‹ Essais sur la littérature anglaiseChapitre 8 sur 9 · Ce salut final est en français dans roriginal · texte numérisé non relu

Ce salut final est en français dans roriginal

^ LAmÊtxcË ertKnm 33S

J*ai dît îl y a tin instant que nons ne savions presque rien de la vie de Sterne pendant les vingt premières années de son mariage. Hélas I nous vendrions en savoir moins encore. Pour un esprit aussi éveillé que le sien, la vie sédentaire dans une paroisse de campagne, en compagnie d*ttne femme tant soit peu maussade, devait être un pénible supplice ; aussi le voyons-nous s^écliapper le plus souvent qu*il peut, et courir à York, à Scarborough, la ville d'eaux alors à la mode, où il aimait à se promener en voiture sur la plage en ayant soin, pour plus de dandysme, qu*une des roues baignât dans la mer, à Crazy— Castle, le bien nommé, Casteltum {nfirtnorum, comme il traduit ingénieusement dans Tépître macaronique que nous avons citée, un vrai logis de fous et de toqués. Le propriétaire de ce château était ce Hall Stevenson, camarade de Sterne à l*uhîversité de Cambridge, qui sous le nom d'Eûgenîus donne de si bons conseils à Yorick dans le Tnstram Shandy. C*était un gentilhomme d'humeur excentrique, convulsivement gai, brusquement mélancolique, si amusant que mistress Sterne, qui ne le voyait jamais sans un froncement de sourcils, ne pouvait s'empêcher de l'aimerj si morose qu'il en oubliait parfois les devoirs de la plus simple politesse, et qu'il s'enfermait des matinées entières dans sa chambre pendant que son château était plein de ses amis. Il prétendait qu'il était malade lorsque le vent soufBait de l'est, et tous les matins il consultait sa girouette pour savoir s'il aurait le droit de se bien porter ce jour-là. Une fois

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que le vent soufflait très fortement de cet est maudit, Sterne chargea un polisson des environs de fixer la girouette pendant la nuit dans la direction opposée ; le lendemain, Stevenson se portait à merveille et se montrait le plus gai des compagnons, bénissant le vent du sud ou du nord qui lui faisait cette belle humeur. Dans ce château se, trouvait une bibliothèque riche en livres des vieilles et excentriques littératures anglaise et française, et Sterne aimait à y passer de longues heures, amassant sans le savoir de nombreux matériaux pour son Tristram Shandy à la si amusante érudition. Malheureusement tous les plaisirs de Grazy-Gastle n'étaient pas aussi innocents. Hall Stevenson était Tauteur d'un volume de poésies licencieuses qu'il semble avoir imitées de nos vieux poètes, intitulé Crazy taies (Contes du château de Crazy ou contes fous; ce titre contient une manière de calembour), et ses mœurs, dit-on, valaient ses écrits. Il passait pour avoir fait partie d'une sorte de société d'excentriques connue sous le nom de Vordre des douze moines de Medmenham ; ce qui est certain, c'est qu'il avait établi dans son château une succursale de cet ordre bizarre, qui s'était intitulée la société des démoniaques^ et dont les membres, tous hommes d'esprit et, à part leurs excentricités, tous hommes de bonne compagnie, célébraient des festins aux appellations saugrenues et s'affublaient de sobriquets facétieux. Ainsi Hall Stevenson, supérieur de Tordre, se nommait le cousin Antoine; Sterne était connu sous le nom de tOiseau noir {Blackbird)^ un

certain révérend Lascelles sous celui de Panty^ diminutif de Pantagruel, etc. Un homme d'esprit était peut-être à sa place dans de telles réunions, mais à coup sûr un ecclésiastique n'y était pas à la sienne, et Sterne eut toute sa vie. le tort irréparable et qui pèse sur son aimable mémoire d'oublier qu'il était ecclésiastique avant d'être homme d'esprit.

C'est sans doute à Crazy-Castle, près de son ami Hall Stevenson, qu'il apprit les principes sur lesquels repose ce genre de plaisanterie équivoque et obscure qui éclata dans le Tristram Shandy avec une effronterie spirituelle dont le monde des lettres n'avait pas eu d'exemple jusqu'alors. Arrêtons-nous un instant devant cette forme de plaisanterie; elle est curieuse à définir et à décrire. Nous avons prononcé tout à l'heure le mot de principes, et en effet le badinage de Sterne pourrait s'enseigner comme une science ou comme un art, en un nombre déterminé de leçons, et il est facile d'en établir la théorie mécanique. On a parlé beaucoup de Vhumour de Sterne, et le caractère de ses écrits a même contribué à fixer parmi nous le sens qu'on doit attacher à ce mot. Sterne en effet mérite le nom d'humoriste pour sa sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et plus artificiel que spontané. Qui dit humour dit esprit de tempérament, — traduction exacte de ce mot, si controversé et si souvent appliqué à tort et à travers, — par conséquent spontanéité, candeur, naïveté, bonhomie, génialité. Or Sterne ne possède

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au plus petit degré aucune de ces qualités. Il aimait à se recommauder de Rabelais et de Cervantes, qu*il avait pris pour patrons, mais qu'il est loin de la courageuse franchise du premier et du rire loyal du second I Avec les hommes qui possèdent le véritable humour ou la véritable force comique, nous savons toujours exactement pourquoi nous rions; avec Sterne, nous ne le savons jamais avec précision» et nous rions plutôt de ce que nous devinons que de ce qu'il nous raconte et nous fait voir. Le rire chez lui ne sort pas des choses qui le font naître en apparence; il sort de la confusion dans laquelle notre esprit se trouve jeté par Tabondance de non^sens drolatiques qui tombe sur lui comme une averse, et ce rire arrive lentement, sollicité qu'il est par une sorte de titillation à la fois amusante et insupportable. Sterne peut parler très longtemps avant que nous soupçonnions que nous avons une raison de rire« et, lorsqu'à la fin nous nous décidons h éclater, nous serions souvent fort embarrassés d'expliquer la chose autrement, sinon que l'auteur parait prendre tant de plaisir aux folies qu'il débite, qu'il nous a communiqué la contagion de cette gaieté qui le possède. Cependant, lorsqu'on examine attentivement cette magie drolatique, on trouve qu'elle repose sur deux procédés qui la réduisent à un simple escamotage. Le premier, qui est très connu, consiste h accoler deux histoires de sens différents de manière que l'une des deux apparaisse ou disparaisse sous l'autre selon la lumière sous laquelle vous regarderez la narra-

lion. C'est comme un récit cpii changerait de sens selon la manière dont vous tiendriez le livre. Vous le posez à plat, et vous y lisez une certaine histoire fort jolie d'ordinaire, et qui se suffit parfaitement à elle-même; mais, si vous levez la page, vous en apercevez une seconde mystérieusement cachée derrière les caractères d'imprimerie, qui prennent alors la transparence d'un rideau de fine gaze. Ce procédé, qui constitue un badinage parfaitement innocent ou un acte parfaitement coupable, est bien connu des honorables industriels qui font servir les arts du dessin à des fins que la loi ne voit pas d'un bon œil. Lé second procédé est d'une application plus délicate et demande un esprit plus délié ; il consiste à imprimer à l'esprit du lecteur par une secousse légère une direction telle qu'il soit amené à regarder forcément d'un certain côté et à s'arrêter sur uir ordre de pensées qui n'est pas l'ordre de pensées que vous déroulez devant lui. Ainsi vous lui parlez du soleil et de la lune, et pendant tout le temps qu'il vous écoutera il pensera forcément au royaume du Congo. Sterne renouvelle auprès de chacun de ses lecteurs, avec une adresse sans égale, la plaisanterie qu'il se permit à l'égard de son ami Hall Stevenson : il change la girouette de leur esprit et les fait regarder au côté sud, tandis que le vent souffle du nord.

