NOTRE CRITIQUE LITTERAIRE
i^^)ÂR e^e exis^e> quoiqu'on dise souvent, et que l'on écrive îfvcw) quelquefois. Et même, son histoire, dans notre jeune ■UÎ&xyI Pays' es^ déjà, assez ancienne.
mjcnv Notre critique date, croyons-nous, de l'année 1778, .tj^ErJ) et l'on pourrait rechercher et trouver dans les pages de la Ouzelte littéraire, qui fut alors publiée à Montréal, quelques traces de ses premières actions. Les membres de V Académie naissante (1), collaborateurs dans ce minuscule hebdomadaire, sollicitaient au travail intellectuel nos grands-pères, et ils corrigeaient avec liberté et rigueur ceux-là qui osaient soumettre à leur jugement leurs défectueuses productions.
Plus tard, à partir surtout de 1806, où fut fondé le Canadien, les journaux français de Québec et de Montréal, qui imprimèrent à peu près toute la littérature de ce temps, firent aussi place dans leurs colonnes à quelques courtes appréciations littéraires, et l'on y voit plus d'un trait, souvent rapide et aiguisé, dirigé contre quelque auteur, et qui s'en va percer la vanité et la suffisance de rimeurs intempérants. Ce fut le Spectateur (2), la feuille favorite et particulièrement accueillante des scribes du commencement de notre dix-nieuvième siècle, qui s'avisa davantage de leur donner quelques leçons de bon goût
Puis, la Bibliothèque canadienne, 1825, L'Observateur, 1830, le Magasin du Bas-Canada, 1832, V Encyclopédie canadienne, 1842, recueils que publia successivement Michel Bibaud ; le Journal de V Instruction publique, V Opinion publique, la plupart des journaux politiques qui ont tour à tour alimenté la curiosité populaire, il y a cinquante ans, signalèrent à leurs lecteurs les ouvrages, trop rares, qui apparaissaient, et ils essayaient quelquefois d'en définir le mérite.
La Revue canadienne ne put, tout naturellement, se désintéresser de la littérature qui se faisait dans le Canada français ; non seule-
(1) On appelait de ce nom un groupe de Montréalais, auxquels se joignirent des Québecquois, qui résolurent, à cette époque, vers 1778, de créer dans notre pays un mouvement littéraire. Nous avons essayé de préciser la nature de ce mouvement dans nos Études sur l'histoire de la littérature canadienne que publie le Bulletin de la Société du Parler français au Canada. On nous permettra d'y renvoyer le lecteur. Voir le Bulletin, III, 241-245.
(2) Fondé à Montréal en 1813.
ment elle y contribua pour sa part, mais elle en nota de temps à autre l'allure et les progrès.
Les lettres de Crémazie, certaines pages de P.-J.-O. Chauveau et de Hector M. Fabre rt présentent ce que l'on a pensé et dit avec le plus de justesse et d'autorité sur notre littérature. v».rs le milieu du siècle dernier. Les Silhouettes littéraires de l'abbé Ca grain et de Joseph Marmette, les Portraits et Pastels littéraires de M. le juge Routhier ont passionné les lecteurs de 1872, et l'on en a, d'ailleurs, suffisamment indiqué le ton, l'esprit et la violence, quand, plus tard, on les a réunie et placés en rayons dans la ruche des Guêpes canadiennes.
En 1874, Edmond Lare au publia la première Histoire de la littérature canadienne, et au récit des actions littéraires il mêla nécessairement la critique, le blâme ou l'éloge. Il le fit avec une abondance un peu diffuse, le plus souvent avec justesse.
Enfin, les conférences lues devant l'auditoire de nos Instituts, de l'Université, et de nos Sociétés littéraires, quelques articles de Sir James LeMoine, de MM. Benjamin Suite, Thomas Chapais, Ernest Gagnon, nos Hommes de lettres de L.-M. Darveau, certaines polémiques très vives où des poètes perdirent naguère quelques plumes de leurs ailes, et quelques études toutes récentes, comme celles de M. Rrnand Rinfret, sont autant de pages dont il faudrait tenir compte dans une histoire complète de la critique littéraire au Canada français.
