SUR LA
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND CASGRAIN
LA FORMATION DE SON ESPRIT ; L'HISTORIEN J LE POÈTE ET LE CRITIQUE LITTÉRAIRE
3 11 du mois de février 1904 décédait, à Québec, en sa modeste et pieuse retraite du Bon-Pasteur, l'abbé Henri-Raymond Casgrain. Cet événement a surpris tout le monde, excepté l'abbé Casgrain lui-même qui, depuis quelques semaines, pressentait sa fin et voyait venir la mort avec la sérénité du sage et toute la confiance du prêtre.
llc nxoi l qui eût effrayé sa jeunesse ardente, fut pour ses soixantetreize ans la suprême délivrance ; elle apportait à ce vieillard devenu aveugle le repos et la consolante vision de l'éternelle lumière.
Hélas ! je vois là-bas la croix du cimetière, Et j'ai frayeur (1),
écrivait, il y a plus de trente ans, cet abbé à qui un jour quelque mauvais génie, plutôt que la muse, inspira des vers. Il était alors dans toute la force de l'âge et du talent ; il avait la noble ambition d'être utile encore à ses compatriotes. Épris de la passion très séduisante d'enseigner par la plume et par les livres, il avait lancé dans le public ses premiers ouvrages ; il avait prêté l'oreille aux premiers bruits de la renommée, et ses yeux, affaiblis déjà par le travail des nuits studieuses, croyaient apercevoir, se prolongeant bien loin dans l'horizon et dans l'avenir, une route ensoleillée, sinueuse et montant vers la gloire, que l'abbé se sentait malgré tout la force de parcourir ; une route où il s'aventurerait avec une assurance d'autant plus joyeuse que son imagination, qui ne fut jamais avare de rayons et de fleurs, l'avait inondée de lumière, remplie de tous les parfums, et semée de toutes les roses. La Providence, qui ne ménagea pas à l'abbé Casgrain les douloureuses
(1) Le Manoir, 1« juin 1869.
épreuves, lui permit, à lui prêtre et écrivain, de s'avancer longtemps sur ce chemin du rêve et de la vie, de poursuivre jusqu'au bout la course qu'il avait commencée, de réaliser sa vision. Auteur de quelques-unes des meilleures œuvres de notre littérature, docteur et professeur de l'Université Laval, membre de la société royale du Canada, lu dans son pays et à l'étranger, mis en relations par ses recherches et par ses livres avec quelques-unes des plus vieilles familles et quelques-uns des plus illustres écrivains de la France, vivement applaudi par nos frères d'Acadie, hautement apprécié par ses concitoyens, l'abbé Casgrain acquit bientôt cette notoriété qui faisait autour de son nom le plus agréable murmure. La gloire, celle du moins que l'on peut conquérir dans nos climats, le récompensait de son patient labeur ; mais lui, il s'estimait heureux surtout d'avoir sur quelques points de notre vie nationale projeté une plus vive lumière : il remerciait Dieu de lui avoir donné de travailler pour la vérité : et c'est pourquoi, au dernier jour de sa maladie, l'abbé Casgrain vit sans terreur se dresser pour sa tombe cette croix au pied de laquelle tant de fois il avait souffert, et où il venait hier de déposer sa plume.
Au mois de février 1904, il y avait juste quarante -quatre ans que l'abbé Casgrain avait pris place parmi les ouvriers de notre littérature canadienne ; puisque c'est au mois de janvier 1860 qu'il publiait en feuilleton, dans le Courrier du Canada, sa première légende. Quarante-quatre années d'une vie laborieuse, féconde, partagée entre l'étude, la souffrance, les voyages et la prière 1
C'est à Québec, où il devait mourir, que Cacgrain a le plus travaillé ; c'est ici qu'il eut ses plus fervents admirateurs, et parfois aussi ses critiques Ls plus sévèr.s ; c'est ici qu'il aimait vivre, dans cette ville historique où il lui plaisait d'évoquer le passé, sur ces hauteurs où l'air libre, l'ardente lumière, les beaux soleils couchants, les bruits de la vague, les harmonies de la plaine et les ondulations gracieuses de nos montagnes sollicitaient sans cesse sa brillante imagination ; c'est ici qu'il aimait vivre, parce que nulle part peut-être en ce pays le travail n'est plus facile, les relations plus cordiales, l'amitié plus douce.
Et Québec connaissait donc bien cet abbé. Il fut le principal théâtre de son zèle sacerdotal : et il avait été si souvent le confident de ses projets, le témoin de ses enthousiasmes les plus généreux ou les plus indiscrets; il avait tant de fois entendu le cri de ses admirations, le mot pittoresque et cru de ses causeries, le rire sonore de sa gaiété gauloise. Il l'avait vu tant de fois et si longtemps parcourir ses rues, faire les cents pas sur cette terrasse qui l'attirait toujours ! Et Québec avait entouré d'amis si fidèles cette aimable vieillesse ; il réservait à l'abbé, dans cette maison qu'il avait faite sienne, et où la douce charité est l'atmosphère que l'on respire, une si tranquille et si chère solitude I
Mais l'abbé Casgrain n'est plus au milieu de nous. Il manque aux anciens qui retrouvaient en son commerce la joie et les souvenirs des années lointaines ; il manque aux jeunes qu'il honorait de son amitié et de ses conseils, et qui l'aimaient pour cette ardeur, pour cette flamme de jeunesse que si volontiers encore il mêlait à la leur. Ses livres, non moins que son amitié, font se survivre à lui-même l'historien de nos glorieuses défaites. Mais il est peut-être utile, au moment où disparaît
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de notre société ce prêtre et cet écrivain, de remettre sous les yeux du lecteur une vie qui fut presque tout entière consacrée aux lettres canadiennes. Nous essaierons de le faire, en déterminant quelles influences ont développé et orienté l'esprit de l'écrivain, en rappelant quelquesunes des idées générales et des circonstances qui expliquent son œuvre, en précisant le rôle qu'il a joué, la place qu'il occupe dans l'histoire de notre littérature.
Bien des causes peuvent expliquer l'originalité d'un auteur, son état d'âme habituel, ou, comme l'on dit aujourd'hui, sa mentalité. Les influences de milieu, d'éducation, de lectures et d'études pèsent de tout leur poids, qui n'est pas léger, sur nos esprits, les font si divers, parfois si opposés ou si contraires. Et pour revenir tout de suite à l'écrivain que nous avons perdu, nous croyons qu'il ne fut pas indifférent à l'esprit, à l'imagination de l'auteur des Légendes et du Pèlerinage au pays d' Évangéline, que l'abbé Casgrain soit né à la Rivière-Ouelle, en pLine et large campagne, qu'il y ait vu le jour en 1831, à l'époque où nos paroisses rurales, isolées dans leur calme solitude, non entamées encore par ces mœurs étranges, nouvelles, cosmopolites que les chemins de fer, les journaux et l'américanisme envahisseur devaient plus tard y introduire, avaient gardé intactes leurs habitudes, leur physionomie, et comme leur virginité primitive ; qu'il ait été élevé dans ce vieux manoir d'Airvault, lequel avait encore au milieu du siècle dernier ses apparences de grand et bon seigneur, et où l'on menait une vie heureuse, paisible et enjouée, simple et aristocratique, faite tout entière de traditions pieusement conservées, de dignité et de vertus soigneusement acquises.
C'est la vie de famille dans la plus belle et la plus saine acception du mot que l'on vivait au bord de la Rivière-Ouelle. Et il y avait au manoir, pour présider à cette fête, un père et une mère tels que Dieu s'est plu souvent à en donner aux foyers de nos demeures seigneuriales. L'abbé Casgrain a tracé lui-même, dans ses Mémoires, qu'il décore du titre de Souvenances canadiennes, le portrait de ceux qui firent sa première éducation ; et pour que l'on ne pût soupçonner sa piété filiale de complaisantes exagérations, il a raconté avec toute la tendresse et toute la sincérité du souvenir les soins diligents, les conseils utiles, les exemples bienfaisants dont fut entourée et comme enveloppée son • enfance. C'est l'éducation chrétienne la plus attentive, la plus complète et la plus solide, qui façonna, dès ses premières années, l'esprit du jeune enfant, et nul doute qu'elle y ait imprimé dès lors ces habitudes de piété, de travail, d'ordre, de régularité que l'enfant devenu homme ne devait jamais abandonner ; nul doute surtout que le jeune Casgrain ait trouvé dans cette atmosphère de vie patriarcale et religieuse les premiers germes de sa vocation sacerdotale.
Aussi bien, la foi, appuyée et soutenue par les surnaturelles espérances, était-elle dans cette maison le principe de la règle de toutes les actions ; elle y était la raison première de toutes les joies. Les pieuses fêtes de l'Église étaient, au manoir, les meilleures fêtes de la famille. Noël, la Toussaint, le jour des morts, la Fête-Dieu : que de bonheur,
ou que de consolantes pensées ces jours-là apportaient au foyer ! et comme l'on s'empressait à l'église paroissiale, aans ce temple modeste auquel la liturgie prêtait alors ses grâces, qu'elle ornait de ses fleurs, et qu'elle remplissait des parfums de l'encens. Le retour de la Fête-Dieu intéressait surtout la piété du jeune enfant, parce que souvent la procession solennelle du Saint-Sacrement déroulait jusqu'au portique du manoir la file toujours longue des clercs et des fidèles.
« C'était un honneur et une bénédiction hautement appréciés par la famille, a-t-il écrit plus tard. Avec quel empressement et quelle pieuse joie nous dressions le reposoir sous le portique, en l'ornant de guirlandes de lilas, de branches fleuries de merisier ou d'autres arbustes à floraison hâtive, que nous allions cueillir dans les bois voisins (1) ».
L'enfant avait-il alors les impressions que le vieillard a si nettement analysées et consignées dans ses Mémoires ? Comprenait-il déjà l'harmonie secrète que de si radieuses journées laissaient apercevoir entre le rite liturgique et la nature en fête ? « Ces matinées printanières, encore embaumées des fraîcheurs de la nuit et des senteurs des bourgeons entr'ouverts » lui paraissaient elles vraiment comme « la jeunesse de l'été qui sourit à Dieu » ? Nous ne pouvons l'assurer. Il est si facile au vieillard qui raconte de prendre pour des souvenirs ce qu'il voudrait avoir éprouvé, et tous ces beaux sentiments que lui suggère sa sensibilité plus réfléchie. Mais ce que nous savons, c'est que de bonne heure le jeune Casgrain offrit toute grande son imagination et sa conscience aux impressions et aux voix du monde extérieur, à l'action pénétrante de la grande nature.
Au reste, il n'avait qu'à ouvrir les yeux pour les remplir de pittoresques et puissantes visions, et pour y fixer à jamais l'image de la beauté. Sous ses regards, autour du manoir, la plaine, la plaine assez grande pour ouvrir largement l'horizon, pas assez étendue pour donner l'impression de la monotonie ; tantôt quadrillée de champs enclos où poussent abondamment les foins verts et les blés, tantôt s 'étalant inculte, et sauvage comme une lande bretonne ; se développant à l'ouest jusqu'à cette anse profonde de Sainte-Anne où le fleuve vient endormir ses flots, fuyant vers l'est jusqu'aux rivages et aux rochers de Kamouraska ; au nord gracieusement ourlée par les coteaux de Saint-Denis, et vigoureusement relevée au sud par les hautes collines de Saint-Pacôme et du Mont-Carmel. A travers cette plaine où la brise promène librement l'âcre parfum du terroir, la rivière Ouelle, tour à tour lente ou rapide, charrie ses eaux, et décrit en de longs replis la courbe , capricieuse de ses sinuosités. Partout, le long des routes qui circulent à travers champs, ou groupés autour des églises qui dressent dans la plaine ou sur 1 s hauteurs leurs flèches d'argent, les maisons blanches et proprettes du cultivateur ou de l'ouvrier font miroiter au grand soleil leurs fenêtres à volets verts.
Dans les beaux soirs d'été, cette longue plaine enchante et séduit par toutes les grâces dont elle se couvre et se pare, l'âme de ses habitants. La lumière y descend chargée d'une très fine buée, et se pose doucement comme une gaze légère, violette ou bleuâtre, sur le vert des prairies et sur l'or des moissons, ou bien s'accroche et se déchire en rampant sur les (1) Sono entnces canadiennts, I, 153.
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coudriers et les aulnes de la savane. Puis elle va se répandre en un dernier etxlair rayonnement sur le flanc des montagnes boisées de sapins et d'érables qu'elle teinte de mille et fugitives nuances ; elle s'étale là-bas sur les vagues grises que, bien loin, à chaque extrémité de la vaste étendue, elL fait brilLr sur la plage ; elle dégage en relief, recueillis au fond des vallées montantes que séparent des collines, ou gracieusement campés sur les terrasses des coteaux, les villages paisibles qui se reposent dans le calme des longs crépuscules, et s'endorment en caressant d'un dernier regard la plaine nourricière.
C'est au milieu de ce pays où la nature a tempéré la monotonie des champs par la saillie imprévue des montagnes, où l'œil peut s'offrir à la fois tous les spectacles, et ceux de la terre et ceux de la mer, que s'est écoulée l'enfance et la jeunesse de l'abbé Casgrain. La maison pattrnelle s'élevait à deux pas de la large et profonde rivière ; elle était entourée de jolis parterres où l'enfant trottine « en jaquette rouge et en petit tablier de toile blanche (1) » ; de grands arbres, des ormes, des érables, des cormiers balancent au-dessus du toit le panache de leur ramure, et répandent autour du manoir l'ombre bienfaisante. On s'amuse en famille sur les gazons du jardin ou sur le sable de l'avenue ; on fait la pêche dans la rivière, ou bien l'on va, montés tous ensemble dans la vieille et grande barouche, se récréer à la pointe de la Rivière-Outlle, sur le rivage du fleuve, près de cette nappe d'eau incommensurable, sur laquelle tombe à quatre lieues de distance, comme une draperie d'azur, le rideau des Laurentides (2).
