M. EDMOND ROY
lus ne connaissons pas d'ouvrages sur l'histoire du Canada qui soient plus remplis, plus riches, plus chargés, plus débordants que le dernier volume que vient de publier M. Edmond Roy sur la Seigneurie de Lauzon (1) ; il n'y en a peut-être pas, non plus, qui le soient autant, à moinb qu'on ne veuille nommer les quatre volumes que M. Roy avait déjà écrits sur le même .su jet.
Voici, en effet, plus de huit ans que ce diligent historien a commencé de livrer au public le résultat de ses minutieuses recherches sur Yhistoire de la Seigneurie de Lauzon, de cette terre très aimée dont il est l'enfant. En 1897, il faisait paraître le premier volume qui raconte les origines de cette Seigneurie et ses premiers développements jusqu'à 1700 ; en 1898, fut publié le deuxième volume, qui continue l'histoire de la Seigneurie jusqu'à l'époque de la Cession du Canada ; en 1900, le troisième volume, qui conduit ce récit jusqu'à la guerre de 1842 ; en 1904, le quatrième volume, qui le prolonge jusque vers 1825 ; et enfin ; voici le cinquième qui comprend la période 1825-1836. Nous fermons ce dernier livre au moment où vont commencer les troubles politiques de 1837.
C'est donc l'histoire de l'une des plus belles régions de notre province qui se déroule à travers ces cinq volumes parus, et cette histoire devient de plus en plus attachante à mesure qu'elle descend vers nous, et qu'elle projette sur notre vie contemporaine une lumière plus intense. Nous aimons tant savoir l'origine des choses qui nous entourent, auxquelles mille liens nous rattachent ; et nous sommes si heureux de retrouver des noms familiers dans les livres qui racontent le passé !
Au surplus, la Seigneurie de Lauzon, l'une des plus anciennes
(1) Histoire de la Seigneurie de Lauzon, par J.-Edmond Roy, Lévis, chez l'auteur, 9 rue Wolfe, 1904. Cinq volumes parus.
de ce pays, — elle fut concédée à Simon LeMaître pour Jean de Lauzon, le 15 janvier 1636, — doit plus particulièrement intéresser les gens de Québec. Le territoire qu'elle occupe forme, sur la rive sud, en face de notre vieille capitale, un quadrilatère dont chaque côté a six lieues d'étendue. La Chaudière, avec le murmure discret qui emplissait pourtant jadis la silencieuse solitude des forêts vierges, et qui lui valut de la part des premiers colons le nom de rivière Bruyante, traverse cette région, et son embouchure constitue le point central de la borne fluviale. La S igneurie se développe donc le long du Saint-Laurent, de chaque côté de la Chaudière, suivant une ligne de trois lieues de longueur. Saint-Joseph de Lévis à l'est, et Saint-Nicolas à l'ouest occupent les extrémités de cette ligne.
Et c'est dans 1 s limites de ce territoire, et aussi un peu et beaucoup à côté, que vont se succéder les événements grands et petits dont M. Roy fait le récit. Le livre qu'il vient de nous donner raconte l'une des périodes florissantes de l'histoire de la Seigneurie de Lauzon, et cette histoire s'introduit fatalement, et s'insinue et se prolonge à travers l'histoire même de notre Province de Québec. M. Roy s'intéresse tant aux gens de Lauzon qu'il ks suit un peu partout, et il est, de plus, si agréable narrateur qu'il entraîne avec lui ceux qui le lisant.
Le livre de M. Roy est, d'ailleurs, d'une grande actualité, et tous ceux que passionne la question si importante de la colonisation y trouva ront sur l'histoire même de cette question, Ls renseignements les plus précieux (1).