L'on peut donc affirmer qu'ici la critique littéraire existe ; d'autant, — et cela peut rassurer les sceptiques ou les pessimistes — que l'affirmer n'est pas nécessairement faire l'éloge de cette critique ; comme aussi dire qu'elle existe, n'est pas déclarer qu'elles est pkine d'une vie qui circule à flot et déborde. L'existence de notre critique littéraire a été plutôt jusqu'ici assez précaire, haletante et très variable. Quand on essaie d'en constater les manifestations et la continuité, on s'aperçoit qu'elle se dérobe plus d'une fois à l'observation, qu'elle est souvent imperceptible, qu'elle se fait intermittente, qu'elle sommeille longuement pour se réveiller parfois en des sursauts qui accusent tout ensemble son mauvais état de santé, et son inexpérience.
L'équilibre des forces et des jugements lui a souvent fait défaut ; et comme toutes les activités qui ne sont pas pondérées et maîtresses d'elles-mêmes, elle s'est alors et volontiers mise au service des passions dominantes : elle est devenue, à l'occasion, l'instrument de sympathies personnelles ou d'antipathies qui n'ont rien de commun avec le goût artistique. Elle a été tour à tour l'encensoir qui exhale les parfums indiscrets, ou la massue qui s'abat avec violence et frappe pour tuer. De temps en temps, l'on entendit bien des voix qui protestaient, qui reprochaient à la critique ses intempérances, ses louanges vulgaires à force d'être excessives, ses réprimandes stériles à force d'être brutale, et qui la rappelaient à son devoir. Mais ces voix furent peu écoutées, et il n'est pas sûr que ceux-là même qui les firent entendre aient toujours donné l'exemple de ce qu'ils avaient seulement le courage d'enseigner.
Indisciplinée, capricieuse et mesquine, voilà donc ce que fut trop
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souvent parmi nous la critique littéraire. A côté des quelques pages très sensées et justes qu'elle nous a données, il y a le fatras des réclames impudentes et des discussions envenimées, où se sont excitées toutes les ambitions et toutes les jalousies littéraires.
D'autre part» l'on peut remarquer encore que notre critique s'est souvent agitée dans un vide trop considérable d'idées et de doctrines : et c'est pour cela, sans doute, qu'elle a dégénéré si souvent et si vite en dithyrambes enthousiastes, ou en diatribes provocantes. Elle n'a trop vu que la surface des choses, et s'est attachée trop volontiers et trop exclusivement à des questions de forme et de style. Sans doute, il eût été difficile parfois de descendre bien avant dans des œuvres qui sont sans profondeur ; mais encore, lui eût-il été possible d'accorder plus d'attention à la pénétration et à la discusion des faits et des idées. C'est par où la critique peut s'agrandir, s'élever, élargir son horrizon, et suggérer aux auteurs des études ou des orientations utiles.
Seulement, il faut pour accomplir une pareille tâche, et pour ainsi féconder ses observations, une connaissance de l'histoire des lettres humaines, et de l'histoire de l'esprit humain lui-même, qu'il n'est pas toujours facile de suffisamment acquérir. Il est nécessaire que l'on sache à quelles lois souples et flexibles peuvent être soumis les genres de littérature, et comment, et de quelles façons, et selon quels procédés peuvent être abordés et traités les sujets où s'aventure l'esprit des auteurs. Et, en ces matières de jugement et de critique, beaucoup de science et d'étude n'est pas moins utile que beaucoup de réflexions personnelles.
Or, l'érudiction littéraire, ou pour paraître moins exigeant, l'expérience des choses de la littérature a souvent manqué à nos Boikaux canadiens, et outre que cela les exposait à n'apercevoir dans les œuvres que les côtés les plus étroits, et à s'y acharner, cela les conduisait aussi à n'écrire souvent que des pages où la banalité des observations le dispute à celle de la pensée.
Et c'est tout cela qui a fait dire et écrire dans nos journaux ou dans nos revues que la critique littéraire n'existe pas au Canada. On le répétait assez bruyamment et spirituellement, il y a quelques mois encore, dans la Revue canadienne (1). Et l'on ajoute parfois, avec quelque pointe de sarcasme, que, d'ailleurs, la littérature canadienne elle-même n'existe pas plus sous notre ciel que la critique. Et, vraiment, s'il était notoire et assuré que la littérature canadienne n'existe pas, il faudrait bien, et de bonne grâce, excuser cette- pauvre critique de n'être pas encore née.