Pendant mes dernières lectures de Sterne, je ne pouvais m'empêcher de trouver que, parmi les jugements si sévères que Thackeray avait portés sur l'ingénieux Yorick, il en était un qui était la vérité

même, au moins quant à son mode de plaisanterie, et correspondait exactement aux deux sentiments qu'il fait naître à la fois. « Voyez-vous là-bas ce grand garçon maigre, poitrinaire? Quel polisson dissolu! mais quel génie il al Donnez-lui solidement le fouet, et puis donnez-lui une médaille d'or, il mérite l'un et Vautre. » Tel est à peu près le sens de ce jugement, que nous citons de mémoire; c'est celui d'un maître. On injurierait volontiers Sterne au moment même où Ton ne peut s'empêcher d'admirer l'art extraordinaire avec lequel sont filées ses histoires et ses dissertations scabreuses. A chaque instant, on le surprend disant ou insinuant de telles choses qu'on a envie de lui appliquer certaine plaisante aventure du Voyage sentimental et de lui crier comme les spectateurs du parterre de l'Opéra-Comique : <l Haut les mains, monsieur l'abbé I » Mais quelle finesse incomparable ! Jamais Mignon n'exécuta sa danse des œufs avec une adresse pareille à celle de Sterne exécutant ses cabrioles au milieu de toute sorte de sujets défendus. Un rideau qu'un vent léger ouvre et referme, une libellule rasant la surface de l'eau, un écureuil parcourant une forêt sur les cimes qu'il effleure à peine de ses bonds, un chat se promenant sans rien casser au milieu d'un encombrement de porcelaines, fournissent des comparaisons à peine suffisantes pour rendre l'incroyable légèreté du talent de Sterne. Vous rappelez-vous le conte de Slawkenbergius, l'histoire de la béguine des Flandres, le conciliabule de Phutatorius, Gastripheres et compagnie, l'anecdote de la

fille de chambre aux égarements de t esprit et du cœur dans le Voyage sentimental^ et tant d'autres épisodes qu'on pourrait appeler les chefs-d'œuvre de l'équivoque? Sterne est roi dans cet art du double entendu et du sous-entendu. Les dons de Dieu sont là, employés, il est vrai, à une tâche que le diable n'aurait garde de désavouer, mais ils sont bien là.

Ce mérite reconnu, nous nous permettrons de dire, en dépit de M. Fitzgerald, que cette forme de plaisanterie accuse chez celui qui l'employa une dépravation réelle. Il n'y a pas de génie qui tienne, on ne badine pas ainsi. Le cynisme au moins a la franchise du courage ; mais la plaisanterie de Sterne est comme honteuse d'elle-même et recule devant les conséquences du but qu'elle poursuit : il y entre de la duplicité autant que de la malice. On peut dire qu'une certaine pusillanimité malfaisante est l'âme d'un pareil badinage, car ce qu'il veut, c'est vous scandaliser sans vous donner le droit de vous plaindre. Il nous semble aussi à certains moments porter je ne sais quel caractère sinistre qui nous rappelle les joueurs d'orgue de l'attentat Fualdès; on croit entendre sous cette musique fantasque les cris d'une victime qu'on égorge, et en effet il y a une victime égorgée, la décence.

Ceux qui accusent Sterne à outrance et ceux qui l'excusent tout à fait se trompent également. Les juges trop sévères, comme Thackeray, oubUent que celui qu'ils condamnent fut, non un homme, mais un enfant, et les juges trop indulgents oublient que cet

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enfant n'eut jamais les attributs de Tenfance, l'innocence et la candeur. Il y a en anglais une expression intraduisible qui seule peut bien peindre Sterne : knowing. It n a knowing imp ; c'est un petit nain qui en sait trop long. Il se flattait le jour où, pour justifier ses écrits du reproché d'indécence, il mon*' trait un enfant nu qui se roulait sur un tapis en disant : « Voici l'image de mon livre. » Son génie ne fut jamais un enfant nu ; un enfant en chemise, à la bonne heure !

C'est en Tannée 1760 que Tristram Sbandy vint au monde, ou, pour parler plus exactement, c'est en cette année que mistress Shandy, prise des douleurs de l'enfantement, se mit au Ut en attendant que le fidèle Obadiah eût amené l'accoucheur Siop, car il ne parut d'abord que deux petits volumes, et à la fin du deuxième Tristram n'était pas encore né. Les autres volumes se succédèrent par couples, d'année en année, jusqu'à la mort de l'auteur, qui laissa ce livre à l'état de fragment, aussi bien que le Voyage «entimentaly dont la première partie seule a été achevée, Nous ne savons rien des raisons qui poussèrent Sterne à sortir d'un repos qu'il avait gardé jusqu'à l'âge de cinquante ans. Jamais on n'avait aperçu en lui aucune vanité d'auteur, ni aucune démangeaison d'écrire; seulement, aux approches du Tristram ^ il s'était révélé subitement comme écrivain satirique, non pas, il est vrai, à l'Angleterre et au monde, mais à son comté, par un pamphlet assez vif dirigé contre un certain docteur Topham à propos d'une querelle de

sacristie. Peut-être éprouva-t-il tout simplement le besoin de verser sur le papier les impressions de ses lectures, les rêveries de ses solitudes, les observations morales de tout genre qu'un esprit aussi bien doué n'avait pas manqué d'amasser pendant ces vingt . longues années. Le Tristram Shandy en effet porte bien ce caractère de fouillis qui résulte d'un encombrement de richesses diverses, et on peut vraiment dire qu'il ressemble à une cbambre mal faite et dans laquelle on ne peut mettre de l'ordre à cause du grand nombre d'objets qui s'y sont accumulés. Peut* être cependant la vraie raison qui le porta à écrire n'a^t'Clle jamais été dite ni même aperçue de per» sonne. Il est très probable que, au moment où il entreprit Tristram Shandy^ la célébrité lui était devenue nécessaire, et qu'il sentait le besoin d'avoir des ailes pour échapper à son comté d'York et s'envoler dans le vaste monde. Si personne ne soupçonnait encore que Sterne contenait un écrivain, chacun savait de^ puis longtemps qu'il contenait un bel esprit, et un bel esprit des plus railleurs, des plus mordants et des plus imprudents. Il est évident que pendant ces vingt années Sterne avait travaillé, sans trop en avoir conscience, à se créer une armée considérable d'ennemis par ses malices et ses bons mots, et qu'un matin en se réveillant il se vit cerné et traqué par leurs bandes furieuses. On n'a peut-être jamais assez remarqué l'importance du célèbre avertissement d'Eu* geniué à Yorick, qui se trouve justement au début du Tristram Shandy^ et qui trahit une préoccupation

singulièrement vive. Un auteur américain a fait un joli conte sur un homme qui monte en ballon pour échapper à ses créanciers : Tristram Shandy fut le ballon dans lequel Sterne monta pour échapper aux docteurs Topham et aux docteurs Burton, aux Phutatorius et aux Slop de tout genre qu'il ne pouvait manquer d'avoir soulevés contre lui.

S'il en fut ainsi, on peut dire que Sterne triompha; il triompha, non sans beaucoup de horions et sans présenter quelque peu le spectacle du docteur Slop au début du Tristram, Le public rit et battit des mains, malgré les froncemens de sourcil du sévère Johnson, malgré les critiques acerbes du doux Goldsmith, malgré les pamphlets de Grub street et les invectives assez bien justifiées des fanatiques. Le succès fut immense, et, en dépit des critiques, l'Angleterre, par ses acclamations réitérées, s'obstina à reconnaître dans Sterne l'un de ses plus vrais enfants. Son jugement fut celui de ce vieux lord Bathurst, qui quelques années plus tard chato.uilla si agréablement la vanité de Sterne, et Londres lui dit comme l'ancien ami des beaux esprits du temps de la reine Anne ; « C'est moi dont vos Pope et vos Swift ont tantparlé en vers et en prose. J'ai vécu toute ma vie avec des génies de cet ordre, mais je leur ai survécu, et, désespérant de rencontrer jamais leurs pareils, j'avais réglé mes comptes et fermé mes livres déjà depuis quelque temps; mais vous avez allumé en moi le désir de les rouvrir une fois encore avant de mourir; venez dîner avec moi. »

Sterne se rendit à l'invkation de Londres; il y fut le lion du monde fashionable, et son succès ne se ralentit pas un instant jusqu'à sa mort. David Garrick, le grand comédien, se fit son introducteur dans la société, lui ouvrit la porte de ces plaisirs qui lui étaient si chers et le protégea contre ses ennemis. On ne peut rencontrer le nom de Garrick sans dire l'estime singulière qu'inspire cet homme remarquable, qui doit avoir été aussi éminent par le caractère que par les talents, pour avoir occupé dans une société comme la société anglaise du xvme siècle une place aussi haute. Il vécut familièrement avec tout ce que l'Angleterre comptait de personnes nobles ou illustres, renommées par la vertu et le talent, et jamais il ne se trouva inférieur à ses amitiés. Le fait d'avoir été l'ami non seulement de je ne sais combien de lords et de membres de l'Église, mais d'hommes de caractères aussi divers que Fielding, Hogarth, Samuel Johnson, Goldsmith, Joshua Reynolds, Sterne, Warburton, témoigne hautement qu'il y avait en lui un homme moral plus grand encore que le comédien. Ses relations avec Sterne, qu'il aimait beaucoup, révèlent un caractère à la fois ferme et bon. Après la publication de la première partie du Tristram, les ennemis d'Yorick firent courir le bruit qu'il se proposait, dans la seconde, de ridiculiser le docteur Warburton, qui venait justement d'être promu au siège épiscopal de Glocester. Le caractère altier de l'évèque était bien connu, et Sterne, craignant que cette rumeur calomnieuse ne le rendît son ennemi, pria Garrick de la

