquer les motifs secrets sur lesquels elle s'appuie à son insu.
Cette résistance nous a d'autant plus frappé qu'elle était moins passionnée et qu'elle venait d'un public moins prévenu contre le génie du grand poète anglais. Le public de nos jours en effet n'a plus la vigueur des préjugés classiques du public de la Restauration, ni ce parti pris systématique d'hostilité qui le portait à défendre la tragédie française comme les patriotes de 1815 avaient défendu le sol national, et qui lui faisait voir dans les tentatives du romantisme quelque chose comme un troisième envahissement de l'étranger. Nous sommes bien loin des jours orageux de la Restauration et des premières années du gouvernement de Juillet; les préjugés classiques ont disparu, ou peu
s'en faut ; notre public actuel a vu tant de tentatires littéraires de tout genre, subi tant de hardiesses, qu'il est peu disposé à s'étonner de quoi que ce soit et qu'il est, au contraire, franchement et toujours décidé à. tout comprendre et à tout entendre. Shakespeare n'est plus pour lui un sauvage ivre, un barbare envahisseur qu'il faut repousser à tout prix ; c'est par milliers que se comptent aujourd'hui les admirateurs éclairés et les lecteurs assidus du grand poète.
Je dis donc qu'il faudra tenir grand compte des résistances, des réserves et des hésitations d'un tel publie lorsqu'on les verra se prononcer, car elles auront nécessairement quelque chose de fondé. Il faudra bien qu'elles s'expliquent par une infraction à quelqu'une des lois constitutives du genre dramatique, puisqu'elles ne peuvent plus s'expliquer ni par le préjugé, ni par l'ignorance, ni par la passion. Or il y avait une certaine réserve dans l'enthousiasme avec lequel le public a salué le Macbeth de M. Jules Lacroix, et la pièce, qui était certainement très connue de la plupart des spectateurs depuis longtemps, n'a pas laissé que de leur causer par moments une sorte d'étonnement et de gène. Notez cependant que le traducteur a pratiqué dans son œuvre primitive de très habiles et de très intelligentes coupures. Il a élagué les passages qu'il a jugés par trop contraires au goût français : un des dialogues des sorcières au premier acte, la conversation de Macduff et du portier après le meurtre de Duncan, etc. ; il a retranché comme faisant double emploi les scènes qui sont racontées dans le
drame après y avoir été jouées: la scène de l'assassinat de Banquo, celle de l'assassinat de lady Macduff; il a supprimé l'action physique, la réalité matérielle partout où quelqu'un des personnages pouvait remplir utilement Foffice d'un Théramène. Notez encore que, de tous les grands drames de Shakespeare Macbeth est le plus classique, le moins fait pour dérouter les habitudes de l'imagination française, et, pour dire toute ma pensée, le moins original. Eh bien, malgré ces coupures, malgré ces précautions, il y avait encore, dans ce public sans passion et sans préjugés, une certaine hésitation; d'où cela vient-il? Osons dire enfin toute la vérité ; le génie de Shakesspeare n'a rien à en redouter. La vérité, c'est que ses drames sont infidèles, non pas aux lois de l'art et de la poésie, — nul poète ne les a mieux connues, mieux appliquées et plus respectées que Shakespeare, — mais infidèles aux lois particulièrement constitutives du théâtre et du genre dramatique. Le génie du poète pour se déployer à son aise a fait violence à la forme et aux conditions nécessaires du genre qu'il avait choisi pour exprimer ses grandes conceptions. Cette violation ne porte que sur des objets secondaires après tout, et il nous importe peu que Shakespeare ait bouleversé les lois naturelles du drame, puisqu'il a réussi par là à produire des œuvres plus grandes et plus belles qu'il n'aurait pu faire s'il eût observé ces mêmes lois. Le lecteur ne s'aperçoit pas de cette violation, qui prend au contraire une importance capitale pour le spectateur. Le génie poétique de Shakes-
peare est trop vaste et trop puissant pour le théâtre, il le dépasse, le déborde et s'affranchit des contraintes qu'il impose en les écrasant. Shakespeare s'inquiète moins de faire un drame que de rendre sa conception par tous les moyens possibles et avec toute la puissance vitale qu'il sent remuer en lui. Il faut que cette conception apparaisse dans toute sa lumière, dans toute sa beauté et toute sa poésie, suivie comme une reine de tout son cortège d'accessoires, d'incidents secondaires, de détails curieux, entourée de tout son luxe d'images et placée sous le dais de son langage métaphorique et brillant. Qu'on nous pardonne la bizarrerie de nos paroles, mais c'est à peu près ainsi que Shakespeare se serait exprimé s'il avait voulu décrire la forme de son génie ; c'est à peu près ainsi qu'il s'exprime lui-même, et nous ne saurions mieux rendre les impressions qu'il nous donne qu'en imitant son propre langage.
Le goût du temps, le hasard des circonstances, les fatalités du métier et la nécessité de vivre, ont voulu que Shakespeare exprimât ses conceptions sous la forme du drame ; mais, si les circonstances eussent été différentes, il n'y a aucune raison pour qu'il n'eût pu les exprimer sous une autre forme. Nous connaissons Shakespeare auteur de sonnets et de petits poèmes, nous pourrions aussi bien connaître Shakespeare auteur de grands poèmes épiques et lyriques, si la destinée l'avait voulu. Quel merveilleux romancier il aurait été s'il fût venu au monde deux siècles plus tard 1 II y a des auteurs dramatiques soumis aux mêmes
nécessités matérielles et aux mêmeâ devoirs professionnels que Shakespeare, qui n'ont jamais senti la contrainte de ces nécessités et de ces devoirs, tant la forme du drame est adéquate à la nature de leur génie : Molière, par exemple. Il est absolument impossible de comprendre Molière exprimant ses pensées autrement que sous la forme dramatique ; la nature particulière du génie a été en rapport tout à fait exact avec la profession, et les fatalités de la vie n'ont en rien contraint la liberté de l'esprit. Mais cet accord absolu n'existe pas pour Shakespeare. Si le hasard n'avait pas voulu qu'il fût directeur de théâtre et l'avait laissé libre de toute préoccupation matérielle, Shakespeare aurait-il choisi le drame de préférence à tout autre genre? Peut-être que oui; mais il nous suffît de concevoir qu'il aurait pu en choisir un autre pour avoir le droit de déclarer que le drame n'était pas le moule nécessaire de son génie, et pour comprendre dès lors comment il a dû violer plus d'une fois les lois d'un genre dans lequel il se sentait trop à l'étroit. On peut même regarder comme la plus grande preuve de ce génie, qu'étant données sa puissance, sa fougue, son étendue et son universalité de compréhension, il se soit assez maîtrisé pour respecter ces lois autant qu'il l'a fait.
Et d'abord on peut dire en règle générale que Shakespeare est trop vaste pour la scène. Il oblige le spectateur à comprendre trop de choses en trop peu de temps. Shakespeare traite le spectateur comme s'il était un lecteur; or le spectateur et le
lecteur sont deux hommes très différents. Le lecteur ne s'étonne de rien ; son imagination se prête avec bonheur à toutes les hardiesses du poète; la mémoire, doucement sollicitée, lui fournit les équivalents des caractères et des passions qu'il contemple ; la réflexion double le plaisir qu'il éprouve en enfonçant plus profondément dans son esprit la beauté des images du poète et la vérité de ses pensées. Il est disposé à tout comprendre, et, s'il a l'intelligence libre et ouverte, il comprend tout en eff'et, même les choses sur lesquelles son esprit ne s'était jamais arrêté auparavant. Le spectateur, au contraire, s'étonne facilement de tout, parce que toutes ses facultés sont en quelque sorte paralysées par l'action extérieure de la représentation dramatique. Il doit comprendre immédiatement, car sa mémoire n'a pas le temps de lui présenter les exemples qui pourraient utilement contredire son impression trop hâtive. Son âme marche du même train que le drame et ne peut s'arrêter non plus que lui. L'action qui le choque, les paroles qui le scandalisent lui ont échappé avant que la réflexion ait eu le loisir de lui démontrer qu'il a tort d'être choqué et scandalisé. Et c'est à ce jugement incertain et troublé que Shakespeare livre l'appréciation de ses caractères aux significations multiples I C'est cette intelligence obsédée et distraite par la précipitation du jeu et du débit des acteurs qu'il convie à s'ouvrir au déluge de ses images toujours renaissantes et de ses pensées toujours si nouvelles qu'elles nous étonnent même lorsqu'elles nous sont
connues depuis longtemps. L'accumulation des beautés est trop grande ; le tiers de telles richesses aurait suffi et au delà. C'est plus d'émotions que l'âme n'en peut porter en un si court espace de temps.
En second lieu, la contrainte que le théâtre impose à l'imagination du spectateur crée pour le poète de véritables dangers auxquels Shakespeare n'a jamais songé à se soustraire : ainsi, par exemple, si cette contrainte est trop violente, elle devient une véritable douleur. La plupart des observations et des critiques que j'entendais faire autour de moi auraient pu se résumer ainsi : Shakespeare rapproche trop l'imagination de la réalité et réduit ainsi le spectateur à chercher son plaisir dans l'angoisse. La critique peut paraître étrange, car elle équivaut à dire que Shakespeare est trop dramatique, ce qui est un défaut que les poètes dramatiques encourent bien rarement. Cependant elle n'est pas sans fondement et vaut la peine d'être expliquée. C'est, selon nous, une des erreurs littéraires de notre temps de croire que le théâtre doit donner à l'imagination l'illusion complète, absolue de la réalité : comédiens et auteurs dramatiques tombent àTenvi dans cette erreur. 11 faudrait cependant se dire que le spectateur est avant tout une manière d'épicurien qui est venu au théâtre pour chercher un plaisir et non une douleur. L^illusion morale de la réalité lui suffit ; il n'a pas besoin de rillusîon matérielle et sensible. 11 faut que pendant tout le cours de la représentation son imagination se trouve dans un état mixte qui lui permette
de s'abandonner à l'illusion du spectacle et de se rassurer en même temps par la pensée que tout ce qu'elle voit n'est qu'un jeu. Si cette ressource manque au spectateur, s'il est tellement tyrannisé par l'illusion qu'il ne peut se rassurer à volonté, le spectacle cesse d'être un plaisir et devient une souffrance. Nos théories modernes sur la réalité de l'illusion dramatique, sans être fausses, vont cependant au delà de la vérité. Oui ou non, le théâtre estil un plaisir? Si c'est un plaisir, n'est-il pas singulier qu'on veuille nous contraindre à accepter comme divertissements les mêmes spectacles que nous fuirions dans la vie privée et auxquels nous n'assisterions que par devoir. Lequel d'entre nous, je le demande, irait par plaisir assister pendant toute une soirée à une catastrophe de famille ? L'illusion dramatique ne doit donc jamais être assez forte pour faire oublier au spectateur qu'il est au spectacle. Elle doit participer de la nature de Tillusion que créent les rêveries de la veille, et noh de la nature de l'illusion que créent les rêves du sommeil. Le spectateur doit et veut pouvoir se donner et se reprendre à son gré. Shakespeare est trop grand poète pour ne pas beaucoup perdre à la scène. Le fait est singulier, mais il est vrai. On croit communément que la représentation de ses incomparables tragédies est un moyen de le grandir; c'est, au contraire, le moyen le plus infaillible de le diminuer. Charles Lamb prétendait qu'à la scène toute la poésie et toute la profonde psychologie de Shakespeare disparaissaient, et
qu'on ne voyait plus que l'action vulgaire, matérielle, la terre et l'argile du drame dont l'âme poétique et philosophique s'était envolée. Dans Othello^ le Maure passionné, Imaginatif, sensihle aux blessures de l'honneur, s'évanouissait, et à sa place il ne restait qu'un vilain homme, noir comme du charbon, qui assassinait méchamment une gentille petite femme blanche. La représentation faisait de Richard III un Barbe bleue boiteux et bossu, qui assassinait des femmes et des petits enfants, un Groquemitaine à la fois fantastique et vulgaire; où était cependant le spirituel, l'éloquent, le persuasif, le séduisant, le profond Richard dii drame? Rien n'est plus vrai que cette observation, que l'humoriste étendait successivement à toutes les pièces de Shakespeare. Tant que vous lisez Shakespeare, il est le plus grand des poètes ; vous le voyez jouer, il n'est que le premier des mélodramaturges. L'effet produit est certes très puissant; il est si puissant que vous en oubliez la beauté du langage et la profondeur des caractères, et que vous ne voyez plus que les événements terribles et sanglants de l'action. Vous croyez avoir vu le drame, et, en réalité, vous n'en avez aperçu que l'apparence extérieure et le fantôme ; vous voyez les effets, mais les causes vous échappent. La réalité de l'action vous a étreint violemment à la gorge, vous a glacé ou comprimé le cœur, enfiévré ou hébété le cerveau. Le bruit précipité des pas, le cliquetis des armes, le glas des cloches ont éteint la beauté des paroles et flétri la couleur des images.
Imaginez de ressusciter les émotions que vous avez éprouvées pendant la représentation de Macbeth^ par exemple, et dites si ces émotions ne sont pas mélodramatiques de leur nature, c'est-à-dire douloureusement physiques? Dites si vous avez eu le temps de réfléchir à la signification morale des sorcières, de distinguer les différences de caractère des deux monstres; si votre curiosité, violemment excitée par Tappât matériel du spectacle extérieur, a conservé assez de calme philosophique pour suivre les progressions et Tenchaînement des phénomènes de conscience que déroule cette pièce admirable? Pourquoi Macbeth, soldat brutal et énergique, hésite-t-il avant de commettre le crime, et pourquoi lady Macbeth, au contraire, n'a-t-elle pas un instant d'hésitation? Pourquoi Macbeth, une fois le premier crime commis, s'excite- t-il au meurtre? Est-ce par fatalité, parce que le crime appelle le crime, et n'y aurait-il pas encore cette raison singulière que le crime est désormais sa seule voie de réhabilitation, sa seule manière de faire encore acte de bravoure et de virilité? Vous n'avez pas eu le temps de réfléchir à tout cela, n'est-il pas vrai? Votre attention était tout entière fixée sur la brutale succession d'événements qui se déroulait devant vous. Vous vous sentiez oppressé, agité, inquiet, mal à l'aise, comme lorsqu'un orage est suspendu sur l'atmosphère. Vous souffriez physiquement, à coup sûr, car vous étiez assez près de la réalité pour souffrir de la sorte. Ne vous a-t-il pas semblé que vous étiez les témoins d'un crime, lorsque vous avez en-
tendu le coup de cloche de lady Macbeth, et que vous avez vu l'assassin entrer daas la chambre de Duncan, et auriez-vous été fort étonné d'être appelé à déposer devant le juge d'instruction? Comparez à ces émotions celles que vous avez éprouvées à la lecture du drame.
Combien ces dernières étaient plus nobles, plus
morales et plus complètes! Toutes les facultés de
l'esprit — il ne faut pas moins pour jouir pleinement
d'une œuvre de Shakespeare — étaient éveillées en
vous et remplissaient chacune leur office. Vous ne
trouviez pas que la réalité était trop rapprochée
de vous, car cette réalité vigoureuse réchauffait le
plaisir abstrait de la lecture. Macbeth, vu par les
yeux de l'imagination, ne vous présentait plus l'image
d'un monomane en proie au délire, il vous présentait
l'image d'une âme forte et obscure, faible de son
énergie barbare, facilement accessible au mal par sa
virilité même, qui descend progressivement tous les
degrés de la damnation. Vous comptiez les marches
de cet enfer, vous constatiez la progression de ces
ténèbres de plus en plus épaisses : à la fois émue et
rassurée, votre imagination ne perdait aucun détail
de ces beautés lugubres. Vous assistiez à un spectacle
psychologique et moral de l'ordre le plus élevé,
tandis que le théâtre vous a réduit au spectacle phy«
siologique de l'hallucination et du délire.
On a raison de vouloir jouer les pièces de Shakespeare, mais à la condition qu'on sache bien d'avance qu'on le diminue et qu'on l'abaisse de moitié. Lors^
qu*on connaît le grand poète et qu'on a épnisé par la lecture toutes les émotions poétiques et philosophiques de rimagination, il est intéressant et après tout légitime de vouloir ressentir toute la somme d*émotions physiques que la représentation peut donner. Mais ceux qui ne connaîtraient le poète que par la représentation emporteraient de lui l'idée la plus fausse et la plus étroite, car encore une fois, au lieu de connaître le plus grand des poètes, ils ne connaîtraient que le plus grand des mélodramaturges.
SONT-ILS FAITS POUR ÊTRE REPRÉSENTÉS
Lorsque le Macbeth de M. Jules Lacroix fut représenté à rOdéon, nous essayâmes de démontrer que la scène était pour Shakespeare non un agrandissement, mais une diminution. De toutes les pièces de Shakespeare, celle que nous examinions alors était la plus classique, la plus conforme à la fois aux exigences du goût français et aux lois nécessaires de Tart dramatique, et cependant l'habile et énergique interprète n'avait pas cru pouvoir lui faire subir l'épreuve d'une traduction intégrale. S'il en était ainsi de la plus classique des pièces du grand poète anglais, que serait-ce des autres? Un des vétérans les plus honorés et les plus aimés de l'école romantique, M. Emile Deschamps, donna peu de temps après une édition de sa traduction de Roméo et Juliette telle qu'il la comprenait pour la scène, revue, corrigée et considérablement diminuée. Nous lûmes
celle Iraduclion avec un plaisir d'aulanl plus vif que nous y Irouvions la confirmalion des pensées que nous avions déjà émises. La meilleure preuve que nous ne nous étions pas trompé, c'est l'embarras dans lequel ces œuvres gigantesques jettent tous ceux qui entreprennent de les faire goûter au public, le trouble dont elles les remplissent, les scrupules qu'elles leur suggèrent. Quelque familiers qu'ils soient avec les œuvres de Shakespeare, les difOcultés véritables de l'entreprise ne leur apparaissent que lorsqu'ils s'y sont engagés. Ils se trouvent alors dans la situation d'un homme qui, raffolant d'une forêt vierge jusqu'alors réservée aux contemplateurs solitaires et aux promeneurs méditatifs, aurait pris la résolution d'y percer une route pour faire participer tous ses semblables aux beautés secrètes qui renchantent. Il est arrêté dès ses premiers pas dans cette entreprise de philanthropie esthétique par les sacrifices pénibles qu'elle demande à son cœur. Il ne sait plus de quel côté faire passer sa route. Si c'est à droite, il lui faudra combler cette fontaine limpide, rendez-vous favori des fées, sur les bords de laquelle il a .surpris si souvent les traces légères de leur ronde nocturne ; si c'est à gauche, il lui faudra renverser ce chêne superbe, orgueil de la forêt, au pied duquel les fleurs poussent si vigoureuses, et qui porte gravés sur son écorce des chiffres si amoureusement entrelacés. Après bien des luttes intérieures, il se décide enfin; la hache brille, les arbres qui faisaient obstacle tombent, les ronces fleuries et les lianes parasites sont arra-
chées et liées en fagots ; la route e§t ouverte maintenant et chacun y peut passey. Mais quoi 1 1q sanctuaire pro^ fané n'a plus de mystère ; Téclat brutal du soleil a dissipé comme une brume cette poésie qui résultait du mélange harmonieux de la lumière et des ombres, et la forêt ressemble à ces maisons éventrées qui lais» sent voir l'intérieur de leurs, appartements à tout promeneur banal.
Je me suis souvent demandé ce que Shakespeare penserait de ces entreprises faites pour propager sa gloire, si, par un artifice magique, on pouvait le réveiller un instant du sommeil de l'éternité. Je crois sincèrement qu'il y verrait une sorte d'atteinte à sa dignité et qu'il jugerait que, au lieu de la grandir, on le fait descendre du rang glorieux où la mort l'a placé. c< Pourquoi^ dirait-il, maintenant que je ne suis plus parmi vous, continuez-vous gratuitement à m'infliger le supplice que m'imposa la fatalité de la vie ? L'histrion, le comédien, le directeur de théâtre a fini sa tâche, voilà bientôt deux siècles et demi ; plus rien de lui ne subsiste : pourquoi done essayez-vous de faire croire qu'il existe encore ? Je refuse d'échanger le rang auquel la mort m'a élevé pour la condition infime à laquelle la vie me condamna. Je suis roi, et ne veux pas déroger; ma place est désormais audessus de tous les poètes, parmi l'élite des grands esprits qui ont consolé et instruit Thumanité. C'est l'œuvre de l'histrion que vous continuez à montrer au public, et non celle du poète et du sage. Je ne donne plus mes leçons dans vos spectacles forains, quelque
brillants qu'ils soient; je les donne dans la solitude et le silence à toute àme digne de les comprendre et à tout cœur digne d'en profiter. C'est un triste usage à faire de mes œuvres que de les employer à amuser des oisifs et à distraire des ennuyés. Et si encore vous étiez sûr d'atteindre ce but secondaire I Mais ne comprenez-vous pas, par les obstacles même qu'elle vous oppose, que ma pensée se refuse à jouer ce rôle? La meilleure preuve qu'elle ne se prête pas à servir de passe-temps vulgaire, ce sont les mutilations que vous êtes obligé de lui faire subir. Cette pensée ainsi mutilée est-elle encore la mienne, et dois-je tenir pour un hommage des violations qui ont l'air de demander grâce pour mon génie? Si vous voulez m'honorer, que ce soit par les lectures assidues, par les méditations fréquentes, par les longues rêveries, par les extases de l'imagination. Voilà le culte qui me plaît et non vos spectacles de chair et de sang, avec leurs pompes de carton peint et de papier doré. »
M. Emile Deschamps était un admirateur passionné de Shakespeare. Ce n'est donc pas à la timidité de son goût et à la tiédeur de son enthousiasme qu'il faut attribuer les modifications qu'il a fait subir au texte de Shakespeare. Certainement le cœur lui saignait en pratiquant les amputations auxquelles il a été contraint, car on peut assurer en toute confiance qu'il admirait tout ce qu'il a retranché et qu'il en comprenait l'importance et la valeur. Ainsi voilà un interprète rempli pour Shakespeare de la ferveur la plus ardente, désireux autant qu'on peut l'être de
propager sa gloire, de faire goûter et comprendre son génie au public français, et cet interprète hésite et se trouble dès qu'il s'agit de présenter l'œuvre du maître dans toute sa hardiesse et dans toute sa vérité. Il découvre que cette œuvre si dramatique ne se prête pas aux lois étroites du théâtre, et qu'elle brise pour ainsi dire les limites de la scène comme un cactus qui, grandissant tout à coup d'une manière démesurée, briserait les vitres de la serre chaude dans laquelle on l'aurait enfermé, ou comme un de ces arbres qui naissent dans l'intérieur des châteaux ruinés ou des monastères abandonnés, et qui percent de leurs rameaux vigoureux les murailles de leur prison. Voyons un peu ce qu'est devenu le drame de Shakespeare dans la traduction de M. Emile Deschamps; c'est une étude instructive.