Mais toutes ces affirmations sont exagérées. Et notre littérature canadienne existe, et nous croyons même qu'elle se porte beaucoup mieux que la critique. Notre littérature canadienne vit, et se soutient et se développe malgré le petit nombre de ceux qui parmi nous peuvent ou osent écrire, et malgré les froideurs et les indifférences du public. Bien plus, il y a des symptômes, des signes qui annoncent que la littéra-
(1) Livraison du 1" août 1906. Article Comme préface, de M. Jules Fournies Voir aussi la livraison de février 1007.
ture devient ici plus active, et que d'autre part les lecteurs se montrent plus empressés. Certains succès de librairie, qui ont souligné le mérite de quelques-unes de nos dernières œuvres, sont propres à encourager les ouvriers et les artistes de la plume. Il semble que plus notre pays prend conscience de sa vie personnelle et autonome, et plus aussi il s'applique à créer tous les organes qui sont nécessaires à son complet développement. Et l'on comprend de mieux en mieux que si nous avons à fonder notre avenir national sur la richesse économique, sur la prospérité matérielle, et sur les vertus du citoyen, nous avons aussi le devoir de n'oublier pas que les arts doivent avoir leur place au foyer de la nation, que la culture artistique marque assez précisément le degré de développement intellectuel où s'est élevé un peuple aussi bien qu'un individu, et que rien ne peut mieux que la littérature assurer à une nation la survivance de sa fortune et de sa gloire. Et l'on se persuade donc de plus en plus que dédaigner les arts, fussent-ils seulement littéraires, ou en négliger obstinément l'étude, l'exercice et le progrès, c'est faire acte d'esprit court et étroit, c'est vouloir par de si petits moyens excuser ou masquer son actuelle médiocrité, c'est, par avance, diminuer nos lendemains, et ne pas assez bien comprendre que l'avenir doit être de toutes façons, plus grand et plus large que le présent.
Et il se fait, en vérité, que malgré le poids de nos traditionnelles inerties, et aussi malgré la littérature française qui nous inonde, nous absorbe et fait à nos œuvres canadiennes une si rude concurrence, le public canadien-français revient volontiers aux écrivains du pays, paraît vouloir stimuler et récompenser tous ceux-là qui, parmi nous, savent tenir une plume, et en peuvent faire jaillir ou laisser couler que lques idées.
Sans doute, notre littérature ne peut prendre très rapidement un vif essor, puisqu'elle est encore, comme elle a toujours été jusqu'ici, l'œuvre d'écrivains amateurs. Écrire, faire des livres, besogner avec sa plume et son cerveau ne peut être ici un métier qui fasse vivre. Et celui-là, parmi nos intellectuels, se condamntrait à un régime sévère et à des j.ûnes rigoureux, qui prétendraient ne se sustenter qu'avec la rente et la moelle de ses œuvres littéraires. Il faut donc, dans ce pays, faire autre chose d'abord, et écrire ensuite. Et c'est toujours l'autre chose qui retient, captive, dessèche et épuise l'activité. Il y a bien la carrière du journaliste et celle du professeur qui, ici comme en tous autres pays, semblent d'abord favorables à la production des ouvrages de l'esprit : le journaliste et le professeur étant tout entiers voués à l'étude et à des travaux qui enrichissent et ornent l'intelligence. Mais l'on sait que dans notre pays, et pour des causes qu'il serait trop long de démêler ici, journalistes et professeurs ont été bien empêchés de donner leur complète mesure, qu'ils n'ont pu devenir que bien rarement des artistes de la pensée, et qu'ils ont donc trop peu contribué à accroître et à faire fructifier le champ des lettres. D'où il suit qu'en définitive, il n'y a guère en ce pays que des amateurs, je veux dire des gens qui ne s'occupent qu'en passant, par accident, et par goût personnel, des choses de la littérature, qui écrivent ; et c'est justement, dans une grande mesure du moins, pour cette raison, que déjà signalait et déplorait Crémazie, que notre littérature se développe d'un mouvement si lent et si incertain.
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Mais elle se développe, et l'on voit tous les ans s'allonger la liste des ouvrages que mettent au jour nos travailleurs. Et ces ouvrages sont d'une qualité de plus en plus recherchée. Le Jean Talon, de M. Chapais, V Oublié de Laure Conan, les Gouttelettes de M. Pamphile LeMay, V Histoire de la Seigneurie de Lauzon de M. Edmond Roy, les Aspirations de M. Chapman, pour ne parler que de quelques-unes de nos productions récentes, attestent que nos ressources intellectuelles vont s 'accroissant toujours, et que les talents mûrissent et se perfectionnent. Et cela suffît pour nous faire garder, avec l'espérance, quelque amour propre ; et cela encore, et surtout, établit avec assez d'évidence que la critique peut ici vivre et trouver sur quoi s'exercer.