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démentir auprès de lui. Garrick se chargea avec empressement de la commission et gagna à Torick Tamltié de Tévêque, qui, à partir de cette époque, n'épargna ni les marques de faveur à son concitoyen dans la république des lettres^ ni les remontrances doucement paternelles à son inférieur ecclésiastique. Nous possédons deux des lettres de Warburton à Sterne; elles sont très belles, très dignes, et Tune d'elles contient en termes d*ttne grande élévation la confirmation du jugement qnè nous portions tout à l'heure sur le caractère de Garrick. Lorsqu'il dut partir pour la France, Sterne, après avoir établi son budget, eut envie d'emporter avec lui vingt livres de plus, et pria» Garrick de les lui prêter. Trois ans après, il était toujours en France, et les vingt livre» n'étaient pas encore rendues à Garrick, qui s'apprêtait à venir à son four visiter notre pays. Pressé d'argent, il écrivit à un ami commun de les faire réclamer, mais avec quels ménagements ! « Je vous en prie, recommandez-lui bien d'éviter d'être dur avec Sterne. » Un bon sens mâle se mêlait à cette bonté, et un jour que Sterne, oubliant le péché dont il se rendait si souvent coupable, disait étourdiment^ en pariant d'un homme accusé de se mal conduire envers sa femme, qu'on devrait le pendre à la porte de sa maison, Garrick, le regardant sévèrement, lui imposa le silence par ces quelques mots : « Sterne, vous vivez en garni [Sterne^ you live in lodgings). n

Cette réplique de Garrick nous fournit l'occasion de placer ici une petite remarque qui plaide en faveur

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du caractère de Sterne. Oublieux comme il Tétait et de ses devoirs d'homme et de ses devoirs d'ecclésiatique, il n'entrait dans son inconduite aucun endurcissement de cœur. Il était singulièrement sensible au reproche, et une riposte qui portait coup réduisait immédiatement au silence cet homme de tant d'esprit. Unjour, dans un salon, il se vantait trop bruyamment d'une malice peu convenable commise à Regard d'une pauvre vieille femme du peuple qui, trouvant sans doute que son vicaire prêchait bien et prenant plaisir à Tentendrc, s'était approchée plusieurs fois de lui à Tîssue du service divin pour lui demander dans laquelle de ses deux paroisses il prêcherait son prochain sermon. A la fin, dit Sterne impatienté, je préparai un sermon tout exprès pour ma vieille femme sur ce texte : « J'acquiescerai à la demande de cette pauvre veuve^ de peur que par ses perpétuelles visites elle ne finisse par m'importuner. — Mais comment donc, Sterne I dit un des assistants j vous avez oublié le membre de phrase qui avait la meilleure application : Je ferai cela, quoique je ne craigne pas Dieu et que je n'aie pas égard à l'homme. » Sterne ne répondit pas et resta silencieux tout le reste de la soirée. Quelques semaines avant sa mort, il dînait chez les époux James, ses amis et ceux d'Elisa Draper. Une vieille dame lui reprocha sévèrement la licence coupable de ses écrits; il écouta les reproches tète basse, et la douleur qu'il en ressentit contribua, dit-on, à hâter sa mort.

A partir de la publication de Tristram Shanêy^ la

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vie de Londres devint indispensable à Sterne. Aussi le voyons-nous retourner le plus souvejit qu'il peut dans la capitale, et nous l'y rencontrons dans toute sorte de lieux où un ecclésiastique ne devrait pas se trouver, au théâtre de son ami Garrick, aux soirées du Ranelagh. Les invitations à dîner pieu vent sur lui. « L'homme Sterne, m'a-t-on dit, a pour quinze jours d'invitations d'avance, » écrit Samuel Johnson. « On vous retient à dîner une quinzaine d'avance dans les maisons où il dîne, » écrit de son côté son ancien condisciple Gray. Il obtient de Hogarth un frontispice pour la seconde édition de Tristram Shandy, Joshua Reynolds fait son portrait, ce portrait parlant que nous connaissons. On baptise une nouvelle salade du nom de shandy salad^ et aux steeple-chases on remarque que quelques-uns des chevaux sont appelés Tristram Shandy; mais le plus singulier succès du livre.) c'est qu'il valut à l'auteur un troisième bénéfice ecclésiastique. Si justice véritable avaitété faite à Sterne, son œuvre aurait dû lui mériter la plus forte des pensions dont pouvait disposer la couronne enmême temps que la privation de ses bénéfices ecclésiastiques. Il avait déjà deux paroisses qu'il desservait avec un zèle religieux médiocre; que fait-on? On lui en donne une troisième, celle de Goxwould, qu'il fera administrer par un suppléant et dans laquelle il ne résidera pas six mois pendant tout le reste de sa vie.

Nous connaissons déjà la plupart des caractères du livre qui valut à Sterne une telle ovation; cependant il nous reste à expliquer le plus important, éelui qui

vraiment lui a donné de survivre aux caprices de la mode, qui lui maintient et lui maintiendra la durée. Tristram Shandy contient toute une philosophie, philosophie dont la théorie inflexible du libre arbitre s'accommode assez mal, mais que Texpériencef pratique de la vie reconnaît comme trop fondée. Cette philosophie peut se résumer dans cette courte iformule : rinfiniment petit gouverne le monde. Il y à bien des années, dans un essai que nous avions placé sous le patronage de Sterne, devinant sans doute que ses destinées seraient semblables aux histoires interrompues dû caporal Trim et de Toncle Toby, — car il devait être le premier d'une longue série et il n*a pas eu de suite * , — nous avions déjà mis en lumière roriginalité de la philosophie shandy enne, « Sterne, disions-nous après quelques critiques assez vives, a un mérite qui rachète amplement ses défauts; on peut dire qu'il a découvert d'instinct une branche très importante des sciences morales, encore peu cultivée, mais qui le deviendra toujours davantage à mesure que la société deviendra plus raffinée et plus compliquée, l'entomologie morale. Nul mieux que Sterne n'a vu l'invisible et saisi l'insaisissable, nul n'a mieux compris les mobiles bizarres et occultes des actions humaines et les mystérieux secrets du cœur humain. » M. Shandy est fataliste à la manière de Pascal, lorsqu'il dit : Si le nez de Gléopâtre eût été plus long, l'histoire du monde eût été changée. Le

1. Voyez, dans no3 Types littérab^es, Tessai qui a pour titre Lm petits secrets du cœur^ une Conversion excentrique.

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fond de sa doctrine n*est donc pas absolument nou^ veau; mais ce qui est nouveau et original, ce soatles applications qu'il en fait et la manière dont il Texpose. {ious teignons tous de nos couleurs les doctrines que nous adoptons, et ainsi fait M. Shandy de cette vieille doctrine du scepticisme fataliste h laquelle il commu-» nique Texcentricité de son caractère. Nous n'avons pas affaire ici à un grand esprit pimple et noble comme Pascal, mais à.ua sguire campagnard à demi dégrossi par une culture qui est d'un autre siècle, et dont les opinions, bizarrement contournées et défor-^ mées par une expérience étroite, ont acquis dans sa solitude rustique une tournure paradoxale. Avec lui, la théorie des grands effets produits par les petites causes prend un air de science occulte et devient une sorte d'astrologie judiciaire qui place les influences bonnes ou mauvaises de nos destinées non dans las astres, mais dans des circonstances en apparence fortuites qui sont déterminées par des mobiles qu'il est presque impossible d'apercevoir, ou qui se rattachent à des lois secrètes que la nature nous dérobera tou« jours. Par exenàple, c'est une fatalité de premier ordre que de naître avec un nez camus. Faites tout ce que vous voudrez : si vous naissez avec un nez ca** mus ou écrasé, vous ne serez jamais un homme remarquable. Consultons l'histoire, et nous verrons que tous les grands hommes ont eu le nez aquilin. Pour^ quoi cette injustice de la nature? Nous ne le saurons jamais ; tout ce que nous pouvons faire, c'est de prendre nos précautions pour conjurer cette fatalité lors-