M. Emile Deschamps, pour rendre la pièce possible à la représentation, a été obligé de la réduire d'un bon tiers. Des scènes complètes ont disparu, entre autres la scène admirable et si importante pour l'intelligence du caractère de Juliette, où la fille de Capulet apprend de la nourrice la mort de Tybalt et l'exil de Roméo. Je ne saurais blâmer M. Emile Deschamps de l'avoir supprimée, car sa crudité et sa hardiesse ne seraient pas supportées par le spectateur, toujours un peu prude de sa nature; et cependant sans cette scène il ne peut savoir de quoi Juliette est capable et quelle âme énergique habite en elle ; il n'est pas préparé à comprendre la résolution désespérée de l'acte qui va suivre.
218 ROMÉO ET JUUETTS
Au début de la scène, Juliette, déjà mariée et igQo< rante du drame qui s'est passé dans les rues de Vérone, attend la nuit qui doit lui ramener Roméo. Il faut voir avec quelle ardeur elle l'appelle :
.... Corne civil night,
Thou sober suited matron, ail in black,
And learn me how to lose a winning match,
Played for a pair of stainless maideuhoods :
Ijood my unmanned blood bating in my oheeks
With thy black mantle ; till strange love, grown bold,
Tbink ti'ue love acted, simple modesty. . .
Je VOUS défie de traduire ces vers avec toute l'énergie qu'ils exigent sans forcer toutes les femmes h se réfugier derrière leurs éventails. Au milieu de ces impatiences fiévreuses, la nourrice entre et apprend à Juliette la double nouvelle de la mort de Tybalt et du bannissement de Roméo. Un flot de. fureur mêlé de tendresse s'échappe de cette âme bouleversée, mais l'équilibre se rétablit presque aussitôt en faveur du plus fort des deux sentiments qui la partagent. On sent alors que Juliette a dit vrai lorsque, au second acte, elle affirmait que son amour était immense et profond comme la mer, on sent qu'elle sera capable de toutes les violences pour rester fidèle à Roméo. L'originalité véritable de sa nature apparaît, et l'on voit jusqu'au fond de son àme. Eh bien, cette scène, qui est absolument indispensable dans l'économie morale du drame, non seulement est à peu près impossible au théâtre, mais n'importe que fort peu à la marche de l'action, et peut être remplacée avec avantage par le message de la nourrice à Roméo dans
la cellule du frère Laurent. L'action, dis-je, ne perd rien à la suppression de cette scène, mais elle de moins, et le spectateur ne lit plus aussi clairement dans le caractère de Juliette. Le corps du drame reste intact ; pourrions-nous en dire autant de son âme, et la pensée de Shakespeare a-t-elle toujours la même profondeur et la même vérité ?
M. Deschamps a fait subir au personnage de Mercutio de nombreuses modifications. Il a retranché la gentille scène du second acte, où le gai gentilhomme, placé derrière le mur du jardin des Capulets, évoque par de poétiques railleries le jeune Roméa, qui vient de disparaître à leurs yeux comme un esprit follet; il a autant qu'il a pu émondé sa conversation touffue de la végétation pétulante de ses saillies capricieuses et extravagantes. Nous n'oserions dire qu'il ait eu tort au point de vue de la scène. La verve de Mercutio est pleine de hasards malencontreux et de fâcheuses rencontres de mots et d'images. Il est certain que le spectateur trouvera souvent ses plaisanteries froides, intempestives et impatientantes, et cependant on ne peut y toucher sans détruire l'essence de son caractère. Si Mercutio n'est plus le brillant et intarissable causeur que nous connaissons, il n'est plus qu'un comparse et, comme on dit au théâtre, qu'un rôle de grande -utilité. Il y a mieux : diminuer Mercutio, c'est diminuer indirectement Roméo; l'amant de Juliette n'est pas complet sans son gai compagnon. Mercutio fait partie intégrante de tc cortège d'amis et de camarades que tout jeune homme entraîne
nécessairement après lui. Dans la première jeunesse, les amis ont une importance qu^ils n'ont plus aux autres époques de la vie; le jeune homme n'existe pas sans eux ; ils composent une partie de son caractère, ils servent de commentaire à ses actions. Ce chœur d'amis et de camarades se divise infailliblement en deux bandes : la bande des amis sages et studieux, compagnons des heures graves et confidents des peines et des joies sérieuses; la bande des amis gais et pétulants, compagnons des heures de folie et complices des joies bruyantes. Cette division entre les amis du jeune homme est invariable comme une loi de la nature ; celui qui appartient à une bande ne peut jamais passer dans l'autre ; on ne le voit pas aux mêmes heures, on ne le consulte pas dans les mêmes occasions, on ne lui dévoile pas les mêmes sentiments. Shakespeare était trop grand connaisseur du cœur humain pour ignorer cette loi de la vie mo- . raie des jeunes gens ; aussi a-t-il placé aux côtés de Roméo deux personnages qui représentent les deux genres d'amis que nous avons décrits. Benvolio est l'ami sage, modéré et prudent, le conseiller, le mentor; Mercutio est l'ami fou, brillant, amusant, le camarade et le complice. Aucun des deux ne pourrait remplir la place de l'autre; chacun d'eux doit donc avoir un caractère aussi tranché que possible. Mercutio doit être ce qu'il est, sous peine de n'être qu'un Benvolio un peu plus pétulant. Ses plaisanteries sont intraduisible, la plupart du temps, je vous l'accorde, mais qu'y faire? Gomme toutes les choses fri-
ROMÉO ET JUUETTE 221
voles OU simplement brillantes, elles portent la marque du temps et sont essentiellement transitoires ; cependant, si vous les abrégez ou si seulement vous les affaiblissez, comment voulez-vous que le spectateur comprenne de quelle étoffe légère est faite l'âme de Mercutio? M. Emile Deschamps a traduit avec un parfait bonheur plusieurs passages des conversations de Mercutio, entre autres ses adieux à la vie, si gais et si fantasques; mais ces passages font l'effet des brusques détonations de quelques pétards solitaires lancés par une verve intermittente. Il n'y a plus de Mercutio si Ton ne sait pas que sa verve ne débride jamais et' qu'il est un feu d'artifice perpétuel.
Autre observation sur ce personnage : si vous éteignez la verve de Mercutio, si vous le rendez moins fou et moins capricieux qu'il n'est, le duel dans lequel Roméo tue Tybalt pour venger sa mort ne se comprend plus. Pourquoi donc Shakespeare a-t-il choisi Mercutio, plutôt que Benvolio ? Mercutio, après tout, n'est qu'un étranger pour Roméo, tandis que Benvolio est son propre cousin. Mais Shakespeare savait bien que, pour arracher Roméo au souvenir de Juliette, il fallait que l'épée de Tybalt atteignît l'ami qui lui était le plus cher, et que, des amis de tout jeune homme, le préféré, celui qui est le plus près du cœur, c'est toujours le plus fou et le plus brillant. L'homme qui est là étendu mort, c'est Mercutio, l'ami de ses journées heureuses, l'amusant compagnon qui l'a tant de fois égayé de ses saillies,^ui a si souvent soufflé sur sa mélancolie, le camarade qui a si souvent
m ROMÉO KT JUUfiTTE
le soir battu avec lui les rues de Vérone. Tous les souvenirs de sa jeunesse, veuve de son compagnon préféré, s'éveillent en un instant et Ijii montent au cerveau en fumées de colère. Si Mercutio est amoindri, nous n'aurons plus aucun moyen de sentir qu'il est le camarade préféré, et comment comprendrons-nous alors que pour le venger Roméo oublie un instant Juliette et la parenté récente qui l'unit à Tybalt? Ainsi voilà un personnage qu'il est à peu près impossible de mettre en scène tel qu'il est, et cependant l'événement qui fait le nœud du drame ne se comprend plus si l'on atténue son caractère. Tirez-vous de là comme vous pourrez.
M. Emile Deschamps a très judicieusement, je le crois, adopté le dénouement que Garrick, au dernier siècle, substitua au dénouement de l'œuvre originale. Il est certain que ce dénouement est, au point de vue de la scène» d'un plus heureux effet que celui de Shakespeare; aussi a-t-il été généralement accepté. Garrick, comme on sait, a permis aux deux amants les douceurs d'un dernier embrassement ; Juliette a le temps de se réveiller avant que Roméo ait rendu l'âme, et le spectateur est heureux que, dans leur infortune, ils aient au moins cette consolation de pouvoir mourir ensemble. Le dénouement inexorable du grand poète est donc moins bien conçu, au point de vue de la scène, que l'ingénieux et sentimental dénouement de garrick, car il glace et comprime le cœur au lieu d'ouvrir une issue aux larmes et de permettre au spectateur de se soulager du poids de
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ses émotioûs. Mais comme il est autrement pathétique et tragique I comme il est mieux d'accord avec la poésie et le bon sens! Changer le dénouement de Shakespeare, c'est changer le caractère de la pièce entière, n'en déplaise à l'ombre de Garrick. Roméo et Juliette doivent mourir l'un après l'autre et non en même temps; je m'étonne qu'on n'ait pas encore fait à cet égard deux observations qui se présentent cependant tout naturellement à la pensée.
La dernière Scène de Roméo et de Juliette répète exactement l'histoire de Pyrame et Thisbé, la seule légende de l'amour qui par son terrible dénouement ait quelque rapport avec la légende des amants de Vérone. Or, je le demande, qu'est-ce qui fait l'horreur tragique de l'histoire de Pyrame et Thisbé, sinon la méprise et la mort successive des deux amants ? Thisbé se rend la première auprès du grand tombeau royal ; effrayée par une lionne, elle s'enfuit en laissant derrière elle son voile que la bète furieuse ensanglante et déchire. Pyrame arrive, aperçoit le voile ensanglanté, et se tue dans la précipitation de son désespoir. Thisbé revient lorsqu'elle est remise de sa frayeur, se heurte contre le cadavre de son amant et se perce du même poignard que lui. Supposez cependant que les deux amants soient morts ensemble; par exemple, qu'ils aient été surpris par la lionne et déchirés en même temps : croyez-vous que leur légende serait venue jusqu'à nous? Il est plus que prol^able qu'ils seraient restés confondus dans la foule innombrable et anonyme des amants qui ont eu
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une fin tragique, et que les poètes anciens n'auraient pas pris la peine de nous la conserver. Il en est ainsi de rhistoire de Roméo et de Juliette ; ce n'est pas tant le coup qui les frappe qui importe que la manière dont il est frappé. S'ils ont le temps de se revoir, s'il leur est donné de mourir ensemble, leur histoire sera celle d'une foule d'autres amants tragiques, mais ce ne sera plus la légende à laquelle ils ont donné leur nom ; le pathétique propre à leur triste aventure disparaîtra, la tragédie de leur amour ne sera plus ni aussi intense ni aussi poignante.
La seconde observation est encore plus importante. La mort de Roméo et de Juliette résume de la manière la plus navrante leur vie et leur amour. Us meurent comme ils ont vécu, séparés par une cloison mince comme une toile d'araignée, à la fois très près et très loin l'un de l'autre. Tout à l'heure, ils vivaient côte à côte, ils étaient enfants de la même ville, leurs maisons se touchaient, et cependant les haines de leurs deux familles les séparaient l'un de l'autre plus que l'inégalité des conditions et les longues distances n'ont jamais séparé d'autres amants malheureux. Ils se voient, ils se parlent, leurs mains se touchent, et cependant un mur invisible se dresse entre eux ; ils s'épousent, et ce mur s'épaissit et résiste plus fortement que jamais. Enfin Juliette, pour détruire cette cloison importune, prend la résolution étonnante de rejoindre Roméo par la porte du trépas. Morte pour tout le monde, elle sera vivante pour lui seul. Tout a été sagement combiné, fixé, prévu; vaine sagesse et
vaine prudence! l'invisible cloison se dresse encore dans le caveau funèbre des Gapulets entre les deux amants. Les voilà maintençint couchés Tun contre l'autre. Ah! qu'ils sont près et qu'ils sont loin ! Avant de mourir, ils se sont tour à tourregardés, comme on regarde par-dessus un mur qu'on ne pourrait franchir qu'en se tuant. Roméo est venu, il a vu Juliette endormie et il a plongé dans la mort. A son tour, Juliette s'est soulevée de son cercueil, et, regardant du haut de ce balcon funèbre, elle a vu lé corps inanimé de Roméo. Ainsi il était là tout prés d'elle, et elle n'en savait rien, elle n'en pouvait rien savoir. Elle étend la main et emprunte, pour le rejoindre, son poignard à Roméo. Voilà le dénouement vrai et logique de l'histoire de Roméo et Juliette. Leur mort est conforme à leur vie : ils meurent comme ils ont vécu, à la fois unis et séparés. Vous voyez combien il est délicat de toucher aux conceptions de Shakespeare. La scène, j'en conviens, ne s'accommode pçis de ce dénouement. Que voulez-vous? Tant pis pour la scène. Je n'insisterai pas davantage. Si des caractères et des événements du drame nous passions à l'examen du dialogue, nous trouverions bien autre chose. A chaque instant il a fallu émonder, éclaircir, sarcler, supprimer dans les violences et les familiarités de cet énergique langage. Il a fallu par exemple substituer des à-peu-près décents aux plaisanteries populaires de la nourrice, et adoucir les expressions que la colère met dans la bouche du vieux Gçipulet lorsque Juliette refuse nettement d'épouser le comte Paris. Je
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n'ai rien à dire à cela ; mais que devient cependant, avec ces substitutions et ces adoucissements, cette peinture si vivante des vieilles mœurs que nous présente le drame de Shakespeare? Que deviennent ces deux types si marqués de l'ancienne vie patriarcale et féodale : le père de famille avec son autorité sans contrôle^ le vieux serviteur avec son audacieuse bonhomie?
Ceux qui ont fait une étude particulière de la Somme de saint Thomas d'Aquin prétendent que le grand docteur a réfuté par avance non-seulement toutes les objections que l'incrédulité a formulées contre les mystères de la religion jusqu'à nos jours, mais celles même qui n'ont pas été exprimées encore, de telle sorte que les hérésiarques^ qui attendent dans les limbes le moment de leur naissance, ont déjà reçu la réponse aux impertinentes questions qu'ils doivent poser. Je ne sais trop jusqu'à quel point cette opinion est fondée; mais elle est bien en harmonie avec la tranquille assurance de cette Eglise qui s'est toujours considérée comme en possession de l'éternité. Peutêtre le monde fînira-t*il avant que les hérésiarquesj réfutés par le Docteur angélique, aient eu le temps de naître; mais il importe^ s'ils se présentent, qu'ils sachent qu'ils étaient attendus. Oserai-je dire qu'il ep est un peu du génie de Shakespeare par rapport à
KOMÉO ET JULIETTE
la critique comme de la théologie de saint Thomas par rapport à rincrédulité. Ses drames ont réponse à toutes les objections, à toutes les critiques, et il n'est observation si mince et si subtile qu'ils ne ^mbjent avoir prévue. Lorsqu'on a terminé la lecture de quelqu'une de ces œuvres étonnantes, c'est en vain qu'on essaye de la soumettre au scalpel de l'analyse pour en découvrir les infirmités et les faiblesses ; il est impossible de trouver en défaut le génie du poète. On peut donc affirmer avec assurance que ces drames, non seulement ont répondu victorieusement aux critiques qui leur ont été faites déjà, mais réfutent par avance celles qui n'ont pas encore été et qui ne seront peut-être jamais formulées.
Roméo et Juliette nous fournit une preuve remarquable de cette infaillibilité du poète* Le genre d'amour des deux amants est décrit à merveille par Juliette elle-même dans cette immortelle conversation qui suit le bal masqué des Capuletsi :
It is too rash, too unadvised^ too sudden :
Too like the lightning, which doth céase to be. Ere one can say : it lighteus
C'est un amour impétueux, soudain, spontané^ électrique, quelque chose comme le coup de foudre, qui suit l'éclair avant qu'on ait pu dire : Il brille, comme un hôte qui arrive en niême temps que le message quiTannonce. Leurs yeux se sont rencontrés et leurs regards se sont mutuellement envoyé l'étincelle à laquelle s'est allumée cette flamme implacable
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qui ne s^éteindra pas avant que leur être entier soit consumé. Au même instant, ils ont senti l'impossibilité d'être heureux désormais autrement que l'un par l'autre. C'est l'amour frère de la mort, celui qui se charge d'enlever aux résistances de la nature et de la jeunesse ceux qui sont aimés des dieux, celui qui accomplit les violences et les rapts pour lesquels les voies ordinaires de la mort seraient trop faibles. Les deux victimes de cet amour soudain sont deux enfants : Roméo a vingt ans ; Juliette, brûlante déjà de toutes les précoces ardeurs du Midi, vient à peine d'atteindre sa ^quatorzième année. Or un observateur attentif de la nature humaine, un moraliste qui serait quelque peu mêlé d'un physiologiste, pourrait objecter/à Shakespeare que ce coup de foudre de la
' passion, beaucoup plus rare ^hez les hommes que chez les femmes, ne se rencontre jamais chez les jeunes hommes qui n'ont pas encore connu l'amour. La femme peut débuter dans la vie de la passion par ce sentiment orageux, mais le jeune homme qui n'a pas encore essuyé le feu de l'amour est à l'abri de tels coups de foudre. L'homme semble avoir besoin d'apprentissage pour connaître la passion : la tendresse doit avoir amolli son cœur; la jalousie, le dédain, le regret doivent avoir eu le temps d'amasser en son âme la provision d'électricité nécessaire pour que
' Forage puisse faire explosion. L'amour qui a pris racine dans les douceurs de l'habitude ou dans les souvenirs de l'enfance, l'amour qui naît du trouble des sens et de l'éclosion de la puberté, la sensualité fré-
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missante du jeune animal humain qui ^ent courir en lui une sève inconnue, voilà les formés vraies de la passion chez les adolescents. Juliette peut donc n'avoir jamais aimé ; mais il est impossible d'admettre qu^elle soit le premier amour de Roméo.
Vous croyez peut-être que Shakespeare n'a^ pas connu cette particularité de la nature, et qu'il estc tombé dans TeiTeur. où tout autre poète se serait laissé choir lourdement, ne fût-ce que par crainte de faire injure à la candeur de son héros. Détrompez-vous. Si Roméo est capable de ressentir les effets du coup de foudre, c'est que Juliette n'est pas son premier amourl Une première aventure Ta délivré des contraintes de cette timidité et de cette sauvagerie qui sont naturelles aux jeunes garçons. Mercutio vous dirait qu'il connaît déjà toute la grammaire de l'amour. Au début du drame, avant qu'il ait encore rencontré Juliette, nous le voyons triste, rêveur, morose, cherchait la solitude, évitant ses amis ou s'enfermant dans sa chambre, dont il tire soigneusement les rideaux. Roméo est donc amoureux, et ses amis et ses conseillers, Mercutio, Benvolio, le frère Laurent nous révèlent même le nom de la dame dont il est épris. Elle s'appelle Rosaline; c'est une coquette qui l'irrite et le désole, mais qui, sans le savoir, le prépare à l'amour qui va l'enflammer tout à l'heure. Ainsi son cœur est ' fait déjà aux soupirs et aux transports, les larmes connaissent le chemin de ses paupières, ses désirs lui ont révélé le prix de la beauté, et ses jalousies le prix de l'amour partagé. Le sentiment méconnu de Roméo
pour Rosaline nous fait comprendre qae le noviciat de son adolescence est achevé, et qu'il est mûr pour la passion. Shakespeare a donc prévu, réfuté et écarté par avance la seule objection que la critique pût élever contre la spontanéité de Tamour de Roméo et de Juliette.
Les scènes épisodiques dans lesquelles Shakespeare nous explique l'état d'âme de Roméo avant le coup de foudre sont d'autant plus remarquables, qu'elles sont les seules de leur genre qu'il y ait dans l'œuvre entière. D'ordinaire, Shakespeare ne craint pas de multiplier les détails, les incidents, les scènes secondaires; mais dans Roméo et Juliette il se contente de poser ses personnages et d'expliquer sommairenaent leurs dispositions d'âme et de caractère, puis il les livre au vertige de la passion et à la furie de l'action. Vous ne trouverez pas dans Roméo et Juliette cette psychologie rêveuse à laquelle se complaît le grand poète, et qui abonde dans Hamlet, dans Macbeth^ dans le Roi Lear. Shakespeare sait bien que la passion est exclusive de sa nature, et qu'elle ne s'accomode* rait pas jplus dans le drame des lenteurs de l'analyse qu'elle ne s'accommode dans la vie de la prudence et du bon sens. Dès que la passion mutuelle de Roméo et de Juliette s'est déclarée. Faction se déroule avec une précipitation effrayante et court vers son dénouement avec l'impétuosité d'un torrent ou la vélocité d'une pierre lancée par la fronde. Les deux amants sont pour ainsi dire jetés en dehors d'eux par le choc de cette passion soudaine, ils ne s'appartieni^ent plus, et
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ib vont en avant, poussés par la force du sentiment qui les maîtrise jusqu'à ce qu'ils tombent à bout d'haleine. Leurs âmes n'ont plus de mystères, plus de vie intime, cachée et personnelle ; elles pensent tout haut et parlent tout haut, sans frein, sans retenue et sans pudeur; leurs actions sont accomplies aussitôt qu'annoncées, leurs cœurs sont aussi près de leurs lèvr,es que les épées de deux combattants sont près de leurs mains. La distance qui sépare la peùsée de l'acte, le désir du sentiment, est supprimée, et, chacun des deux amants sortant de son être intime pour se rapprocher de l'autre, ils apparaissent sur le seuil d'eux-mêmes, pareils à deux voisins qui se sont arrêtés pour converser à l'air libre avant de rentrer dans leurs demeures, ou à deux écoliers qui, lie corps penché en dehors, regardent avant de s'échapper si personne ne les aperçoit.