Comment l'abbé Casgrain qui a grandi en présence de ces spectacles, et qui eut dès ses plus jeunes années le regard et l'imagination remplis de cette poésie, n'aurait-il pas aimé la nature ? Lui qui était doué d'une faculté si grande de sentir et de s'émouvoir, comment n'aurait-il pas appris de bonne heure à méditer sous le ciel, à l'heure où le soleil disparaissant derrière les montagnes qui bornent l'horizon, laisse flotter sur toutes choses le magique et subtil réseau de sa mourante lumière ? Aussi l'adolescent se prit il tôt à rêver, s'ingéniant à développer en son âme la douce joie de vivre. Souvent, dans la grand' chambre où les enfants avaient leur lit, le jeune Raymond, qui couchait près de la fenêtre, s'amusait à regarder les étoiles en attendant le sommeil ; il aurait voulu, comme une fée, s'élancer sur leurs rayons ; il interrogeait avec son imagination plus encore qu'avec son esprit ces astres qui faisaient à ses yeux une fête si splendide, et sa piété enfantine, s'exaltant sous le scintillement des nuits brillantes, faisait vite monter à ses lèvres le Stellx cœli, benedicite Domino.
« Je commençais, a-t-il écrit lui-même, à comprendre le langage de la nature ; je communiais avec elle, et elle avait moi ». Il se hâte d'ajouter : « Heureux celui qui dès l'enfance a appris à lire dans l'alphabet divin de la création ; il n'a jamais été seul. Il a acquis la science qui prépare à toutes les autres, et il a doublé le bonheur de son existence (3) ».
Plus tard l'abbé Casgrain faisant un retour sur les premières an-
(1) Souvenances canadiennes, I, 34.
(2) Idem, II, 4.
(3) Idem, I, ch. 2 passtm.
nées de sa vie, et essayant de démêler dans l'écheveau des vieux souvenirs les origines de sa vocation littéraire et de ses habitudes de descriptif intempérant, a retrouvé et reconnu en sa mémoire la trace non effacée de ces rêveries nocturnes où l'adolescent peuplait lagrand'chambre de ses visions ardentes, de ses innombrables fantaisies, ou bien encore de ses tristesses mélancoliques quand la tempête d'hiver secouait les fenêtres et le toit du manoir.
« Si j'ai dans le cœur le sentiment de la solitude, de l'inconnu ; si j'ai saisi quelques secrets de la nature canadienne, si j'ai mis de la vérité et du coloris dans les descriptions que j'en ai faites, en un mot si j'ai eu quelque vocation littéraire, toute petite qu'elle puisse être, je le dois à ces méditations nocturnes. Je le dois aussi à d'autres nuits que j'ai passées au fond de nos forêts vierges à écouter les bruits mystérieux, qui s'éveillent quand la nature s'endort (1) ».
Cette page des Souvenances, cette confidence un peu solennelle du vieillard, nous donne, semble-t-il, avec le secret de sa prédestination d'écrivain et de sa manière, une explication suffisante de tout ce qu'il y eut parfois de purement imaginé, de convenu et de factice, dans plus d'une de ces descriptions dont il aimait tant semer, émailler ses livres, et encore la .preuve que la réalité nettement aperçue, et modérément idéalisée, prépare mieux que les rêves nocturnes à l'art si difficile de décrire avec sincérité.
Avec cette réalité, d'aillturs, je veux dire avec la nature belle, et grande, et suggestive, le jeune Casgrain devait longtemps rester en contact, puisque c'est au Collège de Sainte-Anne qu'il fit ses études classiques, et qu'il serait difficile de trouver pour l'amusement et le plaisir de l'imagination un site qui soit plus pittoresque, des bocages plus gracieux, une montagne couverte de bois plus mystérieux ou p.rcée de grottes plus sauvag' s, et partout à l'entour des paysages plus variés, des promenadts plus champêtres, des prairies plus vertes, des horizons plus étendus. Il a comparé plus tard son cher collège assis au bord de la montagne, étendant entre des massifs d'arbres ses larges aiks » à un aigle géant qui ouvre sa puissante envergure pour prendre son vol, ou qui vient de s'y poser (2) ». C'est sous le regard de cet aigle, et comme à l'abri de ces larges ailes, ou, pour parler sans métaphore, c'est à travers ces cours pLines d'ombre et de lumière, dans ces bois où l'écolier pouvait sans doute aller muser, dans cette campagne où l'on flânait les jours de congé, que le jeune Ca grain continua d'aimer la nature, et essaya de se préciser à lui-même la beauté que partout et sous des formes si diverses elle laisse apercevoir. Et c'est pourquoi, assurément, l'écrivain a su plus tard mêler à peu de fantaisie descriptive des couleurs si vraies, empruntées avec tant de sûreté aux tableau que l'artiste divin plaçait sous son regard.
Cette éducation de l'œil que procure la vision sans cesse renouvelée des spectacles de la nature, et qui contribue si largement à l'éducation de l'esprit, le jeune Casgrain devait la compléter — si l'on peut dire qu'elle puisse jamais être complète — vers la fin de ses études classiques, par un long voyage qu'il fit dans la région inexplorée du Sague-
(1) Souvenances canadiennes, I, 55.
(2) Noire passé littéraire, cf. Œuvres complètes, I, 401.
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND GASGRAIN
nay, pendant les vacances de 1850. Il accompagnait M. Pilote, l'un des directeurs du Collège, chargé de visiter les fermes que les colons commençaient alors à se tailLr au milieu des grands bois. Ce voyage dans le pays encore inhabité du Saguenay et du Lac-Saint-Jean a donna pour la première fois au jeune étudiant, il nous en avertit lui-même, la sensation de la solitude des forêts ».
« La vie que nous faisions au camp avait pour moi d'autant plus de charme et de saveur que mon imagination était hantée par les rêveries de Bernardin de Saint-Pierre sur l'homme de la nature et la félicité de la vie sauvage, que j'avais tout frais dans la mémoire, le Voyage en Amérique de Chateaubriand avec ses éblouissantes descriptions de forêts vierges (1) »,
Et ceci nous laisse deviner, ou plutôt nous indique assez clairement quelle éducation livresque s'était déjà superposée à l'autre, quelles lectures avaient ébranlé davantage toutes les puissances sensibles du jeune-homme, quelles études avaient pris leur large part dans la formation intellectuelle de ce touriste.
De très bonne heure l'enfant avait commencé à dévorer les livres. A une époque où les bibliothèques étaient dans ce pays choses si rares, et partant si précieuses, M. Casgrain, le père de l'abbé, en possédait une où l'on comptait plus de trois cents volumes. Non pas certes qu'elle fût précisément au point du mouvement littéraire contemporain ; l'enfant n'y trouvait guère que des livres du dix-septième et du dix-huitième siècles. Mais, pourtant, avec quelle curiosité naïve il lisait les contes de Perrault, et comme il aimait indistinctement ks fabLs de La Fontaine et celles de Florian 1 Avec quelle espièglerie il allait se cach r au fond du jardin pour lire les romans de Madame Cottin, celui de Mathilde surtout, si intéressant « avec son héros Malcck, Adcl. et l'évêque Guillaume de Tyr, et Saladin, et tout le tremblement des croissades (2) ».
Mais il faut le reconnaître, ces lectures n'ont guère eu d'autre effdt que de satisfaire un moment l'avidité extrême de ce jeune esprit. Doué comme il était d'une imagination si active, et d'une sensibilité si rêveuse, l'étudiant ne pouvait rencontrer son idéal et se retrouver lui-même que dans les livres de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand et dans les recueils de Lamartine. Il les lut au collège, ceux de Chateaubriand et de Lamartine surtout ; il les relut, il en apprit par cœur les passages qui le ravissaient le plus ; il y revint ensuite, il les reprit plus tard, il y retourna toujours, et quelques semaines avant sa mort il nous disait à peu près ceci que nous avons retrouvé dans ses Mémoires :
« J'ai un culte pour certains auteurs qui ont semé sur ma vie des jouissances innommées. Chateaubriand et Lamartine ont été dans ma jeunesse et sont restés mes dieux littéraires... Ce sont ces deux auteurs qui ont exercé sur moi la plus grande influence (3) ».
Le romantisme qui, au moment où nous voyons le jeune Casgrain courbé sur le Voyage en Amérique, le Génie du Christianisme ou sur les
(1) Souvenances canadiennes, II, 125.
(2) Idem, I, 37.
(3) Idem, I, 126.
Méditations, allait bientôt en France céder la place à une école nouvelle, éveillait alors, à Québec, les plus juvéniles enthousiasmes. Crémazie ne jurait en ce temps-là que par Lamartine et Musset, cependant que la phrase sonore, chatoyante, nombreuse et solennelle de Chateaubriand berçait dans ses molles cadences l'imagination de ceux qui ne savaient faire que de la prose. Ces auteurs étaient les plus lus et les plus goûtés, à une époque où les livres de France ne nous arrivaient encore que très difficilement. On n'avait alors que peu de chefs d'oeuvre sous la main, et c'est pourquoi on les relisait si consciencieusement, on en savourait tout le charme, et c'est pourquoi aussi on demeurait plus longtemps et plus exclusivement fidèle à ses amitiés intellectuelles.
Que, si d'ailleurs, Casgrain se fixa dès lors et pour toujours dans son admiration, dans sa religion littéraire, c'est sans doute, d'abord, que l'école romantique fournissait à toutes ses facultés de comprendre et de s'émouvoir l'aliment le plus convenable qu'elLs pouvaient souhaiter, et comme la flamme d'inspiration qui pouvait le mieux les échauffer; c'est aussi qu'il trouva sur sa route, au moment où il faisait ses belles-lettres, un maître qui était capable d'éprouver lui-même tout ce qu'il y avait de souverainement beau dans une page de Chateaubriand ou dans une strophe de Lamartine, capable surtout d'exprimer du texte, et d'en faire jaillir tout ce qu'il enferme d'idées grandes et de notes harmonieuses. L'abbé Bouchy fut ce maître rare. Venu de France pour se livrer au ministère de l'enseignement, éloigné du Séminaire de Québec après une année de professorat, il exerça au Collège de Sainte-Anne, sur toute une génération d'écoliers, l'influence la plus heureuse. Esprit très cultivé, largement ouvert à toutes les manifestations de l'art, il sut inspirer à ses élèves le goût de l'étude, la curiosité intellectuelle, et le sentiment très vif de la beauté littéraire. L'abbé Cacgrain, plus que tout autre, devait subir son ascendant, et recueillir avec soin ses conseils et ses leçons. Or, l'abbé Bouchy était romantique, ou, pour parler plus exactement, tenait en sa plus haute estime les littérateurs de l'école de Chateaubriand et de Lamartine. Il excellait à analyser et à expliquer à ses élèves Ls meilleures pages de ces écrivains, et, à l'heure où la révolution de 1848 faisait retentir la tribune française de si vigoureuses harangues, il lisait et commentait en classe, ou les jours de congé, dans la salle élémentaire, après l'ode à Napoléon, les discours des grands orateurs politiques. L'éloquence française se ressentait alors beaucoup des habitudes d'esprit que le romantisme avait créées ou développées ; elle était belle, sans doute, en ses larges mouvements, en ses gestes héroïques, mais elle était aussi emphatique et ronflante, et ceci même n'était pas pour déplaire aux jeunes gens qui se serraient autour de l'abbé Bouchy.
Casgrain a gardé de ces longues heures vécues dans le commerce d'un maître si éminent, et consacrées à l'étude, à l'admiration des plus puissants écrivains de la France romantique, un souvenir impérissable. Il crut avoir surpris dans ces lectures méditées et approfondies, tout l'art de penser et de s'exprimer. Il en sortit plus que jamais amoureux de la nature, des belles formes, et des lyriques sentiments, bien décidée d'imiter ce que de si grands génies avaient pratiqué, et d'écrire... comme ils avaient écrit.
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND CAS GRAIN
SI
Est-il, après cela, étonnant que le touriste du Saguenay ait prêté aux brises et aux murmures caressants de la forêt vierge une oreille si complaisante ? qu'il se soit imaginé, un peu bien pédantesquement, qu'ils recommençait en petit, et à son profit, le pèkrinage du chantre d'Atala, et qu'il ait, au pied de la cascade de la Belle-Rivière, « assis sur un quartier de roche où la mousse grise et verte se pressait en coussins moelleux (1) », entrepris de refaire le roman de la jeune indienne ? L'étudiant était, en effet, à ce point exalté et comme fasciné par la lecture assidue de l'auteur préféré, qu'il eut la fantasie, pendant ce voyage de 1850, de tracer le plan, et d'écrire, sous le grand ciel bleu, près du petit lac creusé par la cascade, là où venait s'ébattre une couvée de sarcelles, les premières pages de son premier poème.
Rien ne nous peut donner une idée plus exacte de l'état d'esprit du jeune Ca-grain. au sortir de ses études classiques, que le seul canevas de cette idylle en prose qui ne fut jamais publiée, et dont l'auteur assure dans ses Mémoires qu' « il a du style, mais trop peu d'action pour un intérêt soutenu ».
« Kéloutseh est une jeune sauvagesse de la famille d'Atala, ardente et rêveuse comme elle, comme elle éprise, non pas d'un être humain, mais d'un sylphe, d'un fantôme aérien qu'elle voit la nuit dans ses songes, qu'elle croit voir le jour dans les objets les plus séduisants de la nature. C'est lui qui se cache derrière la draperie des nuages dorés par le soleil couchant, ou argentés par ks rayons de la lune. Les franges d'or et de satin blanc de leurs bordures sont les boucLs de sa chevelure ondulant au souffle des vents. Il court invisible sous les feuilles vertes des aulnes et des coudriers qui se penchent au bord des eaux, qui fleurissent au pied des hautes futaies d'érables et de pins. Quand soufflent les brises tièdes des beaux jours, leur soupir mystérieux est sa voix confuse qui chante pour sa fiancée, la jeune Kéloutseh. La feuillée d'automne colorée de mille teintes par les gdées précoces, est la couronne qu'il se tresse et qu'il fait brilLr là-bas sur Ls montagnes. Elle le poursuit à travers les savanes, les bruyères, au bord des lacs solitaires, sur les rochers des grèves.
» A l'heure du crépuscule, quand la vesprée, cette vestale du temple infini allume les cierges dans l'azur du firmament, Kéloutssh est assise au-dessus des chutes de la Belle-Rivière sur le châle soyeux de mousse qui recouvre un rocher. A travers le grondement des flots, elle entend la voix du fantôme qui la hante. « Viens, soupire là-bas cette voix, de l'autre côté du torrent ; devant nous est le bonheur ».
» Kéloutseh, éperdue, s'élance ; elle se jette à la nage, mais l'onde rapide l'entraîne. Elle va tomber dans la cataracte. Un instant elle s'accroche à une pointe de rocher qui la domine. Un nuage d'écume blanchâtre l'enveloppe. Enfin, épuisée, elle laisse échapper la roche où elle s'est arrêtez, et elle disparaît dans l'abîme (2) ».