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qu'elle n'est pas absolue. Voici un enfant qui est formé avec un nez droit ; Taccoucheur^ par mala* dresse ou ignorance, le lui écrase à sa venue au monde : il fait à cet enfant un tort irréparable, car il crée une fatalité qui n'existait pas pour lui. Autre exemple, pris non plus dans la nature, mais dans les circonstances qui dépendent de notre volonté. On ne saurait ôtre assez prudent, assez atj^entif, dans le choix des noms de baptême, car les noms ont une influence favorable, funeste ou neutre. Vous vous appelez César ou Pompée : ce nom va soutenir votre fortune; vous vous appelez Jacques ou Thomas : il ne vous arrivera pas d'accident, mais vous n'irez jamais loin; vous vous appelez Nicodème ou Tristram, et vous voilà désignés pour l'insignifiance ou le malheur. La tante Dinah avait épousé son cocher. — C'est la faute de son nom, ce n'est pas la sienne, disait M. Shandy; comment avec un pareil nom ne lui serait-il pas arrivé quelque énorme accident? Voilà qui est bien bizarre I dites-vous; prenez garde que dans tout cela il n'y a de bizarre que la forme. Regardez bien autour de vous, et vous trouverez que les opinions de M. Shandy sont fondées sur l'observation la plus fine du cœur humain et la plus judicieuse du train du monde. L'ordre moral connaît, aussi bien que la nature, cette tyrannie des circonstances parasites et cette force d'attraction et d'agrégation des molécules infinitésimales que décrivent les physiologistes.

Voici qui est plus profond encore. Si nous sommes étonnés des excentricités du hasard, c'est faute d'être

assez savants dans la vraie constitution de la nature humaine. La raison et la Hberté sont les reines du monde, disent les philosophes. Oui, en apparence; mais en réalité? L*àme humaine a une belle façade, bien ordonnée, il en faut convenir : ses actions sont déterminées par des causes avouables, les institutions qui les condamnent ou les sanctionnent sont l'œuvre de la raison mênieLmais franchissez ce vestibule, que r homme ne dépasse presque jamais, — car il ne connaît pas son propre logis, — et vous trouverez que cette raison si fière, qui prétend ne relever que d'ellemême, a été mise en mouvement par Timagînation, qui traîtreusement, pour justifier ses caprices ou ses passions, a fait choix d'un certain nombre de circonstances acceptables et déterminé sournoisement rheure de son action. Marchez toujours, et par derrière rimagination vous découvrirez tout au fond de vous-même une faculté qui n'a pas encore de nom. Faut-il i' appeler folie, ou faut-il croire que c'est l'âme de l'enfance qui s'est réfugiée dans cette retraite inaccessible, lorsqu'elle a été refoulée par les années, et qui continue à jouer avec les hochets du premier âge. Cette faculté. Sterne l'appelle dada ou hobby-horse. Nous avons tous notre dada^ et, si nous pouvions voir clair dans le fond de nous-mêmes, nous serions étonnés de découvrir que l'enfance a persisté sous l'âge mûr ou la vieillesse. N'est-ce pas un véritable enfant que l'oncle Toby avec ses forteresses en miniature, garnies de canons coupés dans de vieilles bottes à genouillères, ses travaux de siège et ses simulacres d'at-

taque et de défense? Il ne diffère pas d'un enfant même par les jouets. Et ce caporal Trim qui partage les innocentes folies de son maître avec plus de candeur et de sérieux que Sancho ne partagea jamais celles de don Quichotte, n'est-il pas aussi un vieil enfant? Ainsi le pouvoir de notre raison et de notre liberté n'est qu'un pouvoir officiel; les titres sont à elle, mais la réalité du pouvoir appartient à cette faculté enfantine diiMobby-horse ou du dada, et il en est du gouvernement de notre âme comme du gouvernement de ces ménages où le père, roi apparent, est gouverné par la mère, qui à son tour est gouvernée par Tenfant. Le dada est le mobile déterminant de nos actions^ et la lubie est reine du monde.

Au point de vue de l'art, le Tristram Shandy offre de grands défauts, dont les deux principaux sont une intermittence d'inspiration sans égale et ce que j'appellerai, faute d'un autre mot, une sorte de lazzaronisme qui est le plus déplaisant du monde. On dit que la pantomime irlandaise est la plus vive après la pantomime napolitaine, et que rien ne rappelle le lazzarone comme le mendiant des rues de Dublin ou de Cork. Or on sait que Sterne avait par sa mère du sang irlandais dans les veines, et on ne le saurait pas qu'on devinerait à sa gesticulation effrénée qu'il est de race mêlée. Il n'a rien, à aucun degré, de cette grave tenue anglaise qui repousse la pantomime ; il n'a rien non plus de cette forte jovialité anglaise qui distingue le talent de Fi^lding, par exemple, de ce rire semblable à celui d'un homme robuste, qui sou-

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lève le ventre en laissant les membres immobiles, de cette gaieté qui se sauve par sa masse de ses propres exagérations et trouve dans sa pesanteur son centre de gravité et son aplomb. Sterne manque entièrement de ce lest, et la trop grande facilité qu'il éprouve à se mouvoir lui fait multiplier à Texcès les gambades et les gestes. Un lazzarone ne se livre pas à une plus vive pantomime pour obtenir une aumône que Sterne pour gagner Taffection de son lecteur, affection qu'il lui paye, dès qu'il l'a conquise, par une grimace irrévérencieuse que ne désavouerait pas le plus endurci des polissons parisiens. L'autre défaut, l'intermittence d'inspiration, est encore plus accusé et fait de la lecture de ces pages amusantes un travail des plus pénibles. L'esprit de Sterije disparaît tout à coup et sombre comme un homme qui se noie ou comme un mur qui s'écroule. Une sortie éloquente est subitement écrasée par une avalanche de non-sens, et ses plus beaux épisodes sont trop souvent comme des oasis entourées d'un désert de chapitres stériles; mais au milieu de ces sables môme il se rencontre des richesses enfouies et recouvertes, il y a des pages où Sterne a du génie pendant dix lignes, pendant cinq lignes, pendant une seule ligne, et où il est médiocre, même nul, tout le reste du temps.

Il est vrai que cette intermittence d'inspiration trouve une excuse dans la nature môme des dons de Sterne. Sterne n'a pas, à proprement parler, d'imagination ni de puissance de réflexion ; il n'invente pas, il se souvient. Lisez avez attention le Tristram Shandy^

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et vous vous convaincrez que, toutes les fois que Sterne est médiocre, c'est qu'il essaye de raconter autre chose que ce qu'il a vu ou senti. Si nous connaissions jour par jour sa vie, nous trouverions non seulement que tous ses originaux ont été peints d'après nature, mais que toutes ses pages excellentes ont été d'abord écrites pour ainsi dire dans la réalité extérieure. Chose curieuse à dire, le grand .mérite de ce talent, si artificiel dans ses digressions, si tourmenté, si compliqué, si peu naïf dans son allure générale, c'est la vérité. Ses petits tableaux sont fidèles à la réalité jusqu'au scrupule et ont le même genre de poétique exactitude que nous rencontrons dans les tableaux hollandais. Comme chez les Hollandais, nous admirons l'art avec lequel l'auteur sait peindre également toutes les parties de ses tableaux et l'équilibre qu'il sait garder entre la partie purement matérielle de ses petits drames, c'est-à-dire la scène, les décors, les accessoires, et la partie vivante, c'est-àdire les personnages. Une tasse, un tapis, une cage, Un pot de fleurs. Sterne n'oublie rien, pas plus que Miéris, Metzu, Terburg ou Van Ostade ; tous ces petits objets se détachent" sur sa toile avec un relief étonnant. Je le demande, aujourd'hui que les peintures hollandaises sont si fort à la mode, et que les Hobbema se payent des sommes si énormes, à quel prix ne monteraient pas les petits tableaux de Sterne si par un coup de baguette magique on pouvait transformer ces pages écrites en toiles peintes I Nous avons été sévère pour les défauts de Sterne,