Roméo et Juliette sont deux enfants, et cette circonstance,, en simplifiant leur caractère^ fait porter tout l'intérêt du drame sur leur amour et en augmente ainsi dans une mesure extraordinaire l'intensité. Ils aiment, et voilà tout. Toute leur vie se concentre dans ce sentiment unique qui est le premier qu'ils éprouvent. Ils n^ont pas de passé qui les gène et les modère, pas de souvenirs qui les importunent, pas de regrets et de remords qui se lèvent pour leur dire : Souviens-toi. Ifomlet aime froidement Ophélia; mais comment pourrait-il en être autrement, harcelé comme il Test par mille sentiments contraires, poursuivi par le fantôme d'un père qui demande vengeance et retenu
par le respect dû à une mère qui réclame protection, et pitié, inquiet pour les destinées de sa race et Tavenir de son pays? Son cœur est trop plein pour que Tamour puisse y trouver une grande place. Aussi la passion d'Ophélia, jetée sur un terrain forcément ingrat, se dessèche et meurt après s*ètre nourrie quelque temps des espérances menteuses de cette avare affection. Lorsque Othello se croit trompé par Desdémone, le sentiment de Thonneur outragé n'est pas moins fort en lui que la jalousie qui le déchire. Il ne pleure pas seulement le rêve de son amour évanoui, il pleure aussi sa gloire détruite et ses triomphes découronnés. Les tumultes des anciennes batailles retentissent à ses oreilles, et il dit adieu avec des larmes cruelles à ces plaisirs farouches qui l'avaient enivré avant que Desdémone lui eût fait connaître des voluptés plus humaines. Rien de pareil n'existe pour Roméo et pour Juliette. Ils sont tout à l'amour, parce qu'ils n'ont encore connu que lui ; ils soiit tout au présent, parce qu'ils n'ont aucun passé derrière eux. Il n'y a dans leur vie qu'une seule circonstance qui soit étrangère au sentiment qui les anime : la rivalité de leurs deux familles ; mais cette circonstance, qui ne leur est révélée que lorsque l'amour s'est déjà déclaré en eux, ne peut partager leur âme. Cette simplicité de caractère, cette ignorance de tout sentiment étranger à celui qui les possède font de Roméo et de Juliette les deux représeiitants les plus poétiques de la passion. Ils sont les amants par excellence, non seulement parce qu'ils sont tout à l'amour; mais parce qu'ils n'ont jamais été qu'à lui.
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Les autres amants poétiques ne représentent que les diverses formes de l'amour; Roméo et Juliette seuls représentent l'amour vrai et complet. Shakepeare a exprimé par eux tout ce que contient ce sentiment et tout ce qu'il est capable de faire rendre 'à la nature humaine lorsqu'il s'empare d'elle. On peut dire que dans ce drame il a épuisé son attrayant sujet; et qu'il n'y a rien à ajouter après lui sur les caractères essentiels de cette passion. Gomme le poète voulait peindre l'amour et rien que l'amour, il l'a séparé de toutes les affections et de toutes les passions qui l'avoisinent et se confondent avec lui, et l'a présenté sous sa forme la plus rare , mais aussi la plus vraie, parce qu'on ne peut la soupçonner d'emprunter quelque chose à des sentiments étrangers. Qui pourrait dire en effet quelle part revient à l'habitude, à l'amitié, au dépit, au dédain dans les. autres formes de l'amour ? Mai^ l'amour spontané et soudain ne peut être accusé de pareils emprunts, puisqu'il pe naît que de lui-même ; c'est donc l'amour ramené à son essence la plus irréductible, et, comme dirait un métaphysicien, le véritable amour m soi. Voulant montrer à quel degré de force peut atteindre l'amour et quel peu de compte il tient des intérêts humains, il l'a fait naître entre deux enfants de familles rivales qui, s'ils écoutaient la voix des préjugés sociaux, auraient plus de raisons pour se haïr que pour s'aimer et pour se fuir que pour se chercher. Voulant exprimer tout ce que cette, passion contient d'enivrement et de poésie, il a choisi l'âge de la vie où tout est lu-
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mière, force et beauté, où la volupté apparaît comme un droit de la nature, où le plaisir n'a rien d'offensant, où les ardeurs d'une affection mutuelle ne réveillent aucune idée choquante, ni aucun injurieux soupçon, l'âge enfin où Tamour est absolu, et où rien n'a la puissance de prévaloir contre lui. Cela fait, le poète a levé toutes les contraintes que les timidités du caractère, les malentendus de l'éducation, l'inégalité des conditions opposent ordinairement au développement de l'amour, et il a choisi pour le représenter deux jeunes méridionaux, résolus, énergiques, d'âge et de conditions égales. Il n'a pas fait de distinction entre l'amour physique et l'amour mpral, entre la sensualité et la tendresse ; l'amour de Roméo et de Juliette a l'exigence de l'absolu, il prend l'être humain tout entier, corps et âme, idéal et réalité. L'âme emprunte aux sens leur énergie de révolte et leur fougue audacieuse, les sens empruntent le langage de l'âme pour exprimer leurs plaisirs. Shakespeare a donc réuni en un seul faisceau les divers éléments qui constituent l'amour parfait. Roméo et Juliette est plus qu'un admirable drame : c'est la métaphysique vivante de l'amour.
Supposez par une fantaisie d'imagination que vous ayez à subir un examen devant une cour d'amour, renouvelée de l'ancienne civilisation provençale, ou que vous ayez à dresser un catéchisme de cette passion; à toutes les questions vous n'auriez qu'à donner les réponses de Roméo et Juliette, Exemples :
Q, Qu'est-ce que l'amour?
ROMÉO ' Et JUUE^TE '
R, L'amour est une passion dont le propre est de triompher de toutes les autres et d'anéantir même" son contraire, qui est la haine; une passion qu'on peut vaincre, mais non soumettre, et qui échappe par la mort même à Tempire de la fatalité, ainsi qu'en témoigne l'histoire des amants de Vérone.
Q. Quel est le véritable amour et comment peut-on le distinguer des autres affections qui portent le môme nom ?
R. L'amour de Roméo et de Juliette est le véritable, parce qu'on ne peut le soupçonner d'emprunter quelque chose à l'amitié, à l'habitude, au respect, à la ^ reconnaissance, comme tant d'autres affections qui ne sont que l'exagération charmante ou violente de ^ sentiments dans lesquels l'amour n'avait à l'origine rien à voir.
Q. Quel est l'âge propre avant tout autre à Tamour?
R, L'âge de Roméo et de Juliette, parce qu'alors l'amour n'est obscurci par aucune ombre, qu'il rayonne de son propre éclat, qu'il ne redoute la rivalité d'aucune autre passion et qu'il peut user toutes ses forces à ses propres luttes.
Q, Quels sont les peuples les mieux faits pour l'amour ?
R. Les peuples méridionaux, et spécialement les Italiens, parce qu'ils donnent à cette passion un franc et libre jeu que les autres peuples lui refusent, etc., etc.
Cette dernière réponse me servira de transition pour arriver à ce qui me reste à dire de l'incomparable
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drame de Shakespeare. Roméo et Juliette sont deux amants italiens, et ici nous avons une preuve nouvelle de l'aptitude merveilleuse de Shakespeare à comprendre les caractères des diverses nations. Rien de saisissant eomme lé contraste qui existe entre Roméo et Juliette ou Othello et les autres grandes pièces de Tauteur, Hamlet, Macbeth, le Roi Lear; le passage d'un pays du nord à un pays du midi n'offre pas plus de différences à l'admiration. Tout a changé subitement : mœurs, langage, caractères et passions. Dans les autres pièces de Shakespeare, les personnages dévoilent leur caractère avec une lenteur extrême; ce n'est que lorsque les scènes se sont entassées les unes sur les autres jusqu'à la dernière qu'ils sont expliqués. Nous ne comprenons Hamlet qu'à la fin du drame ; Macbeth et le roi Lear ne sont complets que lorsque la dernière scène de leur vie est consommée, et, lorsque nous voyons agir Richard III pendant les premiers actes du drame qui porte son nom, nous sommes troublés comme si nous étions en présence d'une énigme terrible, et nous nous efforçons d'en trouver le sens. Les passions de ces personnages sont tout intérieures, et on dirait que ce n'est que contre leur gré qu'ils nous les révèlent ; ils les cachent et les refoulent en eux autant qu'ils peuvent, mais la violence de ces passions force la résistance de la volonté, leur ouvre un passage et les rejette en dehors sous la forme d'hallucinations et de visions. Us se racontent indiscrètement peu à peu, comme un somnambule ou un homme qui parle en rêvant ; leur passion a été
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plus forte que leur voronté. Rien de pareil n'existe dans Othello, et surtout dans Roméo et Juliette. Là, les passions sont tout extérieures et ne font aucun effort ' pour se cacher. Dès la première scène où ils apparaissent, les personnages nous disent tout ce qîi^ils sont. La première conversation entre Roméo et Ju-, liette dans le jardin de la maison Capulet ne nous laisse plus rien à apprendre sur le caractère des deux amants. Ils se sont livrés au lecteur aussi complètement dès leurs premiers mots qu'ils se sont livrés l'un à Tautre. Il est impossible d'imaginer deux caractères plus simples et qui aient moins de détours et de profondeur mystérieuse ; ce sont deux enfants du pays où tout est lumière, netteté, précision de lignés et de contours, où la vie n'a pas plus de secrets* que ^ la nature, où la nuit elle-même n'a pas d'ombre et où l'obscurité appartient à la seule mort. Les à parte de l'âme eux-mêmes ne sont pas muets comme les soliloques des caractères septentrionaux. C'est par un de ces à parte que Roméo a surpris le secret de Juliette ; mais elle aurait pu tout aussi bien pénétrer la première celui de Roméo ; car, au moment où elle parlait au silence, lui faisait ses confidences à la nuit. Puis, le secret une fois découvert, les deux amants n'ont pas l'ombre d'une réticence et d'une réserve ; parole prononcée, cœur engagé, amour avoue, existence livrée.
Les autres personnages du drame sont à l'avenant de Roméo et de Juliette ; la réflexion n'a pas plus de part dans leurs diverses passions qu'elle n'en a dans
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Tamour des deux enfants. A peine ils ont pensé une chose qu'ils Tont exécutée ; on dirait qu'ils n'ont aucun contrôle sur eux-mêmes. Mercutio semble comme enivré de sa verve ; il est le possédé, et non le possesseur de son esprit. Les violences de Tybalt sont soudaines comme les bonds du tigre ; les brutalités du vieux Capulet sont immodérées et instinctives, et il n'est pas jusqu'au pacifique Benvolio qui n'ait la tête assez près du bonnet pour chercher querelle à un homme, parce qu'en éternuant il a réveillé son chien qui dormait au soleil. Tous ces personnages sont bien les compatriotes et les parents des deux amants, car ils parlent, plaisantent, s'indignent et se vengent exactement de la même manière que Ron^éo et Juliette aiment. J'engage les lecteurs qui croient que beaucoup des qualités de Shakespeare^ et particulière* ment cette aptitude unique à saisir les génies nationaux, sont, autant d'inventions de la critique moderne^ à réfléchii* sur cette conformité de caractère entre les personnages secondaires de Roméo et Juliette et les personnages principaux. La meilleure preuve que Shakespeare a su qu'il peignait des Italiens, c'est qti'il a donné le même caractère de spontanéité et d'irréflexion aux diverses passions de ses pérsontiages. Tous agissent comme des enfants à la fois volontaires et irréfléchis, depuis la nourrice jusqu'à , Juliette, et depuis le père Capulet jusqu'au frère Laurent, lequel, par parenthèse, n'a pas plus d'emjSire sur sa bonté que Tybalt Sur ses colères et Mercutio sur ses sailUes.
ROMÉO BT JULÎEtTE ' Î3Ô
Nous arrêterons là nos réflexions. Bien des remarques seraient encore à faire, principalement sur le caractère italien de ce drame, sur cette couleur locale si vraie, si conforme à Thistoire qui est répandue sur l'Ceuvre entière ; mais les drames de Shakespeare * sont infinis comme la nature, et, lorsqu'on s'engage dans l'étude de l'un d'eux, on s'aperçoit qu'il faut faire un choix dans la multitude de richesses qu'ils présentent, et par suite dans la multitude de pensées qu'ils suggèrent. Si un jour l'occasion se rencontre de parler d'Othello^ le foyer du père de Desdémone nous ramènera tout naturellement au foyer du père de Juliette, et alors nous essayerons de faire sentir combien Shakespeare a profondément compris la vie des municipalités italiennes et la noblesse particulière à ce patriciat italien, aussi différente de la no* blesse qui fut propre à l'aristocratie issue de la féodalité, que les populations urbaines sont différentes des populations rurales*
DE LA
DE LA
George Borrow a été un des produits les plus excentriques de l'excentrique Angleterre, et en même temps une des individualités les plus accentuées et les plus curieuses de notre époque. Quels étranges ^ accouplements de mots sont nécessaires pour définir son originalité : anglican picaresque, bohémien austère, tory populaire I Protestant zélé, il s'était constitué de son propre chef commis voyageur en bibles et en prosélytisme anglican, et il a passé la meilleure partie de sa vie à prêcher l'Évangile aux zingarf d^ES" pagne et à leurs frères les gypsies d'Angleterre. Tory et conservateur, il semblait chérir de préférence la société des pauvres diables et même des gens de métiers interlopes, tondeurs de chiens, étameurs forains, chanteuses de carrefours, coupeurs de bourses, gentilshommes bohémiens, aventuriers aux mains agiles et habiles dans l'art de biseauter les cartes. Voilà un conservateur, un chrétien, un érudit comme il ne s'en
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rencontre guère, un écrivain bien fait pour séandaliser, malgré ses opinions, cette classe de cockneys, de plus en plus nombreuse, qui, ne comprenant pas la nature de l'homme de génie, ses voies solitaires et mystérieuses, son besoin d'être incessamment en relations avec le vrai, son dédain du convenu, s'étonnent de ses moindres combinaisons, qu'ils prennent pour des sortilèges, et de ses curiosités les plus légitimes, qu'ils prennent pour des dépravations! Mais la vie buissonnière qu'il a menée a récompensé ample^ ment l'honnête Borrow de to^^ les déboires qu'elle avait pu lui causer. Que de secrets il découvrit dans les misérables auberges d'Espagne durant les nuits sans repos où les tribus d'insectes indiscrets lui défendaient de fermer l'œil! Que de jolies chansons il entendit durant les nuits passées à lal)elle étoile dans quelque hallier d'Angleterre , ou au bord d'une fondrière de grand chemin du pays de Galles! Quelles curieuses conversations il surprit dans les tavernes populaires! Que de singulières observations morales il put faire, couché sous la tente d'une troupe de vagabonds,^ en suivant de l'œil les mouvements coquets d'une jolie bohémienne essayant devant un miroir acheté à la boutique d'un quincaillier forain quelque châle volé ou quelque bijou bien luisant, prix de messages équivoques fidèlement transmis ou de renseignements , finement enveloppés dans les paraboles de la bonne aventure I
Et cette vie de grands chemins ne lui avait pas seulement livré quelques-uns des secrets les plus curieux
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du monde social, elle lui avait révélé encore quelquesuns des secrets les plus précieux de Part et de la poésie. Elle lui avait donné le goût de toutes les langues perdues ou en train de se perdre, depuis Parménien jusqu'à la langue erse, de tous les idiomes excentriques, depuis l'idiome des zingari jusqu'à l'argot des voleurs, — des poésies et dea légendes populaires de tout âge et de tout pays. Sa curiosité d'esprit était d'un tour tout particulier et n'a eu d'analogue dans la littérature européenne de notre temps que la curiosité de Prosper Mérimée, avec qui d'ailleurs Borrow a plus d'un rapport. Gomme ce dernier, il n'aimait giïère que la poésie populaire; il estimait presque que la littérature se corrompt dès qu'elle est arrachée de ce sol vigoureux, grossier et fertile, richement alimenté par la prodigue et indifférente nature de sucssalubres ou empoisonnés. Cet anglican convaincu était en même temps un vrai connaisseur en littérature; aussi les questions de religion et de morale ne lui faisaient-elles commettre aucun solécisme contre la nature et les lois de la poésie. 11 savait de science certaine que, dans les littératures primitives, toutes nos questions alambiquées de moralité ou d'immoralité sont parfaitement inconnues, et que la poésie populaire — la plus vraie de toutes, à Fen croire — se présente simplement comme l'expression musicale des instincts de l'homme, quels qu'ils soient, nobles ou vils, vertueux ou bas. Il vous aurait dit par exemple, avec cette franchise cynique qui donnait tant de verdeur et d'accent à son honnête langage, que les meilleures
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chansons écossaises qu'il connut roulaient presque 'infailliblement sur un de ces deux sujets peu releyés et peu moraux, un vol de bestiaux à main armée ou une fille qui se laisse imprudemment gUsser sur le gazon. Cet amour des littératures primitives l'entraînait vers toute sorte de recherches piquantes et intéressantes; sa curiosité battait tous les buissons et tous les halliers de Thistoire et de la légende. Quant à son talent littéraire, à proprement parier, il était de substance très vigoureuse et très anglaise. Son humour a la saveur substantielle des solides roastbeefs anglais et la force âpre et lourde du porter aux flots épais. Il ignorait les mièvreries sentimentales, les subtilités métaphysiques, le libéralisme religieux et ridéalisme politique. La philosophie allemande, les poèmes de Wordsworth, le papisme et la religion éclai-^ rée et épurée de ses contemporains lui faisaient également horreur. C'était un esprit de vieille roche comme il ne s'en voit plus guère dans nos jours de lumières et de dilettantisme, pratique et poétique à la fois, conservateur et populaire, hargneux et cordial, plein de respect pour TÉglise et TÉtat et d'afl'ection pour les petits, qui lui permettaient mieux que les grands de vivre à sa guise. Et voilà en miniature la physionomie très originale et très intéressante de celui -des modernes écrivains de la Grande-Bretagne qui a été peut-être le plus foncièrement anglais.
Le petit volume qui est l'objet de ces pages n*est pas un de ses écrits originaux; c'est. une traduction que l'auteur avait en portefeuille depuis longues
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années et qu'il nfe se décida à publier qu'à la fin (Je 1860. Le livre traduit est une vision écrite en langage cambrien au commencement du xvme siècle par un ministre gallois nommé Elis Wyn, qui jouit d'une grande réputation parmi les populîftions du pays de Galles. L'histoire de cette traduction est assez amusante, c J'avais entrepris ce travail, dit George Borrow dans une préface courte et concise, à la requête d'un petit libraire gallois de ma connaissance, qui pensait qu'une traduction de l'œuvre d'Ëlis Wyn obtiendrait un grand débit en Angleterre et dans le pays de Galles; mais, la veille du jour où il devait confier le manuscrit à l'impression, le Breton cambrien sentit son petit cœur l'abandonner. « Si je l'imprimais, me dit-U, je serais ruiné ; ces terribles descriptions du vice et de la damnation feraient perdre l'esprit à la partie la plus fashionable du public anglais, et je serais certainement poursuivi en justice par sir James Scarlett. Je vous suis très reconnaissant de la peine que vous vous êtes donnée pour moi, mais myn diaivlt je n'avais aucune idée, avant de l'avoir lu en anglais , qu'Elis Wyn eût été un si terrible compère. » / -' Le livre se nomme le Barde endormi {The nlee/.ing Bard) . Ce titre est, paraît-il, une sorte de plagiat fait à un dès vieux poètes gallois, plagiat avoué par Elis Wyn,' et qu'il se fait reprocher à lui-même avec une acrimonie facétieuse dans une de ses visions par le poète qu'il a dépouillé; mais, dérobé ou non, Ib titre est en rapport exact avec le sujet choisi par
Tauteur, puisque son livre se compose de visions qui lui sont venues pendant le sommeil. Ces visions sont au nombre de trois ; la première fait passer sous nos yeux le spectacle de la vie du monde, la seconde nous ouvre les régions souterraines de la mort, et la troisième nous fait promener à travers les demeures des damnés. Quant à l'auteur de ces visions, on n'en sait à peu près rien sinon qu'il était natif du Denbighshire, qu'il se nommait Elis Wyn, et qu'il passa» en qualité de ministre anglican, la plus grande partie de sa vie dans une paroisse de son pays natal appelée Y-Las-Ynis. Outre le Barde endormi, il a Icdssé un livre de conseils aux professeurs chrétiens^ écrit également en langue galloise.