Ce thème, que l'abbé Casgrain a consigné dans ses Mémoires, qui ressemble étrangement à un canevas de narration de seconde, mais où l'écolier essaie naïvement de se hausser à l'épaule du maître, indique dans une mesure suffisante ce qu'il avait retenu de ses lectures de
(1) Souvenances canadiennes, II, 125.
(2) Idem, 11, 117-118.
Chateaubriand et de Lamartine, quelles grandes ambitions et quelles rêveries il en avait rapportées, et quels pourraient être à brève échéance, au moins quant à leur couleur et au style qu'il y saurait employer, les premiers essais littéraires de l'écrivain.
Cependant, nous n'aurions fait voir encore qu'un côté de cet esprit inquiet et entreprenant, nous n'aurions surtout montré qu'une moitié des influences « livresques » qui se sont exercées sur lui, si nous n'ajoutions pas qu'à cette même époque où le collégien romantique, épris des formes nouvelles de la pensée, élevait en son âme d'adolescent un autel à ces « dieux », d'autres livres, d'autres lectures achevaient d'orienter son esprit, ouvraient large devant lui le champ d'expérience où s'exercerait son activité.
Aussi bien, l'apparition de YHistoire du Canada de Garneau ne venait-elle pas de jeter tous les esprits dans le plus grand émoi ? N'avait-elle pas du coup et pour jamais fait sortir de leur indifférence pour l'histoire nationale les Canadiens français ? Si longtemps on les avait traités de peuple impuissant et de peuple conquis ; depuis si longtemps surtout on luttait sans succès pour la conquête des libertés politiques, que le courage de plusieurs, et des meilleurs, en était ébranlé, abattu, et que l'on n'osait pas étudier, pour les étaLr au grand jour, sous le regard du vainqueur intolérant, les vicissitudes de notre vie historique. Personne encore ne s'était risqué à raconter l'épopée canadienne, du moins à en décrire Ls derniers et h s plus beaux chants. Aussi un long cri de surprise, puis d'enthousiasme avait-il salué l'œuvre de Garneau, qui constituait pour les lecteurs de ce temps une véritable révélation. Jamais la patrie n'avait paru si grande, si héroïque, si belle avec tant de blessures qui saignaient encore ! L'année 1845, où fut publié le premier volume de YHistoire, fut donc pour notre nationalisme découragé l'occasion de se reprendre fièrement à des espérances qui surgissaient plus fortes du fond mieux connu de notre passé. Au récit de tant de combats vaillamment soutenus, de tant de* douleurs ignorées, on se sentait capable de plus d'endurance et de luttes nouvelles. L'avenir se reconstruisait dans nos rêves sous les formes les plus propres à séduire toutes les volontés, et la jeunesse surtout croyait V ir se lever, avec l'espérance, 1 aurore des tem;>s nouveaux.
On se prenait à regretter de n'avoir pas plus tôt mis en lumière
Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux,
et c'est sans doute sous le coup de ces remords tardifs qu'éveillait en sa conscience la lecture de YHistoire, que de Gaspé, qui fut toujours le plus sensible et le plus jeune de son temps, s'écriait avec une indiscrétion parfaite :
a Honte à nous qui, au lieu de fouiller les anciennes chroniques si glorieuses pour notre race, nous contentions de baisser la tête sous le reproche humiliant de peuple conquis qu'on nous jetait à la face à tout propos ! Honte à nous qui étions presque humiliés d'être canadiens, et pour qui l'histoire de notre pays était lettre close » (1) !
Les étudiants ne furent pas, assurément, les moins fervents ad
(1) Souvenances canadiennes, II, 81. Et aussi les Anciens Canadiens, de Gaspé p. 201, 1" édition.
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mirateurs du passé reconquis et de l'œuvre de Garneau. Au Collège de Saint -Anne, où les élèves n'aimaient guère la prose de Charlevoix, et boudaient le préfet des études quand il leur en imposait la lecture, on se disputa, à mesure qu'ils étaient publiés, les volumes de celui qu'on appelait déjà l'historien national. L'abbé Casgrain a rappdé plus tard cette fièvre patriotique que s'impara de la gent écolière quand on la mit en contact avec l'éloquence entraînante, souvent passionnée, qui circule à travers les pages de Y Histoire du Canada (1). Lui-même, il ne pouvait, certes, manquer de prendre une large part de cette admiration, de ces enthousiasmes nouveaux. Il lut toute l'œuvre de Garneau, et il comprit bien vite quel parti l'on pouvait tirer, pour la littérature canadienne, d'une histoire si féconde en drames héroïques. C'était un filon merveilleux que venait de frapper et d'ouvrir l'historien national, et qu'il rêvait déjà d'exploiter à son tour.
Au surplus, un simple incident de la vie de collège, la lecture en communauté de l'histoire des martyrs du Canada, par Bressani, traduite de l'italien et publiée depuis peu par le Père Martin, acheva de préciser aux yeux de l'étudiant sa vocation littéraire.
Avec une hardiesse qu'excuse à peine sa sincérité, il compare l'effet que produisit sur lui cette lecture aux impressions qu'Augustin Thierry rapporta de la lecture des Martyrs de Chateaubriand.
« J'ose dire qu'un enthousiasme semblable s'empara de moi, et ne fut pas moins décisif sur ma destinée à venir que le jour où j'entendis lire en communauté l'histoire des martyrs du Canada, de Bressani... Les sublimes figures de Jogues, de Brébœuf, de Lalemant, réapparurent dans une auréole de gloire qui fit pâlir celle des héros de l'antiquité dont j'étais pourtant bien épris. Pour théâtre des sanglantes tragédies qui me faisaient frémir, les forêts vierges de l'Amérique chantées par Chateaubriand ; pour bourreaux des martyrs, ces mêmes sauvages dont il avait fait le portrait idéalisé dans Chactas. Tout ce qu'il y avait d'écoliers inte lligents au Collège partagea mon enthousiasme (2)».
Cette page des Souvenances où se mêlent étrangement les noms de Chateaubriand, de Jogues, de Chactas, de Brébœuf, où le romantique éperdu et le patriote se trahissent tour à tour, nous dit assez comment l'attention de Casgrain fut dès lors et pour toujours attirée vers l'histoire du Canada. Ces sympathies nouvelles devaient prendre bientôt d'autant plus de consistance que plusieurs des nôtres s'inquiétaient à cette heure de développer et d'étendre la littérature canadienne. Pendant l'hiver de 1852, M. l'abbé Charles Trudelle, le vénérable doyen de notre clergé de Québec, publiait dans les colonnes de Y Abeille ses études sur les Bois-francs. Il se dégageait de ces pages nouvelles un charme si pénétrant, une saveur si originale que le jeune Casgrain, qui était en dernière année de philosophie et qui lisait assidûment Y Abeille, sentit « augmenter en lui la passion dont il était pris pour notre histoire ». Les Bois-francs eurent d'ailleurs un vif succès d'estime auprès de tous les étudiants.
« Aujourd'hui, écrit vers 1900 l'abbé Casgrain, qu'il se fait tant de publications de toutes sortes en notre pays, on réalise difficilement
(1) Le mouvement littéraire au Canada, cf. Œuvres, 1, 356, et Souvenances, 11,38.
(2) Souvtnancts canadiennes, II, 82-83.
l'état d'esprit où nous vivions, la curiostié qu'excitait un écrit canadien tant soit peu remarquable qui paraissait soit dans les journaux ou revues, soit sous forme de livre. Ces fleurs hâtives de notre littérature font penser aux perce-neige qui annoncent le printemps. Ceux qui comme moi les ont vu naître, qui les ont admirées et en ont respiré les parfums, leur gardent une place qui ne leur sera pas ôtée (1) ».
Des influences littéraires toutes canadiennes et toutes patriotiques s'ajoutaient donc aux influences classiques, se faisaient de plus en plus nombreuses et de plus en plus fortes autour de Casgrain, au moment même où il allait quitter le collège, et choisir sa vie. Elles devaient se multiplier encore bientôt, et atteindre le lévite jusque dans cette cellule où, à partir de 1853, on le voit se préparer au sacerdoce. Crémazie, en effet, publiait en 1854 ses premières poésies et le chant du barde alla remuer jusqu'en sa solitude l'âme du séminariste.
«Sur les grandioses réalités qu'avait dévoilées Garneau,les brillantes strophes du poète jetaient par intervalle leur manteau de gloire ; et les jeunes applaudissaient, et tous ceux qui se sentaient des ailes ou du talent rêvaient de mêler bientôt leurs envolées à celles du chantre canadien (2) »
L'abbé Casgrain devait plus tard se lier d'une solide et fidèle amitié avec Crémazie, et nul doute qu'il n'ait souvent rapporté de ce commerce utile un plus vif désir de travailler, et d'accroître, s'il lui était possible, le patrimoine de notre littérature nationale.
Chose curieuse, c'est presque au lendemain de sa sortie du collège, et c'est donc au moment précis où commençaient à se manifester avec le plus d'indiscrétion les ambitions littéraires du jeune Casgrain, que l'on songea à faire de cet amoureux des forêts vierges, de ce lecteur insatiable de Chateaubriand, de ce dévôt de Lamartine un professeur de chimie ! En vérité, donner à cet esprit, pour horizon, les murs d'un laboratoire, c'était étrangement méconnaître, avec son goût pour les lettres, ses tendances quelque peu excentriques, et ses aptitudes à s'égarer vers le nuage. Était-ce plutôt pour le guérir de ces intempérances coupables, ou bien avait-on pris au sérieux le séjour de quelques mois que dans l'automne de 1852 l'étudiant avait fait, sans qu'il sût jamais trop pourquoi, dans la pharmacie de son oncle Beaubien, à Montréal ? Quoi qu'il en soit, M. Casault, qui enseignait la chimie au Séminaire de Québec, s'adjoignit l'abbé Casgrain, lorsque celui-ci, après une retraite faite chez les jésuites, passa sans transition, dans l'hiver de 1853, de la médecine à la théologie. M. Casault, qui fondait alors l'Université, et ne rêvait pour elle que des professeurs qui eussent été formés en Europe, eut quelque velléité d'y envoyer l'abbé Casgrain étudier la chimie. Ce projet d'ailleurs n'eut pas de suite, et la chimie ne retint que quelques mois en ses positives et inflexibles formules le séminariste que hantait un autre idéal. Professeur de lettres au Collège de Sainte-Anne dès l'année 1854, il y continuait, après son ordination sacerdotale qui eut lieu le 5 octobre 1856, ses travaux d'enseignement, lorsque la maladie vint l'obliger à descendre de sa
(1) Souvenances, II, 84.
(2) Le mouvement littéraire au Canada, cf. Œuvres complètes, I, 356-359, passim*
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chaire, à prendre du repos d'abord, à voyager ensuite pour compléter le rétablissement de sa santé.
C'est vers l'Italie que se dirigeait, le 24 février 1858, l'abbé Casgrain ; c'est à ce pays du soleil, des paysages lumineux et des brises tièdes qu'il allait demander la vie. L'Italie la lui rendit plus abondante, et par surcroît elle lui procura les plus délicates jouissances de l'imagination et de l'esprit. Sous ce ciel où l'art aussi bien que la nature, a multiplié les chefs-d'œuvre, l'abbé Casgrain sentit toutes ses facultés s'enrichir de formes nouvelles et merveilleuses, son expérience s'élargir, son goût se rectifier et s'affiner. Sur la terre de France qu'il traversa lentement, à petites journées, il lui sembla prendre un plus large contact avec l'âme ancestrale, avec tout ce qu'elle enferme de généreux, d'impérissable, et il y fortifia sa foi et ses espérances patriotiques.
Ce pèlerinage aux sources premières de notre vie nationale et au pays des grands spectacles de la vie artistique et religieuse, termina la formation intellectuelle de l'abbé Casgrain, celle du moins qu'il pouvait ici recevoir à cette époque de sa vie. Désormais il va se livrer, en même temps qu'aux travaux du ministère sacerdotal, aux méditations et aux recherches qui prépareront ses premières œuvres littéraires. L'éducation familiale, les paysages aimés où s'est épanouie l'enfance, puis la jeunesse, les lectures du collège, les leçons des maîtres, l'exemple séduisant de nos écrivains patriotes, et enfin les fortes émotions et les enseignements des voyages : toutes ces influences aiverses se sont mêlées et comme fondues ensemble pour former l'historien, le poète, le critique littéraire que fut tour à tour l'abbé Casgrain.
L'histoire fut la première passion littéraire de l'abbé Casgrain. Elle devait, au surplus, déterminer toutes les autres qui plus tard s'éveillèrent en lui, et leur survivre. Il fut avant tout un historien.
Mais l'histoire peut de bien diverses façons solliciter l'esprit, selon les multiples aspects qu'elle présente au regard de celui qui la veut écrire. Il y a dans la vie publique d'une nation de grandes choses accomplies ; il y en a aussi des petites. L'histoire est faite des événements considérables, politiques ou militaires, qui bouleversent ou affermissent la société, marquent les étapes principales de son évolution et de ses progrès ; elle est faite aussi de ces menus détails dont est remplie la destinée d'un chacun, de ces coutumes, de ces mœurs, de ces habitudes qui donnent aux individus leur physionomie, et aux foyers leur particulière et originale beauté. Celles-là, les grandes choses, se développent sur un théâtre où d'ordinaire l'œil du citoyen les peut apercevoir dans leur pleine réalité, et l'historien a le devoir d'en écrire le récit impartial et fidèle; celles-ci, les petites, constituent la trame plus ou moins tenue, plus ou moins visible des traditions populaires, et les plus souvent, à mesure que sur elles s'accumulent les années, elles perdent de la netteté de leur contour, elles se déforment, elles se mêlent aux légendes, elles s'enveloppent d'ombre et de mystère, elles se prêtent à tous les caprices de l'imagination et de la poésie.
L'abbé Casgrain avait à choisir entre tous ces objets variés d'un
genre littéraire, le plus fécond qui soit. Et l'on devine bien sans peine lesquels devaient tout d'abord retenir et absorber son attention. L'historien qui remonte le plus loin possible dans le passé pour s'y confondre avec la fiction ; l'histoire qui fait revivre les scènes de la vie familiale, raconte les mœurs des bonnes gens, et remet aux lèvres des grand'mères les récits fantastiques ou plaisants dont elles amusent le cerveau des tout petits ; l'histoire qui se drape de toutes les couleurs de l'imagination et de la nature : voilà bien celle qui convenait surtout à l'esprit de l'abbé Casgrain, qui lui fournirait du moins l'occasion d'exercer tous ces dons brillants que la naissance et l'éducation avaient mis en lui et développés.