mais il est juste de dire que ces défauts tenaient surtout à une cause qui tendait à disparaître avec les années. Sterne, comme nous Tavons vu, avait commencé à écrire très tard ; on a beau avoir de Fesprit, le métier d'écrivain demande un long apprentissage, et Sterne n'en avait jamais fait. N'oublions pas aussi que sept rapides années composent toute la carrière littéraire de Sterne, une des plus courtes que l'on connaisse. Qu*auraitril fait s'il avait vécu? Quoique ce soit un âge bien avancé que cinquante ans pour jeter sa gourme d'écrivain. Sterne l'avait jetée pourtant dans les prenjières parties du Tristram, car déjà dans les dernières le progrès est très sensible, et dans le Voyage sentimental, qui fut écrit durant les mois qui précédèrent la mort de l'auteur, la transformation est complète. Avec le Voyage sentimental, nous avons affaire à un véritable cbef-d'œuvre. Je viens de le relire deux fois de suite; c'est dans son genre la perfection même. Le livre n'a pas la portée du Tristram Shandy peut-être, quoique sous son apparente futilité il cache une réelle profondeur; mais la composition et la forme en sont autrement irréprochables, et la donnée première, quoique moins forte que celle de son aîné, est plus originale en ce sens qu'elle sort plus directement de la nature de l'auteur. Le Voyage sentimental, c'est du plus pur Sterne, du Sterne filtré, clarifié, réduit à l'état d'essence. Le Tristram Shandy a une tradition, il se rattache en partie à toute une vieille littérature oubliée. Le Burton de VAnatàmie de la mélancolie^ sir Thomas Browne, Ra-

bêlais, Beroalde de Verville, et je ne sais combien de vieux médecins et de vieux théologiens y ont collaboré avec Sterne; mais le Voyage sentimental se rapporte directement à Sterne et n'appartient qu'à lui seul. L'idée de ce livre est une de ces trouvailles heureuses qui classent immédiatement un auteur parmi les hommes originaux. Non, s'est dit Sterne, je ne voyagerai pas comme ces singuliers touristes qui, avant de s'embarquer, semblent déposer leur cœur dans leur maison, arrêter jusqu'à leur retour la circulation de leur sang, pour qui le voyage équi-' vaut à une suspension des fonctions de la vie, et que les pays étrangers voient transformés en automates contemplatifs. Non, pendant que le bateau, la diligence ou la chaise de poste m'emporteront, mon pouls continuera de battre, mon cœur malade de soupirer et de désirer, mon âme de rêver. Vous savez s'il a gentiment tenu sa résolution, vous tous qui avez lu le Voyage sentimental. Il n'y a dans toute la littérature de voyages qu'un autre livre qui soit sorti d'une idée aussi originale; j'ai nommé les Reisebilder de Henri Heine.

Je ne connais pas de livre qui porte plus vivement l'empreinte du xviii* siècle que le Voyage sentimental, et qui fasse revivre à ce point devant nous la France de l'ancien régime. Nos propres compatriotes, romanciers et faiseurs de mémoires de l'époque euxmêmes, nous en disent moins long. Toute la France coquette, frivole, élégante de Louis XV passe sous nos yeux dans ces esquisses légères. Vous vous rap-

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pelez — car comment les oublier quand on les a vues une fois? — toute cette succession de vives et aimables petites figures : le moine franciscain de Galaiâ, la belled me de la Désobligeante, le valet Lafleur, la fille de chambre des Égarements de F esprit et du cœur^ Marie de Moulins, le chevalier de Saint-Louis marchand de petits pâtés, le mendiant si poli qui salue toutes les dames qu'il rencontre, la gantière qui indique à Yorick le chemin de TOpéra- Comique, le postillon, le coifi'eur parisien, et, pour clore noblement la liste, le marquis d'E..., qui, avant de se résoudre à réparer sa fortune par le négoce, dépose son épée au parlement de Rennes*? Comme tout ce petit monde nous transporte loin du docteur SIop et de M. Shandy, et comme la réalité du brumeux Yorkshire parait brutale à côté de la réalité de ce xviii® siècle français ! Je parlais tout à l'heure des talents d'artiste de Sterne ; ils sont bien plus étendus et bien plus flexibles qu'on ne le dît communément. Tandis que dans le Tristram Shandy il rivalise avec Tart hollandais pour la précision et le fini des peintures, dans le Voyage sentimental il rivalise avec Tart français du xvnio siècle. Les porcelaines de vieux Sèvres n'ont pas une pâte plus légère et plus tendre que la matière de ses récits, les pastels de Latour plus de délicatesse que ses portraits, les peintures de Watteau une couleur plus fantasque, et les peintures de Chardin une plus aimable vérité que ses petits tableaux. Mais, si vous voulez mieux comprendre combien le talent de Sterne comme- peintre est étendu, relisez, dans la dernière

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partie de Tristram Shandy, le récit du voyage dan» le midi de la France, et dans ce voyage l'épisode des jeunes paysannes languedociennes qui dansent au son du tambourin d'un petit paysan boiteux. Personnes, paysage, tout est nouveau pour l'imagination de Fauteur; mais sa vive sensibilité aspire à Tinstant même l'âme de cette scène, lui révèle le caractère des pays du midi, et il trace sans effort une description qui, épurée d'une ou deux petites taches, égalerait une idylle antique. Lorsqu'il en vient à citer ce passage, Thackeray, qui a été pour Sterne un juge si dur, ne peut s'empêcher de saluer xin maître dans l'art de peindre et de sentir.

Un maître dans l'art de sentir 1 On a contesté la sensibilité de Sterne; elle est pourtant très réelle : seulement elle demande à être bien définie et expliquée. Quand on dit que Sterne est sensible, cela ne veut pas dire qu'il éprouve des émotions profondes, sérieuses et durables ; cela veut dire qu'il possède des sens très fin;3, susceptibles de prendre la fleur et le parfum de toutes les émotions qu'il rencontre sur sa route. Cette sensibilité est mobile, passagère et oublieuse : elle change d'objet à chaque instant et n'est émue qu'un instant ; mais pendant cette minute elle a été aussi sincère que si son émotion avait duré des années. Son défaut, ce n'est pas le manque de sincérité, c'est plutôt une sorte de sécheresse qui se traduit par un facile oubli; il se passe dans le tempérament de Sterne quelque chose de comparable à ces phénomènes des journées d'été sèches et chaudes

chargées d'une électricité qui n'aboutit pas à l'orage, et qu'on appelle éclairs de chaleur. Ceux qui ont nié cette sensibilité s'appuyaient d'ordinaire sur la prétendue misère dans laquelle Sterne aurait laissé sa femme et sa fille; mais, comme nous savons maintenant que cette misère est une fable, nous ne trouvons plus rien de blâmable dans les larmes qu'il a versées sur l'âne de Nampont, et nous ne voyons rien de mal à ce qu'il ait fait manger des macarons à l'âne de Lyon, les seuls probablement que le pauvre baudet ait mangés dans toute son existence. Cet acte nous semble même tout à fait conforme à cette règle du savoir vivre qui nous ordonne de choisir nos dons de manière à offrir toujours à une personne la chose qu'elle peut S3 procurer le moins facilement. En bonne conscience, puisque Sterne voulait donner un plaisir à cet âne, il ne devait pas lui offrir une botte de foin ou de chardons, aliment qu'il pouvait se procurer sans lui, et ceux que ces fameux macarons ont scandalisés si fort ont tout simplement prouvé qu'ils connaissaient moins bien les lois de la bienveillance que le curé Yorick.

Quant au jugement qu'il a montré dans le Voyage sentimental^ il est des plus perçants. Il a très bien vu et compris notre caractère national. Rappelez -vous ses anecdotes de salon, de théâtre, rappelez- vous surtout le fameux passage sur les trois âges de la coquette française, et placez hardiment les meilleurs de ces épisodes à côté des Lettres persanes; ils peuvent tenir leur place à côté de ce dangereux voisi-

nage, et certes c'est le plus grand éloge que nous puissions en faire.

En même temps que Sterne publiait les deuxième et troisième parties du Tristrain Shandt/y il publiait la collection des sermons qu'il avait prononcés pendant les vingt années de son ministère, pensant avec raison que le succès du premier de ces livres rejaillirait sur le second. Voilà un singulier passeport pour un volume de sermons que ce livre qui contient la célèbre malédiction d'Ernulphus, la non moins célèbre déclaration des docteurs français sur un cas difficile de baptême et le conciliabule des théologiens anglicans! Il est vrai que par compensation Trim y lit un sermon sur la conscience, et que Sterne y figure assez honorablement sous le pseudonyme du vicaire Yorick. L'idée d'avoir accolé ensemble ses sermons et son Tristram peint Sterne au naturel ; cet acte d'étourderie est le symbole de toute sa vie.