Quel était le caractère de l'auteur? quel était son degré de culture? quelles étaient ses mœurs et ses préoccupations favorites? De tout cela, dis-je, nous ne savons rien avec une certitude historique ; mais il est très facile, d'après la lecture du Barde endormi^ de se représenter et sa personne et ses opinions. Elis Wyn fut très évidemment un ecclésiastique zélé, ardent, et même un peu fanatique ; d'un esprit étroit et borné, mais non sans force et sans finesse; d'une àme dure, sèche, sans onction et sans- vraie charité, mais visiblement morale et honnête. Il dut prendre ses fonctions avec un sérieux terrible et se montrer peu endurant à l'endroit des privilèges de son ordre et du respect dû à son titre de prêtre, car son livre trahit des préoccupations singulièrement ecclésiastiques. Ses opinions sont celles du tory et de l'anglican
le plus entêté qui ait jamais vécu sous la reine Anne. Les papistes, les dissidents, les quakers, les Juifs et les Turcs, sont également damnés par lui, comme repi^ésentant également la fraude, la révolte et Tanarchie. Il hait le pape et Louis XIV avec la même force de haine que le plus ignorant des sqm'res de son comté et le plus patriote des yeomen de sa paroisse. Il prête à l'Eglise romaine des crimes sans nom et raconte sans la moindre hésitation les faBles les plus absurdes. A prendre ce petit écrit au point de vue historique, on y trouve un écho très vibrant encore aujourd'hui des passions anglaises au commencement du xviu* siècle, après les victoires de Marlborough et le traité d*Utrecht. Rien n'indique que sa culture d'esprit ait été très étendue. Elis Wyn possède les vieilles légendes de la littérature nationale, et, chose curieuse , il semble avoir eu quelques notions de la littérature espagnole. Georges Borrow, qui était versé dans la connaissance de toutes les œuvres excentriques, a noté les nombreux emprunts faits par le ministre gallois aux visions de Quevedo. Gomment les œuvres du fantasque Espagnol sont-elles tombées entre ses mains?' Borrow pensait, et cette hypothèse est la plus probable, qu'il a eu connaissance de ces. écrits par quelque traduction anglaise de la fin du xvii® siècle. Quoi qu'il en soit, cette imitation de Quevedo par un ministre gallois du xviiie siècle est un curieux exemple de la manière mystérieuse dont voyagent les idées et dont les œuvres de l'intelligence
font leur chemin en ce inonde. Il ' serait intéressant de savoir quelle route ont prise les fantaisies de Fauteur espagnol pour arriver jusqu'en ce comté reculé du Denbighshire, et de compter les relais qu'elles ont dd faire avant de tomber sous les yeux d'Ëlis Wyn. C'est ainsi qu'on voit naître parfois une fleur sur le flanc d'un rocher stérile, ou une herbe d'espèce inconnue pousser subitement à travers les fentes d'un vieux mur. Gomment le germe en a-t-il été apporté, et surtout comment ce germe estil parvenu à pénétrer dans cet asile et à y trouver la chaleur et les sucs nécessaires à son éclosion? Imaginez, pour avoir une idée de la singularité de ce tout petit fait, le Pilgrim's progress de Bunyan par exemple arrivant entre les mains d'un pauvre curé d'une de nos paroisses des provinces du centre aa xvni« siècle, et devenant un élément d'inspiration catholi(^e.
Tel on peut imaginer à peu près ce personnage inconnu, et assez peu sympathique en résumé, d'Eus Wyn : un ministre anglican du parti de la haute Eglise, à inclinations jacobites, sectaire accompli, .d'humeur cassante et rogue, d'opinions intolérantes, intraitable à l'endroit des privilèges de son ordre. Il n'a aucune grandeur d'esprit, et le lecteur qui ouvrirait son livre dans l'espoir d'y trouver quelque révélation nouvelle sur le monde invisible et d'y compléter l'instruction mystique qu'il a acquise dans les œuvres des voyants véritables, depuis ^an te jusqu'à Swedenborg, courrait risque d'être déçu. On pourrait
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recomiiiander ce livre à ceux qui ne savent pas faire la différence entre. le génie et le talent et qui croient que l'un suppose nécessairement l'autre. Elis Wyn n'a pas un atome de génie, mais il a un talent véritable et possède certaines parties de Tartiste. Ses descriptions sont d'une précision, d'une netteté^ et d'une fermeté rares. On a rappelé à son sujet le nom d'Hogarth, et ce rapprochement n'a rien (i^exagéré. Tous deux regardent l'univers avec les mêmes lunettes, des lunettes de sectaire protestant, qui décolorent les objets, les séparent de l'atmosphère de la nature et éteignent autour d'eux toute lumière^ L'humanité leur apparaît à tous deux sous le même' aspect, un aspeci noir, sec, grimaçant, bizarre et s compliqué. Pour tous deux, le monde social est une immense taverne coupée en compartiments infinis qui ne diffèrent entre eux que par la plus ou moins grande abondance des dorures et des lustres, une taverne présidée par le policeman et le bourreau. Pour tous deux , le monde moral se divise en trois régions : la salle d'un lord-maire céleste où sont appelées à un banquet éternel les personnes de vie respectable et d'honnêtes mœurs, un Bedlam divisé en étroits cabanons noirs et infects, et un Immense Newgate dont aucun charitable John Howard ne viendra visiter et assainir les cellules. Tous deux sont également pharisaïques, pleins de cant sincère, de sécheresse morale, d'honnête hypocrisie, de duifeté légale. La grande idée de la mort et du jugement préside également à leurs conceptions ; mais elle a perdu
chez eux toute noblesse et toute grande poésie, et s'est rapetissée à une préoccupation mesquine c(ui produit la désagréable impression d'une manie lugubre. Vous vous rappelez cette planche bizarre et de difficile interprétation du Mariage à la mode, où l'on voit une personne du monde le plus élégant, parée comme pour un bal ou un jour de réception, ouvrir l'armoire d'un appartement somptueusement meublé et reculer en apercevant un squelette humain collé contre le mur? Telle est à peu près l'impression que laisse le tableau du monde tracé par le ministre gallois. Tous deux enfin, Elis Wyn et Hogarth, ont le même cynisme vertueux; ils disent et montrent tout sans égards et sans ménagements^ non, comme les hommes de génie, par liberté et franchise de pensée, mais comme d'honnêtes bourgeois chez lesquels la préoccupation de la respeclability .a tué tout instinct de charité. Elis Wyn, pas plus qu'Hogarth , ne recule devant un tableau repoussant dès qu'il s'agit d'inspirer l'horreur du vice : il montre le fard qui s'écaille sur le visage d'une coquette et qui tombe comme le filkire d'un vieux mur; il décrit les buveurs dont la tête fume des vapeurs brûlantes de l'alcool, tandis que leurs pieds sous la table sont transis par le froid ; il fait rendre gorge aux ivrognes et découvre d'une main indignée et rapide le sein des prostituées. Comme tous les pharisiens sincères et probes, il ne respecte rien à force de vertu. Chaque race d'hommes, quelque médiocre qu'elle soit, a produit son expression en littérature et possède ses représentants légi-
times et consacrés dans le mon^e de l'art. Elis Wyn est vraiment le visionnaire et le mystique de cette race d'hommes à Tintelligence étroite et au cœur moral et dur dont Hogarth est le peintre.
io- Vision du monde est des trois visions celle qui fait le plus penser à Hogarth. L'auteur raconte que dans un rêve il se vit entraîné par une troupe de personnages mystérieux et qu'il était en danger de mort, lorsqu'il fut sauvé par un ange qui l'enleva dans les hauteurs de l'air et lui découvrit le monde, à peu près comme Asmodée découvrit les maisons'de Madrid à l'étudiant don Gléophas. A l'aide d'un télescope, il put contempler une immense cité, composée de trois grandes rues principales, la rue de l'Orgueil, la rue du Lucre, la rue du Plaisir, et d'une petite rue, la rue delà Vraie-Religion. Gejtte immense cité s'appelle la ville de la Perdition ; elle est dominée par le château de Bélial, qui en est le souverain légitime. Le visionnaire contemple les magnifiques édifices qui ornent les différentes rues : on y distingue des synagogues, des églises catholiques, le palais de^ Louis XIV et le palais du sultan ; mais enfin son attention se porte sur la rue du Plaisir, et ici se présente un tableau qui justifie le rapprochement , qu'on a établi entre le nom de l'écrivain et le npm d'Hogarth :
« C'était une rue prodigieusement peuplée, surtout déjeunes gens, et la princesse était soigneuse de plaire à chacun et de choisir une flèche bien adaptée à chaque but. Avez-vous soif, vous pouvez boire à
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votre plaisir. Aimez-voù6 la danse et le chant , vous pouvez vous en donner à cœur joie. Si la grâce de la princesse vous fait passer par le cerveau des idées de luxure, elle n'a qu'à lever le doigt vers un des officiers de son père (lesquels, quoique invisibles, l'entourent toujours), et en moins d'une minute ils vous auront apporté une femme, ou, à son défaut, le corps d'une prostituée nouvellement enterrée, dans lequel ils entreront pour y tenir lieu d'âme, plutôt que de vous laisser abandonner une si bonne intention.
(( Là se trouvent de belles maisons avec de char^ mants jardins, de riches vergers et des bosquets pleins d'ombres, propres à toute sorte de rendez-vous secrets, et où l'on peut faire la chasse aux oiseaux et à une certaine espèce de jolis lapins; là se trouvent de délicieuses rivières pour la pêche, et tout autour de vastes champs où il est très agréable de poursuivre le lièvre et le renard. Tout le long de l'avenue, on pouvait s'amuser à voir représenter des farces, à èontempler des jongleurs et toute sorte d'escamoteurs et de fourbes divertissants; de partout s'échappait une musique licencieuse, et la rue retentissait de bruits de voix, d'instruments, de rires et de cris joyeux de tout genre. Les beaux visages d'hommes et de femmes s'y montraient en profusion, et nous vîmes mêlés à la foule un grand nombre d'habitants du quartier de l'Orgueil, qui étaient venus pour 's'y faire complimenter et adorer. Dans l'intérieur des maisons, je pus voir des gens sur des lits de soie et de duvet qui se vautraient dans les voluptés; quel-
ques^uns jouaient au billard et de temps à autre slnterrompaient pour jurer et invectiver l'homme qui marquait les points; d'autres encore faisaient rouler les dés ou battaient les cartes. Mon guide me montra quelques habitants du quartier du Lucre qui avaient des chambres dans cette rue; ils y étaient venus pour compter leur argent, mais il ne fallut pas longtemps pour que quelques-unes des séductions qui s'y rencontraient ne les eussent dépouillés de tous leurs biens, et cela sans le secours des usuriers. Je vis des foules innombrables d'individus qui festoyaient avec toute sorte de bonnes choses entassées devant eux. Chacun d'eux se gorgeait avidement, chacun avalait bon morceau sur bon morceau en quantité suffisante pour nourrir un homme sobre pendant trois semaines ; puis, lorsqu'ils ne pouvaient plus manger, ils vomissaient des actions de grâces en reconnaissance des victuailles qu'ils avaient englouties et portaient les santés du roi et de leurs joyeux compagnons de table, ce qui leur était un prétexte pour noyer dans un océan de vin les viandes dont ils étaient repus et leurs soucis par-dessus le marché. Alors ils demandaient du tabac et commençaient à raconter des histoires sur leurs voisins, les quelles histoires étaient toujours bien reçues, vraies ou fausses, pourvu qu'elles fussent amusantes et de date récente, et surtout pourvu qu'elles continssent une bonne dose de scandale. Ainsi ils étaient attablés, chacun armé de son pistolet d'argile et dirigeant sur son voisin le feu, la fumée et les paroles de men-
songe. Enfin je priai mon guidé de me permettre de m'éloigner, car le plancher était tout impur de salivç et de boissons répandues, et je redoutais que cer^ tains pesants hoquets que j'entendais ne fussent un» prélude à quelque chose de plus désagréable.
« De là nous nous rendîmes à un endroit où nous entendîmes un tapage terrible, un brouhaha composé de coups de poing frappés contre les tables, de baragouinages, de cris, d'éclats de rire, d'applaudissements et de chants. « Nous voilà sans doute à Bedlam? » dis-je. Au moment où nous pénétrâmes dans l'antre d'où partaient ces bruits, le braillement avait cessé. De cette joyeuse compagnie, l'un était étendu par terre sans connaissance, un autre était dans une condition encore plus déplorable ; .un troisième, ne pouvant plus tenir sa tète en équilibre, donnait du nez contre un détritus de pots cassés, de pipes en morceaux et de mares d'ale répandue. Après enquête, nous apprîmes que tout ce tapage provenait d'une partie de débauche de sept voisins trop altérés, à savoir un orfèvre, un pilote^ un forgeron, un mineur, un ramoneur, un poète et un curé, lequel était venu dans l'intention de prêcher la sobriété et de montrer par son exemple quelle chose repoussante était l'ivrognerie. L'origine de la dernière bagarre était une dispute qui s'était élevée entre eux sur l'importante q^uestion de savoir lequel était le meilleur fumeur et le buveur le plus solide. Le poète l'eût emporté sur tous les autres, n'eût été le curé, qui, ayant, à la honte de son habit, obtenu la majorité des voix
fut mis à la tète de la joyeuse compagnie, pendant que le poète célébrait cette cérémonie en chantant : t Oh I où donc sous le ciel sont les sept hommes qui pourraient se comparer pour la soif à ces sept compagnons? Mais, de ces sept, les plus résistants à la bonne aie sont le joyeux curé et le fils d'Apollon. » J'ai dit que ce livre traduisait à chaque page des préoccupations ecclésiastiques, et c'est là son grand défaut; mais de ce défaut même naît un genre particuUer d'intérêt. Tous les préjugés, toutes les petitesses, tous les faux jugements d'une certaine classe d'hommes s'y rencontrent, si bien que ce petit livre pourrait être pris comme manuel des erreurs d'esprit qui sont inhérentes à la profession ecclésiastique. Il y a là des péchés véniels exagérés jusqu'au péché mortel, des omissions et des négligences de conduite transformées en fautes préméditées et indignes de pardon, par exemple avoir dansé le dimanche ou s'être absenté du service religieux. Les ménétriers y sont maudits comme des rivaux et des concurrents. L'auteur nous montre quatre de ces malheureux dans le royaume de la Mort, qui demandent grâces à la terrible souveraine et qui s'excusent de leurs fautes par d'assez bonnes raisons vraiment : « Nous n'avons jamais fait de mal à personne, mais nous avons rendu souvent les gens joyeux, et nous avons pris tranquillement et sans rien exiger ce qu'ils voulaient bien nous donner pour nos peines. — Mais, dit la Mort, n'avez-vous jamais distrait personne de ses travaux? n'avez-vous jamais fait perdre leur temps
aux gens, et ne les avez-vous pas éloignés de Téglise ? Ahl ahl — Ohl noni répondit un second. Peut-être de temps à autre, le dimanche après le service, en avons-nous retenu quelques-uns au cabaret jusqu'au lendemain, et en été peut-être bien nous est-il arrivé de les faire danser sur la pelouse toute la nuit; mais nous étions très aimés, et il nous était plus facile qu'au curé de réunir une congrégation. — En route, en route pour la contrée du désespoir, avec ces drôles ! dit la terrible reine; qu'on les attache tous quatre dos à dos, et qu'on les jette à leurs pratiques pour danser pieds nus sur un plancher brûlant et pour battre l'amble sans musique pendant l'éternité ! »
Les pauves gypstes ne sont pas mieux traités que les ménétriers. Le ministre ne peut pardonner à ces protégés de Borrow leur métier de diseurs de bonne aventure et leur vie errante. « Ohl ohl dit Lucifer, comment donc, vous qui disiez si bien aux autres leur bonne fortune, n'avez-vous pas prévu que votre propre destinée vous mènerait à cette prison? Mais les gypdes ne trouvèrent pas un mot à répondre, tant ils étaient stupéfaits de contempler des visages encore plus laids que les leurs. — Jetezles dans le plus profond cachot, dit Lucifer à ses acolytes ; ayez bien soin de ne pas les affamer : nous n'avons à leur donner, il est vrai, ni chats ni paquets de chandelles; mais donnez-leur un crapaud à manger, entre eux tous, tous les dix mille ans, à la condition qu'ils se tiendront tranquilles et qu'ils ne nous étourdiront pas de leur baragouin. » Ces sévérités grotes-
ques peuvent nous faire sourire et nous sembler puériles, mais elles ont leur importance historique. Dans ce petit, livre, nous surprenons sur le vif le genre de fanatisme et d'intolérance particulier à un ministre anglican vers Tan 1720, c'est-à-dire à une époque de tiédeur relative. S'il en était ainsi à l'avènement de George de Hanovre et dans la plus modérée des églises protestantes, quelle compression avait dû peser sur l'âme à l'apogée de la grande ferveur et sous le régime des terribles tribunaux puritains? De tels petits faits insignifiants en apparence, de tels éclats inattendus de passion dans les matières indifférentes sont comme des jets de flamme qui illuminent d'un éclair la vie des générations disparues. Le ministre gallois d'ailleurs ne sait guère du monde que ce qu'il en a pu voir dans sa paroisse. Les vices et les fraudes qu'il dénonce sont les vices et les fraudes de ses paroissiens, les habitudes qu'il condamne sont des habitudes populaires, les métiers qu'il voue à l'exécration sont les métiers nuisibles au petit peuple et qui sont établis pour donner satisfaction à ses mauvais instincts. Il invente par exemple un nouveau démon qui s'appelle le démon du tabac, lequel vient de faire son apparition en Angleterre comme député de Lucifer. Il maudit les vieilles superstitions populaires par lesquelles Satan a prise sur les âmes. Il prononce l'ostracisme contre les gypsies et les ménétiers. Il voue les taverniers à l'exécration. Il décrit la mauvaise tenue des fidèles pendan l'office divin, leurs signes de tête, leurs distractions,
leurs préoccupations charnelles. Dans ce rôle de surveillant fanatique des mœurs populaires, il porte un zèle sincère, quoique sans charité, et s'élève parfois jusqu'à Téloquence la plus forte, témoin cette scène où il décrit le réception qui est faite par Satan aux blasphémateurs et aux taverniers :
(( En ce moment, j'entendis les voix de quelques gens qui s'approchaient, jurant et blasphémant d'une effroyable manière. « Oh! nom du diable! sang du diable ! mille millions de diables m'emportent si je vais plus loin I » Mais néanmoins ceux qui parlaient si bien furent jetés aux pieds du juge : « Voici^ dit celui qui les portait, d'aussi bon bois à brûler qu'ij y en ait en enfer. — Qui sont-ils? dit Lucifer. — Maîtres dans les arts aimables de jurer et de blasphémer, répondit le diable, gens qui comprennent le langage de l'enfer aussi bien que nous le comprenons nousmêmes. — Vous en avez menti par la gorge, nom du diable! dit l'un d'eux. — Drôle, est-ce que vous prenez mon nom en vain? dit l'archidémon. Vite, qu'on les pende par leurs langues au-dessus du précipice brûlant qui est là-bas, et, s'ils appellent le diable, qu'il soit prêt à leur répondre, et, s'ils appellent un million de diables, qu'ils soient servis selon leurs souhaits! » Lorsque ces malheureux furent partis, un démon gigantesque s'avança en vociférant pour qu'on lui fit place, et jeta à terre un homme qu'il portait. « Que m'apportez-vous là? dit Lucifer. — Un tavernier, répondit le diable. — Quoi ! dit le roi, un seul tavernier? Ils avaient autrefois l'habitude de
venir par bandes de cinq ou six mille à la fois. Eh quoi I drôle, vous aurez été dix ans absent pour m'en amener un seul, et un qui m'a rendu plus de services dans le monde que vous ne m'en avez rendu vousmême, chien paresseux et infect! — Vous êtes trop prompt à me condamner, répliqua le diable ; attendez que vous m'ayez entendu. On avait confié à ma charge cet unique coquin, et maintenant m'en vpilà débarrassé; mais je vous ai envoyé, venant directement de sa maison, bien des drôles qui y avaient englouti les moyens d'existence de leur 'famille, bien des joueurs de dés et de cartes, bien d'agréables blasphémateurs, bien d'aimables bons vivants qui avaient leur ventre pour dieu, bien des serviteurs négligents. — Parfait, dit Tarchidémon; quoique ce tavernier ait mérité d'être compté parmi nos courtisans et nos serviteurs dévoués, menez-le parmi ses confrères dans la prison des meurtriers par les breuvages, parmi les milliers d'apothicaires et d'empoisonneurs qui sont ici pour avoir préparé des breuvages à la fin de tuer leurs clients; faites-le bien bouillir pour n'avoir pas. brassé de bonne aie. — Avec votre permission, dit le tavernier en frissonnant, je n'ai pas mérité un tel traitement; ne faut-il pas que chacun vive de son métier? — Et ne pouviezvous vivre, dit l'archidémon, sans encourager la dissipation et le jeu, la malpropreté, l'ivrognerie, les blasphèmes, les querelles, la calomnie et le mensonge? Et auriez-vous, chien d'enfer, la prétention de vivre maintenant mieux que nous ne vivons nous-
mêmes? Dites-moi, je vous en prie, quel est le mal que nous ayons ici, le châtiment excepté, que vous n'eussiez aussi à demeure dans votre maison? Et, après vous avoir dit cette cruelle vérité, j'ajouterai que le froid et le chaud de l'enfer ne vous étaient pas non plus inconnus. N'avez-vous pas vu des étincelles de notre feu jaillir des langues des blasphémateur et des langues des femmes furieuses, lorqu'elles cherchaient à ramener leurs maris à la maison? N'y avaitil pas des flots inépuisables de feu dans les bouches des ivrognes et dans les yeux des querelleurs? Et ne vous était-îl pas possible d'apercevoir quelque chose de la glace infernale dans l'insouciance étourdie du prodigue, dans les plaisanteries des bouffons, dans les flatteries des envieux et des médisants, dans les promesses des capricieux, dans les culbutes des joyeux drôles qui roulaient sous vos tables et dans votre propre politesse envers vos clients, tant qu'il leur restait quelque chose à dissiper? Es-tu donc si ignorant de l'enfer, toi dont la maison était un enfer? Va, chien maudit, à ton châtiment ! »
Telle est l'éloquence familière au ministre gallois; c'est l'éloquence d'un Bridaine protestant. Elle est forte, énergique, nomme les choses par leur nom, et possède toutes les qualités qui plaisent au peuple et qui doivent faire impression sur lui. Aussi s'explique- t-on aisément que ce petit livre soit resté un livre de dévotion populaire dans le pays de Galles. On dit qu'il a fait souvent des fous parmi les lecteurs naïfs qui y cherchaient la crainte de l'enfer et l'af-
fermissement de leur volonté dans la voie du salut, et ce fait est également très explicable. Les terreurs qu'il décrit sont toutes matérielles, et par cela même tout à fait propres à exercer une action puissante sur des imaginations soumises à toutes les crédulités de la chair. Elis Wyn appartient à la race des pasteurs qui ne savent moraliser que par l'effroi. Son livre est le modèle des livres de dévotion assez rares qui se proposent d'agir uniquement par la terreur. Il existe parmi les livres de dévotion catholique un petit écrit intitulé le Pensez-y bien, écrit fort habilement conçu et combiné, qui s'adresse aux mêmes sombres sentiments que le Barde endormi, et qui se plaît à faire résonner la même corde lugubre^ la préoccupation de la mort et du jugement. Contrairement aux autres livres de dévotion, qui aiment à encourager la piété et la vertu par les exemples des saints et les légendes des morts heureuses des fidèles serviteurs de Dieu, celui-là se plaît à. décourager et à terrifier le vice par les légendes des pécheurs et les morts maudites des pervers. Je ne sais quelle serait l'impression qu'il pourrait faire dans la chaleur de la jeunesse ou dans l'âge mûr, surtout chez un lecteur de certaines conditions; mais je sais bien que l'impression de ce petit livre sur l'enfance est vraiment terrible et laisse l'âme novice comme paralysée. Si la pensée d'un tel ouvrage fût tombée dans le cerveau d'un homme de génie d'une tournure dlmagination lugubte, il serait très facilement devenu un chefd'œuvre. Point n'était besoin de trouver des maté-
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riaux de meilleur aloi ; ceux qui existent suffisaient, il n'y avait qu'à les mettre en œuvre. Quoi qu'il en soit de la valeur littéraire de ce livre, je donne hardiment le nom d'habile homme à l'auteur anonyme qui en a conçu la pensée ; il connaissait vraiment certaines susceptibilités de la nature humaine. Le livre d'EIis W]m repose sur les mêmes éléments de terreur et s'adresse aux mêmes sentiments de crainte. Aussi Tappellerions-nous volontiers le Pensez-y bien des protestants, s'il n'y avait pas dans ses conceptions je ne sais quoi d'exclusif^ d'étroit, et dans son accent quelque chose de tout à fait local qui le condamne, bien qu'il soit supérieur comme art à la plupart des livres de dévotion populaire, à ne pas sortir du lieu où il est né. Il ne peut exprimer d'une manière générale les sensations d'effroi dont nous avons parlé, et il lui est interdit de terrifier d'autres pécheurs que les pécheurs du pays de Galles.