Que si, d'ailleurs, dans notre pays la critique n'existait pas, ceci même ne pourrait être, comme on l'a quelquefois prétendu, une raison pour que notre littérature fût empêchée de naître, ou, étant née, de se développer avec progrès. Il n'est pas nécessaire, il n'est pas non plus dans l'ordre établi par l'histoire que la critique précède toujours les œuvres, ou naisse simultanément avec elles. Une littérature peut se constituer avant et sans la critique. Et dès lors, il ne faudrait pas tenir la critique responsable de la non-existence d'une littérature, comme aussi il serait infiniment désobligeant de mettre seulement au compte d'une critique qui ne serait pas encore née, et pour cela seul qu'elle aurait tardé à venir, les faiblesses ou les méfaits d'une littérature déjà vivante.
Et, en effet, quel lien, avant que Zoïle ou Sainte-Beuve aient ici parlé, retient enchaîné, paralyse nos grands esprits ? Et faut-il absolument que la critique s'agite, se démène, attaque, corrige, démolisse et fonde Ls réputations pour que nos écrivains tout à coup s'émeuvent, conçoivent et enfantent des chef s -d'oeuvres ? Les grandes œuvres littéraires, Ls plus puissantes, n'ont-elles pas le plus souvent devancé les cons, ils et Ls Lçons de la critique ? Pour ne pas sortir de ce pays, et du domaine de nos lettres, n'est-il pas constant que la plupart des livres les plus recommandables et les plus précieux qu'on y ait publiés, l'Histoire du Canada de Garneau, le Cours d'Histoire de l'abbé Ferland, les Dix ans d'histoire du Canada de Gérin-Lajoie, les Anciens Canadiens de Gaspé, et telLs pages d'Étienne Parent, ont été mis au jour à une époque où la critique littéraire osait à peine balbutier quelques jugements ? Et, en vérité, et par contraste, quelques-unes de nos plaquettes les plus détestables n'ont-elles pas été écrites depuis quelques années que la critique paraît vouloir élever le ton et la voix ?
Il faudrait donc plutôt conclure que la critique est assez inutile, qu'elle s'emploie à une besogne peu opportune, ou bien, et si l'on voulait être cruel, affirmer que les critiques ne sont autres, en vérité, comme on l'a dit, que des frelons et des parasites, qui ne vivent que de la pensée d'autrui. Et nous serions du même coup transporté au bout et à l'extrémité des conclusions où nous pouvait, entraîner ce raisonnement. Nous aurions même sans doute dépassé les bornes d'une légitime déducation, et nous serions coupable d'être tombé dans l'excès contraire à celui que nous voudrions combattre.
Non 1 il ne serait pas juste de dire que la critique est tout à fait inutile, et il convient de déclarer qu'elle est presque nécescaire. Assurément la critique est assez inutile au génie qui se possède et s'affirme avec toutes les puissances de sa nature et toutes les ressources de son art : le génie, d'ordinaire, n'a pas besoin qu'on lui rapp< lie des règles qu'il connaît, que par instinct il observe, et des doctrines dont il s'est pénétré et enrichi. Les critiques peuvent n'être, pour les grands écrivains, pour les maîtres, que des collaborateurs superflus, des conseillers dont les avis étaient prévus, et d'avance compris, acceptés et pratiqués.
Mais, on le devine sans peine, ces maîtres, ces très grands écrivains, ces génies sont assez rares dans ce monde ou tant d'hommes se partagent l'esprit. Et parmi tous les écrivains dont s'honore l'histoire, y en a-t-il vraiment beaucoup dont l'œuvre ne pourrait gagner quelque perfection nouvelle si elle était remise sur le métier et corrigée selon certaines indications et certains avertissements ? L'Histoire du Canada de Garneau, pas plus que YEnéide de Virgile, n'est, assurément, parfaite ; et YOublié de Laure Conan a des défauts tout comme la Princesse de Clèves de Madame de LaFayette ; et la Légende d'un peuple de M. Fréchette a bien autant de vers faibles qu'on ne peut compter dans la Légende des siècles de Victor Hugo. D'ailleurs, à quel degré et hauteur de l'esprit faut il établir la ligne de démarcation qui sépare le génie du talent ? Et, par exemple, dans laquelle de ces deux catégories faudrait-il absolument placer et étiqueter tous ces noms qui viennent de se rencontrer inopinément sous notre plume ? Les critiques seraient vraiment bien embarrassés de choisir, s'il ne leur était permis de toucher qu'aux écrivains secondaires, et s'ils ne pouvaient sonder et éprouver que les œuvers du deuxième et du tiers état littéraire I
Ne vaudrait-il donc pas mieux revenir un peu sur notre pensée, et déclarer que si la critique n'est pas nécessaire pour appeler à la vie les œuvres du génie, elle peut, cependant, et, précisément parce qu'elle représente ou doit représenter les règles, l'art et le bon goût contre lesquels on pèche sept fois le jour, elle peut quelquefois découvrir et signaler à Homère, à Tite-Live, à Victor Hugo, et peut-être aussi à M. Chapman, les endroits faibles par où s'écroule leur puissance, et les taches et les ombres où s'altère et s'efface leur beauté. Et dès lors, si là critique n'est pas coupable de l'inexistence ou pénurie des œuvres littéraires, et si elle n'est pas la puissance féconde sans laquelle celles-ci ne peuvent venir au jour, il reste encore qu'elle peut s'exercer et faire besogne utile quand ces œuvres existent, et avoir sa place même chez les peuples où, par un coup heureux du hasard, l'on ne compterait que des écrivains de génie.