Aussi bien, le domaine de nos légendes et de nos traditions populaires était-il jusque-là resté à peu près inexploré. Et l'abbé Casgrain, qui eut toujours le culte de ces choses, le regrettait plus que tout autre. Garncau venait bien de publier une Histoire où il s'était appliqué à faire connaître tout notre passé politique et militaire, mais il avait oublié d'introduire le lecteur dans cette vie plus intime de la nation où se trahissent les habitudes et les caractères, où Ton assiste aux tout petits événements qui manifestent aussi bien que les plus grands l'âme du peuple. Il avait consacré de longs chapitres à l'étude des mœurs et coutumes des sauvages ; il n'avait pas songé à nous dire assez les mœurs et Ls coutumes des Canadiens. Garncau comprenait l'histoire comme faisaient encore les professeurs d'il y a cinquante ans : un récit des grandes batailles, des hauts faits, de toutes ces grandes luttes et de toutes ces grandes agitations qui ne sont que la moitié de la vie nationale.
L'abbé Casgrain pensa donc qu'il fallait se hâter de combler cette lacune, et de raconter ce que déjà l'on commençait à oublier. Il voulut être le premier à sonner le réveil des légendes endormies, et c'est à cela que songeait le jeune vicaire de ILauport, quand, pendant les beaux jours d'automne de 1859, il allait promener ses loisirs et ses rêveries tout au bord du fleuve, sur le sable durci de la grève (1). Volontiers il évoquait alors dans son esprit les luttes que sur ces plages historiques s'étaient livrées le eclon français et l'indien farouche; il emplissait son regard de la vision sanglante des massacres dont ces lieux avaient été les témoins ; il se rappelait les longues histoires que sa mère racontait le soir aux enfants attentifs quand ils avaient été bons et qu'ils avaient bien prié (2). C'est pendant une de ces courses solitaires et méditatives qu'il commença un jour à crayonner sa première légende, le Tableau de la Rivière-Ouelle.
Au mois de janvier 1860, il publiait cette légende, qui devait être suivie de deux autres, les Pionniers canadiens et la Jongleuse.
Ces légendes, — comme d'ailleurs toutes les légendes, — sont un mélange de fictions et de réalités, et c'est par là que précisément elles intéressaient l'esprit inventif de l'abbé Casgrain. C'est surtout à la tradition orale que celui-ci voulut Ls emprunter, comme autrefois Ls frères Grimm avaient recueilli sur les lèvres des pay-ans les récits dont ils ont doté leur Allemagne. Certes, l'abbé avait raison puisque nulle part ailleurs que dans Ls causeries familières
(1) Souvenances, III, 19 et suiv.
(2) Le Tableau de la Rivière-Quelle, Œuvres, 1, 14.
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les légendes ne se retrouvent plus merveilleuses, plus enrichies de toutes les broderies qu'y ajoutent la bonne foi et la crédulité des vieille s gens. « Les légendes, comme Ls définissait un jour l'abbé Casgrain, c'est le mirage du passé dans le flot impressionnable de l'imagination populaire (1) ». Or, nul flot, assurément, avant qu'il ne soit fixé par l'effort des écrivains, n'est plus mobile, ni plus capricieux, et ne renvoie en de plus fantastiques images les objets qui s'y reflètent.
Toutefois, l'abbé Casgrain eut soin de donner pour base à ses récits un fond considérable d'histoire. Et telle légende, comme les Pionniers canadiens, n'est guère autre chose qu'une page de nos annales, un tabLau vrai de la vie des premiers colons du Détroit. Ce sont, d'ailleurs, des études de mœurs que voulait avant tout faire l'abbé Casgrain, et on le voit bien quand, violentant un peu le cacire ou L plan de sa légende, il y introduit des digressions toutes remplies de la vie canadienne, et auxquelles, pour cela, l'on pardonne de se présenter comme de véritables hors -d 'œuvres.
Voyez, par exemple, cette longue description de la maison canadienne qui occupe tout un chapitre de la légende du Tableau de la Rivière- Ouelle. L'auteur oublie un moment son sujet, le groupe de personnages qu'il a fait se rencontrer dans la forêt, pour dessiner sous les Veux du lecteur la maison blanche et proprette qui, sur son coteau, « du haut de son piédestal de gazon, sourit au grand fleuve ». Puis il s'attarde avec complaisance à décrire tout l'intérieur de cette chaumière. Il en donne d'ailleurs une image fidèle et très précise. Il la veut montrer telle qu'elle existait partout dans ce pays au temps de son enfance, et telle que déjà on ne la voit plus dans bon nombre de nos paroisses rurales que le luxe envahit et transforme : si bien que cette page des Légendes, comme beaucoup d'autres, devient avec les années un très curieux document historique.
Document historique, en effet, pour plus d'un lecteur, que cette scène des brayeuses à laquelle nous assistons un jour d'octobre, un jour de Vété des sauvages (2). George Sand n'a guère mieux décrit ce que font pendant les tièdes et claires nuits de septembre les broyeurs de chanvre de la campagne berrichonne. L'on croit voir s'éLver à la lisière de la forêt, ou entre les arbres du petit bois, la fumée bleue qui s'échappe du foyer où l'on chauffe le lin ; on croit entendre les rires et les moqueries des femmes quand par malheur la chauffeuse a laissé s'enflammer une gerbe et fait une grillade ; et surtout l'on entend encore « le bruit sec et éclatant des brayes qui frappent, se relèvent et tombent en cadence au milieu des cris et des joyeux éclats de rire des enfants qui folâtrent sous la colonnade du bocage ».
Les Légendes sont remplies de ces petits tableaux où se trouvent fixés et peints à merveille Ls menus détails de la vie des gens du peuple, et ces pages sont sans doute les plus belles et les plus durabLs de toute l'œuvre. Qu'il s'agisse de décrire les mœurs de la vie coloniale ou de la vie indienne, le costume du chasseur (3) ou du guerrier sauvage (4) ;
(1) Préface des Légendes, Œuvres, I, 9.
(2) La Jongleuse, Œuvres, I, 137 et suiv.
(3) Idem. Œuvres, I, 94-96.
(4) Idem, Œuvres, I, 96-97.
qu'il s'agisse de bien mettre en lumière la foi et la piété de l'ancien Canadien, du laboureur qui au son de V Angélus se tourne vers l'église paroissiale, ôte son bonnet de laine, et récite avec ses enfants la prière accoutumée (1), c'est toujours le même soin de recueillir avec une religieuse attention tous ces vestiges des antiques traditions qui malheureusement s'effacent ou tendent à disparaître.
Et l'abbé Casgrain employait à ce ministère du souvenir tout le zèle d'un apôtre. Il fut un fervent des vieilles choses, des choses que l'on oublie et des habitudes que l'on délaisse (2). Ce très moderne romantique était à ses heures un archaïsant fanatique. Il ne souffrait pas que l'on discutât l'à-propos de telle ou telle coutume qui s'en allait, de telle autre qu'il aurait voulu voir rétablie, et il mettait à les défendre l'ardeur qu'un jour il employait à chercher le tombeau de Champlain, tout le courage qui lui fit prendre avec Laverdière le pic et la pelle pour retrouver au pied de la falaise de Sillery, sur l'emplacement de la vieille église, la tombe et les ossements du Père Ennemond Massé (3). C'est qu'il estimait que rien n'est à perdre de tout ce qui fut notre histoire, et qu'un peuple n'est fort que dans la mesure où il reste fidèle à ses bonnes traditions. Les vieilles coutumes des ancêtres sont, aussi bien que leurs ossements, le trésor qu'il faut garder avec un soin jaloux. L'on doit voir dans ces restes, et à travers tous ces éléments de la vie d'autrefois, tout ce qui peut donner à la vie présente son sens véritable, et à l'avenir son orientation légitime. Les frères Grimm s'encourageaient à publier leurs contes et songeant que la plus sûre garantie de prospérité pour une nation était la connaissance et le respect de son passé. N'est-ce pas ce que pensait lui-même, et ce qu'exprimait dans une langue un peu prétentieuse l'abbé Casgrain ? « Essayons de réunir en faisceaux les purs rayons de notre matin pour en illuminer les ans qui viennent (4) ». C'est donc par l'étude du passé que l'on éclaire et prépare l'avenir, et c'est pour cela que l'abbé Casgrain faisait à cette étude une part si large dans ses Légendes.
Au surplus, n'y avait-il pas, dans toutes ces vieilles choses auxquelles il tenait avec passion, une beauté singulière que le recul même des années faisait plus mystérieuse et plus attendrissante ? Ne s 'échappait-il pas, de toutes ces lointaines traditions et de toutes ces légendes où elles prenaient vie et corps, un charme irrésistible, et ce qu'il a si bien nommé la poésie de l'histoire ? L éducation familiale, et plus tard l'éducation classique de l'abbé Casgrain le rendaient plus que tout autre sensible à cette poésie, et il n'est pas étonnant qu'il ait par tant d'efforts plus ou moins heureux essayé de la faire valoir en son œuvre.
La poésie de l'histoire, c'était bien pour l'abbé tout ce monde de choses anciennes et aimées des aïeux que l'on n'aperçoit plus guère qu'à travers le voile transparent des souvenirs et des fictions. Ce pouvait être aussi le grandissement héroïque que le temps fait
(1) La Jongleuse, Œuvres, I, 141.
(2) On se souvient avec quelle joyeuse sympathie l'abbé Casgrain salua la fondation de la Société du Parler français au Canada, et l'apparition de son Bulletin. Il y défendait avec âpreté les bonnes vieilles expressions des gens du peuple.
(3) Souvenances, IV, dernière partie du chap. 32.
(4) Préface des Légendes, Œuvres, I, 11.
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prendre aux personnages, et tous ces artifices dont le poète se sert pour mystifier le lecteur. Aussi imagina-t-il, pour donner davantage à ses récits toutes les allures de l'épopée, des titres apocalyptiques : Apparition, Silhouette, Mort, Hallucination, Le Mirage du lac, L'écho de la montagne, Comme un luth d'ivoire, L'orchestre infernal, etc., etc., que d'un geste superbe il laisse tomber en tête des chapitres, oubliant assurément que c'est à d'autres signes que l'on reconnaît les vrais poèmes, et que ces moyens qu'il emploie ne sauraient remplacer le souffle homérique qu'il n'a pas.
La poésie de l'histoire, ce peut être encore ces paysages merveilleux, ces décors féeriques qui encadrent et mettent en belle lumière les héros. C'est pourquoi, sur les vieilles légendes qu'il raconte, l'abbé Casgrain concentre tout ce que son imagination exubérante, tout ce que la nature canadienne lui pouvaient fournir d'images et de couleurs. La jeunesse et l'inexpérience de l'auteur se montrent ici à découvert, et nulle part l'abbé n'est apparu plus fervent admirateur des aubes blanchissantes et des printemps verdoyants, plus dévot adorateur des soleils d'or, des lunes d'argent, des nuits constellées, des étoiles qu'il compare à des larmes, pleurs d'allégresse que l'éclat du Soleil de justice arrache aux yeux éblouis des bienheureux (1) !
Il y a pourtant dans ces pages toutes descriptives, il y a souvent l'indication d'un talent réel qui n'aurait besoin que d'être réglé pour devenir vraiment supérieur ; il y a dans certaines peintures de nos paysages canadiens une grande vérité de détails, et une fraîcheur délicieuse de coloris. Il est rare sans doute que l'auteur ne gâte par quelque maladresse un tableau qu'il a voulu trop charger ; mais c'est aussi parce qu'il y avait en tout cet étalage une grande richesse d'invention et une variété suffisante de dessins, que les lecteurs de 1860 ont accordé tant d'estime aux Légendes. C'est même, nous assure l'auteur devenu un peu plus sage, à ce style chargé de paillettes et de clinquants que ce livre, qu'il estimait le moins digne d'être lu de tous ceux qu'il avait écrits, dut une bonne part du vif succès qu'il obtint.
Pourquoi ce succès, et tous les éloges que les journaux et les revues décernèrent à l'abbé Casgrain (2), ne l'ont-ils pas engagé à continuer d'exploiter le domaine des légendes ? Il est regrettable, croyonsnous, qu'il n'ait pas donné une suite à son premier recueil. Outre que l'imagination si active dont il était doué, et ses tendances à transformer danslerêvetouttsLs réaLtés qu'il apercevait, le rendaient plus propre à ce genre de littérature qu'à celui de la grande histoire, l'abbé Casgrain, auteur de toute une série de contes et de légendes du pays, aurait doté notre jeune littérature d'un travail original et infiniment précieux qui reste toujours à faire.
Mais les recherches auxquelles avait dû se livrer l'abbé pour écrire ses premiers récits l'avaient inévitablement mis en contact avec de plus considérables événements ; elles lui avaient aussi peu à peu donné un goût plus vif de la précision et des faits. Une certaine transformation se faisait donc déjà dans son esprit, et c'est pourquoi il songeait maintenant à réaliser d'une autre façon, en donnant à ses compatriotes
(1) Tableau de la Rivière-Ouelle, Œuvres, 1, 17.
(2) Voir à ce sujet Souvenances, III, 24-28, 40-42.
une série d'études sur la période française de notre histoire, le rêve de sa jeunesse.
En 1864, l'abbé Casgrain publiait donc Y Histoire de laMère Marie de V Incarnation, qu'il avait commencé en 1861. Puis vinrent successivement, avec des intervalles plus ou moins longs, selon les difficultés de l'entreprise et les exigences de la maladie, des Biographies canadiennes, Y Histoire de V Hôtel de Dieu (1788), le Pèlerinage au pays d'Évangéline (1885), Montcalm et Lévis (1891), Une seconde Acadie (1894), Y H istoire de V Asile du Bon-Pasteur de Québec (1896), Les Sulpiciens et les prêtres des Missions- Étrangères en Acadie (1897), et enfin la publication (1) d'une collection très importante de documents se rattachant à l'histoire de nos dernières guerres françaises, manuscrits dont M. le comte de Nicolay, héritier du dernier duc de Lévis, avait bien voulu, sur la demande de l'abbé Casgrain, donner une copie au gouvernement de la province de Québec.
Nous n'avons, certes, pas l'intention d'analyser, ni d'apprécier par le menu ces ouvrages qui constituent l'œuvre capitale que nous a laissée l'abbé Casgrain. Trop de questions à discuter et à résoudre se poseraient à chaque instant sous notre regard et nous entraîneraient dans des développements que nous ne pouvons nous permettre ici.