Elis Wyn se préoccupe beaucoup de la médisance et du scandale, et il en fait volontiers les agents de discorde les plus puissants et les pourvoyeurs les plus actifs de la mort et de l'enfer. Dans la Vision de r Enfer ^ il décrit une grande rixe qui s'élève entre les damnés, et, après enquête sur l'origine de la querelle, on s'aperçoit qu'elle a été suscitée par divers personnages qui représentent les vices bien connus de la médisance, de la hâblerie et de l'amour de la mystification. Ils sont assez puissants pour inquiéter Satan lui-même, qui échange une correspondance avec la mort pour la prier de ne pas les lui envoyer,
car il craint les séditions qu'ils peuvent semer dans son-empire ; mais nul ne se plaint davantage de ces malfaisants trameurs de crimes qu'un certain person-^ nage, vraiment original, que le ministre rencontre dans Tempire de la Mort, mais dont il avait fait antérieurement la connaissance dans les fantaisies de Quevedo. Les plaintes de ce personnage, qui s'appelle M. Somebody (M. Quelqu'un] y nous paraissent si légitimes, si bien fondées, et sont exprimées d'une façon si amusante, que nous ne voulons pas en priver notre lecteur.
« A ce moment, un petit spectre à tête grise qui avait entendu dire qu'un homme vivant était arrivé dans le sombre royaume se jeta à mes pieds en pleu^ rant avec abondance. Cher ami, qui êtes-vous? disje. — Un homme qui est grièvement outragé chaque jour dans le monde. Puisse Dieu émouvoir votre âme en ma faveur et lui conseiller de m'aider à obtenir justice! — Quel est votre nom? demandai-je. — Je m'appelle Quelqu'un, répondit-il, et il n'est pour ainsi dire pas une lâcheté, un mensonge, une calomnie, une bourde, capables de pousser les gens à s'entredévorer, qu'on ne mette sur mon compte. Vraiment, dit l'un, c'est une très belle fille, elle faisait dernièrement votre éloge devant .Quelqu'un malgré la cour assidue que lui fait un certain grand personnage. J'ai entendu Quelqu'un, dit un autre, calculer que cette propriété devait être grevée d'une hypothèque de neuf cents livres. J'ai vu Quelqu'un, dit un mendiant, en costume de marin ; il est entré dans le port voisin
avec un vaisseau chargé de blé. Et c'est ainsi que chacun de ces méchants drôles m'assassine pour le compte de ses propres mauvais desseins. Il y en a qui m'appellent un ami : « J'ai été informé par un ami qu'un tel a l'intention de ne pas laisser un seul liard à sa femme, et qu'il n'y a entre eux aucune affection. » D'autres me rapetissent encore davantage et m'appellent oiseau: « Un oiseau m'a dit à l'oreille qu'il y a ici de mauvaises menées qui vont leur train, disent-ils. » Il est vrai que plusieurs me donnent le nom plus respectable de vieille personne; cependant il n'y a pas la moitié des prédictions, des présages et des conseils attribués à la vieille personne qui m'appartiennent en réalité. Je n'ai jamais ordonné aux gens de suivre la vieille route, quand bien même la nouvelle serait meilleure, et autres sottises semblables. Mais, de tous ces noms-là. Quelqu'un est celui que je porte le plus ordinairement, et vous l'entendrez associé à toute sorte de choses criminelles. Demandez, toutes les fois qu'une fausseté calomnieuse a été proférée, d'où elle sort, et on vous répondra : Je ne sais pas très bien, mais Quelqu'un dans la société l'a dit. Et puis questionnez successivement chaque personne de ladite société, et chacune l'aura entendu dire à Quelqu'un, mais personne ne sait qui. N'est-ce pas une honteuse condition? Soyez donc assez bon pour croire, lorsque vous m'entendrez nommer, que je n'ai jamais dit aucune de ces choses, que je n'ai jamais inventé et propagé de mensonges pour calomnier qui que ce soit, et que je n'ai jamais arrangé d'histoire pour
mettre les parents aux mains; dites-leur que je ne ne mêle pas d'eux, que je ne sais rien de leur vie, de leurs affaires et de leurs maudits secrets, et qu'ils feront bien à l'avenir d'attribuer leurs mauvaises actions à leurs-esprits pervers et de ne plus les mettre sur mon compte. »
Vhumour d'Elis Wyn, on le voit, est de même trempe que son éloquence. Il est net, austère, hohnêtement facétieux, sans caprice et sans fantaisie. Le ministre gallois est presque entièrement dénué de poésie, rarement il rencontre un rayon de grâce, et il n'arrive à l'imagination que par la véhémence morale. Cependant il y a dans la seconde de ses visions, celle du pays de la Mort, plusieurs traits vraiment beaux, poétiques et pittoresques, que tout artiste serait fier d'avoir trouvés, et qui nous ont fait accidentellement penser à Goya. Il est possible que l'honneur de ces quelques notes de sombre rêverie revienne à l'auteur espagnol qui lui a servi de modèle, car elles ont ce puissant mauvais goût semblable à la force des rêves malfaisants qui caractérise l'imagination des Espagnols lorsqu'elle s'empare d'un sujet lugubre. Quelques-unes de ces pages sont pour ainsi dire humides des vapeurs pestilentielles du ' tombeau. Par derrière les -faubourgs de la ville de la Perdition s'étendent les Etats delà Mort, marais fétide éternellement enveloppé d'un fog épais, percé par accident d'une lumière sale qui montre des ombres grisâtres courant en apparence les unes après les autres sur un sol de boue. C'est la terre de l'Oubli, et
on y entre par mille petites portes étroites et basses. Ces portes sont gardées par une multitude de petites morts, nains malfaisants, grooms sinistres qui servent sous les ordres de la grande souveraine, et dont chacune porte un nom propre, une livrée et des armes particulières. Elis Wyn décrit l'arrivée des trépassés à ces portes, et sa description, brève, concise, laisse le frisson que donnerait l'entrée dans un cachot qu'on sentirait fermer par derrière soi. Là se rencontre une ligne d'horrible poésie qui vaut la peine d'être détachée : « J'eus à peine le temps de m'informer ; quel-, ques-unes de ces personnes criaient, d'autres pleuraient, d'autres grognaient ; plusieurs prononçaient des paroles de délire ou proféraient des blasphèmes d'une voix faible et qui s'évanouissait pour ainsi dire ; d'autres paraissaient en proie à une laborieuse souffrance, comme si elles étaient travaillées de V effort de vomir leur âme. » Au delà de ce vestibule s'élève le palais de la Mort, palais sans toiture , toujours en ruine et toujours en voie de construction, composé avec toute sorte de débris humains et gardé par de petites morts dont chacune porte un cœur fumant fiché au bout d'une pique. La Mort tient ses assises dans ce palais et examine les candidats qui peuvent aspirer à la cour de l'un ou de l'autre des deux souverains qui se partagent le monde invisible. Cette vision, où l'auteur remue la boue sépulcrale et toutes les ordures du trépas avec une religieuse gravité, se termine, comice les deux autres, par une pièce de vers où il exprime avec une grande force Timpor-
tante vérité de ce lieu commun, toujours si vifeux et si nouveau : la nécessité de bien vivre et de bien mourir.
La Vision de Venfer contient une idée très neuve, très hardie et très profonde, dont un homme de génie aurait tiré un parti admirable, mais qui n'a donné chez Elis Wyn que des résultats à demi satisfaisants. L'enfer du ministre gallois est, à proprement parler, la cour du roi Pétaud. Lucifer n'y est pas le souverain despotique que vous croyez, et il a une peine infinie à faire régner Tordre dans le vaste empire qu'il gouverne. A chaque instant, des conspirations s'organisent contre son pouvoir, et des courriers couverts d'une poussière de suie et d'une sueur infernale viennent annoncer au vieux roi qu'une sédition a éclaté dans telle ou telle province de l'empire. Elis Wyn vit deux de ces révoltes pendant le temps de son séjour, lesquelles étaient d'une force respectable et pouvaient aisément compter pour dix : une révolte religieuse et une révolte sociale. Les fidèles de toutes les Eglises qui ne sont pas l'Eglise anglicane en étaient venus aux mains pour savoir laquelle de leurs religions avait donné le plus d'adhérents à l'enfer; les papistes, les têtes-rondes et les musulmans se disputent à main armée ce triste honneur et renouvellent dans l'enfer les scènes de violence et de fanatisme dont ils ont donné le spectacle sur terre. Elis Wyn décrit cette lutte avec la joie triomphante d'un bon anglican qui ne sait lequel de ses adversaires il aime mieux voir écraser. A peine cette révolte est-elle apaisée qu'une
guerre sociale fomentée par certains gredins artificieux du nom de Goxcomb, de Contriver et de Pettifogger s'élève entre les damnés de toute condition. Les pères avares s'arment contre les fils prodigues, les usuriers contre les gens de loi, les soldats contre les médecins, les femmes de mauvaise vie contre leurs séducteurs. L'empire est cette fois réellement en danger.. Lucifer assemble ses troupes en toute hâte et s'avance à marches forcées contre les rebelles. Et pendant tout ce temps il lui faut encore s'occuper des affaires courantes de ses Etats, convoquer ses conseils, édicter ses jugements. Jamais souverain n'a eu vie plus laborieuse. — L'idée, je le répète, est neuve, hardie et profonde, et elle se présente si naturellement à la pensée que je m'étonne qu'aucun écrivain ne s'en soit encore emparé. Philosophiquement, elle est vraie : l'enfer n'est-il pas en effet le séjour de toute la partie anarchique de l'humanité? Comment Tordre y régnerait-il lorsqu'il n'est composé que d'habitants dont la révolte avouée ou secrète contre les lois morales a été l'unique ambition : conspirateurs contre la vérité, affiliés aux sociétés secrètes du vice et de la corruption, rebelles au bien et à Tordre moral? L'enfer semblerait devoir combler tous leurs souhaits, puisqu'ils ont obtenu la forme de gouvernement qu'ils convoitaient pour leurs âmes ; mais le châtiment qui pèse sur eux est encore une puissance morale ; ils le sentent, et leurs anciens instincts se réveillent en eux et y allument leurs vieilles passions anarchiques. Littérairement, cette
idée est très féconde et pourrait donner lieu, selon la nature du génie de l'écrivain, à des scènes du comique le plus bouffon ou à des tableaux d'une horreur lugubre à la façon de Milton. Un seul écrivain moderne, Chateaubriand, a entrevu vaguement le parti qu'on pouvait en tirer. Plein des souvenirs de la Révolution et des scènes tumultueuses de la Convention, il a esquissé dans quelques pages des itfartyrs la description d'une révolte de damnés qui se précipitent dans la salle où Satan tient son conseil comme les sans-culottes dans la Convention au 31 mai ou au l'"" prairial. La scène est bizarre et assez belle; mais l'idée que nous signalons a été à peine effleurée, et elle reste entièrement vierge pour le rêveur qui saura s'en emparer.
Il y a des détails ingénieux dans les descriptions qu'Ëlis Wyn trace de l'enfer : par exemple ce marais, espèce de Léthé boueux oii les démons plongent les âmes avant de les jeter dans le lieu de perdition, afin de les nettoyer et de les purifier de tous les atomes de bien qui auraient pu rester adhérents à leurs substances ; mais en général ces peintures brillent moins par leur nouveauté que par leur véhémence, qui est incroyable. Je recommanderais volontiers la lecture du Barde endormi à ceux qui doutent de la persistance des instincts de race et qui croient que l'on prononce de vains mots lorsqu'on parle de l'esprit de telle ou telle province, ou même de l'esprit de telle ou telle localité. Pour peu qu'il soit familier avec le caractère celtique, le lecteur retrouvera sans
trop de peine dans ce livre, sous le masque anglican et sectaire qui les recouvre, tous les traits de ce caractère, principalement cette véhémence fébrile et cette violence quasi féminine, ce lyrisme tout moral, si moral qu'il en est incolore et presque abstrait, cette indigence de fleurs et d'images qui distinguent les vieux poèmes bardiques des Bretons Gallois. Les formes sont changées, la substance est la même, et le ministre gallois du xviii« siècle flagelle les damnés avec la même rage fébrile qui pousse le barde du va siècle à piétiner les cadavres de ses ennemis. L'in* vective est son triomphe, comme elle est aussi celui du barde. Il aime à menacer, à maudire, et rien n'apaise son âme lorsqu'une fois elle est mise en mouvement, si ce n'est l'épuisement de sa propre colère. Lorsqu'il s'arrête, c'est faute de souffle, non de bonne volonté. Un seul exemple suffira. Voici le premier aspect que l'enfer découvre à ses regards lorsqu'il a franchi la rivière où les âmes damnées sont purifiées de leurs dernières parcelles de bien :
« Quelques-uns des damnés se seraient volontiers cachés au fond de la rivière, et auraient volontiers consenti à y demeurer toute l'éternité dans l'état d'étouffement, par crainte de trouver un lit pire que celui-là; mais je vis alors se vérifier le proverbe qui dit : « Celui-là que le diable poursuit doit nécessairement courir, » car, ayant les diables à leurs trousses, les damnés étaient obligés d'aller de l'avant sur le rivage vers leur éternelle damnation. Alors, dès le premier regard, je vis plus de soufi'rances et plus
de tourments que le cœur de Thomme n'en peut imaginer, et sa langue en rapporter, des tourments dont un seul suffirait pour faire hérisser les cheveux, pour glacer le sang, dissoudre la chair, et enfin faire évanouir Tâme elle-même. Qu'est-ce qu'être empalé ou scié vivant, qu'est-ce qu'avoir la chair arrachée morceau à morceau par des pinces de fer ou être brûlé lentement avec des chandelles, à la manière des grillades, ou avoir la tête écrasée dans une presse à vis, en comparaison d'un seul des tourments que je vis ? un pur divertissement. On entendait une symphonie comiposée de plus de cent mille hurlements, grognements profonds, rauques souph's , à laquelle répondaient plus loin de tumultueux gémissements et d'horribles clameurs, et Taboiement d'un chien est une musique douce et délicieuse comparé à ces bruits. Lorsque nous nous fûmes éloignés un peu plus du rivage maudit , j'aperçus à la propre lumière qui les environnait des hommes et des femmes en quantité innombrable, et des multitudes de diables sans repos employaient incessamment toutes leurs forces pour les faire souffrir. Oui, ils étaient là pêle-mêle, les diables et les damnés, les diables rugissant sous la douleur de leurs propres tourments et faisant rugir les damnés par les souffrances qu'ils leur infligeaient. Je fis plus particulièrement attention au coin qui était le plus près de moi. Là, je vis les diables avec des fourches qui lançaient les damnés en Pair de manière qu'ils retombassent à plat sur des flèches empoisonnées ou
des piques barbelées, et qu'ils s'y déchirassent les entrailles. Puis les misérables rampaient comme des vers mutilés les uns sur les autres et s'avançaient ainsi vers le sommet d'un des rochers brûlants pour s'y faire rôtir comme de la chair de mouton; ensuite ils étaient retirés du feu et déposés sur le sommet 'd'une montagne couverte de glaces et de neiges éternelles, où on leur permettait de se rafraîchir en gelant pendant quelque temps; de là ils étaient précipités dans un étang infect de soufre bouillant, où ils étaient roulés dans le liquide brûlant et suffoqués par son horrible vapeur. De l'étang de soufre ils étaient conduits au marais de l'enfer, afin d'y embrasser des reptiles mille fois pires que les serpents et les vipères, et d'y être embrassés par eux, et, après qu'on leur avait permis une heure de récréation avec ces créatures, les diables saisissaient des paquets de verges de fer rougies à blanc dans la fournaise et les fouettaient jusqu'à ce que les hurlements que leur arrachaient leurs horribles soufiTrances eussent rempli le vaste séjour des ténèbres, et, lorsque les diables pensaient que la flagellation avait duré assez longtemps, ils prenaient des fers rouges, et ils cicatrisaient leurs blessures saignantes. »
Cette verve furieuse se soutient pendant quarante pages avec un sérieux imperturbable. Elis Wyn ne plaisante pas et, si, parfois ses tableaux provoquent le rire, ce n'est point parce que l'auteur a cherché à être bouffon et y a réussi, c'est par la même raison qui rend comiques les emportements d'un homme
en colère aux yeux de celui qui garde son sangfroid. Le ministre gallois pouvait sans scrupule dérober le titre de son livre aux vieux poètes de son pays; il est bien leur descendant légitime, et le vieux barde Taliesin a vraiment tort de lui chercher querelle lorsqu'il le rencontre dans les Etats de la Mort. L*air de famille se retrouve dans ce livre à la distance de douze siècles. Le vieux génie celtique est resté reconnaissable, cependant on doit avouer qu'il n'est reconnaissable que pour le lecteur qui sait découvrir Fâme sous le corps et séparer la substance de la forme. En effet, ce dernier monument de la littérature galloise, celtique encore par certains traits qui révèlent l'origine et trahissent la force du sang, est tout anglais par les idées, les sentiments et les haines. Il marque bien l'assimilation morale définitive de l'esprit gallois à l'esprit anglais ; il enterre, selon le rite anglican de la haute Église, cette vieille littérature bardique et chevaleresque qui s'était continuée presque sans interruption jusqu'à la fin du XVII® siècle. Une ou deux voix de poètes s'élèveront encore, mais c'en est fait pour jamais de la vieille originalité galloise.
Le Barde endormi est surtout une curiosité historique et littéraire, car c'est un de ces livres qui, malgré l'incontestable talent de l'auteur, n^ont pas le pouvoir de vous emporter avec eux hors du temps où ils sont nés, mais qui possèdent au contraire le privilège singulier d'y ramener obstinément votre imagination. C'est en vain qu'avec de tels livres vous
voudriez respirer dans Tatmosphère de la grande humanité ; ils vous refusent toute autre société que celle de la secte pour laquelle ils ont été écrits, bu des générations depuis longtemps éteintes dont ils firent les délices. Plus leur force littéraire est grande, plus violemment ils vous ramènent à ce cercle étroit où ils furent engendrés. Le livre d'Elis Wyn est anticatholique dans tous les sens, non seulement parce qu'il est violemment hostile à TEglise de Rome, mais parce qu'il ne fournit à Fâme de celui qui le lit aucun moyen de participer à cette vaste communion de l'humanité à laquelle vous convie toute œuvre, quelle qu'elle soit, dès que l'écrivain, fût-il le plus fanatique des sectaires, est doué d'une parcelle de génie. John Bunyan était aussi un sectaire, et un sectaire fanatique à un point où ne le fut jamais rhonnète Elis Wyn, et cependant le chrétien le plus hostile à son Eglise, pour peu qu'il ait le sentiment vrai de la religion, lira toujours le Pilgrim^s progress avec édification, et le philosophe le moins chrétien, pour peu qu'il ait cherché la vérité avec amour, y reconnaîtra ses doutes, ses désespoirs et ses tressaillements de joie. Merveilleux privilège du génie, qui ne peut jamais réussir à être aussi exclusif, aussi étroit, aussi intolérant qu'il le voudrait I John Bunyan, le pauvre sectaire anabaptiste, vous aborde dans son costume de tète-ronde et sa bible à la main, et vous engage à le suivre, croyant qu'il va vous mener dans un conventicule de dissidents; mais il se trompe et vous trompe, et il vous conduit à son
insu dans cette région heureuse et bénie où aiment à respirer les âmes éprises du vrai et du bien moral. Voilà la puissance qui manque au livre d'Elis Wyn ; écrit avec un talent vrai et une singulière force descriptive, il n'est cependant qu'un livre de secte. Pour être autre chose, il lui a manqué ce que possèdent les œuvres d'autres sectaires, un atome de génie.