Le rôle de la critique littéraire, où qu'elle travaille et rende ses jugements, consistera donc surtout à établir la valeur des œuvres, à signaler aux auteurs leurs qualités et aussi leurs défauts, et à dégager des livres la somme de vérités qu'ils contiennent; elle essaiera, du même coup, d'éclairer l'opinion, et sans prétendre de substituer aux appréciations légitimes des lecteurs, elle pourra peut-être quelquefois inviter le public à mettre quelqu 'ordre et mesure dans ses enthousiasmes et ses acUûiratiôas.
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Mais c'est aux auteurs d'abord qu'elle doit chercher à rendre quelque service ; et s'il importe qu'elle le fasse sans pédantisme, elle n'en doit pas moins le. faire avec courage, et se préoccuper de dire précisément et fortement en quoi peuvent être louables ou défectueuses la pensée et la composition d'un livre.
Il faut d'abord rappeler, dans ce pays où les oeuvres sont en général plus correctes qu'artistiques, qu'il y a des règles du style et des lois de la composition qu'on ne peut impunément violer, et qu'il y a véritablement un art d'écrire, qu'il faut savoir et pratiquer.
On a pu dire, sans doute, que cet art se confond avec celui de la réflexion. Bien écrire, ou bien parler, comme disait Renan le jour où il recevait à l'Académie Ferdinand de Lesseps, c'est bien penser tout haut. Et Paul Bourget laissait entendre lui aussi que l'idée ne se sépare pas de la phrase, ou le fond de la forme, quand il écrivait : « L'idée » n'est pas derrière la phrase comme un objet derrière une vitre ; elle »ne fait qu'un avec la phrase, puisqu'il est impossible de concevoir » une phrase, qui n'exprime aucune idée, ou une idée qui soit pensée sans » aucun mot ». — Et il ajoutait : « Penser, c'est prononcer une phrase » intérieure, et les qualités de la pensée font les qualités de la phrase » intérieure. Écrire cette phrase avec toutes ses qualités, de façon » que tout le travail silencieux de la pensée soit rendu perceptible, » et comme concret, c'est le but que chaque littérateur de talent se » propose (1) ».
Paul Bourget se répétait lui-même quand il disait ailleurs : « Le » style d'un écrivain, c'est l'expression et comme le raccourci de toute » sa manière habituelle de penser et de sentir (2). » Au surplus, et avant Paul Bourget, et avant Renan, Buffon avait déjà déclaré que le style, c'est l'ordre et le mouvement que l'on met dans ses pensées.
Mais s'il résulte de tout cela qu'il y a entre la pensée et son expression des rapports si étroits que ceux-là qui écrivent mal sont précisément les mêmes qui ayant peut-être quelques idées, ne savent pas assez comme il faut les penser, il n'en reste pas moins vrai qu'il y a un art d'écrire, qui tient sans doute, et premièrement, à la façon dont l'artiste sait organiser et conduire en son esprit la réflexion, à l'habileté, à la maîtrise avec lesquelles il peut faire jaillir du cerveau, combiner, fondre, et disposer les idées, qui tient encore à la mesure d'émotion et d'imagination dont il les peut pénétrer et vivifier; mais art véritable, qui consiste tout ensemble à ordonner sa pensée à la faire se mouvoir selon un dessin élégant, net, précis, et à l'exprimer avec les termes les plus justes, à l'enfermer dans les formules les plus personnelles, les plus signifiantes, les plus lumineuses, à l'étendre enfin dans une suite de phrases, de périodes, et de paragraphes où toutes les parties s'équilibrent, s'appellent se lient et s'enchaînent. Cet art dépent à la fois de la culture générale de l'esprit et du bon goût de chacun. Et donc, encore que l'art d'écrire ne tira sa valeur la plus précieuse que des- choses qu'il exprime — il n'y a, en vérité, que les badauds qui appellent littérature les phrases sonores et creuses, comme aussi il n'y a que les impuissants qui app 1lent dédaigneusement littérature tout ce qui dépasse leur manière ha-
(1) Cf. Essais de psychologie contemporaine, pp. 168-173.