Qu'il nous suffise d'observer d'abord que l'auteur de la Jongleuse allait pénétrer toute son œuvre nouvelle de l'esprit, des sentiments qui avaient rempli les Légendes. Et, par exemple, comme c'est un beau mouvement patriotique qui le fit écrire celles-ci, c'est le même désir d'être utile à ses concitoyens, et de grandir à leurs yeux la partie aimée qui l'engagea à préparer et à publitr ses autres livres.
Historien patriote 1 Ces deux mots qualifient très justement l'abbé Casgrain, et ils renferment aussi tout le secret des éloges et des reproches que l'on a pu lui faire. Si nous ne craignions d'écraser ici l'abbé de toute la majessé d'un grand nom classique, nous dirions volontiers que Tite-Live, ne fut pas plus que lui enthousiaste admirateur de la grandeur nationale, et ne chercha pas par plus d'efforts à la faire valoir aux yeux de ses contemporains. Nul n'a mieux compris que l'abbé Ca< grain tout ce qu'il y eut d'héroïque dans Ls premiers temps de notre histoire, tout ce qu'il y eut de merveilleusement fécond dans ces sueurs et ce sang versées pour arroser le sol de la Nouvelle- France, et cimenter Ls assises de notre édifice colonial.
Aussi, comme l'historien de Rome s'est plu à entourer de tous les prestiges de la gloire le berceau du peuple latin et les premiers mouvements de sa vie, c'est quelques-uns des plus lointains événements de notre passé que l'abbé Casgrain a voulu surtout raconter et faire par tous admirer. « L'origine, le développement et la décadence de l'influence française en Amérique, a-t-il écrit lui-même, offrent une suite de scènes d'une beauté sans rivale dans l'histoire moderne (2) ». Et c'est parce que la décadence même et la ruine de cette influence politique coïncidaient avec le grandissement de nos vertus nationales qu'il s'est pieusement attardé, dans Montcalm et Lévis et dans le Pèlerinage au pays d' Évangéline, à en décrire toutes les péripéties. Quelles luttes
(1) Faite pendant les années 1888-1895.
(2) Francis Parkman, dans Œuvres, II, 301.
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^ lus désespérées, et aussi quelles souffrances plus pitoyables que toutes celles qui ont marqué les jours néfastes de la dispersion acadienne ! Et comme avec toutes ces larmes répandues et ces espoirs trompés, il était beau d'écrire l'histoire d'un « peuple aussi étonnant par ses vertus que par ses malheurs » ! D'autre part, pouvait-on mettre sous le regard du lecteur canadien des actions plus glorieuses que toutes celles qui furent nos immortelles résistances de 1756-1760 ? Et de pareils spectacles n'étaient-ils pas bien propres à justifier les enthousiasmes de l'historien ?
D'ailleurs, l'établissement des colons dans la Nouvelle-France, la création sur les bords du Saint-Laurent des centres de vie canadienne, et surtout le soin que l'on apporta à les pénétrer de foi religieuse et de vertus, intéressèrent toujours vivement le prêtre qui ne disparaissait jamais derrière l'écrivain. Volontiers l'abbé Casgrain comparait nos premiers colons à ces Hellènes qui transportaient, aux pays nouveaux où ils allaient fonder leur puissance, ce qui pouvait leur rappeler l'image et aussi la grandeur de la patrie absente : croyances, mœurs, traditions et dieux du foyer. C'est la cité antique qui émigrait tout entière sur d'autres rivages ; c'est aussi la cité chrétienne, telle qu'elle existait alors dans les bonnes provinces de France, que nos pères avaient soin de reconstruire ici et d'asseoir sur la base solide des croyances traditionnelles (1). Et c'est à ce laborieux travail d'édification et d'évangélisation que l'abbé a consacré de si nombreuses pages dans ses histoires de la Mère Marie de l'Incarnation, de l'Hôtel-Dieu de Québec, des Sulpiciens et prêtres des Missions-Étrangères en Acadie, et dans sa monographie d'une Paroisse canadienne au XVIIe siècle. Avec quelle pieuse attention s'est-il efforcé surtout de fixer le portrait de notre Thérèse du Canada, de la Mère Catherine de Saint-Augustin, de toutes ces figures de femmes et de missionnaires qui ont entouré comme de la plus douce auréole le berceau de la colonie !
Tout pénétré de la pensée religieuse qui avait inspiré les fondateurs de la nation, il estimait que c'est à la vivacité de notre foi chrétienne qu'est lié tout l'avenir de notre vie nationale. Il indentifiait l'une et l'autre, et il expliquait un jour « par un certain manque de fermeté dans ses croyances religieuses » ce fait que Garneau, au moment même où il écrivait son Histoire du Canada, désespérait presque de voir le peuple canadien résister plus longtemps aux orages qui s'annonçaient sur tous les points de l'horizon. Il ajoutait en ce style qui lui est propre : «L'espérance et la Foi sont deux angéliques sœurs, deux filhs du ciel, qui, bien mieux que les Grâces antiques, se tiennent par la main (2)».
Faut-il s'étonner maintenant que l'abbé Casgrain se soit parfois montré bien sévère pour ceux qui ne partageaient pas ses admirations politiques ou religieuses 1 Certes, il ne souffrait guère que l'on méconnût les grandeurs de notre peuple et les sublimités de sa foi. L'on peut dire que ce sont telles fausses assertions ou telle s vues trop étroites de Parkman qui lui ont inspiré quelques-unes des meilleures pages du Pèlerinage au pays d' Évangéline et de Montcalm et Lévis. L'historien américain, auquel l'abbé Casgrain fut lié d'une étroite amitié, et qui a si
(1) Souvenances, I, 28.
(2) F.-X. Garneau, dans Œuvres, II, 115.
puissamment contribué par ses ouvrages sur la domination fran" çaise au Canada à nous faire connaître des Américains, ne pouvait, à cause de certains préjugées de race et aussi à cause de son protestantisme très mêlé de rationalisme sceptique, comprendre toute l'organisation de notre ancien régime, et l'apostolat si utile de nos missionnaires et de notre clergé ; d'autre part, des documents incomplets à qui il avait accordé trop de confiance l'avaient empêché d'apercevoir toute la duplicité des Anglais à l'endroit des Acadiens, et l'abbé Casgrain s'employa à rétablir ce qu'il croyait être la vérité.
Il est possible que l'historien de Montcalm et Lévis, si vivement épris du courage héroïque de nos milices canadiennes, ait trop rudement malmené certains officiers français, Bougain ville surtout, qui n'avaient pas pour le Canada et les Canadiens l'admiration toujours prête. On le lui a très amèrement reproché (1). Était-ce donc un si grand crime de n'aimer pas notre pays et de trouver ici des mœurs étranges ? Les officiers des armées régulières d'Angleterre aussi bien que de France n'ont-ils pas toujours eu quelque mépris pour les milices des colonies ? et Bougain ville n'a-t-il pas eu seulement le tort de dire tout haut ce qu'autour de lui l'on pensait et disait plus bas ? D'autre part, l'abbé Casgrain n'a-t-il pas lui-même jugé avec quelque mauvaise humeur certaines actions et démarches de Bougain ville ? et n'a-t-il pas été vraiment trop canadien quand il s'est agi de définir et d'apprécier la conduite du gouverneur assez faible que fut souvent M. de Vaudreuil ?
Nous ne pouvons résoudre ici ces problèmes un peu complexes. Qu'il nous suffise de dégager au moins la sincérité de l'abbé Casgrain, et d'affirmer qu'il eut toujours trop le respect de son métier d'historien pour ne pas aimer par dessus tout la vérité. Seulement, sa passion patriotique l'a quelquefois mal servi, et l'exposait à voir trop facilement dans les archives qu'il consultait ce qu'il y voulait trouver.
D'ailleurs, l'abbé Casgrain a toujours cherché à s'entourer des lumières qui pouvaient l'éclairer, et des documents qui pouvaient donner à son œuvre une réelle valeur scientifique. Ce n'est pas lui qui aurait pensé comme Pline le jeune que le principal avantage qu'il y a d'écrire l'histoire du passé, c'est qu'on trouve les recherches toutes faites. Il voulut aller lui-même aux sources ; il usa ses yeux à lire les vieux papiers. Malgré la cécité presque complète dont il fut frappé pendant qu'il travaillait à son Histoire de V Hôtel-Dieu, il étudia toujours avec soin, à l'aide d'un secrétaire, les pièces qu'il pouvait rassembler autour d'un sujet choisi. S'il n'eut pas la bonne fortune de pouvoir s'initier sous la direction des maîtres aux plus sûres méthodes historiques, il eut du moins pour le guider dans ses premiers travaux deux amis, deux savants qui jouissaient alors d'une grande autorité, les abbés Ferland et Laverdière. Il s'est plu à raconter lui-même comment ces deux illustres professeurs de l'Université Laval ont exercé sur lui une profonde et salutaire influence (2).
(1) On lira avec intérêt, sur ce sujet, la brochure publiée par M. René de Kérallain sur la Jeunesse de Bougainville, Paris, 1896. L'auteur y répond, avec beaucoup de science et aussi beaucoup de passion, aux affirmations de l'abbé Casgrain.
(2) Souvenances, III, 39-40 ; IV. 26-43.
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND CASGRAIN
Ajoutons toutefois, pour préciser davantage ce que fut l'esprit scientifique' de l'historien, que l'abbé Casgrain, à cause peut-être d'un certain défaut de formation, et aussi de l'infirmité dont il souffrait et qui lui rendait le travail plus pénible, n'a pas toujours poussé aussi loin qu'il l'aurait dû faire les longues et patientes recherches. Et ceci est manifeste dans l'édition qu'il nous a donné des manuscrits que lui confia M. le comte de Nicolay. Cette édition n'est pas très satisfaisante pour l'ordre qui n'y est pas assez rigoureusement établi, et les annotations surtout qui y sont trop pauvres ou trop rares.
Au reste, on le soupçonne bien, ce n'est pas dans les travaux d'érudition que devait triompher le talent de l'abbé Casgrain. C'est plutôt dans la peinture des grandes scènes de l'histoire qu'il avait à reconstituer, et dans l'art de donner aux hommes et aux choses qu'il faisait surgir du passé lointain une vie nouvelle, que pouvait le mieux s'exercer l'imagination si brillante qui fut la faculté maîtresse de cet historien.
Aussi, l'abbé Casgrain a-t-il mis à écrire les œuvres dont nous venons de parler tout l'entrain, tout le mouvement et toute la jeunesse d'esprit que l'on avait d'abord aperçus dans les Légendes. Et c'est cette vie circulante et débordante qui fait que l'on lit toujours avec le plus vif intérêt ces livres d'histoire. L'écrivain se plaît encore à émailler de fleurs ses récits, et il manque rarement l'occasion d'en faire voir toutes les nuances, parfois un peu vieillies. Souvent les couleurs sont distribuée avec trop de profusion sur les tableaux que l'artiste a voulu peindre, et inévitablement on se souvient, en les voyant passer sous le regard, de l'auteur de la Jongleuse.
Pourtant, il n'est que juste d'observer que le talent et l'imagination de l'abbé Casgrain se sont singulièrement modifiés au cours de ses études historiques. Et si l'on aperçoit très nettement toutes les intempérances de la première heure dans V Histoire de la Mère Marie de V Incarnation, l'on constate bientôt, dans les œuvres qui suivent, comme un apaisement des facultés sensibles, et cette relative sobriété dont Camille Doucet félicitait à l'Académie française l'auteur du Pèlerinage au pays <f Évangéline (1).
Mais, jusque dans ses derniers ouvrages, l'abbé Casgrain conservera toujours ce don inestimable de communiquer une flamme de vie à tout ce qu'il touche, d'animer ses récits, de les faire rapides, de leur donner du relief ou de la perspective, et de les éclairer du rayon de la poésie. Par quoi, d'ailleurs, il ressemble étonnamment à son ami Parkman, dont il admirait le style si souple et si chatoyant ; par quoi aussi on le pourrait facilement rattacher, sans trop y insister cependant, à l'école de Thierry.
Salluste se plaisait à choisir dans l'histoire de son pays quelques épisodes, quelques drames qu'il savait habilement découper pour en composer les merveilleux tableau que sa plume d'artiste a si ingénieusement dessinés et caressés. Il estimait, avec Cicéron, que l'histoire doit être avant tout une œuvre d'art. L'abbé Casgrain n'était pas éloigné de penser comme l'auteur de Jugurtha. Et s'il a emprunté la plupart de ses sujets à la période française de notre vie
(1) Souvenances, III 26.
nationale, c'est qu'elle lui apparaissait sans doute plus propre à tous les enchantements du rêve et de la poésie. N'est-ce pas lui qui, comparant un jour ces deux colonies anglaise et française qui avant 1760 ont si longtemps rivalisé en Amérique, écrivait :
« Chacune de ces deux colonies avait sa force ; chacune avait sa faiblesse... L'histoire de la première est l'inventaire d'un riche marchand ; celle de la seconde est la légende d'un soldat blassé. L'une possède le réel, l'autre l'idéal ; Tune est le prosaïsme, l'autre la poésie (1) ».
C'est pour faire rayonner bien loin cet idéal et pour faire briller cette poésie, que l'abbé Casgrain a écrit Ls livres qu'il nous a laissés. Ceci même explique sans doute la haute portée de son œuvre, et sa bienfaisante influence ; mais ceci nous laisse assez entendre aussi pourquoi l'auteur y a toujours voulu employer toutes les ressources de sa jeune imagination, pourquoi il y a mis parfois trop d'éloquence, et pourquoi enfin, dans un siècle où l'histoire est devenue avant tout une science, elle est bien restée pour l'abbé Casgrain Yopus oratorium des anciens.
L'abbé Casgrain aimait trop la poésie, où qu'elle se trouve et qu'on la rencontre, dans la nature ou dans les livres, pour qu'il ne fût pas un jour tenté d'écrire des vers. Il avait trop souvent jeté sur de la prose le manteau brillant et un peu bariolé de ses métaphores et de ses images, pour qu'il n'essayât pas une fois d'en envelopper et décorer quelques hémistiches. L'auteur des Légendes fut donc poète à ses heures, à quelques heures seulement de sa vie, et qui laissèrent dans la mémoire de l'homme et du prêtre la trace de bien douloureux, mais chers souvenirs.