L'année 1824, qui est en réalité la date où nous reporte tout d'abord l'auteur, marque le commencement d'un progrès considérable dans le développement des régions de Lauzon et de laB.auce. Jusquelà, tant d'obstacles s'opposaient à l'action efficace des colons ! Et ceuxci abandonnés à eux-mêmes, nullement encouragés par un gouvernement qui ne s'inquiétait seuL ment pas d'ouvrir des chemins à travers les terres colonisables, empêchés souvent d'étendre la zone cultivée par des spéculateurs qui gardaient en réserve des lots qu'ils voulaient vendre plus tard au poids de l'or, ne pouvaient même pas faire reconnaître par l'État les nouvdLs paroiss s qu'ils avaient fondées. Aus:i les habitants de Lauzon restèrent-ils longtemps enLrmés dans les limites étroites des anciennes paroisses, et celLs-ci regorgeaient d'une population qui n'aurait demandé qu'à s'étendre et à se dilater. C'est alors que le jeunes, plutôt que d'étouffer sur place, ou de risquer une vie misérable dans des terres neuves où on Ls ignorait, commencèrent à s'en alLr vers Ls villes du Canada ou des États-Unis, et à entreprendre les longs voyage s dont souvent ils ne reviennent pas : et ainsi se faisait déjà l'émigration des nôtres Vers l'étranger.
Mais le seigneur Taschereau, de Sainte-Marie de la Beauce, ayant réussi, en 1824, à faire ériger civilement la paroisse de Sainte-Claire, cet événement donna courage aux colons de Lauzon ; ils insistèrent eux aussi pour que l'on conférât l'existence légale à de nouvelLs paroisses, et bientôt l'on vit se multiplier dans cette Seigneurie où il n'y avait encore que les trois paroisses de Saint-Joseph de Lévis, Saint-Henri et
(1) Nous signalons surtout, à ce propos, les chap. ni, iv, et v, de ce cinquième volume.
HISTOIRE DE LA SEIGNEURIE DE LAUZON
Saint-Nicolas, de nouveaux centres de vie religieuse. Les paroisses nouvdLs se détachèrent des anciennes, comme de s fruit s mûr s de l'arbre qui les a trop longtemps portés. En 1825, fut fondé Saint-Anselme ; en 1828, Saint -Jean-Chrysostome ; en 1829, Saint-Isidore. Et dès lors, une poussée vigoureuse et hardie fit avancer le long des rivières Etchemin, Chaudière et ILaurivage, des groupes de pionniers qui allèrent y abattre la forêt, et ensemencer des champs nouveaux.
Et c'est précisément à cette époque, au moment même où un flot puissant de population se dirigeait vers Ls pentes des AlLghanys que l'on agita la question des frontières du Maine. Les habitants de la côte sud, encouragés et mis en mouvement par le patriotisme ardent du docteur Blanchet, demandèrent au gouvernement, en 1827, que l'on assurât à la Province de Québec le territoire baigné par la rivière Saint-Jean. Malheureusement cet appel n'eut pas de résultat pratique. Et l'on sait que cette dispute de frontière ne devait finir qu'en 1842, par ce désastreux traité d'Ashburton, où nos droits et le bon sens furent sacrifiés par Ls Anglais à la gloutonnerie américaine, Nous perdîmes, par ce traité, s.pt milLs carrés de notre territoire, et plus de deux mille Canadiens français établis dans la valleé de la Madawaska se trouvèrent livrés à l'étranger.
Cette question de la colonisation a fait quelque peu éclater le cadre qui convient à l'histoire de la Seigneurie de Lauzon, et elle transporte souvent le lecteur en des régions lointaines où il ne lui déplaît pas, du reste, de promener sa curiosité.
M. Roy, d'ailleurs, revient facilement à son sujet, et il le resserre, et il l'étreint d'une science certaine et précise. Quelles pages toutes palpitantes d'intérêt, surtout pour les citadins de Lévis, que celles qu'il a consacrées à l'histoire de leur ville si pittoresque et si gracieuse I Elle s'appelait alors Aubigny, nom dont l'avait décorée, en 1818, son fondateur, le seigneur Calawcll, en l'honneur du duc de Richmond, alors nouveau gouverneur, lequel ajoutait à tous ses titres de noblesse, celui, bien français, de duc d'Aubigny. M. Roy connaît son Lévis par cœur, et il nous conduit donc à travers toutes les rues et couloirs de la ville naissante et grandissante. Il sait aussi combien il en coûtait aux premiers Lévisiens pour acheter un lot sur la falaise, et peur regarder couLr le fLuve à travers les frais bosquets ; et ce lui est une occasion de faire dans des pages ardentes le procès du régime seigneurial. Certes, Ls seigneurs, n'auront pas à se féliciter de l'oraison funèbre dont M. Roy salue leurs institutions disparues.