(2) Cf. Nouveaux essais de psych. conlemp. p. 185.
bituelle et plate de penser et de dire — encore donc que la phrase emprunte à la pensée son plus bel éclat et son principal ornement, il faut reconnaître qu'il y a un art de choisir et d'arranger les mots, de faire venir les images, de balancer les périodes, de construire un développement, qu'il y a des règles du style, que les écrivains ont le devoir de les observer, et que les critiques ont mission de les rappeler et quelquefois de les venger.
Cette mission n'est pas toujours un vain emploi dans la république des lettres canadiennes. Parce que nous ignorons beaucoup trop les ressources de notre langue, parce que notre formation littéraire se réduit, d'ordinaire, à un entraînement trop tôt suspendu, et parce que nous avons donc un goût artistique qui n'est pas toujours suffisamment développé, mesuré, et affermi, il s'ensuit qu'il y a dans la plupart de nos ouvrages canadiens de nombreuses traces de ce défaut de culture et de cette inexpérience de la langue et du style. Notre littérature se ressent encore trop des soucis utilitaires et des privations intellectuelles de notre existence nationale. Notre langue littéraire est elle-même, il faut l'avouer, bien un peu lourde, embarrassée, trop volontiers impropre, indigente et, malgré cette pauvreté, ambitieuse et éloquente. Souligner ces défauts, les signaler à ceux qui en sont coupables est une action aussi utile que souvent elle est fastidieuse. Et l'on conçoit donc que la critique aurait à accomplir la plus minutieuse et la plus irritante des besognes, si elle devait, à l'occasion, porter sur tous ces points et sur tous ces détails sa vigilance et son franc-parler.
Nous estimons pourtant que la critique ne doit pas reculer devant ce devoir de ses fonctions, même dans un pays comme le nôtre, où, à cause du petit nombre de ceux qui écrivent, il est si facile de froisser les vanités et les susceptibilités. Puisqu'il est reconnu que l'art de la composition est ce qui distingue le livre français, et lui donne son incontestable supériorité de facture, il faut bien que nos écrivains canadiens, éveillant en eux tous les instincts traditionnels de la race, essaient à leur tour de s'emparer de cet art, de le faire passer et triompher dans leurs œuvres. Et s'ils y échouent quelquefois, ils doivent souffrir qu'on les en avertisse. Au reste, il leur est arrivé souvent, et il leur arrive de plus en plus fréquemment d'y réussir dans une mesure qui est propre à les réjouir et encourager.
Qu'ils persévèrent donc dans leurs louables efforts, et qu'ils se souviennent aussi qu'à cet art de manier la langue, d'en choisir et arranger les mots, de construire avec adresse un paragraphe, un chapitre et un livre, ils doivent joindre l'abondance, la richesse, la variété des pensées ; qu'à l'élégance et à la grâce des formes, il convient d'ajouter, ou plutôt d'unir substantiellement la fermeté et solidité du fond. S'ils se le rappellent, et s'ils acquièrent et mettent en œuvre toutes ces vertus littétain s, ils f< ront, à coup sur, des livres où la critique ne trouvera guère qu'à louer et applaudir. Mais précisément, ne pourrait-on pas ici encore observer que nos œuvres canadiennes ne sont pas toujours suffisamment remplies, qu'elles seraient en général beaucoup plus attrayantes, plus propres à faire penser et à enrichir nos cerveaux si elles étaient plus pénétrées d'idées, plus substantielles, plus suggestives, si la trame en était plus fortement tissée, et si de toutes les pages
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en jaillissait plus vivement et plus abondamment la vie de l'esprit ?