C'était pendant l'année 1869. Le mal d'yeux dont l'abbé souffrait plepuis quelques années, mal qu'il avait contracté en travaillant à son Histoire de la Mère Marie de V Incarnation, et beaucoup aggravé en préparant Y Histoire de V Hôtel-Dieu, avait pris au retour d'un voyage qu'il fit en Europe, en 1867, des proportions alarmantes. L'historien fut obligé de renoncer pour quelque temps à ses études, à son ministère sacerdotal, et il quitta le presbytère de la Haute- Ville pour aller s'enfermer au manoir d'Airvault, à la Rivière-Ouelle. « La fatigue et l'irritabilité de sa vue avaient fini par produire une congestion de la rétine qui lui causa pendant plusieurs mois d'intolérables douleurs. Le moindre rayon de lumière était comme un dard qu'on lui eût enfoncé dans les yeux », et le pauvre malade en fut donc réduit à cette extrémité de passer ses journées dans le salon familial transformé en chambre obscure (2).
On s'imagine facilement combien cette réclusion devait peser à une nature aussi active que l'était celle de l'abbé Casgrain. Le pieux dévouement de sa mère, l'affection tendre d'une sœur que nous avons souvent retrouvée aussi assidue et aussi compatissante près du frère devenu vieux et aveugle, contribuaient sans doute à sou-
(1) Francis Parkman, dans Œuvres, II, 303.
(2) Souvenances, IV, 2 et 3.
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND CASGRAIN
lager sa souffrance et à lui faire paraître moins longues les heures d'isolement ; des amis intimes, M. Letellier de Saint-Just, M. le docteur Têtu, venaient aussi causer avec le malade qui avait, malgré tout, conservé la confiance et la gaieté de sa jeunesse, et les journées lui semblaient alors mieux remplies et moins obscures. D'autre part, ce prêtre comprit bien vite quelle action bienfaisante peut exercer sur nos vies la bonne souffrance, et il accepta sans hésiter, il embrassa, avec une résignation courageuse qui ne se démentit jamais, la croix qu'il devait si longtemps et par une si longue route porter au calvaire.
Mais, pourtant, quel vide encore dans une vie nécessairement si inoccupée, et quelle place pour les songeries silencieuses î L'abbé Casgrain s'ingénia à combler ce vide, et à donner aux longues méditations quelqu 'utile aliment. Quand la prière avait assez longtemps absorbé et fortifié son esprit, il essayait encore d'oublier l'heure présente en faisant revivre les heures passées. Volontiers il se reportait alors vers les années lointaines où, jeune étudiant, il enflammait sa vive imagination aux spectacles de la nature ou au contact des auteurs préférés ; il se rappela surtout ces strophes aimées de Lamartine qui avaient bercé dans leur cadence ses juvéniles enthousiasmes ; il se mit à se réciter à lui-même ces vers qu'il avait si avidement appris ; il les fit doucement et souvent chanter à ses oreilles et dans sa mémoire. A cet exercice sans cesse recommencé, la sensibilité si ardente du rêveur s'exalta davantage ; tout son être frémit sous la touche caressante des souvenirs ; le prosateur se sentit pousser d'autres ailes ; il lui sembla qu'il devenait poète, ou du moins, qu'il le pouvait devenir ; il saisit au passage ce qu'il croyait être l'inspiration, le mens divinior, et un jour l'on s'aperçut, au manoir, que l'abbé malade faisait des vers !
Que chantait-il, ce poète d'occasion que la solitude avait mis en verve ? Il chantait la maison paternelle, et les grands ormes du jardin, et tout cet essaim des réminiscences qui s'éveillent en nos âmes et s'agitent, quand elles reprennent contact avec les choses dont fut entourée et protégée notre enfance.
Vieux manoir où vécut tant d'heureux jours mon père ;
Séjour béni, Où je retrouve encore et ma sœur et ma mère,
Couple chéri ; Redis-moi du passé la douce souvenance :
L'éclat vermeil De l'aurore où brilla de ma première enfance
Le beau soleil.
Grands ormes du jardin, ombreuses avenues
Que tant de fois, Durant cet âge d'or, mes pas ont parcourues ;
Céleste voix Des zéphyrs, des oiseaux cachés parmi les roses
Ou dans les lis, Me disiez-vous alors les merveilleuses choses
Du Paradis ?
Assis à un bout du sofa, dans cette demi-obscurité du salon où il fut longtemps obligé de vivre, le pauvre malade levait souvent son regard vers le portrait de son père qui était attaché au mur; il aimait à voir se dessiner dans l'ombre la figure « calme, mais aus-
tère » du cher disparu, et sa piété lui fit dicter à sa mémoire, à laquelle il confiait alors toutes ses compositions, quelques couplets qui sont, de toutes les poésies qu'il écrivait, celle qu'il se plaisait davantage à réciter.
Il est là dans son cadre, au vieux mur suspendu, Le front large et pensif, l'air calme, mais austère, Le regard plein de feu, dans l'espace perdu ; Toujours je l'ai vu là, le portrait de mon père.
Quand l'ombre de la nuit descend sur le manoir, Que tout devient obscur au salon solitaire, Un rayon toujours brille et paraît se mouvoir ; C'est l'œil étincelant du portrait de mon père.
Mais le poète ne pouvait oublier qu'il avait été l'historien de nos légendes et des périlleuses aventures de nos premiers colons. Il voulut donc célébrer maintenant tant de choses et de héros obscurs ; il en fit le sujet et le thème de nouvelles strophes, et son vers se remplit alors, jusqu'à déborder, des essences de la vie canadienne. Secouant un moment la mélancolie des effusions lyriques, et le prenant sur un mode plus vif et plus léger, il entonna la chanson du Canotier, et celle du Coureur des bois. Crémazie avait déjà donné le ton de ces gais refrains dans une pièce intitulée Le chant des voyageurs :
A nous les bois et leurs mystères, Qui pour nous n'ont plus de secret 1 A nous le fleuve aux ondes claires Où se reflète la forêt I
Casgrain, avec un peu moins de mouvement et d'entrain, met aux lèvres de ces rudes promeneurs des accents où passe tout entière leur vie errante et vagabonde, où s'exprime leur fidélité au léger canot d'écorce, au fleuve, aux grands bois.
Le canotier décrit ainsi sa frêle et très agile petite barque :
Ses flancs sont faits d'écorces fines Que je prends sur le bouleau blanc ; Les coutures sont de racines, Et les avirons de bois franc.
Avec elle il veut vivre, et sous elle dormir le sommeil de la mort :
Quand viendra mon dernier voyage, Si je ne meurs au fond du flot, Sur ma fosse, près du rivage, Vous renverserez mon canot.
Voulez-vous, d'ailleurs, savoir la vie très simple du coureur des bois ?
Là-bas, au fond de la prairie, Les buffles paissent par troupeaux ; Pour mon vêtement, pour ma vie Je n'ai qu'à choisir les plus beaux.
Quand la neige des bois s'amasse, Qu'on enfonce jusqu'au genou, Je prends mes raquettes, je chasse L'orignal et le caribou.
Lorsque l'ombre du soir arrive, Je me fais un lit de sapin.
Couché près de la flamme vive Je rêve et dors jusqu'au matin.
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND CASGRAIN
Nous signalerons enfin, parmi les neuf pièces de vers qui sont toute l'œuvre.poétique de l'abbé Casgrain, et que l'auteur a réunies dans un recueil qu'il intitula les Miettes, sa traduction du poème de Byron, le Prisonnier de Chillon. C'est un martyr de la liberté politique du petit peuple d'Helvétie que le poète anglais met en scène. Bonnivard raconte ses souffrances et toutes les angoisses qui l'ont torturé au fond de son cachot où le tenait enchaîné, en son château de Chillon, un duc de Savoie. L'abbé Casgrain a essayé de faire passer dans les vers français toute l'émotion tragique, et toute la forte précision du poème original. Cette traduction est datée de 1871, et c'est, à coup sûr, le plus grand effort de versification qu'ait fait notre abbé. Mais cette pièce, comme toutes les autres qui l'avaient précédée, renferme, à côté de très beau vers, des passages a^stz nombreux où le souffle est bien court, et ks couleurs assez ternes. L'inspiration qui anime le poète ne se soutient pas.
Au reste, ni nous nous sommes un instant arrêté sur cette partie de l'œuvre de l'abbé Casgrain, c'est moins à cause de son mérite artistique que pour signaler une fois pour toutes quelques pages que l'on ignore assez général; ment, et qu'il y aurait injustice à oublier tout à fait. Ce n'est pas, croyons-nous, ce ne sera jamais dans les vers de l'abbé Casgrain qu'il faudra surtout étudier sa poésie. C'est dans la prose que l'abbé a versé le plus de lyrisme, et de plus prodigué de couleurs et d'images indiscrètes. La poésie de l'abbé Casgrain ne pouvait, en effet, souffrir qu'on la réglât. Elle ressemblait à ces cascades et à ces torrents qui avaient tant réjoui le jeune touriste du Saguenay. Les exigences du vers déconcertaient donc cette force indomptée, et ce n'est que dans la phrase libre du prosateur que le flot sacré pouvait à son aise circuler, tout envahir, tout imprégner de son pénétrant parfum, et parfois aussi tout gâter.
L'abbé Casgrain ne fut pas, et d'ailleurs ne se piqua jamais d'être un grand poète ; en revanche, il pensa bien et il voulut très consciemment devenir, pour nos écrivains canadiens, un aviseur judicieux ; et, assurément, après son œuvre d'historien, il n'en est pas dans sa carrière qui soit plus considérable que son œuvre de critique littéraire.
Si d'ailleurs l'abbé Casgrain s'arrogea volontiers la tâche plutôt agréable, quoique souvent dangereuse, de juger les livres et les esprits, et de distribuer tour à tour à nos auteurs canadiens l'éloge et le blâme, c'est pour deux ou trois raisons sans doute. Le succès considérable et inespéré qu'avaient obtenu auprès de ses compatriotes ses premières études de légende et d'histoire, le plaçait d'emblée au premier rang des écrivains de son temps. Il recevait donc de cette situation littéraire une autorité, et comme un prestige qui lui permettaient de se constituer juge et critique. D'autre part, l'abbé Casgrain a toujours aimé répandre autour de lui des idées et des conseils. Il eut la passion de l'enseignement, et pour mieux dire, la passion de la direction intellectuelle. Un désir très vif et très noble, qui est celui de faire rayonner sa pensée et son influence, le pressait sans cesse de parler ou d'écrire. Il lui plaisait singulièrement d'exprimer sur toutes choses et sur autrui son propre sentiment, et de laisser déborder en d'autres
âmes le trop-plein de la sienne. Or, précisément, la critique littéraire quand elle est loyale et sincère, est un enseignement, et de toutes les formes de l'enseignement l'une des plus efficaces, et de celles qui peuvent le mieux séduire et engager l'esprit ; elle disperse aux quatre vents de la publicité des jugements et des doctrines que l'on croit bon et utile de semer en la conscience des autres. Enseigner par la plume devient donc facilement un besoin pour celui qui est né professeur, et l'abbé Casgrain, que la mauvaise santé avait fait descendre de sa chaire, voulut continuer au journal et dans la revue le ministère qu'il ne pouvait autrement remplir.
Au reste, l'abbé Casgrain commençait son métier d'écrivain à une époque où Québec était devenue le centre d'un mouvement littéraire fort considérable, et l'un des plus curieux de tous ceux qui constituent les principales étapes de l'histoire de la littérature canadienne. Il importait, pour mener à bien l'œuvre entreprise, et pour que les auteurs tendissent toujours vers une perfection plus grande, que la critique vigilante signalât leurs quantités ou leurs défauts, encourageât tous les efforts, et détruisît toutes les dangereuses illusions.
L'abbé a lui-même et souvent raconté en quel état se trouvaient, vers l'année 1860, nos lettres canadiennes, et comment il fallait qu'en un tel milieu naquît une sage et courageuse critique. C'est jusqu'à 1840 qu'il fait remonter l'origine de l'activité littéraire qui aboutit à ce mouvement de 1860. L'acte d'Union des deux Canadas ne fut donc pas étranger à ce développement de nos forces intellectuelles, s'il est vrai que ce fut précisément pour s'affirmer avec une autorité plus grande en face des Anglais, oppresseurs et dédaigneux, que l'on voulut constituer au plus tôt, ou fortifier par tant d'efforts, une littérature nationale.
Cet Acte de haine fit se grouper ensemble, et en rangs sérrés, tous ceux qui avaient alors des idées, et une parole ou une plume pour les traduire et les répandre. Ils organisèrent donc ce mouvement de pacifique réaction où se pouvait exprimer toute la vitalité de l'âme canadienne ; ils y travaillèrent avec l'entrain et toute l'allégresse des tâches patriotiques. Les publicistes, Ls poètes et les historiens méditaient et écrivaient dans le silence des cabinets d'étude, pendant que les députés bataillaient à la tribune. Chaque jour ils sentaient s'affirmer en eux et autour d'eux des én:rgies nouvelles ; et le zèle et l'enthousiasme furent à leur comble quand notre très grand Lafontaine — le plus grand peut-être de nos hommes politiques, et qui aurait mérité bien mieux qu'un groupe d'Indiens d'être coulé en bronze et mis en pleine lumière sur la place de notre Chambre des députés, — eut achevé à notre profit la conquête si laborieuse du gouvernement responsable. C'est l'époque où Parent, Garneau, Ferland, Crémazie, Taché, Gérin-Lajoie, Holmes, unissent leurs forces et leurs talents pour produire quelques-unes des plus belles œuvres que l'on ait ici écrites.