On a souvent agité la question de savoir quel était dans Tordre littéraire et poétique le plus grand des hommes de génie, mais personne jusqu'à ce jour ne s'est encore avisé de retourner cette même question et de demander quel était le plus petit. C'est peut-être qu'en toute chose il est aussi facile de déterminer le point extrême de la grandeur que difficile de déterminer le point extrême de la petitesse. Quelques noms, troisou quatre au plus , suffisent pour épuiser la liste de ceux qui se disputent le sommet de la montagne sacrée ; mais combien serait nombreuse la liste de ceux qui auraient le droit de s'en disputer la base I Par cela même que la liste est trop nombreuse, il est très délicat de choisir dans cette foule et de décider quel est l'infiniment petit, l'homme qui a été tout près de n'avoir pas de génie, celui après lequel
1. Essai écrit à l'occasion de la Vie de Laurence Sterne par M. Fitzgezald.
le simple talent commence immédiatement, Thumble hysope qui, tout séparé qu'il soit du cèdre par une incommensurable distance, n'en appartient pas moins à la même famille, et qui, dans les fentes du mur où sa faiblesse se cramponne , célèbre dans le même langage la beauté de la création divine. On peut nommer un Goldsmith, un Bernardin de Saint* Pierre, d'autres encore; mais pour nous, si nous avions à citer un nom, c'est celui de Laurence Sterne que nous choisirions. Nous ne croyons pas que le microscope critique puisse découvrir au-delà de Sterne quelque chose qui ressemble encore à du génie. L'auteur de Tristram Shandy marque vraiment la ligne imperceptible, la frontière idéale qui sépare deux ordres d'intelligences et de vie morale : après lui, le génie n'est plus; avant lui, il n'est pas encore. C'est si bien le plus petit des hommes de génie, qu'un de ses caractères, le plus prononcé peut-être et le plus original , est précisément cette gracieuse indécision par laquelle la nature, qui hait les transitions brusques, marque les frontières de ses différents royaumes et ses passages d'un état à un autre. Cette matière pierreuse s'épanouit comme une fleur, cette plante respire comme un animal; elle a des racines qui se meuvent comme des pieds, des feuilles qui se replient sous le toucher avec une sensibilité nerveuse. Avez-vous vu parfois les bizarres et charmantes méduses nager à la surface des flots? Qui pourrait dire à quelle province de la vie elles appartiennent? Vous hésitez à les nommer des fleurs et
des plantes, vous hésitez à les nommer des animaux, et si, pour mettre un terme à cette indécision, vous les tirez de l'élément humide où elles fleurissent et se meuvent, vous ne trouvez plus qu'une gelée incolore qui se résout bien vite en quelques pâles gouttes d'eau. Rien n'indique qu'un être quelconque ait vécu la minute précédente, si ce n'est une douleur cuisante à la main qui a touché ce rêve évanoui. Ces charmantes méduses à la vie indécise sont l'emblème le plus vrai qu'on puisse trouver du génie de Sterne. Ce génie existe-t-il? n'existe-t-il pas? Tout à l'heure, on l'apercevait très distinctement, étalant sous une belle lumière ses formes capricieuses, ses tendres couleurs, et maintenant l'heureuse illusion a disparu et a comme plongé sous l'eau profonde. Mais non, le voilà bien encore plus loin qui perce subitement les obscurités d'un texte prolixe, ou se dégage triomphant d'un amas de citations prétentieuses et d'équivoques plaisanteries. L'indécision se poursuit ainsi de page en page jusqu'à épuisement complet de l'œuvre du fantasque écrivain , et resterait aussi entière à la fin de la lecture qu'au commencement, n'était une certaine démangeaison à la fois cuisante et légère , tout à fait semblable à celle que laissent les méduses lorsqu'elles se sont résolues en eau, démangeaison qui vous avertit que le génie a passé près de vous et vous a effleuré. Si votre intelligence ne sait que penser, votre sensibilité est mieux instruite; consultez-la, et elle dissipera vos doutes. Oui, vous dirat-elle, c'était bien un vrai fils de la vie et de la na-
ture qui m'a touché , car la nature et la vie se sont réveillées en moi à son contact. Le simple talent n'opère pas sur moi de tels miracles, et c'est à d'autres facultés qu'il s'adresse pour obtenir cette approbation froidement judicieuse suivie d'un si rapide oubli que ses œuvres inspirent. A la vérité, ce génie doit être bien petit et bien faible pour m'avoir laissé dans une telle indécision, car d'ordinaire l'émotion qu'apporte le génie révèle sa présence avec la clarté de l'évidence même; mais qu'il y ait là un atome, une molécule, une étincelle du grand soleil où s^allume l'inspiration véritable, voilà qui n'est point douteux. Que ce soit le dernier des hommes de la race inspirée, c'est possible; mais certainement c'est un homme apparte* nant à cette grande race.
Un atome, une étincelle, voilà en effet le génie de Sterne. Tout chez lui est à l'état microscopique, petits personnages, petits caractères, petite philosophie, petites méthodes. Et les émotions qu'il fait naître sont du même ordre que ses peintures et ses récits ; son petit monde de figurines réveille en nous tout un petit peuple de sentiments atomistiques. Mon Dieu! comtne ses acteurs sont exigus I Serait-ce cependant parce qu'il leur faut peu de place qu'ils se logent si bien dans la mémoire? fie qui est certain c'est qu'une fois qu'ils y ont pénétré, ils n'en sortent plus, et que l'oncle Toby, M. Shandy, le caporal Trim, le docteur Slop, l'âne de Lyon et celui de Nampont restent dans le souvenir aussi obstinément que les héros les plus renommés du drame et du roman. Il n'est
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pas en son pouvoir d'ouvrir en vous le réservoir des larmes et de les faire couler à flots : tout ce qu'il peut faire , c'est d'en amener au bord de vos paupières une ou deux qu'il va chercher, on ne sait comment, dans de petits lacs intérieurs que lui seul connaît; mais ces quelques larmes sont de vraies larmes, telles que le génie seul sait en attirer dans les yeux nobles, et non cette rosée banale que les productions de la sentimentalité font jaillir des yeux du vulgaire. Il n'a pas davantage la force de frapper de grands coups : il se contente de vous pincer finement comme pourrait le faire une main d'enfant; mais, chose curieuse, la douleur de cette meurtrissure persiste avec une obstination singulière qui rappelle ces blessures imperceptibles et tenaces que font, au dire des savants en démonologie, les fées et les lutins à ceux dont ils veulent tirer vengeance. Sa plaisanterie non plus ne vous atteint point par un de ces chocs vigoureux et immédiats, par une de ces secousses d'hilarité où se reconnaît la force des grands auteurs comiques ; non, il se contente de vous effleurer lentement comme avec une barbe de plume, et cependant il y a un moment où le rire ainsi sollicité devient vraiment irrésistible... Mais n'anticipons pas davantage sur la description de ce génie, et venons immédiatement au livre qui fait le sujet des pages présentes.
M. Percy Fitzgerald s'est imposé la tâche aimable d'élever un monument littéraire à la mémoire de Sterne, et il a écrit deux très longs volumes remplis
des détails les plus minutieux. Aucun genre de recherche ne lui a coûté ; il a suivi fidèlement Sterne à travers toutes les étapes de sa vie à la fois si paisible et si agitée ; il a mis ses pieds dans toutes les traces qu'avaient laissées les pas de son auteur favori; il a consulté tous les registres de paroisse pour connaître les dates exactes de tels petits faits, les livres de ménage pour connaître la valeur exacte de telles dépenses domestiques, les souvenirs locaux pour mettre d'accord la tradition orale et les documents écrits ; il a interrogé les lieux où s'écoula sa vie pour savoir si ces témoins muets pourraient lui révéler quelques-unes des particularités du génie de son auteur. Quiconque a pu lui livrer un autographe, un dessin, une lettre inédite de Sterne, a été le bienvenu. Il est résulté de ces recherches, entreprises avec une patience amoureuse, un livre des plus intéressants, auquel nous reprocherons cependant deux petits défauts. Le premier s'adresse à la forme adoptée par l'auteur, qui s'est trop scrupuleusement appliqué , selon nous, àimitet* le genre de narration pittoresque mis à la mode par Thomas Carlyle. Ce genre convient merveilleusement à certains sujets d'histoire ou de grande littérature^ mais il s'adapte mal à un sujet où se succèdent les petits tableaux de l'idylle, du vaudeville, de l'anecdote de la vie mondaine. Le second porte sur l'étendue de l'œuvre. Deux volumes de près de cinq cents pages chacun sur l'auteur de Tristram Shandy et du Voyage sentimental^ c'est beaucoup, c'est trop, et il nous semble qu'un seul aurait suffi
pour condenser tout ce que la vie de Sterne offre de réellement curieux. La personne de Sterne remplit mal deux gros volumes, et Ton pourrait dire que le gentil ecclésiastique est là dedans comme dans une soutane trop large. Sterne, ne l'oublions pas, n'est après tout que Tauteur de deux livres ingénieux; aucun des grands intérêts humains ne Ta préoccupé ; il n'a été mêlé à aucune grande querelle religieuse, philosophique ou littéraire ; il n'a été acteur dans aucun événement important pour notre race, il n'a môme imposé au goût de son pays aucune direction nouvelle; en un mot, il n'a pas eu de rôle extérieur, public, historique. Reste donc l'individu, Vhomme StemCj the man Sterne^ comme disait brutalement le docteur SamuelJohnson; mais ici encore l'étoffe est mince et de médiocre largeur. La plus grande partie de cette existence s'est écoulée assez obscurément dans quelques paroisses du Yorkshire. Sterne était déjà avancé en à*ge lorsque la fantaisie lui prit de devenir auteur. Ce n'est guère qu'à partir de la publication de Trislram Shandy qu'il se mêla beaucoup aux hommes et aux choses, et cette publication, qui date de 1760, fut suivie d'assez près par la mort de l'auteur, arrivée en 1768. Il n'y a donc dans cette existence que huit années de pleine lumière, encore l'intérêt de ces huit années est-il comme tari et desséché par la maladie et la perspective de la mort prochaine. Le meilleur de l'activité de Sterne pendant ces années de célébrité est employé aux soins et aux préoccupations d'une santé toujours chancelante;
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M. Fitzgerald aurait donc pu, sans que son livre y perdit rien, abréger sa tâche de moitié ; mais, cela une fois dit pour Tacquit de notre conscience de critique, il ne nous reste plus qu'à remercier Fauteur pour Finstruction réelle qu'il nous a donnée et pour les matériaux rassemblés avec tant de soin dont il a mis notre curiosité et celle de tout ami des lettres en mesure de profiter. Essayons avec son aide de présenter au lecteur le portrait fidèle d'un des plus beaux esprits du dernier siècle et du plus étrange ecclésiastique qui fut jamais dans aucun pays chrétien.
Ce bel esprit incontestable et ce très contestable ecclésiastique portait un nom très répandu à la fois en Angleterre et en Irlande, et ici, appliquant les méthodes capricieuses de l'auteur du Voyage sentimental, nous demanderons la permission de faire, en manière de préface, une réflexion qui, n'étant pas sans analogie avec la théorie de M. Shandy père sur l'influence des noms de baptême, ne paraîtra pas déplacée en pareil sujet. Si jamais mortel fut affublé par le hasard de la naissance du nom qui semblait le moiiis lui convenir, à coup sûr c'est le gentil Laurence. Ouvrez en effet le premier diction" naire anglais venu, et vous y verrez que le mot stem signifie sévère, austère', rigoureux. Ne trouvez-vous pas qu'il y a dans ce nom une ironique et boufibnne antiphrase, et qu'il désigûe l'auteur de Tristram Shandy à peu près avec autant d'exactitude que le nom d'Euménides désignait les furies antiques. C'est
une des jolies malices du hasard. Voilà un nom qui aurait convenu à merveille au plus opiniâtre des yeomen saxons ou au plus morose des puHtains de Gromwell ; eh bien, la fortune va s'amuser à rappliquer comme étiquette sur le bel esprit le plus vif, le plus capricieux, le plus volage et pour toiit dire le plus polisson qui soit jamais né dans les trois royaumes. Quel présage, ô monsieur Shandyl Est-ce que votre théorie si ingénieuse sur les noms de baptême va se vérifier encore sur les noms propres, et cet enfant ainsi nommé à rebours est- il donc destiné à tout faire à rebours? Alas! poor Yorick!
Il sortait d'une famille appartenant à cette classe si nombreuse de la gentry qui a formé de tout temps la grande force de résistance, le lest politique de la solide Angleterre. Cette famille des Sterne était si nombreuse et avait poussé des branches dans tant de directions opposées, qu'on a quelque peine à s'y reconnaître, même avec son arbre généalogique sous les yeux et les explications minutieusement précises du nouvel historien de son plus remarquable rejeton. Nous ne remonterons pas plus haut, si vous le permettez, que le docteur Richard Sterne, célèbre, pendant les guerres de la révolution, par son attachement au parti du roi^ et qui mourut en 1683 archevêque d'York. Richard Sterne semble avoir porté vaillamment le poids d'une vie pleine de troubles. Il appartenait à l'université de Cambridge, lorsqu 'éclata la querelle entre le roi et le parlement, et il se rangea hardiment et ostensiblement du côté des
cavaliers. Il assista son patron, Tarchevêque Laud, sur Téchafaud, envoya l'argenterie de Tuniversité au camp de Charles I"', et en fit tant enfin qu'il s'attira Tanimosité de Cromwell, fut empilé à bord d'un navire avec d'autres théologiens de son parti, et-courut un moment le risque d'être vendu comme esclave aux pirates algériens. Relâché après dix jours de souffrances sans nom, le docteur Sterne fut laissé libre de gagner sa vie comme maître d'école en attendant des jours meilleurs : ils arrivèrent avec la restauration, qui le fît d'abord évéque de Garlisle et enfin archevêque d'York. Il a été jugé avec sévérité par les théologiens du parti opposé au sien. L'oracle des presbytériens à cette époque, Richard Baxter, celui-là même qui soutint avec une si tranquille dignité les insultes de Jeffries dans les scènes de réaction qui signalèrent l'inauguration du règne de Jacques II, a parlé de lui en ces termes, où se réfléchit son caractère bien connu, à la fois doux et morose : « Parmi les évoques, il n'y en avait pas dont le visage promît davantage; mais il n'avait pas la moitié de la charité qui convenait à un si grave prélat et d'un aspect aussi ascétique. » Plus amer que le jugement du docteur non conformiste est celui de l'évêque Burnet, le plus whig des anglicans de l'époque. « Sterne mourut, dit-il, dans sa quatre-vingtsixième année. C'était un ecclésiastique d'acre et mauvais caractère, qui ne pensait qu'à l'enrichissement de sa famille. » Qi\oi qu'il en soit de ces jugements, dictés en partie par l'animosité politique, les faits
plaident en faveur de Tarchevéque Sterne et montrent en lui, sinon un grand zèle mystique, au moins une bienfaisance pratique qui s'accorde parfaitement avec ce que nous savons de son rôle public. Jeune, lorquMl n'était encore que master du collège de Jésus à l'université de Cambridge l'usage des orgues commençant à s'introduire dans le service religieux, il avait fait don à son collège d'un de ces instruments. Longtemps après, devenu archevêque, il se souvint de sa vieille université et la gratifia d'une rente annuelle de 40 livres pour l'éducation de quatre étudiants. On le voit encore contribuer à la réédification de la cathédrale de Saint-Paul, travailler à la révision du Common prayer book^ et on l'a soupçonné d'être l'auteur de ce livre célèbre de morale religieuse qui porte pour titre le Devoir complet de r homme (the whole Duty of Man), Cet archevêque, qui fut béni d'une nombreuse postérité, — il eut treize enfants dont cinq seulement survécurent ou sont connus, — est l'aïeul du lieutenant Roger Sterne, prototype du fameux oncle Toby et père de "iÇristram- Laurence-Yorick, le voyageur sentimental^ regardé par ses compatriotes comme le digne successeur de Swift en scandale et en talent, et baptisé par. les Français du xvm* siècle du nom de Rabelais de l'Angleterre.
Afin de ne pas fatiguer le lecteur de détails pour lesquels sa mémoire n'aurait pas de place, je me bor-' nerai à ce seul nom de l'archevêque Sterne, en rappelant toutefois qu'une bonne moitié au moins du
idi LAURENCE STERNE , V
Tristram Shandy ne peut se comprendre qu'à la condition d'être considérée comme une chronique domestique d'une ancienne famille de bourgeoisie anglaise mêlée depuis plusieurs générations aux querelles politiques du pays, et ayant assez vécu pour savoir connu plusieurs fois les vicissitudes de la fortune. Vieilles anecdotes de famille transmises de père en fils, reliques touchantes et comiques, vieilles recettes de remèdes conservées précieusement sur des chiffons de papiers jaunis par le temps, opinions biscornues et originales fondées sur quelque aventure immémoriale ou quelque lointaine expérience, toutes ces excentricités remplissent le Tristram Shandy et font un des charmes principaux du livre. Il y a là des ustensiles de ménage qui sont centenaires, des plaisante* ries qui sont octogénaires et des douleurs qui ont plus que l'âge déjà respectable de M. Shandy et de Toncle Toby . Le lillibullero que sifflote entre ses dents le vieux vétéran des guerres de Marlborough, c'est le mémo chant satirique que Thomas, comte de Wharton, fit courir contre Tyrconnel, nommé lord-lieutenant d'Irlande. Cette opinion prédestinatienne : c Chaque balle a son billet », que le caporal Trim rappelait à l'aurore du règne de George III, remonte jusqu'à Guillaume d'Orange, à qui elle appartient. Ces bottes à genouillères dans lesquelles le même caporal Trim taille innocemment deux simulacres de canons pour le simulacre de forteresse de l'oncle Toby ont une histoire, et une longue histoire, a -Par le ciel 1 s'écria mon père en se levant de sa chaise et en jurant, il
n'y avait pas d'objet en ma possession auquel j'atta-» ' chasse un aussi grand prix que ces bottes à genouil- ' 1ères. C'étaient les bottes de notre arrière- grandpère, frère Toby! elles étaient héréditaires. — En ce cas, répondit mon oncle Toby, je crains fort que Trim n'ait coupé court à toute transmission ulté- \ Heure. — - Je n'ai coupé que les tiges, plaise à Votre Honneur! dit Trim. — Je hais les perpétuités autant qu'homme au monde, s'écria mon père; mais ces bottes à genouillères, s'écria-t-il, souriant au milieu de sa colère, étaient dans la famille depuis les guerres civiles, frère; sir Roger Shandy les portait à la bataille de Marston Moor. Je déclare que je ne les aurais pas données pour dix livres. » Il est difficile que M. William Shandy et l'oncle Toby eussent jamais connu leur tante Dinab, qui, quelque soixante ans auparavant, avait épousé son cocher, et cependant cette anecdote hantait comme un souvenir im- ' portun la cervelle de l'excellent vieux soldat, et M. Shandy ne pouvait s'empêcher de bondir toutes les fois qu'il entendait son frère mentionner ce nom. Ainsi c'est à son origine que Sterne doit ces lumières mêlées d'ombre qui enveloppent ses personnages, c'est au passé de sa famille qu'il doit ce clair-obscur qui illumine ses intérieurs bourgeois et qui permet à ses petits tableaux de genre de soutenir la comparaison avec les meilleures toiles de l'école hollandaise.
Soit que la fortune laissée par l'archevêque Richard, divisée, puis subdivisée encore, ait fini par se '
réduire en atomeB chez quelques-uns des membres de sa famille, soit que, selon l'ancienne coutume, on ait chargé la Providence de veiller à la fortune des cadets, nous trouvons en 1711 son petit^ûls Roger Sterne simple enseigne dans l'armée des Flandres, au régiment de Chudleigb, n'ayant pour vivre que sa mince paye de 3 shillings et 2 pence 1/2 par jour (4 francs de notre monnaie), et fortement endetté envers une manière de fournisseur ou de cantinier de l'armée, d'origine irlandaise, du nom de Nuttle. Ce Nuttle avait une belle-fille, Agnès, veuve d'un ancien capitaine Hébert ou. Herbert. L'enseigne Roger vit peut-être dans cette veuve un moyen de se délivrer des importunités du beau-père, et dans l'automne de 1711 il l'épousa à Bouchain en Belgique, où son régiment tenait garnison. La précédente Union avait sans doute à peine entamé chez la veuve sa puissance de parturition, et I^oger Sterne avait sans doute aussi hérité de la fécondité de son grandpère, car à partir de ce mariage sa vie fut. celle des pauvres officiers de toute nation que nous voyons traîner après eux une femme toujoui*s en travail d'enfant ou en travail de nourrice. Dans toutes les garnisons où son devoir l'arrête, sa femme lui donne un nouveau-né : en 1712, à Lille en Flandre, la petite Marie, sœur aînée de Sterne; en 1713, à Glonmel en Irlande, notre célèbre Laurence, et ainsi de suite jusqu'au jour où le hasard du service militaire mit entre les époux l'étendue de l'Océan, et où l'enseigne, alors lieutenant, trouva son dernier et éternel
casernement à Port-Antonio, dans la partie nord du la Jamaïque.
Le petit Laurence Sterne était né au carillon de la paix d'Utrecht, sous des auspices à la fois joyeux et tristes, et sans doute le sourire avec lequel son père accueillit sa venue au monde était mouillé d'une larme, ni plus ni moins que le sourire d'Andromaque. Ici encore se vérifie la justesse des opinions de M. Shandy sur la fatalité des circonstances dans lesquelles les enfants viennent au monde. Ce sourire paternel, ce sourire doux et triste que Sterne ren- ^ , contra à sa naissance, fut la lumière qui éclaira sa vie et son talent, et dont il ressentit toujours l'influence. C'était alors la coutume de licencier après la guerre les régiments dont on n'avait plus un besoin absolu, et le régiment de Chudleigh fut au nombre de ceux que la paix d'Utrecht fît juger temporairement inutiles. Roger Sterne se trouvait donc, pour prix de ses fatigues, jeté sur le pavé avec une femme et deux enfants I Que faire? Le Nuttle n'était pas tendre et ne semblait pas disposé à renouveler la dette que Roger avait échangée contre la personne de sa bellefille. Après quelques hésitations, l'enseigne se décida à aller fapper à la porte de son riche parent, Richard Sterne d'Elvington, dans le Yorkshire, qui généreusement reçut sous son toit les époux errants. Là, d'heureuses nouvelles vinrent les trouver : le régiment de Chudleigh était rétabli, et la petite barque du pauvre ménage se trouvait ainsi remise à flot; mais, à partir de ce moment, que de marches et de déplacements!