Quoiqu'il en soit, la critique doit s'inquiéter de juger aussi cette substance des œuvres, d'examiner et scruter ce fond des livres, d'analyser la pensée qui s'y étend, et d'en mesurer la force ou la faiblesse. Tout n'est pas dit quand on a déclaré que tel ouvrage est bien ou mal écrit et l'on n'a pas même fait encore la moitié de sa tâche. Aujourd'hui surtout que la critique s'applique particulièrement à expliquer les œuvres, à étudier les idées, à rechercher les influences qui enveloppent les esprits, qui les pénètrent et se prolongent dans leurs écrits, à dégager des textes les pensées et des doctrines qui y sont contenues, il est nécessaire de sortir des seules formules esthétiques et autoritaires où s'enfermait la critique classique ; « il faut, comme disait Ballanche, re- » noncer à cette critique verbale qui s'entre point dans le fond des » choses, qui s'attache surtout au formes du style, à l'économie d'une » composition, à l'observance de certaines règles, à la comparaison su- » perstitieuse avec les modèles ». C'est d'ailleurs, et surtout, par les idées qu'il propose et discute qu'un livre est intéressant, et la critique aurait bien tort si elle n'en avait cure, et si elle se voulait borner à l'étude attachante, certes, mais aussi parfois trop étroite, des procédés de l'artiste.
Pour pénétrer une œuvre jusqu'en ce fond des choses et pour l'apprécier, le critique aura besoin de sortir de lui-même ; il lui faudra, un moment, s'abstraire de sa propre mentalité pour entrer loyalement en celle d'autrui, et y en surprendre le motif, le pourquoi de ses opinions ou de ses jugements ; mais, bien que la critique canadienne, littéraire ou politique, ne nous ait pas toujours habitués à cette largeur et charité, et qu'elle se soit souvent montrée plus dogmatique qu'éclairée, et plus combative que soucieuse de comprendre, nous estimons qu'une telle vertu n'est pas inaccessible à ses ambitions, et nous croyons même qu'elle entre chaque jour de plus en plus dans nos mœurs intellectuelles et sociales. Ce qui ne veut pas dire que la critique doive s'abstenir de juger, et de condamner, quand il convient, ou quand il semble que cela est nécessaire : l'indifférence et le dilettantisme ne peuvent être de réelles vertus de l'esprit ; mais nous entendons seulement ou surtout que ce ministère de la critique, qui consiste à juger, approuver ou blâmer, doit s'accomplir avec sérénité et suffisante bienveillance, qu'il suppose en celui qui l'exerce une intelligence capable de concevoir qu'on puisse penser autrement qu'elle-même, et une âme où la sincérité soit si profonde qu'elle s'imagine difficilement qu'une telle vertu puisse ne pas se rencontrer cht z les autres.
C'est au prix de ces efforts, et c'est par tous ces multiples devoirs compris et acquittés, que la critique pourra se recommander ellemême auprès du public, acquérir quelque autorité, et proposer avec chance d'être entendue ses avis et ses conclusions.
La critique, en effet, ne s'adresse pas seulement à l'écrivain dont elle étudie l'œuvre. Derrière le livre, et derrière l'auteur, elle doit viser et atteindre la foule des lecteurs. S'il importe que celui qui lit puisse former lui même son propre jugement, décider avec ses lumières personnelles, et qu'il sache pertinemment à quel degré du thermomètre il convient de monter ou descendre son estime, il n'est pas
téméraire, croyons-nous, ni impertinent de penser que la critique peut avoir sur lui que lqu 'influence, et lui rendre même quelque service. Elle lui a bien déjà été dommageable et nuisible I Et elle a bien créé parfois autour de certains noms, qui ne pouvaient porter le poids d'une telle gloire, la légende de l'art suprême conquis et réalisé 1 Ne pourrait-elle, et ne devrait-elle pas s'efforcer plutôt de renseigner convenablement le public, et de remettre tout homme et toute chose au point? Et au lieu de pervertir le goût en flagornant les auteurs et en suggestionnant outre mesure les lecteurs, ne lui serait-il pas aussi décent d'introduire quelque tempérance dans ses habitudes, et de mettre en garde ceux qui lisent contre les applaudissements excessifs et les emballements passagers ? C'est la critique littéraire qui se fait dans les journaux qu'ici nous voulons surtout viser, car c'est elle qui se charge plus spécialement en notre pays de surfaire les^hommes. On sait avec quelle facilité et assurance les rédacteurs et nouvellistes, transformés en critiques, créent et consacrent tribun académique et puissant, orateur presque parfait, Démosthènes ou Hortensius réincarné, l'un ou l'autre député ou ministre qui un jour aura tout simph ment moins mal parlé que ne font d'ordinaire nos députés et nos ministres I
Il ne faut pas sans doute — et précisément parce que trop souvent rien dans cette critique n'est pesé et mesuré — donner plus d'importance qu'il ne faut à ces appréciations journalistiques, mais encore convient-il d'observer que le papier-nouvelle étant aujourd'hui l'aliment quotidien de l'esprit public, on a grandement tort d'y laisser écrire et imprimer des louanges extravagantes et inconsidérées Cette admiration de commande prépare pour certaines gloires littéraires des lendemains obscurs. Et la critique véritable aura fort à faire, si elle s'avise un jour de regarder dans leur lumière propre certains grands orateurs dont notre presse a célébré la pensée originale et l'art merveilleux.