Nous avons lu la plus grande partie de ces sermons, qui sont au nombre de quarante-cinq. Ils méritaient la publication, car ils ont un vrai mérjte littéraire. Une de leurs qualités est d'être extrêmement courts, une autre est d'être parfaitement clairs et de porter en général sur des questions de morale accessibles à toutes les intelligences ; mais ces qualités ne les sauvent pas d'une certaine froideur qui provient de l'absence du zèle chrétien. N'y cherchez pas un atome d'onction religieuse, un souffle d'enthousiasme mystique, un élan de foi profonde. M. Fitzgerald les a fort bien nommés des sermons dramatiques; ce sont

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en effet des exercices littéraires et philosophiques qui sentent leur futur romancier. D'ordinaire , Sterne évite de prendre des textes trop abstraits et trop purement moraux, il préfère choisir une anecdote, un personnage dans l'un ou Tautre des deux Testaments, Il ne pénètre pas d'emblée dans les questions morales, il y pénètre à la suite des caractères qu'il choisit pour guides, et il ne voit d'elles que les parties qui se rattachent à ces caractères. Ainsii dans l'histoire de Joseph, il sera frappé par ce fait qu'après la mort de Jacob ses fils, depuis longtemps pardonnes par Jo«* seph, eurent peur cependant qu'il ne voulût se venger d'eux; alors il se mettra à réfléchir sur la difficulté que l'offenseur en général éprouve à croire au pardon et sur les raisons qui le portent à ce doute, et il écrira un sermon qui est la paraphrase de ce proverbe italien : chi offènde non perdona. Une autre fois, il se prend à réfléchir que le patriarche Jacob a été sans contredit l'homme le plus malheureux de la terre, et il en fait un exemple d'édification pour les chrétiens qui se plaignent trop légèrement des maux de la vie, mais cela à la dernière extrémité et lorsqu'il a considéré tout à loisir la beauté dramatique de cette histoire. C'est ainsi encore que^ ayant pris pour sujet l'histoire du lévite d'Éphraïm, il s'oubliera tout à fait à expliquer et à justifier la conduite du lévite. Ce sermon, un des plus étranges qu'on ait jamais prêches dans une église chrétienne, est, comme on le voit, d'un caractère tout à fait shandyen. Si l'on me demandait de nommer le plus remarquable de ces ser-

mons, où le plaisir littéraire et la curiosité psychologique trouvent mieux leur compte que la ferveur religieuse , j'indiquerais celui qu'il prêcha sur le caractère de Shimeit cet insulteur hébraïque que la 3ible nous montre poursuivant le roi David en lui jetant de la poussière dans un de ses jour^ de détresse et accourant un des premiers à sa rencontre dès qu'Absalon est vaincu, A propos de ce caractère, qu'il connaissait si bien, Sterne s'élève à une véritable éloquence : « Il n'y a pas de caractère qui ait sur les affaires du monde une aussi détestable influence que celui de Shimei,... et, aussi longtemps que des âmes indignes seront aussi des âmes ambitieuses, c'est un caractère dont nous ne manquerons jamais. Oh I il infeste la cour, les camps, le cabinet^ il infeste TÉglise ; allez où vous voudrez, dans chaque quartier, dans chaque profession, vous trouverez un Shimei suivant les roues du favori de la fortune à travers la boue épaisse et l'argile fangeuse. » Ce sont quelques pages très belles et qui valent la peine d'être lues.

Quand on examine attentivement le caractère de Sterne, on comprend avec quelle facilité la calomnie a trouvé prise sur lui. Ses qualités sont d'un ordre tout différent de ses défauts. Ses défauts, pleins d'expression et de vivacité, sont tout en dehors et se résument sous ce nom générique : étourderie ; ses qualités au contraire sont réservées, presque modestes, sans bruit ni fracas. En outre, sa nature était composée d'une foule de petits contrastes, trop subtils pour être saisis par la plupart des hommes, qui^ n'ayant

ni le temps ni la volonté de regarder un caractère à la loupe avant de le juger, absolvent ou condamnent en bloc sur ce qui est le plu^ anparent. Après tout ce que nous avons dit de la conduite et des mœurs de Sterne, de la tournure de son esprit et du daract^re de ses écrits, vous ne feriez aucune difficuUé, n'est-il pas vrai? de conclure qu'il fut ce qu'on appelle un mauvais ecclésiastique. Eh bien, prenez *garde ; je n'oserais dire que votre'conclusion syerait le contraire d^ la vérité, mais' elle irait certainçpaent au delà de la vérité. Le mauvais prêtre pà» excellence, ce n'est pas le cynique, c'est l'hypocrite, et il n'entra jamais une parcelle d'hypocrisie dans la nature de Sterne. M. Fitzgerald nous rapporte un fait qui est tout à son honneur. Tandis que d'autres ministres de l'Église établie. Home Tooke par exemple, cherchaient à cacher leur profession lorsqu'ils étaient à l'étraûger, ce Sterne, qui avait des allure*)5 si légères, qui s'oubliait si yolontiers à causer avec les gantières et les filles de chambre, se présenta toujours en France et en Italie dans son costume rigide de gentleman ecclésiastique. Il est très difficile de dire quelle était la mesure de la foi de Sterne; mais rien n'autorise à le * taxer d'incrédulité, car la liberté extrême de son esprit, qui seule pourrait justifier cette accusation, s'est toujours arrêtée devant les croyances qu'il était chargé de représenter. Je n'ai trouvé dans ses écrits aucune trace réelle d'incrédulité, si ce n'est, dans les dernières parties du Tristram Shandy^ un mot fort singulier sur la durée probable du christianisme qui

arrête court le lecteur; mais après examen il se trouve que ce mot exprime la plus honorable des appréhensions, car il identifie la ruine de l'âme humaine avec la ruine du christianisme. Même dans ses badinages les plus mondains, comme dans sa conversation avec la belle coquette qui approche de Fàge du déisme,' sa frivolité ne lui fait pas perdre une certaine réserve, essentielle, et ib^ait sauvegarder habilement les droits de la religion révélée et son carac-. tère ecclésiastique par une flatterie galante. Les sentiments religieux ne sont pas absents du Tristram Shandy^ etrdans ses lettres ils se font jour plus d'une fois. A la vérité, il n a pas épargné les ridicules ecclésiastiques plus que les . autres, et même, ainsi qu'il était assez naturel à un homme qui les avait vus de très près, il les a flagellés avec une prédilection toute particulière; mais c'est là un fait d'irrévérence et non pas d'incrédulité. Je crqis que ce qu'on peut dire de plus vrai sur ce chapitre des croyances de 9|6me. c'est qu'il n'aimait ni les théologiens, comme le prouve le Tristram Shandy^ ni la théologie, comme le prouvent ses Sermons. Aller plus loin serait imprudent et injuste, car il est irréprochablement orthodoxe dans les parties de la doctrine chrétienne qu'il expose, et, s'il était hérétique ou incrédule dans celles qu'il n'expose pcis, nous n'en savons rien, puisqu'il ne l'a jamais dit.

Reste le chapitre des mœurs; eh bien, ici encore on peut plaider les circonstances atténuantes, et M. Fitzgerald s'est acquitté de c^tte tâche délicate avec une

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habile inBistance. D*àbord Sterne exerçait une profession pour laquelle la nature ne l'avait pas fait, ensuite il n'était ni xneilleur ni pire que la foule des mi< nistres anglicans de cette époque, qui est une phase de tiédeur religieuse et de relâchement moral dans l'Église établie. Ministres joueurs, ministres duellistes, ministres mondains et coureurs d'aventures abondaient alors. C'était le temps où un ancien corsaire montait sur le trône épiscopal, où un Horne Tooke se faisait publiquement Tapologiste de Wilkes, où un docteur Dodd expiait sur la potence ses criminelles folies <. Ces excuses sont excellentes, cependant elles ne sont pas sans réplique. Sans doute Sterne portait un habit gênant pour son caractère, mais combien d'autres sont dans le même cas qui n'obtiendraient pas de nous la même indulgence! C'est l'esprit de Sterne qui plaide auprès de nous en sa faveur; mais essayez un instant de l'en dépouiller, et cherchez s'il sera encore intéressant. Quant à l'excuse tirée des mœurs du clergé du temps, M. Fitzgerald s'est chargé de l'atténuer lui-même en faisant remarquer que c'était cependant parmi ce clergé que Goldsmith avait trouvé le prototype du vicaire de Wakefleld, et ce n'est pas sur une exception isolée qu'il a pu peindre