Mistress Agnès doit passer à faire et à défaire les malles de la famille tout le temps qu'elle ne donne pas à la tâche conjugale et à l'œuvre importante de la perpétuation de la race des Sterne. Nous ne les suivrons pas dans leurs diverses garnisons de Dublin à Exe ter, d'Exeter à Dublin, de Dublin à Wicklow, non plus que dans la petite expédition du Vigo. Un pareil travail serait presque aussi fatigant pour nous que ce vagabondage obligé le futpour les deux époux, et nous n'avons pas comme eux, pour nous l'imposer, l'obligation du devoir.
Tous ces détails de garnison et de vie militaire sont aujourd'hui pour nous sans intérêt, et cependant il en faut tenir grand compte, car ils ont exercé une influence considérable sur le développement du génie de Sterne. Ses yeux se sont ouverts sur des scènes de caserne, et les premiers récits qui ont frappé ses oreilles, ce sont des histoires de régiment, des ' aventures d'officiers à demi-solde, des facéties de vétérans. Voilà les éléments qui furent offerts par la fatalité de la fortune à sa jeune curiosité, et tous les lecteurs de Tristram Shandy savent si son génie en a su bien profiter. Les meilleures pages de son roman, ses plus ingénieux épisodes, ses plus sympathiques personnages sont dus à ces souvenirs et à ces émotions de l'enfance. C'est dans cette vie de caserne qu'il a pu connaître et surprendre ces végétations singulières et touchantes d'honneur et d'humanité que le métier militaire fait plus que tout autre germer dans les cœurs bien nés. Cet oncle Tobie, si bon, si
inoffensif, si candide, c'est le lieutenant Sterne luimême, que vous auriez pu impunément tromper dix fois de suite, au dire de son fils, si neuf n'avaientpas suffi à votre dessein. Ce caporal Trim, qui a trouvé ses invalides auprès de son vieux capitaine, exista en réalité. Il se nommait James Butler; il était, comme Trim, d'origine irlandaise, et plus d'une fois il avait porté dans ses bras le petit Laurey. Ce lieutenant Lefebvre à l'agonie si touchante, Sterne en avait entendu raconter l'histoire à' son père. Ce fameux bonnet espagnol, ce montero cap que Trim conserve avec tant de soin comme une de ses plus précieuses richesses, vient en droite ligne de l'expédition du Vigo. L'histoire du frère de Trim, détenu en Espagne dans les cachots de l'Inquisition, a aussi son origine dans une de ces expéditions auxquelles l'ambition d'Elisabeth Farnèse obligea l'Angleterre. Puis, comme les parents les plus prudents sont enclins à oublier souvent combien l'intelligence de certains enfants est précoce, et comme les serviteurs dans le laisser-aller de leur conversation populaire ne font pas toujours attention à qui les écoute, les oreilles du jeune Laurence avaient retenu plus d'une scabreuse histoire de garnison racontée aux ' heures où sa présence était mise en oubli ou n'était pas soupçonnée. L'histoire de la béguine des Flandres et bien d^autres de l'espèce la plus équivoque n'ont sans doute pas d'autre origine que quelquesunes de ces conversations de caserne écoutées avec une indiscrète avidité par un enfant à l'esprit trop
éveillé. De cette éducation d'enfance, il resta chez Sterne une extrême sympathie pour le caractère moral du soldat, sympathie qui subsista jusqu'à la fin de ses jours et qui trouva pour s'exprimer la délicatesse la plus ingénieuse et la plus pathétique sensibilité. Cette sympathie se fait jour jusqi^^e dans le Voyage sentimental^ dont deux des plus jolis épisodes sont à coup sûr l'anecdote de ce chevalier de Saint- Louis qui vend des petits pâtés pour vivre à la porte du château de Yersailles et celle de l'épée du marquis d'E... On a accusé Laurence d'avoir été envers, sa mère un fils ingrat, et tout à l'heure nous verrons ce qu'il faut penser de cette accusation ; mais ce qu'on peut affirmer en toute assurance, c'est qu'il fut singulièrement fidèle au souvenir de son père, car le Tristram Shandy n'est en un sens qu'un monument élevé à la mémoire du lieutenant Roger, et certes jamais la tendresse filiale ne trouva une expression plus touchante et plus affectueuse.
Le. lieutenant Roger Sterne eut une fin triste set singulière, tout à fait shandyenne et qui ressemble à un des caprices de l'imagination de son fils. Il était, ainsi que nous l'avons dit, d'humeur douce et inoffensive; toutefois il était soldat, et il avait en conséquence ses susceptibilités et ses éclats de colère. Pendant le siège de Gibraltar, en 1727, il se prend un jour d« querelle avec un certain capitaine Philips à propos d'une oie. Cette oie est un des beaux exemples qu'on puisse citer des particularités grotesques qui ont été l'origine première d'un nombre infini de dispiites.
De combien de duels, et des plus acharnés, s'il vous plaît, cette oie, sous une forme ou sous une autre, n'a-t-elle pas été le prétexte! On ne sait pas au juste comment ce fatal volatile détermina le duel qui, s'il en faut croire la légende, fut excentrique jusqu'au bout. La rencontre des deux adversaires eut lieu, dit-on, dans une chambre, et le capitaine Philips poussa le lieutenant Sterne avec tant de vigueur que la pointe de son épée, dont il le perça de part en part, vint s'enfoncer dans le mur. Ainsi fixé à la manière des papillons dans un carton d'entomologiste, le lieutenant Sterne conserva assez de force et de présence d'esprit pour prier poliment son adversaire d'essuyer soigneusement le plâtre qui s'était attaché à l'extrémité de son épée avant de la lui retirer (Ju corps. Le lieutenant survécut cependant à cette perforation, mais avec une constitution altérée, et ce ne fut qu'en 1731 qu'il rendit le dernier soupir à Port^ Antonio, dans la Jamaïque, où son régiment fut envoyé après le siège de Gibraltar.
Pendant ce temps, le petit Laurence Sterne avait grandi, sans autre aventure qu'un accident qui faillit priver le xviii® siècle d'une de ses plus vives figures. A l'époque où son père tenait garnison à Wicklow, en Irlande, il visitait fréquemment le presbytère^ d'un certain M. Fetherston, parent de sa mère et vicaire < d'Anamoë. Un jour, l'enfant, jouant près d'un moulin, tomba dans le canal au moment même où la roue était en mouvement, laquelle roue, au lieu de l'écraser ou de Tenvoyer faire une promenade dans
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les airs, se contenta de le pousser affectueusement par-dessus l'écluse. Grâce à ce salut miraculeux, M. Laurence fut pendant quelques jours un personnage, et tous les paysans des environs vinrent voir par curiosité le bambin qu'avait épargné ce moulin, qu'on montre encore, paraît-il, à Anamoë.
Avant de partir pour le siège de Gibraltar, en 1727, son père l'avait placé à Técole d'Halifax, dans le Yorkshire, école dont son oncle Richard Sterne était un des gouverneurs. Ce qu'était à cette époque le jeune écolier, nous pouvons nous le figurer aisément par les portraits de Tbomme fait qui nous restent de lui et qui nous représentent une physionomie si conforme au caractère de son génie, car les traits de Sterne changèrent peu, et il seml)le avoir conservé toute sa vie le visage de son enfance. Cette physionomie est un des plus gracieux caprices qui nous soient connus de cette artiste inépuisable en inspirations, la nature. Qui donc n'a présente au souvenir la mine espiègle de Sterne avec ses grands yeux éveillés, ses traits irréguliers et mobiles admirablement disposés pour la mimique, son nez railleur, ses lèvres faites pour le sourire et la moue, — Fensemble le plus gentiment grimacier qui se puisse concevoir ? Il est à peu près inutile de demander si un pareil enfant présenta le type accompli de l'écolier appliqué et laborieux, de ce qu'on appelle au collège le bon sujet. La régularité pesante du travail convenait peu à un esprit composé d'éléments aussi subtils et mercuriels que le sien ; cependant il n'était point un paresseux.
il lisait beaucoup, mais il n'aimait à travailler que lorsqu'il lui plaisait, et, dit la légende universitaire, une fois tous les quinze jours. Une anecdote qu'il nous a lui-même conservée mérite d'être mentionnée comme la preuve qu'en dépit de son peu d'application des yeux clairvoyants pouvaient apercevoir en lui dès cette époque les talents de l'homme futur. Un jour qu'on avait reblanchi à la chaux les murs de la salle d'étude, le jeune Laurence s'avisa de grimper à une des échelles oubliées par les ouvriers et d'inscrire son nom en grandes capitales sur cette surface remise à neuf. Irrité de ce méfait, un des ushers, ce que nous appellerions un des maîtres d'étude, se mit en devoir de faire subir au coupable la peine du fouet; mais le directeur de l'école, au grand étonnement de tous, blâma ce traitement et déclara que ce nom de Laurence Sterne resterait sur la muraille pour rappeler qu'un futur homme de génie avait été élevé dans le collège. Il est douteux que le professeur au nom inconnu qui augurait si bien de l'avenir de Laurence ait vécu asseîs longtemps pour voir se réaliser son pronostic, car ce n'est qu'aux approches de la cinquantaine qu'il plut au capricieux Yorick de déchirer sa robe de prêtre et de montrer qu'elle recouvrait un des arlequins les plus lestes, les plus ingénieux, les plus fertiles en espiègleries qui aient jamais effleuré les épaules de l'humanité de leur batte légère, et par-dessous leur masque noir fait la grimace à l'hypocrisie et à la sottise.
30â LAURENCE STERNE
Sou père mourut pendant qu'il était encore à Halifax, laissant sa famille sans ressources; mais Tayenir de Laurence ne souffrit en rien de cet événement. Son riche cousin, Richard Sterne, qui s'était si généreusement conduit envers l'enseigne, déclara qu'il servirait de père à l'enfant, et il tint parole. Un de ses oncles, Jacques Sterne, archidiacre d'York, whig aussi âpre que son grand-père l'archevêque avait été tory ardent, ecclésiastique aux allures violentes et aux poursuites mondaines, pluraliste célèbre, qui s'entendait comme pas rfn à pratiquer le cumul, se chargea aussi de pousser sa fortune. Enfin Cambridge ne pouvait refuser au descendant de l'jarchevêque qui avait été maître du collège de Jésus une partie de la rente dont l*aïeul de Sterne avait doté l'université pour l'éducation des écoliers pauvres. La vie de l'pniversité fut à peu de chose près la répétition de celle du collège : beaucoup de lectures, un travail peu régulier, et quelque dissipjition. C'est là qu'il forma cette intimité qui a tenu dans sa vie une grande place, et qui a exercé peut-être sur sa destinée une influence fatale, avec le jeune Hall Stevenson, celui4à même que l'on voit, sous le nom d'Eugenius, traverser le Tristram Shandy comme conseiller du vicaire Yorick. Un autre de ses camarades fût le poète Gray, Tauteuf si fameux autrefois de Félégie le Cimetière de village^ petit chef-d'œuvre qui lui conserve encore Tombre d'un nom, ombre rêveuse et mélancolique comme son talent même : mais Gray, qui était tout à fait pauvre et d'humeur studieuse, se mêlait peu
à ces gais compagnons, et le nom de Laurence s'était si complètement efiFacé de sa mémoire /que lorsque, bien des années après, ce nom fut devenu célèbre, il ne se rappelait pas l'avoir jamais connu. .
Pauvre Gray I puisque je rencontre ici ton doux souvenir, je ne puis m'empêcher de me détourner un instant de mon suj^t et de m'autoriser de la méthode shandyenne des digressions pour te saluer en passant. L'oncle Toby, qui pour prix de sa bravoure avait recueilli une retraite obscure et une blessure à Faine, ne prêche pas plus éloquemment Ja vanité de la gloire militaire que toi la vanité de la gloire littéraire. Que reste-t-il de toi, si studieux, si érudit, si curieux de toute bonne et originale littérature ? Longtemps avant que nos critiques et chercheurs moderneà eussent cru découvrir les premiers les beautés des' poèmes barbares, tu étais un connaisseur en littérature Scandinave et en littérature galloise, et ta muse à l'éducation classique, mais pieusement fidèle à son origine septentrionale, ahnait à mêler à sa couronne de fleurs latines les glaïeuls et les nénufars du Nord. Tu avais cependant demandé bien peu à la postérité, et tu avais fait ton bagage bien mince : cinq pu six petits poèmes, parmi lesquels étaient deux chefs-d'œuvre I mais cette modestie même n'a pu te sauver de FoublL Un instant tu fus célèbre, et tes mânes durent tressaillir d^orgueil le jour ou un grand enchanteur qui savait à peine le nom de Spense;»^ Chateaubriand, te fit une si farge place dans l'his: toire de la littérature de ton pays. Et aujourd'hui
voilà qu'on pourrait presque l'appliquer les fameux vers de ion élégie sur les Miltons inconnus et les Gromwells sans gloire qui dorment dans la paix du néant I Combien ton sort est fréquent I Les souvenirs évoquent les souvenirs, et ton nom prononcé rappelle à la mémoire celui d'un de tes frères en rêverie, ton contemporain et ton compatriote, le poète Collins, auteur comme toi d'un chef-d'œuvre, une Ode au soir, où toute la musique du crépuscule a été exprimée. Qui donc connaît aujourd'hui VOde au soir, de CoUins ? Aussi peu de personnes qu'il y en aura dans quelque cent ans qui connaîtront l'oncle Toby et le caporal Trim eux-mêmes 1
Quam multa in sylvi3 autumni frigore primo Lapsa cadunt folia. ..
Nous venons de voir Laurence généreusement adopté par sa famille, et ici nous poserons la question si controversée : Sterne fut-il un fils ingrat? car la véritable réponse se trouve, croyons-nous, dans cette adoption. Un fait est certain, c'est qu'à partir de la mort du lieutenant Roger mistress Sterne se trouve complètement séparée de son fils et qu'on n'entend plus parler d'elle. Tout ce qu'on en sait, c'est qu'elle tenait une petite école en Irlande. Plus de vingt ans après l'ordination de Sterne et à la veille de sa grande célébrité , en 1758, on la voit reparaître un instant, dans des circonstances fort malheureuses, pour implorer le secours de son fils, qui lui est très afî*ectueusement accordé; puis, après
cette rapide apparition, elle rentre de nouveau dans la nuit. Que s*étaît-il passé pendant ces vingt années entre la mère et le fils? Nous Tignorons absolument. Nous ferons remarquer que Tobscurité qui recouvre ces relations s'étend à tous les autres épisodes de la vie de Sterne pendant ces vingt an« nées. A l'exception de quatre lettres écrites à l'époque qui précéda immédiatement son mariage et adressées à cette niiss Elisabeth Lumley qui devait dei^enir sa femme, la correspondance de Sterne depuis sa jeunesse jusqu'à sa célébrité a été perdue tout entière. Si nous possédions cette correspondance, nous pourrions nous prononcer en connaissance de cause, car nous y lirions la justification ou la condamnation de Sterne ; mais en l'absence de tout document, comment oser soutenir une accusation aussi cruelle, lequelle ne repose sur aucun autre témoignage que celui d'Horace WalpolCj-bel esprit peu porté à l'indulgence, et qui aurait pu garder pour lui-même une bonne partie du reproche de sécheresse qu'il adressait à Sterne? L'accusation de Walpole repose sur un fait malheureusement vrai, mais qu'il est facile d'expliquer. « Je tiens d'une autorité irrécusable, dit-il, que sa mère, qui avait ouvert une école, s'étant endettée par suite des extravagances d'une de ses filles, aurait pourri en prison, si les parents des écoliers n'avaient ouvert une souscription en sa faveur. Son fils était trop sentimental pour avoir aucune sensibilité. Un âne mort était pour lui plus important qu'une mère vivante. » L'épigrSamme
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finale est mordante, mais porte à faux, car il est douteux que, lorsque Sterne écrivit Tépisode de Tàne mort, sa mère vécût encore. Quant au fait de la souscription, il n'a rien de dàshonorant pour Sterne, car il est antérieur à sa célébrité d'écrivain, et ce n'est qu'à la suite du succès obtenu par Tristram Shandy que sa .vie cessa d*ètre aussi étroite qu'elle l'avait été jusqu'alors. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pu à lui tout seul, chargé pour son propre compte des soins d'une famille, suffire à solder la dette dont parle Walpole. Ce qui serait tout à fait coupable, c'est qu'il n'eût pas fait tout ce qu'il pouvait en pareille circonstance, mais cela est peu proba* ble, car, quelque temps après, nous voyons la mère venir dans le Yorkshire pour consulter son fils, qui écrit cette phrase, extraite par M. Fitzgerald d'une des lettres par lui retrouvées : « J'espère que l'affaire de ma pauvre mère est cette fois finie à notre satisfaction, et, j'en ai la confiaace, à la sienne propre. » Reste le fait de la longue séparation de la mère et du fils, mais l'adoption du jeune Laurence par les Sterne suffit pour l'expliquer, et l'on n'a qu'à regarder ce qui se passe dans les familles bourgeoises en pareil cas pour tout comprendre. Il est évident que la veuve de renseigne Roger ne fut jamais qu'une étrangère pour les Sterne. Son fils faisait partie de leur famille, non pas elle; en se chargeant de son éducation et de sa carrière, ils le séparaient d'elle et disaient ostensiblement : L'enfant est à nous, non à vous. Ainsi qu'il arrive en de telles
circonstances, la pauvre veuve rendit, comme un dépôt qui ne lui appartenait pas« Tenfant ^ la famille de son père, et il est même permis de croire qu'elle le fît avec joie, heureuse dans son malheur de cette séparation qui préservait son fîls de Tindigence ; puis elle s*éloigna de cette famille, qui l'aurait toujours vue avec froideur, et elle se retira en Irlande, là où elle avait encore conservé quelques-uns ' des siens. L'orgueil des Sterne d'une part, le bon cœur et le bon sens de la mère de l'autre, opérèrent sans doute cette séparation, dans laquelle Laurence ne fut pour rien à l'origine. L'éloignement et le temps firent le reste. Telle est probablement la vérité sur cette disparition de mistress Sterne. M. Fitzgerald, dans son ingénieux plaidoyer en faveur de Laurence, n*a pas assez aperçu que la justification de soi) auteur favori est dans cette adoption qui ne permettait de suivre leur cours normal ni aux sentiments de la mère, ni aux sentiments du fils.
Sterne se trouvait tout naturellement désigné pour l'Eglise ; sa pauvreté ne lui laissait guère le choix d'une autre carrière, et c'était en outre dans l'Eglise qu'il avait ses appuis les plus solides. En cohséquence, à sa sortie de l'université, il fut ordonné prêtre (août 1738), et aussitôt après, par les soins de son oncle, l'âpre archidiacre whig, muni du vicariat de Sutton et du titre de prébendier d'York. Trois ans plus tard, en 1741, il s'attachait au pied le boulet qu'il devait traîner toute sa vie, c'est-à-dire sa femme, l'insignifiante et quelque peu maussade Elisabeth
Lumley. Ce mariage élait pourtant du genre de ceux qui sont dits d'inclination, et Laurence Tavàit désiré avec autant de constance et d*ardeur que lui en permettait sa capricieuse nature. C'est dans la société de ses riches cousins du Yorkshire qu'il avait rencontré cette Elisabeth Lumley, fille d'un clergyman, personne assez médiocre et d'esprit et de visage, s'il faut en croire le témoignage de M. Fitzgerald et celui de Nathaniel Hawthorne, qui, en fouillant la boutique d'un bouquiniste, avait rencontré un portrait de mistress Sterne frappant de vulgarité ; mais elle était jeune alors, et elle avait cette gentillesse du diable que la nature, comme une tendre mère, accorda dans leur printemps à presque tous ses enfants, afin qu'il n'en soit aucun qui reste sans attraits sur les cœurs. C'est par cette gentillesse qu'elle plut à Sterne, qui de sa vie ne semble avoir compris la vraie beauté et se laissa toujours prendre aux visages intéressants. En outre, elle avait une jolie voix et passait pour bonne musicienne ; or Sterne adorait la musique et jouait lui-même du violoncelle. Bref, pour une cause ou pour une autre. Sterne s'en éprit, et cette passion dura plusieurs années. Nous avons quelques-unes de ses lettres d'amour : ce sont de jolies lettres, fort bien écrites, toutes dans le ton de cette sentimentalité qui commençait à être dans l'air à cette époque et que lui-tnème devait tant contribuer à mettre à la mode, parsemées de quelques exagérations puériles qui font sourire. On a là sous une forme tout à fait gentille l'étemelle histoire des illusions de l'amour. Sterne,
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le capricieux Sterne, se promet une éternité de bonheur avec cette inoffensive et banale personne I Vous plairait-il d'entendre Sterne se duper lui-même ? En ce moment de fraîcheur de la première jeunesse, il possède une sincérité de tendresse qui est destinée à passer bien vite, car, si sa femme n*eut jamais que la beauté du diable, on peut dire que lui n'eut jamais que la candeur du diable, une cairdeur qui fut tout à fait comme ce genre de beauté, un simple déjeuner de soleil. Regardons-le pendant que la rosée de la jeunessç n'est pas encore desséchée.