En 1860, la plupart de ces travailleurs étaient encore en pleine vie. Bientôt se joignirent à eux de nouveaux artisans de notre fortune littéraire, et l'on projeta d'élargir encore et de fortifier le mou-
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND CASGRAIN
vement d'études qui emportait tous ces esprits. On se concertait, et l'on se rencontrait alors par petits groupes de trois ou quatre, un peu au hasard des circonstances, tantôt à la bibliothèque du Parlement, autour du bureau de Gérin-Lajoie, tantôt rue Buade, au Courier du Canada, tantôt au presbytère, à la chambre de M. Casgrain, et tantôt enfin, et le plus souvent, dans la librairie de ce pauvre Crémazie, rue de la Fabrique. C'est ici surtout, dans une sorte d'arrière-boutique mal éclairée par une petite fenêtre percée du côté de la cour, que l'on se réunissait volontiers autour du poète, parmi ks bouquins de tous âges et de toutes formes qui encombraient négligemment le cénacle (1). On y discutait toutes questions, et l'on y devisait de l'avenir de notre littérature. De ces causeries, de ces échanges de vues et d'idées, de ces espoirs confondus et agrandis sortit un jour et bientôt le projet de lancer une revue qui mettrait en relation avec le grand public ces travailleurs, stimulerait de nouvelles ardeurs, et intéresserait à nos lettres et à notre histoire les lecteurs canadiens. Le docteur LaRue, Joseph-Charles Taché et l'abbé Cacgrain tentèrent la réalisation de ce piojet, et dès ïs mois de février 1861 les Soirées canadiennes étaient fondées. Le succès fut grand, et Ls recettes si considérables qu'une querelles survint entre l'éditeur et les directeurs (2). Taché prit pour Brousseau, l'éditeur, et se sépara de ses collègues, qui allèrent, coin des rues Desjardins et Sainte-Anne, faire imprimer, au mois de janvier 1863, une nouvelle revue, le Foyer canadien. Le mot de Charles Nodier qui servait d'épigraphe aux Soirées canadiennes : « Hâtonsnous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées », fit éclore, en ce temps-là, et fleurir tout un bouquet de légendes et de contes populaires qui donnèrent aux deux recueils ce parfum du terroir qu'aujourd'hui, en ces feuilles un peu vieillies, l'on se plaît encore à respirer. Bref ! l'enthousiasme que soulevaient tant d'efforts généreux ne pouvait guère monter plus haut, et cela devait bien durer trois ou quatre ans : après quoi l'on vit — res non miranda — disparaître l'un après l'autre les Soirées et le Foyer (3).
Mais le mouvement que ces deux périodiques avaient imprimé aux lettres canadiennes devait plus longtemps durer, et avec des chances variées de progrès et de succès. Il importait seulement d'en favoriser par tous les moyens, et d'en assurer l'heureux prolongement. La critique littéraire parut à plusieurs esprits l'un des stimulants L s plus énergiques et les plus sûrs dont on pourrait sans cesse ranimer l'ardeur des écrivains. Et l'abbé Casgrain, qui ne fut jamais le moins enthousiaste de ses contemporains, et qui se sentait à ce moment-là, avec des
(1) Souvenances, III, 42-44 ; Œuvres de Crémazie, préface, 9-12.
(2) Les directeurs et les collaborateurs, désintéressés jusqu'à fournir gratuitement la copie et jusqu'à payer eux-mêmes chaque année le prix de leur abonnement, auraient voulu consacrer les surplus à développer leur œuvre, et à augmenter le nombre des livraisons. L'éditeur se récria par la voix de Taché, et voulut garder pour lui les bénéfices, très maigres à son avis, d'une revue qu'il imprimait à ses risques et périls. M. Taché, au nom de la maison Brousseau, écrivit un long et très vif mémoire qui fut répandu dans le public, et auquel répondit avec non moins de vivacité le docteur LaRue.
(3) Les Soirées Canadiennes cessèrent de paraître à la fin de l'année 1865, et le Foyer canadien à la fin de l'année 1866.
sollicitudes et des joies profondes, devenir père de la littérature canadienne, entreprit de créer hardiment ce que Crémazie, qui l'en félicitait, appelait « la vraie critique ».
C'est au mois de janvier 1866, dans le Foyer canadien lui-même — qui, pressentant sans doute sa fin prochaine, était tout à coup devenu gros de quatre-vingt-seize pages, au lieu de trente-deux, — que l'abbé Casgrain inaugura la série de ses études critiques, Son article sur le Mouvement littéraire au Canada couvrait trente et une pages du recueil. Comme l'indique suffisamment le titre même de ce premier travail, l'auteur se contentait d'ouvrir sous le regard du lecteur quelques aperçus généraux, et d'é quisser à grands traits la situation de notre littérature canadienne. Après avoir dit quelles causes avaient ici déterminé la renaissance des lettres, et salué en Garneau et Crémazie les initiateurs et ks modèles dont l'influence éveillait les jeunes ambitions, il traçait à la critique qui doit guider et secourir les talents, les règles dont il faut qu'i lie ne s'écarte pas, et il définissait les caractères essentiels qui devraient distinguer entre toutes notre littérature nationale.
a Si, comme cela est incontestable, écrit-il, la littérature est le reflet des mœurs, du caractère, des aptitudes, du génie d'une nation, si elle garde aussi l'emprunte des lieux, des divers aspe cts de la nature, des sites, des perspectives, des horizons, la nôtre sera grave, méditative, spiritualiste, religieuse, évangélisatrice comme nos missionnaires, généreuse comme nos martyrs, énergique et persévérante comme nos pionniers d'autrefois ; et en même temps elle sera largement découpée, comme nos vastes fleuves, nos larges horizons, notre grandiose nature, mystérieuse comme les échos de nos immenses et impénétrables forêts, comme les éclairs de nos aurores boréales, mélancolique comme nos pâles soirs d'automne enveloppés d'ombres vaporeuses, comme l'azur profond, un peu sévère de notre ciel, chaste et pure comme le manteau virginal de nos longs hivers ».
Voilà donc en quel sens il voulait que se développât notre littérature, et sous cette phraséologie un peu creuse, il n'est pas difficile de découvrir que l'abbé Casgrain souhaitait pour nous une littérature qui fut essentiellement croyante et canadienne. Il n'a pas jugé bon d'y insister, puisqu 'aussi bien toute son œuvre, et celle qu'il avait accomplie déjà, et celle qu'il se proposait de réaliser, devait être le commentaire logique et très éloquent de cette théorie.
L'abbé Casgrain s'est plus attardé à préciser les lois de la critique, et si encore, à ce propos il ne présente aucune doctrine qui soit bien originale, ce lui est, du moins, un grand mérite d'avoir compris de quel esprit doivent être animés nos Boileaux.
« La critique, dit-il, a un double écueil, également dangereux, également fatal, à éviter. D'un côté, une fade flatterie, des éloges prodigués sans discernement, la plupart du temps dans le but de se débarrasser du fardeau d'une critique sérieuse, et qui peuvent perdre les plus beaux talents en les enivrant par de faciles succès. D'un autre côté, le persiflage, qui n'est qu'une forme de l'impuissance, et qui peut jeter le découragement dans certaines intelligences d'autant plus faciles à froisser qu'elles ont toujours le défaut de leurs qualités, une sensibilité exquise inhérente à leur talent...
L'ABBÉ HENRI-RAYMOND CASGRAIN
» Une étude attentive, un examen sérieux des ouvrages qui surgissent, de sobres encouragements, mêlés de conseils graves, telles sont les qualités d'une saine critique, propre, à la fois, à fortifier le talent et à le diriger, à réprimer ses excès et à favoriser son essor ».
De cette critique judicieuse et utile, M. Chauveau se faisait déjà dans son Journal de V Instruction publique l'organe bienveillant, et l'abbé Casgrain s'empressait de signaler à ses lecteurs un aussi bel exemple. Il se plaisait à opposer « ce censeur éclairé » à tant d'autres qu'il y avait ici, délicats mais dédaigneux, qui réservaient tous leurs applaudissements pour ce qui se publiait en France, et méprissaient volontiers, par des parallèles injustes, nos meilleures œuvres canadiennes.
Vouloir, en effet, que nos écrivains s'élèvent tout d'un coup jusqu'au niveau des meilleurs écrivains français, c'est simplement chimère ; et attendre pour les lire et les encourager qu'ils aient réalisé cet idéal, c'est antipatriotisme. La perfection de notre littérature ne pourra jamais que correspondre au degré de notre culture intellectuelle, et puisque pour nous tous, et à raison précisément de notre jeunesse comme peuple, des préoccupations ou des nonchalances qui nous dépriment, et aussi des imperfections de notre enseignement, ce degré est qien au-dessous de celui où s'est établi depuis longtemps l'esprit français, nous ne pouvons exiger que nos écrivains rivalisent dès maintenant avec les écrivains de France. Ils en sont empêchés le plus souvent par toutes les circonstances de milieu, d'influence et de formation dont ils sont les victimes bien plutôt que les maîtres, et la critique qui ne saurait pas faire la part de tous ces accidents de notre vie littéraire serait aussi peu clairvoyante que maladroite.
D'autre part, il ne faut pas, sous prétexte de bienveillance, fermer les yeux sur les défauts d 'autrui, et faire croire aux auteurs, par des louanges excessives, qu'ils ont atteint la perfection de leur genre.
« Le temps est passé des panégyriques littéraires, écrira plus tard, en 1872, l'abbé Casgrain, qui reprenait ce jour-là les idées qu'il avait exprimées six ans auparavant. Ces ménagements, ces critiques à l'eau de rose qui avaient leur utilité, qui étaient même nécessaires il y a quelques années, quand les lettres canadiennes étaient à leur début, seraient fatale aujourd'hui. Ils n'auraient pour effet que d'endormir nos hommes de lettres dans une fausse sécurité, de les faire reposer sur des lauriers éphémères trop facilement conquis ; tandis qu'une vigoureuse critique qui signalerait bravement leurs faiblesses aussi bien que leurs qualités, stimulerait leur ardeur, épurerait leur goût, élargirait leurs idées, en éclairant le jugement des lecteurs (1) ».
On ne saurait mieux raisonner des choses, ni mieux dire. Les éloges indiscrets dont on accable le mérite sont aussi funestes aux écrivains que le peut être la critique mesquine, étroite, visiblement malveillante. Et il était bon que l'on posât dès le commencement d'aussi sages principes. Les peuples jeunes ont, comme les jeunes personnes, l'admiration aussi prompte et aussi démesurée que vives et impitoyables deviennent leurs jalousies: et l'on peut constater sou- Vent encore en cette province que nous n'avons pas dépassé l'âge des
(1) Cf. Critique littéraire, lre livraison, p. 9-10, chez Darveau, 1872.
jeunes peuples, ni non plus tout à fait renoncé aux habitudes des personnes qui sont jeunes.
L'abbé Ca grain avait donc tracé d'une main sûre les lois essen tielles de la critique littéraire au Canada. Crémazie, qui n'avait pas sur l'avenir de notre littérature nationale ks belles illusions et les faciles emballements de son ami, écrivit de Paris, où le poète exilé devenait un peu pessimiste, pour dire à l'abbé combien son article l'avait réjoui et consolé. Convaincu, ou à peu près persuadé qu'une littérature serait ici impôts ble ausd longtemps que notre société dirigeante serait composée d'épiciers, c'est à-dire de gens qui sont incapables de s'élever au-dessus de leur besogne quotidienne, politiques, avocats, médecins, notaires et professeurs qui ne veulent acquérir d'autre savoir que celui qui est nécessaire pour faire leur métier ou gagner leur vie, et qui n'ont pas même l'instinct ou la volonté d'encourager de leurs derniers ceux qui travaillent, Crémazie estimait pourtant que la critique littéraire, telle que la concevait l'abbé Casgrain, pouvait très efficacement contribuer à orienter et affermir notre république littéraire de Québec ». Il exhortait ausd l'abbé Car grain à donner lui-même, après 1 s préceptes, l'exemple, à continuer son « travail plus en détail, en louant ce qui est beau et flagellant ce qui est mauvais ». Il voulait bien ajouter : « Personne n'est mieux doué que vous pour créer au Canada la critique littéraire (1) ». L'abbé Casgrain, qui n'aurait pu résister à de si flatteuses et engageantes invitations, sut prévenir les désirs du poète et du public, et, dès le mois de février 1866, paraissait dans le Foyer canadien une très longue étude sur Garneau qui venait de mourir, et dont la patrie canadienne portait si justement le deuil.
L'œuvre critique de l'abbé Casgrain est contenue à peu près tout entière dans quelques autres articles et biographies qu'il écrivit au fur et à mesure qu'il en avait l'occasion, et comme pour se reposer de ses grands travaux d'histoire : Biographie de M. de Gaspé, 1871 ; Silhouettes littéraires, publiées en collaboration avec Joseph Marmette, sous le pseudonyme de Placide Lépine, 1872 ; Critique littéraire, 1er* livraison, Chauveau, petit travail qui devait servir d'introduction à une série d'études dont l'auteur n'a donné que la première, 1872 ; Biographie de Crémazie, 1881 ; Notre passé littéraire et nos deux historiens, 1882, étude présentée et lue dans une séance de la Société Royale du Canada, que venait de fonder M. le marquis deLorne: Étude surAngéline de Montbrun, par Laure Conan, 1883 ; Biographie de Gérin- Lajoic, 1884 ; Biographie de Francis Parkman, écrite d'abord en 1872, revue et augmentée en 1885.
Pas plus dans ces études que dans l'article-programme qu'il publiait en 1866, l'abbé Casgrain n'a émis un grand nombre d'idées littéraires. Il essaie pourtant de rattacher sa manière à celle que Sainte-Beuve avait fondée et tant illustrée en France. Il n'entreprend pas d'apprécier les livres en les rapprochant seulement de ces lois, de
(1) Voir les deux lettres de Crémazie à l'abbé Casgrain, qui sont datées de 1866. Elles comptent parmi les plus intéressantes qu'il ait écrites, et l'on y peut voir et étudier quelques-unes des principales doctrines littéraires de ce poète malheureux. On trouvera ces lettres dans l'étude qui sert de préface aux Œuvres de Crémazie.
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ces principes théoriques qui constituent tout le code de la critique classique, ,et tous ses moyens de juger, mais il cherche encore dans la vie des auteurs et dans toutes les circonstances qui entourent et enveloppent de leur influence les esprits et les œuvres, l'explication de leurs travaux. Remarquons pourtant que, là aussi, ses observations ne sont pas toujours assez pénétrantes, et qu'il ne tire pas de la biographie qu'il esquisse tout ce que la critique en pourrait recevoir. Il raconte souvent les faits pour le seul plaisir de les raconter, sans marquer suffisamment quels rapports ils soutiennent avec l'œuvre littéraire ; il s'expose ainsi à faire entrer dans son étude une foule de choses qui n'y paraissent pas nécessaires, qui constituent donc des longueurs, des bavardages ou des hors-d'œuvres, à moins qu'elles ne soient plutôt le fait d'un biographe qui veut dire de son personnage tout ce qu'il en sait. Aussi bien, convient-il d'observer qu'en l'abbé Casgrain l'historien souvent absorbe le critique, à moins qu'il ne soit plus juste d'affirmer que l'écrivain se dédouble et devient tour à tour, selon qu'il lui agrée, historien et critique. Et c'est sans doute ce qu'il faut retenir quand on lit les longues biographies qu'il a si complaisamment écrites de ses amis de Gaspé, Crémazie, Gérin-Lajoie, Parkman. Ce sont des études historiques qu'il veut faire en même temps que des études littéraires, et, dès lors qu'on le prend ainsi, l'on pardonne à l'auteur, qui serait vite épuisé s'il se renfermait dans le rôle de critique, de chercher ailleurs, dans les détails de la vie, dans les anecdotes, dans ces citations trop copieuses qui dispensent toujours celui qui écrit ou qui parle de penser par lui-même, tous les éléments de son travail.