Au reste, Sir John Caldwell, le Seigneur de Lauzon, qui menait en ses terres une vie fastueuse, ne fut toujours lui-même très agréable à ses censitaires. Il ne le fut pas toujours non plus au peupL de la province puisqu'il crut devoir prendre dans le trésor public, dont il était le gardien, des sommes considérables qu'il ne put jamais rembourser.
Sa charge de receveur général, pour laquelle il ne lui était donné qu'un minime salaire, l'autorisait à employer les deniers publics pour des industries particulières, à la condition toutefois d'en rendre un compte exact. Caldwell puisa donc dans la caisse provinciale pour acquittter des obligations personnelles; mais ces dangereuses manipulations aboutirent, contre son gré sans doute, à une déplorable
et ruineuse catastrophe. Et le livre de M. Roy se termine au moment même où Caldwell, désireux de réparer une partie de ses injustices, vient d'offrir aux députés, qui en paraissent assez embarrassés, la Seigneurie de Lauzon.
A l'histoire de la Seigneurie de Lauzon, de ses habitants et de son clergé, se rattachent presque toutes les grandes questions politiques ou religieuses qui aient occupé les esprits dans la Province de Québec. Et c'est pourquoi, nous n'en voulons donner qu'une preuve, M. Roy consacre un long chapitre de son dernier livre à la question si brûlante des notables, qui fut portée et discutée à la Chambre des députés en 1831. Le projet de loi Bourdages, qui reconnaissait aux notables le droit de prendre part aux assemblées de fabrique, souleva les passions les plus violentes. Le clergé, qui était particulièrement intéressé dans cette querelle, dut faire connaître son avis, et ce fut pour quelques députés, entre autres Papineau, Bourdages et Lagueux, — ce dernier représentait le comté de Dorchester, et donc, en ce temps-là, les citoyens de Lauzon, — l'occasion de débiter sur la puissance cléricale tous les lieux communs oratoires que la rhétorique libérale faisait depuis longtemps circuler. Ces violences ne réussirent pas, d'ailleurs, à faire passer le nouveau projet de loi.
M. Roy a écrit sur cette question des notables des pages extrêmement intéressantes. Il se jette, d'ailleurs, lui-même en travers de la discussion, et il dit sur le compte des marguilliers les choses les plus désagréables. Il ne demande rien moins que la mort de ces respectables personnages ! Il estime qu'il ne sont guère qu'inutiles et nuisibles, et c'est bien assez pour qu'ils paient de leurs têtes un rôle si insignifiant ou si néfaste. Ce sont des pharisiens qui trônent à l'église au-dessus des publicains, et leur banc, qui y est placé tout de travers, symbolise, sans doute, pour M. Roy l'état d'esprit de ceux qui l'occupent.
Mais, vraiment, les marguilliers sont-ils dignes de tant de colère et de tant de mépris, et méritent-ils qu'on les supprime si proprement ? Et h rôle qu'ils doivent joutr dans l'organisation paroissiale n'est-il pas plus étendu, et partant plus nécessaire que celui que leur assigne M. Roy ? Et les ficèles n'ont-ils vraiment rien à voir dans l'administration des biens qu'ils fournissent à l'église ? Toutes ces questions pourraient nous entraîner bien loin : nous ne les posons que pour consoler, en passant, les marguilliers des coups redoutables que leur porte leur plus grand ennemi, l'historien de la Sjigneurie de Lauzon.