« Oui, je me déroberai au monde, et pas une langue babillarde ne dira où je suis, et Écho même ne chuchotera pas le nom de ma retraite. Laisse ton imagination se peindre cette retraite comme un petit cottage doré du soleil, sur le flanc d'une colline romantique. — Et penses-tu que je laisserai derrière moi l'amour et l'amitié? Non; ils seront mes compagnons dans la sohtude, s'asseyant quand je m'assiérai, se levant quand je me lèverai, sous la forme de mon aimable Lumley. Nous serons aussi heureux et aussi innocents que nos premiers parents dana le paradis avant que l'archi-démon pénétrât dans cette scène indescriptible. Dans notre solitude, les plus tendres affections auront de l'espace pour s'épanouir, s'étendre, et produire ces fruits que l'envie, l'ambition et la malice ont toujours tués en germe. Que les tempêtes et les ouragans du monde déchaînent leur rage à distance, cette désolation est par-delà notre horizon de paix. Ma Lumley a vu un polyanthus
fleurir en décembre : c'est qu'un mur ami l'avait protégé contre le froid piquant. Aucune influence planétaire ne viendra nous atteindre, excepté celle qui gouverne et chérit les plus douces fleurs. Dieu nous protège ! Combien cette perspective est délicieuse en pensée I Nous bâtirons et nous planterons comme nous l'entendrons; nous ne torturerons pas la simplicité par l'art : la nature ndus enseignera à vivre, elle sera l'achimiste qui mêlera pour nous toutes les bonnes choses de la vie en un même breuvage salubre. La sombre famille du souci et de la méfiance sera bannie de notre habitation par ta tendre et tutélaire divinité, et nous chanterons en chœur nos chants de gratitude, et nous nous réjouirons jusqu'à la fln de notre pèlerinage. »
Pendant qu'il baptise de noms romanesques fort baroques les retraites où il va causer avec sa bienaimée et qu'il se livre à tous les enfantillages de l'amour *, miss Lumley doit quitter le Yorkshire pour le comté de StafPord, résidence de sa famille. Ce sont alors des plaintes, . des lamentations , des désespoirs à demi touchants, à demi risibles, où, sous
1. La nature de Sterne est fort compliquée. Il est à la fois très sec et d'une sensibilité très fine. Il avait une mémoire Vraiment charmante qui retenait avec une délicatesse extrême es plus petits riens de son existence. Ainsi cet homme, qui aima si peu sa femme, avait, comme un vrai poète qu'il était, conservé les souvenirs des petites circ|Dnstances qui avaient accompagné son a'mour. Vingt ans plus "tard, il se rappek le nom d'Estella qu'il avait donné à ce cottage où il faisait la cour à miss Lumley, et le plaça dans Tristram Shandy, dont un personnage s'appelle le curé d'Estella.
LAUREIJICE 8TEKNE 311
ramant sincère, le futur comédien de'sentiment apparaît le plus naïvement du monde.
c( La bonne miss S... (une amie commune des deux amants dont le nom est resté inconnu), avec les appréhensions du meilleur des cœurs, pensant que j'étais malade, insista pour que j'allasse la trouver. Comment se fait-il, ma chère Lumley, que je n'aie jamais pu voir le visage de cette mutuelle amie sans i me sentir déchiré? Elle me fit rester une heure avec elle, et dans ce court espace de temps j'éclatai en larmes une douzaine de fois successivement et avec de tels transports de passion qu'elle fut obligée de quitter l'appartement et de s'en aller sympathiser avec moi dans sa chambre de toilette (c'est-à-dire de «'en aller pleurer pour son compte et à part). J'ai pleuré pour vous, me dit-elle sur le ton de la plus douce pitié, car je connais depuis longtemps le cœur de la pauvre Lumley, et il est aussi tendre que le vôtre, et son chagrin est aussi cuisant, sa constance aussi grande, ses vertus aussi héroïques. Le ciel ne vous a pas rapprochés l'un de l'autre pour vous rendre malheureux. Je ne pus lui répondre que par un regard de sympathie reconnaissante et un profond soupir, et je retournai à votre logement, que j'ai loué jusqu'à votre retour, pour me résigner à mon malheur. Panny m'avait préparé à souper, — elle est tout attention pour moi, — mais je me mis à table avec des larmes, une sauce bien amère, ma Lumley; c'est pourtant la seule, dont je puisse assaisonner mon repas, car, au moment où elle commença à servir ma
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petite table, mon cœur m'abandonna. Une assiette solitaire, un seul couteau, une seule fourchette, ,un seul verre ! je donnai mille regards pensifs et pénétrants à cette chaise que tu as si souvent honorée de tes charmes dans ces repas tranquilles et sentimentaux^ puis je posai ma fourchette et mon couteau, et je' pris mon mouchoir, et j'en couvris mon visage, et je pleurai comme un enfant. C'est ce que je fais à ce moment même, ma Lumley, car, en prenant la plume, mon pouls bat plus vite, ma figure pâle brille de fièvre, et les larmes tombent sur le papier pendant que je trace le nom de Lumley. »
Nous venons de voir une des averses de sensibilité de ce cœur aux ondées rapides et fréquentes qui fut un avril perpétuel ; voici maintenant une de ses matinées de soleil. C'est une invitation au retour dans le ton du meilleur Sterne. Le style un peu vieillot en est encore charmant :
c( Les villes populeuses et les sociétés affairées peuvent plaire à ceux qui sont gais et insouciants, mais la solitude est la meilleure nourrice de la sagesse. Il me semble que je vois en ce moment ma contemplative jeune amie occupée dans son jardin à épier les approches graduelles du printemps. Le perceneige et la primevère, ces premiers et bienvenus visiteurs, jallissent sous tes pieds. Flore et Pomone te considèrent déjà comme leur suivante, et dans peu de temps te chargeront de leurs plus doux fruits. La race emplumée t'appartient tout entière, et avec elle une musique qui ne doit rien à l'art commencera
bientôt à saluer joyeusement tes promenades du matin et du soir. Cependant, aussi doux que tout cela puisse être, reviens, reviens, les oiseaux du Yorkshire accorderont aussi bien leurs instruments et chanteront aussi mélodieusement que ceux du Staffordshire. Adieu, ma bien-aimée, trop à toi pour mon repos. »
Miss Lumley revint, mais dans un état de santé tjui fit craindre un instant à Laurence qu'elle ne lui fût enlevée pour toujours. Dans la courte esquisse qu'il traça de sa vie pour Tinstruction de sa fille Lydia quelques jours avant sa mort, il nous a conservé sur c^tte maladie une touchante anecdote. « Un soir que j'étais assis près de son lit, le cœur presque brisé de la voir si malade, elle me dit : Mon cher Laurey, je ne serai jamais à vous, car je crois en vérité que je n'ai pas longtemps à vivre! Mais je vous ai laissé jusqu'à un shilling de ma fortune. Puis elle me montra son testament. » Cette petite fortune dont elle voulait faire Sterne héritier servit vingt ans plus tard à payer en grande partie les dettes laissées par lui. Outre cette fortune, elle apportait encore à Sterne le bénéfice dii vicariat de Stillington, qu'un ami de sa famille lui avait promis comme cadeau de noces, en sorte que ce mariage d'inclination fut en même temps pour l'heureux Yorick une excellente affaire pratique.
Ce qu'il advint de ce mariage, une pièce écrite vingtsix ans plus tard vous le dira, si vous la lisez avec soin. C'est une lettre en latin macaronique adressée à son ami Stevenson en 1767, par conséquent un peu
moins d'un an avant sa mort K La pièce est amusante, mais il y a là une légèreté qui fait mal. On y
1. Nous croyons devoir donner ici le texte de cette pièce même ; une traduction éteindrait Tétincelle de réelle drôlerie qui l'anime. En outre, en nous bornant au texte, nous obtenons le double avantage de ne pas priver d'une pièce des plus amusantes ceux de nos lecteurs qui ont le dîroit de comprendre, et d'éviter une légère occasion de scandale à ceux qui ont au contraire le devoir de ne pas comprendre.
(c Literas vestras lepidissimas, mi consobrine , consobrinis meis omnibus carior, accepi die Veneris ; sed posta non rediebat versus Âquilonem eo die, aliter scripsissem prout desiderabas. Nescio quid est materia cum me, sed sum fatigatus et œgrotus de meft uxore plus quam unquam — et sum pos* sessus cum diabolo qui pellet me in urbem — et tu es possessus cum eodem malo spiritu qui te tenet in deserto esse tentatum ancillis tuis, et perturbatum uxore tuâ — crede mihi, mi Antoni, quod isthsec non est via ad salutem sive bodiemam, sive eternam ; num tu incipis cogitare de pecuniâ, quee, ut ait sanctus Paulus, est radix omnium malorum, et non satis dicis in corde tuo, ego Antonius de Gastello Infirmo, sum jam quadraginta et plus annos natus, et explevi octavum meum lustrum, et tempus est me curare, et meipsum Antonium facere bominem felicem et liberum, et mibimet ipsi benefacere, ut exbortatur Salomon, qui dicit quod nibil est melius in hâc vitâ quam quod homo vivat festivè. et quod edat et bibat, >et bono fruatur^ quia boc est sua portio et dos in boc mundo. — Nunc te scire vellemus, quod non debeo esse reprehendi pro festinando eundo ad Londinum, quia Deus est testis, quod non propero prœ gloria^ et pro me ostendere; nam diabolus iste qui me intravit, non est diabolus vanus, ut consobrinus suus Lucifer — sed est diabolus amabundus, qui non vult sinere me esse solum ; nam cùm non cumbenbo cum uxore meâ, âum mentulatior quàm par est — et sum mortaliter in amore et sum fatuus ; ergo tu me, mi càre Antoni, excusabis, quoniam tu fuisti in amore, et per mare et per terras ivisti et festinàsti sicut diabolus, eodem te propellente diabolo. Habeo multa ad te scribere — sed scribo banc epistolam in domo coffeatariâ et plenâ sociorum strepitosorum, qui non permittent me cogitare unam cogitationem. — Saluta amicum Panty meum, cujus literis re^pondebo, — saluta amicos in domo Gisbrosensi, et oro, credas me vinculo consobrinitatis et amoris ad te, mi Antoui, devinctissimum. >»
reconnaît par trop celui à propos de qui l'évêque Warburton, qui Fâimait pourtant beaucoup, écrivait un jour : « Je crains bien qu'il ne soit un incorrigible polisson. » Fi, monsieur Yorick I Une pareille lettre serait coupable pour tout homme ; mais, de la part d*un ecclésiastique, marié, père de famille, qui a déjà senti sur lui s'appesantir la main de la mort et qui touche àTéternité, elle est presque criminelle. En dépit des ingénieux plaidoyers de M. Fità^gerald, on peut dire sans crainte d'altérer la vérité que Sterne fut un mari détestable. Cependant la calomnie ne s'est pas contentée de la prise énorme que lui donnait la conduite de Sterne, et elle a trouvé moyen d'exagérer encore ses torts. Il ne lui a pas suffi qu'il ait été infidèle à tort et à travers, elle a encore voulu qu'il ait laissé sa femme et sa fille dans le dénuement pendant qu'il courait les aventures en France et en Italie, ou qu'il faisait la roue dans les salons de Londres. Rien n'est moins vrai. Si mistress Sterne n'eut jamais une grande part du cœur de son mari, elle eut toujours en revanche une très grande part de sa bourse, et si Ton examinait de près les livres du ménage, en tenant compte de la différence de valeur de l'argent entre cette époque et la nôtre, on trouverait peut-être qu'çlle ne vécut pas non plus avec une grande économie. Cette calomnie était réfutée presque dès le lendemain de la mort de Sterne par la publication que sa veuve et sa fille, un peu h court d'argent, firent de sa correspondance en 4775, et cependant telle est la force du mensonge une fois
répandu, que ladite cs^lomnie subsiste encore comme si Ton n'avait pas les lettres adressées à sa famille et surtout celles adressées aux banquiers Foley et Panchaud. Ces lettres se rapportent exclusivement, il est vrai, aux dernières années de la vie de Sterne ; mais on peut en induire sans aucune témérité que, sa conduite envers sa femme, au moins en ce qui touchait aux soins matériels, fut- en tout temps irréprochable. Cette correspondance commence à l'époque où Sterne fut appelé en France pour la première fois par les soins de sa santé. Obligé d'y séjourner plus longtemps qu'il ne pensait, il écrit à sa fille et à sa femme de venir le rejoindre. Il n'est pas de précautions qu'il ne leur recommande tendrement de prendre; il n*est pas de petit objet d'utilité domestique dont il ne les invite soigneusement à se munir. « J'espère que cette terrible chaleur sera tombée au moment où vous vous mettrez en route. Toutefois je vous prie de prendre bien garde de vous échaufTer le sang en voyageant; marchez tout doucement lorsque vous trouverez que la chaleur est trop forte... Je suis impatient de vous voir toutes les deux après une si longue séparation, ma chère femme et mon cher enfant ; écrivez-moi une ligne tout directement afin que je puisse faire ce que vous me recommanderez et que je vous tienne des logements prêts. » — c J'espère que vous êtes convaincue de la nécessité d'emporter avec vous 300 livres, surtout si vous considérez que Lydia doit avoir deux légers négligés, que vous aurez besoin d'une robe ou deux; quant aux toiles
Mi
peintes, achetez-les en ville, parce qu'elles sont beaucoup plus admirées lorsqu'elles sont anglaises que lorsqu'elles sont françaises. Mrs. H... m'écrit pour me dire que vous vous trompez, si vous croyez acheter la soie meilleur marché à Toulouse qu'à Paris... Dans ce pays, sachez-le, il ne faut pas faire d'économie sur la garde-robe (il a la vue perçante et nous juge bien), et, si vous dînez d'un oignon et que vous demeuriez dans un grenier au septième étage, il n'en doit rien paraître à vos vêtements, car c'est d'après eux que vous êtes bien ou mal vu. » Les recommandations recommencent avec chaque lettre nouvelle ; ce n'est point là le fait d'un bien méchant homme, on en conviendra. Les époux se fixent à Toulouse, puis à Montpellier, et nous voyons Sterne prendre tous les soins imaginables pour que son ^ ménage ne manque de rien pendant deux longues années. Enfin il dut quitter sa femme et sa fille pour le voyage en Italie en 1764, et il les laissa dans le midi de la France, où elles séjournèrent jusqu'à la fin de 1767 ; pendant cette longue absence , il ne cessa un seul instant de veiller sur elles. Chacune de ses lettres est un bon pour 20 livres, pour 50 livres, pour 100 livres; l'une contient ce détail curieux : « Mistress Sterne ne compte pas dépenser plus de 5000 livres françaises par an; mais, entre nous, 20 livres sterling de plus ou de moins ne font pas une différence. » On conviendra qu'une femme à qui son mari permettait de dépasser pour ses dépenses annuelles et celles de sa fille la somme énorme pour
l'époque de 5,000 francs n*a jamais pu se plaindre qu'il la laissât mourir de faim.
NVt-on pas dit aussi qu'il était mauvais père, et cela tout simplement parce qu'on avait appris qu'il employait sa petite Lydia à recopier les pages de la seconde partie du Tris tram Shandy? Là-dessus, violents murmures de tous les pharisiens d'Angleterre. Gomprend-on un père assez dépourvu de sens moral pour insulter à ce point à la pudeur de sa fîlle ! Faire copier à un enfant les pages du livre le plus immoral qu'on ait écrit I — Eh bien, à considérer la chose froidement, ce crime n*est pas même une faute. Tristram Shandy est rempli d'indécences, cela est certain; mais ces indécences sont enveloppées et entortillées de telle sorte que c'est à peine si les yeux de l'homme le plus expérimenté peuvent les surprendre; miss Lydia' pouvait donc en copier les pages sans que son innocence en souffrît plus que si elle avait copié son prayer book. Il est vrai de dire que c'est une de ces choses qu'on ne fait pas, même quand on est sûr, comme dans le cas présent, qu'elles ne peuvent avoir aucun résultat mauvais. C'est pour soi qu'on ne les fait pas, pour éviter d'insulter, non pas à une pudeur qui ne court aucun risque, mais à sa propre pudeur. Or peu d'hommes sont capables de cet excès de délicatesse morale, et Sterne en était moins capable que tout autre, car il n'eut jamais aucune candeur ni aucun sens de cette bienséance qu'on peut appeler la politesse du parfait honnête homme envers son âme. Croirai t-on par exemple que dans les
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lettres à sa Lydia, devenue une grande jeune fille^il pousse Toubli de toute convenance jusqu'à l'entretenir avec une complaisance extrême des charmes d'âme et de visage de la fameuse Elisa Draper? Mais, cette réserve faite , il faut reconnaître que Sterne se montre dans ses lettres un très tendre père . Il aime sa Lydia, comme sa nature le rendait capable de Taimer, c'est-à-dire avec trop d'indulgence et de familiarité. Ce n'est pas là, on s'en doute bien, l'amour paternel des âmes nobles et fortes, ce n'est qu'un grand enfant qui en aime un autre plus petit; mais pouvait-on demander davantage à ce cœur étourdi? Il y a un vrai plaisir à rendre cette justice au pauvre Laurence; on a tant de raisons d'être sévèt'e pour lui I
Cependant le mariage a d'autres devoirs que ceux qui regardent les soins matériels du ménage, et ces autres devoirs. Sterne les éluda toujours ou les viola ouvertement. Nous ne savons pas quelle fut sa conduite pendant les vingt premières années de son mariage ; mais au moment où les ténèbres se dissipent,« à l'époque de la publication de Tristram Shandy^ nous trouvons Sterne en coquetterie réglée avec une jeune dame d'origine française, appartenant à une famille huguenote dont les biens avaient été confisqués pour cause de religion. Cette personne, qui habitait York avec sa mère, se nommait miss Cathe rine Béranger de Fourm an telle. M. Fitzgerald prétend que ces relations se bornèrent à une passion platonique du genre enjoué, à ce qu'on appelle aujour-
d'hui en Angleterre une flïrtation. Sterne, dit-il, fut fidèle dans cette afiTaire à son tempérament de sentimentaltsle, à cette constitution de dilettante de Tamour qui lui faisait écrire : « Il faut que j'aie toujours quelque Dulcinée en tète. « Je ne demande pas mieux que de le croire ; je me permettrai seulement de faire reniarquer que cette passion platonique a un singulier ton et parle un singulier langage. Ce n'est pjas parce qu'il tutoie la chere^ chérie Kitty^ comme il appelle miss Catherine ; une des manies de Sterne était invariablement de tutoyer les objets de ses passions : il tutoie Ëlisa Draper, il tutoie même lady Percy, grande dame pour laquelle il eut un de ces caprices de tète qui le prenaient si souvent, et à qui il écrit la plu^ insensée et la pliis rusée des lettres, lettre qui commence par ces mots incroyables : « jGhère belle dame, quel torchon tu as fait de mon âme l » Mais que penser d'une passion platonique qui s'exprime dans des termes pareils à ceux-ci : « Si ce billet vous trouve encore au lit, vous êtes une petite paresseuse, une petite coquine de dormeuse * ? Qu'est-
1. J'ai traduit décemment. Le texte porte alazy, sleepy Utile slut.\Slut aune vilaine signification, et si en français c'est un terme d'amitié que d'appeler un enfant petit gamin ou petit polisson, ce serait une insulte que d'appeler ainsi un jeune homme de vingt ans. Ce sera bien pis si, au lieu d'être adressée à un jeune homme, une telle expression est adressée h nne jeune femme ; alors elle ne peut être qu'une de ces deux choses, ou la plus méprisante des insultes, ou le témoignage de relations du genre le moins sévère. Il est vrai que Sterne appliquait ce mot même à sa fille. « Lydia, écrit-il, est la plus accomplie petite slut qui se puisse voir. »
ce que la douceur du miel comparée à toi, qui es plus douce que toutes les fleurs d'où il se tire? » — « Je vous aime à la folie, Kitty, et je vous aimerai pour réternité. » Qu'est-ce qu'une passion platonique qui s'exprime par les cadeaux les plus bizarrement choisis, pots de miel, vin de Galcavalla, etc., cadeaux qui sont suivis d'invitations pressantes d'inventer quelque excuse plausible de rester chez elle tel ou tel jour dans la soirée? Voici qui est plus significatif encore. Sterne écrivait le Trislram Shandy pendant qu'il était amoureux de miss Kitty, et c'est à elle qu'il fait allusion dans le dix-huitième chapitre de son second livre et dans d'autres encore sous le nom de Jenny. J'ouvre ce dix-huitième chapitre, et j'y trouve ce détail, qui indique des relations d'une nature si étroite que j'avais toujours cru qu'il était une manière de compliment payé par le sentimental Sterne, dans un jour de regain de tendresse conjugale, à l'économie bien entendue de sa femme. « Il ne s'est pas écoulé plus d'une semaine jusqu'à ce jour où j'écris le présent livre pour l'édification de la postérité, — jour qui est le 9 mars 1759, — depuis que ma chère ^ chère Jenny, observant que je prenais un air quelque peu grave pendant qu'elle marchandait une étoffe de soie de 25 shillings l'aune, dit au marchand qu'elle était fâchée de lui avoir donné tant de tracas, et immédiatement quitta la place et s'acheta une étoffe de 10 pence l'aune. « M. Fitzgerald, qui cite le même passage, en tire la conclusion qu'il témoigne. de relations graves et paternelles d'un côté et presque respec.
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tueuses de Tautre, tant il y a de manières différentes de lire une même chose I Ces relations en effet ont, en un sens, un caractère grave, car elles font dire à Sterne mille? incongruités; elles vont jusqu'à lui faire espérer la mort de sa femme. r> Je n'ai qu'un obstacle à mon bonheur, et celui-là, vous le connaissez aussi bien que moi... Dieu ouvrira une porte qui nous permettra un jour d*étre . beaucoup plus près l'un dç l'autre. » En tout cas, cette gravité n*était ni pédantesque ni morose et s'accommodait assez bien du badinage, ainsi qu'en témoigne le petit billet sal« vaut :
« Ma chère Kitty, je vous ai envoyé un pot de Con-» fitures et un pot de miel; aucun des deux n'est de moitié aussi doux que vous-même. Cependant n'en tirez pas vanité, et ne vous avisez pas, sur ce caractère de douceur que je vous assigne, de devenir aigre, car, si cela arrive, je vous enverrai un pot de cornichons pour vous adoucir (par voie de contraste) et vous rappeler à vous-même. Mais, quels que soient les changements que vous subissiez, croyez que je suis inaltérablement à vous, et pour parler comme votre devise, ma chère Kitty, un ami qui ne changera pas que en mourant {sic) *. >
Ce serment d'amour éternel, nous l'avons déjà vu faire à miss Lumley ; il était au nombre des manies de Sterne. Toutes les fois qull était amoureux, ce devait être pour l'éternité.