1. Ce qu'il y a de plus admirable chez les hypocrites, ce n'est pas leur dissimulation^ c'est leur efifronterie ; ce n'est pas leur habileté à cacher leurs vices, c'est leur audace à condamner ceux d'autrui. Les ovations faites au Tristram Shandy furent, comme on le pense bien, mêlées de nombreuses récriminations, et un de ceux qui se scandalisèrent le plus fut" précisément ce docteur Dodd, qui écrivit contre Sterne une épitre en vêts pleine de l'indignation la plus sévi^re.

uimsNci smivE 3S8

un pareil caractère. Le mal fait toujours du bruit et le bien en fait rarement; c'est pourquoi on a pu compter les ministres joueurs ou duellistes de Tépoque, tandis que Tobscurité a recouvert les existences honorables et décentes de ceux qui observèrent fidèlement les mœurs de leur profession. Pour ne citer qu'un exemple, n'est-ce pas dans ces mêmes années où Sterne menait à grandes guides la yie mondaine qu'un jeune ministre qui se présente avec le nom modeste de^Gilbert Wbite devant une postérité aussi restreinte que fut limité pendant sa vie le cercle de ses connaissances, s'établissait obscurément dans une paroisse du Hampshire pour n'en plus sortir jamais, et y assemblait brin à brin, pendant trente ans, les matériaux de sa jolie petite Histoire naturelle de Sêlbome?

Sterne avait toujours été de constitution phthisique ; lorsqu'il était jeune encore, un vaisseau s'était rompu dans sa poitrine, et sa santé, qui depuis avait toujours été compromise^ se trouva tout à fait chancelante après qu'il eut écrit les premières parties du Tristram Shandy, Deux ans plus tard, le mal avait fait de tels progrès qu'il fallut aviser. Il se déeida à partir pour ce voyage de France qui nous a valu le Voyage sentimental^ et à dater de ce moment (1762) jusqu'à sa mort (1766) sa vie ne fut plus qu'un va-etvient perpétuel.' Il était parti pour chercher la santé; c'est la mort qu'il rencontra sous la forme du plaisir. Les aventures du Voyage sentimental^ à suppo-er qu'il n'y en ait que la moitié de vraies, nous rensci-

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gnent sur la manière singulière dont il se soignait. La vie de Londres recommence à Paris, et pendant tout un hiver il fut un des lions de notre société élégante. Les dîners, les fêtes, les spectacles ne lui laissèrent pas une minute pour accomplir les prescriptions de la faculté. Chez le baron d*Holbach, il fit la connaissance de Diderot, qui, tout entier à Tanglomanie du moment, lui remit une liste, fort curieuse dans sa confusion, de livres anglais qu'il le chargea de lui procurer : « toutes les œuvres de Pope, les œuvres dramatiques de Gibber et la vie de Gibber, Ghaucer, les sermons de Tillotson et toutes les œuvres de Locke. » Un singulier mélange, et qui prouve que l'anglomanie de Diderot était aussi ardente que peu éclairée : Ghaucer en particulier y fait une étrange figure entre Gibber et Tillotson; c'est à peu près comme si un Anglais, voulant s'instruire dans la littérature française, vous demandait de lui procurer le théâtre de Néricault Destouches, le Roman de la Rose et les sermons de Massillon. Une autre de ses connaissances parisiennes fut Grébillon fils, avec lequel il fit une convention des plus curieuses, qui ne fut pas tenue, — accident heureux pour la réputation de Sterne, malheureux pour le divertissement de la postérité. Grébillon devait lui écrire une lettre de critique sur les incongruités de son Tristram Shandy, et Sterne devait riposter par une récrimination contre la licence des romans de Grébillon . Enfin il se décida à partir pour le midi de la France, où il appela sa femme et sa fille. Le ménage s'établit d'abord à Toulouse, puis à

Montpellier. En 1765, Sterne retourna en Angleterre, et de là fit route pour l'Italie, laissant sa famille dans le midi de la France, où elle séjourna jusqu'aux approches de sa mort, en 1767 *.

1. Sterne a consigné les aventures les plus intéressantes de ce séjour de trois années en France dans le Voyage senti-' mental. Ces mémoires ont une tournure trop romanesque pour qu*on leur accorde aucune authenticité autobiographique ; ce sont des histoires' arrangées, mais la plupart ont un fondement vrai. M. Fitzgerald, dans plusieurs chapitres de son livre, nous donne des renseignements curieux sur quelques-uns des acteurs de ce joli livre. M le Jeanneton par exemple, la fille de Taubergiste Varennes, de Montreuil, dont Sterue orthographie le nom Jonotone^ selon la prononciation anglaise, était encore fort jolie dix-huit ans après sa conversation avec Sterne, et de la langue la mieux pendue, au dire de mistress Thrale, l'amie de Johnson. Lafleur, le fameux Lafleur, a existé en réalité ; c'était un assez mauvais garnement dont les talents étaient des plus singuliers (il battait du tambour et jouait du violon) ; il avait été présenté à Sterne par ledit Varennes, l'aubergiste de Montreuil. Quelque vingt ans après la mort d'Yorick, ce Lafleur vint à Londres, se présenta à plusieurs des amis de son mattre et leur raconta une foule de particularités plus ou moins fondées. M. Fitzgerald croit que ce revenant ne fut qu'un faux Démétrius du véritable Lafleur ; cependant quelques-uns des détails qu'il donna s'accordent bien avec le caractère d'Yorick. Selon ce Lafleur, faux ou vrai, le sansonnet du Voyage sentimental aurait existé, et Sterne lui en aurait fait présent. « Seulement, disait-il, je ne Tai jamais entendu parler ; peut-être avait-il perdu la voix. » M. Dessein a été un personnage. Propriétaire de l'hôtel d'Angleterre à Calais, il a vu passer plusieurs générations de voyageurs illustres, et il avait fait une grande fortune à laquelle n'avait pas peu contribué la renommée que lui avaient vcdue les premières scènes du Voyage sentimental. Lui-même se vantait de cette bonne fortune avec une effronterie sans égale. Un voyageur lui demandait un jour s'il avait connu Yorick. « Ahl oui, votre compatriote, M. Sterne, un grand, un très grand homme; il me fait passer avec lui à la postérité. Il a gagné beaucoup d'argent avec son Voyage sentimental ; mais moi, par le moyen de ce livre j j'en ai gagné plus que lui avec tous ses ouvrages réunis. Ah ! ah! » — Prenant alors une des attitudes de Tristram

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Au commencement de 1767, Sterne revint à Londres. Pendant (}u'il était en Italie, la fortune loi apportait des Indes la dernière aventure amoureuse de sa vie sous la forme d'une jeune dame poitrinaire, la fameuse Élisa, femme de M. Draper, conseiller de •Bombay, deux fois célébrée, et par Yorick et par notre insupportable Raynal. Elle était née dans les Indes de parents anglais, et elle tenait de sa naissance cette faiblesse de complexion qui distingue les enfants de sang européen condamnés à grandir sous ce climat meurtrier. Son mari, craignant pour sa santé, l'avait envoyée en Angleterre ; elle avait alors vingt-cinq ans. Sterne la rencontra chez des amis communs, les époux James ; or comme à ce moment il avait du loisir, ayant achevé et livré à l'impression la neuvième partie de son Tristram^ et que de plus la dame possédait ce genre de beauté intéressante qui le captiva toute sa vie, il se décida à en devenir amoureux. Je dis qu'il se décida, parce qu'en effet cet amour ne vint que par degrés et qu'il ne ressentit d'abord qu'une sympathie compatissante pour son état ma* ladif. Cette sympathie, avivée peut-être par un certain retour sur son propre état, — il se mourait lui-même de la même maladie qu*Élisa, la phthisie,

il plaça son index contre son cœur, disant : qu'en pensez-vous? puis disparut d'un air de mystère. » Mais il ne s'était pas contenté de profiter de la célébrité que lui avait donnée Sterne, il exploitait son nom sans pudeur. Quarante ans après le Voyage sentimental^ on montrait encore la chambre d'Yorick ; or rhôtel avait brûlé et avait été reconstruit deux ans après sa mort.