C'est, d'ailleurs, l'une des fonctions les plus honorables de la critique que de chercher à dire vrai, à redresser les faux jugements, et à préserver de toute corruption la notion du bon geût. Qu'elle s'y emploie donc dans le journal aussi bien que dans la revue ou dans le livre. C'est à elle- surtout qu'est encore dévolu le soin de conserver les bonnes traditions littéraires, et de les propage r, et jamais donc elle ne sera plus dans son rôle que lorsqu'elle fera rayonner jusqu'à l'esprit des foules la lumière des sages et prudents conseils. Le ministère de la critiqur se confond ainsi avec celui de l'enseignement ; il lui e mprunte quelque chose de sa dignité, et, partant, que lque chose de ses responsabilités. Enseigner par la plume est presqu 'aussi be au, et plus re doutable peut-être, parce que plus durable, qu'enseigner par la parole. L'un et l'autre, 1? critique et le professeur, doivent toujours se souvenir qu'ils ont charge d'âmes, et qu'il Lur incombe, à tous deux, le devoir de ne répandre que des idées qu'ils croient justes, et de ne donner que des leçons qui puissent être profitables.
C'est la conviction que la critique littéraire peut et doit être un ministère de vérité, qui nous a fait entreprendre l'œuvre dont nous
INTRODUCTION
réunissons ici les premières pages. Nous avons pensé que, si modeste que pouvait être notre contribution à l'histoire de la critique et de la iittérature canadienne, nous ne devions pas craindre de l'apporter. N'est-ce pas précisément sur l'insuffisance et la faiblesse des œuvres d'aujourd'hui que pourra s'édifier malgré tout la fortune meilleure des œuvres de demain ? Notre travail peut donc être jugé opportun si, en faisant aujourd'hui la littérature que nous pouvons, nous préparons la littérature plus parfaite que d'autres feront après nous.
Au surplus, nous n'ignorons pas comme il est périlleux de livrer au public des articles de critique littéraire, quand en même temps l'on définit soi-même les obligations, les devoirs du critique. Mais nul ne pensera, assurément, que nous avons la fatuité de prétendre avoir réalisé l'idéal que, d'ailleurs, nous n'avons qu'imparfaitement tracé. Nous voudrions seulement que nul ne nous refuse le droit d'affirmer qu'en écrivant ces articles nous n'avons eu en vue qu'un seul but : exprimer sur certaines œuvres ou certaines questions de littérature notre pensée sincère, et par là être utile, dans la mesure de nos courts moyens, aux lettres canadiennes.
La plupart des écrivains que nous avons ici étudiés, ont bien voulu, à l'occasion, nous dire leur sentiment, et nous assurer qu'ils se plaisaient à rt connaître la justesse de notre dessan, et la droiture de nos intentions. C'était le meilleur encouragement que nous puissions désirer. Nous avons sans doute parfois écrit des choses où ne pouvait se complaire ce justifiable amour-propre qui est le lot des gens de lettres et des artistes ; c'est le sort du critique et son rôle, de contrarier souvent la vanité humaine. Mais nous n'avons rien à regretter de tout ce qui a pu sortir de notre plume. Nous avons voulu avant tout être vrai, c'est-à-dire exprimer notre opinion p.rsonndle et la livn r au public telle que nous l'avait faite une lecture attentive et consciencieuse des œuvres. Cette sincérité et cette bonne foi doivent couvrir tous nos jugements. Elles ne les font pas infaillibles, certes : aussi nul ne souffrira plus volontiers que nous qu'on les discute et qu'on les réforme. Mais de ces jugements nous avons tâché d'écarter toute passion, tout parti pris de louer ou de blâmer, et si c'était là leur seul mérite, nous ne voudrions pas qu'il leur fût ôté.
Au public qui lit et qui s'intéresse de plus en plus aux choses de la littérature canadienne nous offrons donc ces pages, et, avec la confiance que nous a souvent inspirée sa bienveillante sympathie, nous les lui présentons toutes pénétrées encore de la franchise qui les a dictées.
Février 1907.