A la vérité, il manquait à l'abbé Casgrain, pour qu'il devînt un critique littéraire au sens strict et complet de ce mot, une science assez étendue de l'histoire des littératures classiques, un certain entraînement dans l'examen et la discussion des textes, une pratique suffisante des doctrines littéraires. Il faut connaître avec quelque précision l'histoire de l'esprit humain, tel qu'il apparaît à travers les œuvres qui sont les manifestations successives de sa force et de sa vie, il faut aussi bien connaître les lois constitutives des genres littéraires et les conditions de leurs développements et de leurs évolutions pour avoir quelque chance d'exceller dans la critique : et ce sont des études auxquelles l'abbé Casgrain n'eut ni l'occasion, ni peut-être le temps de suffisamment s'appliquer. Aussi, y eut-il toujours quelque chose de superficiel, et qui rappelait volontiers le jeune rhétoricien, dans ses appréciations et ses jugements littéraires. Comme beaucoup de gens qui font consister la littérature surtout dans l'art de construire des périodes, et qui définissent le littérateur par ce don et cette facilité qu'il peut avoir de jouer avec les mots et les phrases, il attachait lui-même une importance souveraine aux effets de composition et de style, et c'est à ces parties secondaires d'une œuvre qu'il s'arrêtait le plus volontiers. Il décrète que cela est beau, ou que cela est faible, il cite abondamment pour que le lecteur le constate lui-même, et il ne se soucie pas assez d'introduire en ses conclusions quelques idées générales qui les pourraient élargir et féconder. Qu'on lise cette étude sur Chauveau, que l'abbé fait précéder d'une introduction où il annonce modestement son dessein de donner désormais aux lecteurs canadiens des modèles de vé-
ritable critique, et l'on sera deçu de voir à quoi, et à quel très petit nombre d'idées substantielles se peuvent réduire toutes ces pages.
Que si, d'ailleurs, l'abbé Casgrain ne peut ouvrir à sa critique des horizons assez larges, ni non plus assez pénétrer ses études littéraires des principes dont se déduit la philosophie des choses, il n'en reste pas moins certain qu'il fait souvent preuve en ses jugements d'une grande finesse et délicatesse d'esprit. Il a le sentiment vif de la beauté ; il l'aperçoit, il la retient, il s'y abandonne, il s'enivre de sa vision splendide, et il trouve pour exprimer sa joie et ses transports des phrases très jolies où passe tout entière l'âme vibrante de l'artiste. Voyez, par exemple, cette étude sur Angéline de Montbrun, qui est, à coup sûr, une de celles où se révèle le mieux l'exquise sensibilité du critique. L'abbé Casgrain a fait une appréciation très aimable et très juste de cette œuvre, et de la femme travailleuse, si bonne, d'une tendresse très douce, et d'une esprit si distingué, qui l'a écrite. Fauvette ou papillon, comme il l'aptelle, Laure Conan ne pouvait trouver une âme qui comprît mieux la sienne, qui renvoyât son chant mélancolique et de plus fidèles échos, ou qui vît avec plus d'émotion trembler à sa paupière les larmes que la souffrance y faisait monter.
L'abbé Casgrain s'est efforcé, d'ailleurs, de donner à sa critique ce caractère de bienveillance, et aussi d'impartialité qu'il avait luimôme défini. Une fois seulement, ou à peu près, il a secoué son propre joug, et suivi d'autres règles, quand, en 1872, il entreprit avec Marmette de dessiner dans Y Opinion publique la silhouette des écrivains canadiens. Était-ce bien de la critique que l'on voulait faire, et ne cherchait-on pas plutôt à flatter la vanité de quelques-uns, à irriter la sensibilité de quelques autres en les faisant poser tous, avec des attitudes on ne peut plus vivantes, — nuda veritas, — devant la galerie des lecteurs? En réalité, on s'occupait beaucoup plus de peindre, et pour ainsi parler, de photographier nos hommes de lettres, que d'étudier leurs œuvres. Et selon que le personnage était plus ou moins sympathique au petit cercle d'admirateurs qui encourageaient et applaudissaient le turbulent Placide Lépine ; on flattait un peu beaucoup ses traits ou l'on accentuait sa grimace. « Je crayonnai la silhouette de Gérin Lajoie, déclare l'abbé dans ses Mémoires, et je la fis avec amour, car Gérin -Lajoie était pour moi l'idéal de l'homme parfait (1) ». Il y avait un clair rayon qui mettait en relief chacune de ses aspérités, dit-il aussi de la silhouette de Taché, « homme charmant et détestable, qu'on aime et qu'on fuit : en deux mots, cœur d'or, tête de mulet (2) ». Ces prédilections et cette désinvolture déterminaient alors des accès de joie et des colères dont retentissaient tous les salons de Québec et de Montréal. Placide Lépine, qui n'était déjà plus un pseudonyme pour personne, se gaudissait, et se frottait les quatre mains derrière le rideau transparent qui ne le cachait pas ; l'abbé Casgrain, pour un, riait aux éclats et montrait au public toutes ses dents si belles, très belles, qui eurent même quelque réputation parce que Marmette eut l'imprudence d'en faire briller l'émail dans la silhouette de son collègue.
(1) Souvenances, IV, 80.
(2) Les Guêpes canadiennes, silhouette de Joseph- Charles Taché, I, p. 206i
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Il paraît que nous, qui sommes venus tard et dans une société blasée déjà de toute la littérature bonne ou médiocre qui l'inonde, nous ne pouvons imaginer quel intérêt et quelle curiosité éveillait alors partout dans cette province la publication des Silhouettes, ni non plus avec quel entrain se ranimèrent les discussions, et combien vite applaudissements et sifflets changèrent de camp, lorsque, quelques mois plus tard, Jean Piquefort, — dont le nom d'emprunt ne masquait pas plus en ce temps-là M. le Juge Routhier que celui de Placide Lépine n'avait protégé Casgrain et Marmette. — publia dans le Courrier du Canada ses Pastels et Portraits. Avec beaucoup plus de tenu littéraire, avec plus d'esprit, mais aussi avec non moins de malice que n'en avait montré Placide Lépine, Jean Piquefort déclara la guerre au comité des Silhouetteurs- Silhouettés, et il planta vivement son dard aigu dans le flanc sensible des hommes de lettres. LaRue regimba, et riposta à son tour dans Y Événement avec une série de Profils et Grimaces, à laquelle collabora Casgrain lui-même ; la politique s'en mêla, dit-on, et tout cela, comme l'avoue l'abbé, toute cette prétendue critique littéraire se termina par des coups d'assommoir qui ne pouvaient faire que du mal.
Il ne faut donc pas chercher là, dans ces exercices de littérateurs qui veulent s'amuser eux-mêmes et amuser le public beaucoup plus qu'ils ne visent à l'instruire, l'œuvre principale du critique que fut l'abbé Casgrain. Peut-être même ne faudrait-il pas la chercher non plus dans les autres articles et biographies que nous avons signalés, mais bien plutôt dans l'action très efficace que par son travail, son exemple et ses conseils l'abbé exerçait sur tous ceux qui le voulaient approcher. Et si, en effet, nous rattachons à son œuvre de critique le rôle qu'en ce temps-là tenait parmi nos écrivains l'abbé Casgrain, la place très considérable qu'il s'était faite au milieu d'eux, les directions et les encouragements que dans ses relations sociales il distribuait autour de lui, il faudra bien reconnaître que c'est tout cela qui constitue l'influence principale que cet homme aura exercée sur le développement de nos lettres canadiennes.
Placé à Québec au centre même du mouvement intellectuel, doué d'une activité prodigieuse, mis en relation par ses fonctions et par ses études avec tous ceux qui vivaient au premier rang de la société, gentilhomme accompli, avec des manières et des façons de parler plutôt originales qui le faisaient rechercher de tous, au surplus très soucieux de faire briller partout son mérite et son esprit, l'abbé Casgrain devint bientôt, après 1860, l'ami et le conseiller des publicistes, des poètes, des politiques qui travaillaient alors à créer, c'est leur expression favorite, une littérature nationale.
Au lendemain de la publication du Tableau de la Rivière-Ouelle, en 1860, M. Chauveau écrivait à l'auteur pour le féliciter et lui demander sa collaboration au Journal de V Instruction publique. Les autres Légendes achevèrent de révéler aux littérateurs canadiens tout ce qu'il y avait de fécond et d'original dans ce talent nouveau. Si quelques âmes timorées se scandalisaient, en ces temps de virginale pruderie, de voir un prêtre étudier si amoureusement les écrivains de l'école romantique et chercher à surprendre leur secret, si quelques
moralistes maladroits estimaient alors qu'il vaut mieux ignorer les courants nouveaux qui portent tour à tour la pensée humaine que de chercher à Ls orienter et à les purifier (1), tous ceux qui étaient alors capables de contribuer au progrès de nos lettres encouragèrent de leurs applaudissements le jeune et extravagant abbé. Les anciens lui firent très bon accueil, et Ls jeunes se lièrent étroitement d'amitié avec lui. Tous se sentaient ranimés et stimulés par le seul spectacle de cette activité fiévreuse et débordante, et bientôt ils laissaient ce nouveau venu prendre au milieu d'eux la première place. C'est Casgrain déjà qui excitait toutes les ardeurs et qui mettait en branle toutes les bonnnes volontés, à l'époque de la fondation des Soirées et du Foyer ; c'est à Casgrain qu'en 1862 M. de Gaspé, qui se faisait auteur à soixante quinze ans, soumettait son manuscrit des Anciens Canadiens, et demandait ingénument s'il valait la peine qu'on le publiât ; c'est à lui aussi qu'il voulut d'abord en faire la dédicace par une lettre où il le proclamait « littérateur distingué, et, malgré sa jeunesse, protecteur dévoué de la bonne littérature canadienne (2) ». C'est l'abbé Casgrain que M. Hector Fabre proclamait, en 1866, devant la Société littéraire et historique de Québec « l'âme de ce groupe d'élite auquel nous devons le mouvement littéraire qui s'est développé en ces dernières années (3) ». « Il est un des Pères de l'église littéraire, » dira enfin de la moitié de lui-même le très modeste Placide Lépine.
Et l'abbé Casgrain, tout ému et conscient des devoirs d'une paternité si douce, ne laissa pas de considérer quelquefois la littérature canadienne comme sa fille. Tour à tour, il fut pour elle sévère et indulgent, et il n'épargna aucun soin pour qu'elle fût par-dessus tout bien élevée. La vieillesse même ne lui fut jamais un prétexte pour se désintéresser de sa fortune. Il regrettait sans doute de ne sentir plus à ses côtés les camarades disparus, ceux qui l'avaient aidé à lécher ou à morigéner le nourrisson ; il pLurait l'absence des compagnons de la première et de la meilleure heure, de ceux-là surtout dont il a si pieusement enguirlandé les tombes ; le vieillard se sentait parfois isolé dans son labeur et dans sa souffrance ; et aussi, comme Ruskin ou Veuillot, il fut dur pour ces temps nouveaux et ces mœurs utilitaires qui ont enlevé à la vie le plus suave parfum de sa poésie ; mais, pourtant, jusque dans ses dernières années, l'abbé Casgrain aima à travailler pour les lettres canadiennes (4) ; jusqu'à ses derniers jours il se plut à encourager de ses consseil et et de ses approbations tous les jeunes qui s'essayaient à écrire. Nous nous souviendrons toujours nous-même avec reconnaissance de la très vive sympathie avec laquelle il recueillait nos premiers essais, avec quelle cordialité il nous
(1) Voir à ce sujet la préface des Légendes, où l'auteur se croit obligé de répondre à de très naïves observations qu'on lui a faites.
(2) L'abbé Casgrain ne voulut pas accepter cette dédicace, « moins par modestie que par la répugnance invincible que j'éprouve à paraître me mettre en avant », dit-il dans ses Souvenances.
(3) Cf. Transactions of the Liierary and Historical Society of Québec, 1865-1866, page 97.
(4) Quelques semaines seulement avant sa mort, il déposait sa plume, et laissait inachevée une étude de mœurs canadiennes qu'il intitula : La vie de famille.
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ouvrait sa porte et combien abondamment il versait dans notre esprit le trésor précieux de ses souvenirs.
C'est donc cette sollicitude attentive dont l'abbé Casgrain entourait les hommes de lettres, c'est cet empressement à approuver, à redresser, à applaudir, à prodiguer sa parole et son action qui ont, dans la plus grande mesure, déterminé l'influence du critique. Et puisque c'est à cela même qu'il consacrait volontiers les dernières heures de sa vie, c'est par cette louange que nous terminerons cette étude.
Définir ici l'esprit et l'œuvre de l'abbé Casgrain, tel était notre dessein ; et nous voulions par ce moyen payer, nous aussi à ce maître regretté notre tribut d'hommage. Si nous avons dit très loyalement quelles impressions nous avons rapportées d'un assez long commerce avec ses livres, et quelles raisons les avaient déterminées, c'est qu'il nous a paru que c'était la meilleure façon d'honorer cet écrivain, et que l'abbé Casgrain lui-même eût applaudi à la franchise de nos réserves.
i Nous ne nous dissimulons pas toutes les lacunes de ce travail, et qu'il reste beaucoup à dire d'un tel homme et d'une telle vie. Mais notre ambition n'était pas autre que de dégager de l'ensemble d'une si longue carrière littéraire quelques lignes essentielles ; et nous serions en quelque mesure satisfait si nous avions démontré que l'abbé Casgrain fut par-dessus tout une âme ardente et belle, que la génération qui nous a précédés n'en produisit pas de plus active ni de plus entreprenante, que la patrie canadienne perdit en l'auteur de Montcalm et Lévis l'un de ses citoyens qui l'ont le plus aimée et le plus grandie aux yeux de l'étranger, que notre littérature enfin fut enrichie par lui de quelques-unes de ces œuvres très durables où se révèle un talent réel, et un grand talent, s'il est vrai, comme le dit quelque part Paul Bourget, que « Tout grand talent commence et finit par l'amour et l'enthousiasme ».
Novembre 1904.