« — se changea bientôt en un sentiment plus tendre. Élisa partagea-t-elle ce sentiment et le paya-t'CUe de retour? Je le crois, et elle y eut d'autant moins de peine que cette fois ce fut bien purement et simplement de la part de Sterne une passion platonique. lisez attentivement les lettres si connues d'Yorick à Élisa, sans vous laisser éblouir par leur allure légè* rement désordonnée, par leur sentimentalité qui ne hait pas l'emphase, et vous n'y trouverez pas une étincelle de p.assion. En revanche, vous y trouverez le témoignage d une véritable affection. Le cœur est touché, cela est incontestable ; mais ce cœur est un cœur paternel, protecteur, qui, dans ses plus chaudes effusions, est impuissant à trouver d'autres accents que ceux de l'amitié. Prises comme expression d'un amour passionné, ces lettres sont ridicules, fausses et presque froides; prises comme expression de cette sympathie affectueuse qui touche à l'amour, elles sont très vraies et très sincères. Cette affection fut réciproque, avons-nous dit; Elisa fut flattée d'être l'objet de l'attention d'un homme aussi célèbre, et de son côté Sterne, qui touchait à sa cinquante-septième année, fut heureux de réveiller un écho dans un cœur jeune; mais il est évident que tous les gages d'amour donnés et reçus se bornèrent à ce fameux portrait d'Elisa en simple mousseline que Sterne avait préféré aux autres portraits en costumes plus riches. Un fait à noter cependant, c'est que cette affection éveillait chez Sterne la jalousie et la rancune. Le bruit de leur intimité s'étant répandu, quelques personnes amies

d'Élisa essayèrent de la mettre en garde contre le sentimental Yonck; Sterne ne put leur pardonner cette démarche assez naturelle, et les poursuit dans ses lettres de ses invectrves les plus acerbes. On le voit aussi très inquiet à propos d'un jeune officier qui, lors de son retour aux îkides, devait faire la traversée avec elle, et il n'augure rien de bon de la présence de « cet amoureux fils de Mars )>. Ces détails toutefois n'altèrent en rien le caractère principal de cette liaison, qui est celui d'une vivacité affectueuse, désintéressée de toute autre ambition que celle de la pure amitié.

Ce fut le dernier éclair de la vie d'Yorick. Élisa, rappelée par son mari, dut bientôt partir pour les Indes, et presque aussitôt après son départ la maladie dTorick fît des progrès, inquiétants. Alors il tomba dans un abattement moral qui alla toujours croissant, et il fit sur sa vie passée les plus tristes retours. Sa dernière lettre, écrite à mistress James, est un long sanglot qui attendrit comme l'adieu suprême d'un enfant.

« Votre pauvre ami est à peine capable d'écrire, la pleurésie l'a conduit aux portes de la mort cette semaine; j'ai été saigné trois fois jeudi, et vendredi on m'a appliqué les vésicatoires. Le médecin dit que je suis mieux; Dieu le sait! pour moi, je me sens bien plus mal, et, si je me rétablis, il me faudra bien longtemps pour regagner mes forces. J'ai eu besoin de reposer ma tète une douzaine de fois avant d'arriver à moitié de cette lettre. M. James a été assez bon pour venir me voir hier. J['ai senti à sa vue des émo-

lions que je ne puis décrire, et il me fit grand plaisir en me parlant beaucoup de vous. Chère mistress James^ priezJe de venir demain ou le jour suivant, car peut-être je n'ai pas beaucoup de jours ni d'heures à vivre. J'ai besoin de lui demainder une grâce si je me trouve plus mal, — ce que je demande de vous si je sors vainqueur de cette lutte, — ma tête s'en va, c'est un mauvais . présage. — Ne pleurez 'pas, ma chère dame, vos larmes sont trop précieuses pour les répandre sur moi ; mettez-les en bouteille et puissiez- vous ne jamais la déboucher! La plus chère, la plus tendre, la plus généreuse des femmes, puissent la santé, le bonheur et la joie vous accompagner toujours I Si je meurs, gardez mon souvenir et oubliez les folies que vous avez si souvent condamnées et dans lesquelles mon cœur, et non ma tète, m'a jeté. Si mon enfant, ma Lydia, avait besoin d'une mère, puis-je espérer — si elle reste orpheline — que vous la prendrez sur votre sein? Vous êtes la seule femme au monde sur laquelle je puisse compter pour une aussi bienfaisante action. Je lui ai écrit il y a une . quinzaine, je lui ai dit ce qu'elle trouvera en vous, j'en ai conâance. M. James sera un père pour elle; il la protégera contre toute insulte, car il porte une épée avec laquelle il a servi son pays et qu'il saurait tirer du fourreau pour la défense de l'innocence. Recommandez-moi à lui comme je vous recommande maintenant à l'être qui tient sous sa garde la bonne et sensible partie de l'humanité. »

Sa fin fut étrange et terrible, et fait un contraste

singulier avec sa vie. On dirait un cinquième acte de mélodrame servant de conclusion à une gaie mascarade. Par une fatalité des plus bizarres, Yorick se trouvait seul au moment où la mort le surprit. Il avait renvoyé à Goxwoul4 sa femme et sa fille, attendant, disait4l, qu'il fût rétabli pour aller les rejoindre. Deux jours après avoir écrit la lettre qu'on vient de lire, il se plaignit d'avoir froid aux pieds, et une garde-malade était en train de les frictionner lorsqu'elle fut interrompue par un laquais envoyé pour chercher de ses nouvelles de la part de plusieurs de ses amis qui dînaient dans une maison voisine. Il arriva juste à temps pour voir Yorick étendre convulsivement le bras, l'entendre dire d'une voix faible : elle est arrivée^ et le dépouiller sans crainte de résistance des boutons d'or de ses manchettes. Ayant ainsi accompli son message, il alla rapporter à ses maîtres ce qu'il avait vu. « Nous pouvons presque entendre d'ici le panégyrique d'après le repas, dit M. Fitzgerald. Garrick et Hume doivent avoir raconté ses escapades parisiennes et avoir déploré avec le chagrin d'hommes qui sortent de table que le pire ennemi d'Yorick fut lui-même. M. James doit avoir dit quelque chose en faveur de son bon cœur. Puis le bordeaux passa à la ronde, et lord March recommença sans doute à chanter les louanges de la Rena et de Zamjperini. » Deux seuls amis, son libraire Becket et probablement le commodore James, l'accompagnèrent à sa dernière demeure, dans un cimetière nouvellement ouvert près de Tyburn. A cette époque, les vols de cadavres étaient fréquents, et

deux jours après renterrement le corps d'Yorick, enlevé par des larrons sinistres, était envoyé à Cambridge, vendu au professeur d*anatomie du collège de la Trinité et reconnu lorsque la dissection était presque complète. Ainsi, pendant que ses amis et sa famille le croyaient dormant à Londres, Yorick, voyageant après sa mort, rentrait par une porte bien étrange dans cette université d'où il était sorti près de trente ans auparavant. La destinée couronnait par une fantaisie macabre cette existence pleine de gais caprices et de lumineuses folies. Une fois encore la théorie de M. Shandy sur les noms et surnoms se vérifiait. Pourquoi Sterne était-il allé choisir ce surnom d'Yorick, le bouffon du roi de Danemark, dont les fossoyeurs font rouler le crâne avec leur bêche et sur lequel philosophise le mélancolique Hamlet?

Et l'autre partie de lui-même, a-t-elle rencontré des aventures aussi étranges? Il serait curieux de savoir ce qu'est devenue Tâme d'Yorick, et quelle réception a été faite à ce singulier ministre de Dieu dans le royaume de Téternité. Trop léger et trop inoffensif pour être condamné, trop profane pour être excusé, que peuvent avoir décidé à son égard les ministres de la justice divine? Voilà une âme faite pour embarrasser la jurisprudence céleste I Mais sans doute Fange qui effaça d'une de ses larmes le juron de Toncle Tobie Ta couvert de sa protection et Ta conduit dans quelque place réservée où sont réunis les gens d'esprit de sa profession qui, comme lui, trouvèrent leur habit un fardeau trop pesant. C'est en

telle compagnie que rimagination aime à supposer qu'il habite pour réternité, s'entretenant avec le chanoine Francesco Berni, qui lui récite quelques-unes de ses histoires salées recouvertes de son beau langage florentin, écoutant le cardinal Paul de Gondi lui raconter les deux ou trois duels inutiles entrepris pour se délivrer de sa soutane, dissertant avec le curé Rabelais, son maître, qui lui parle de théologie mieux que Phutatorius, de médecine mieux que le docteur Slop, d'invention fantasque mieux qu'il n'en pourrait parler lui-même, et apprenant enfin de Swift, doyen de Saint-Patrick, qui lui refait sous une forme plus éloquente et plus mâle le discours d'Eugenius, que le malheur de sa vie a été de ne pas Connaître assez profondément la nature des Yahos.

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