Il nous plairait infiniment de donner une alanyse plus complète du livre de M. Roy, et de pouvoir pénétrer dans Ls détails si copieux et si instructifs qui se rattachent au développement et à la vie de chacune des paroisses de la Seigneurie de Lauzon. Il y a là, pour l'histoire des mœurs canadiennes, les pages les plus précieuses ; elles s'ajoutent, sans Ls compléter encore sans doute, aux chapitres si documentés que M. Roy écrivait sur ce sujet dans le volume quatrième de son ouvrage. L'histoire de la traverse de Lévis à Québec, la vie des canotiers, les coutumes et traditions lévisiennes sont autant de sujets féconds où l'exercent l'érudition et la verve intarissables de l'auteur. Et ce qui est particulièrement remarquable dans ces parties du travail de M. Roy, comme d'ailleurs à toutes les pages de ce nouveau volume, c'est
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l'abondance et la sûreté de l'information. L'auteur y étale un véritable luxe de minuties. Il n'y a pas de détails, si petits qu'ils soient qui effraient l'application studieuse de ce chercheur. M. Roy descend, avec les statistiques les plus précises, vers les choses les plus vulgaires ; il se complaît dans les énumérations les plus réalistes, pourvu qu'elles soient exactes ; et ce lui est une grande jouissance d'étonner par tant de minuscules vérités son lecteur. C'est grâce à ce zèle scrupuleux, qui ne souffre aucune limite, c'est grâce à cette curiosité, à cette soif intempérante, à cette passion du détail que nous savons à n'en pouvoir douter que, en 1824, on comptait à Valcartier 312 âmes, 1670 arpents en culture, 118 vaches et 27 veaux. Il n'aura vraiment tenu qu'à ces derniers d'occuper une place plus considérable dans l'histoire.
De l'excès d'une qualité naissent toujours quelques défauts. M. Roy, très informé, avait à éviter le danger des longues et inutiles disgressions Il ne l'a pas voulu, et il s'en explique, et il s'en félicite. Nous nous en réjouissons un peu avec lui lorsque ces digressions nous révèlent quelques faits ignorés de notre histoire et de nos mœurs : nous serions mal venu de lui reprocher au nom de l'art d'être si utile à ses lecteurs; mais nous le regrettons quand ces digressions ne font qu'allonger, retarder et embarrasser le récit : témoin, cette longue revue, à propos de la défalcation de Caldwtll, de tous les classiques détournements d'argent dont est chargée l'histoire de la conscience humaine.
Au surplus, il était difficile de bien ordonner tant et tant de matériaux qui remplissent et gonflent un livre de 525 pages. Aussi pourraiton souhaiter parfois dans la distribution de la matière plus d'ordre et plus de suite. Peut-être même M. Roy ne ramasse-t-il pas, et ne groupe-t-il pas assez autour d'une idée générale tant de documents variés. On ne songe pas trop à s'en plaindre pendant qu'il nous intéresse et nous captive, mais on se demande parfois ensuite pourquoi commence tel chapitre, pourquoi il finit, et quelle synthèse l'on pourrait faire peur en mieux dégager l'unité. Nous ne croyons pas, d'ailleurs, que ce soit pour marquer ce défaut d'unité dans certaines parties de son œuvre que M. Roy s'est appliqué à donner aux différents volumes de l'Histoire de la Seigneurie de Lauzon des couvertures aux couleurs disparates. Peut-être a-t-il voulu seulement imiter ceux qui ont publié la collection des Mandements des évêques de Québec.
Le style de M. Roy s'accommode à toutes les choses qu'il traduit. Il est donc d'une grande variété, et d'une grande souplesse. Il y a bien ici et là quelques négligences que l'on pourrait relever, et qu'accentue parfois la puérilité des détails où la phrase s'engage, mais nous aimons mieux louer la clarté limpide de ce style, et la justesse habituelle de l'expression. La phrase de M. Roy devient tour à tour très simple, éloquente, chaude et lyrique, selon que c'est l'érudition, la science, la conviction ardente, le sentiment ou la passion qui par elle s'affirme ou s'exalte. Si les développements n'ont pas toujours toute la fermeté et la concision brève et forte et substantielle que l'on pourrait souhaiter, c'est que la pensée même de l'auteur n'est pas toujours soumise à une discipline assez rigoureuse. Mais Monsieur Roy est certainement, parmi nos écrivains canadiens, l'un de ceux qui connais-
sent le mieux les ressources de la langue française. Et c'est pourquoi son livre est d'une lecture si rapide et si attachante.
L'histoire de la Seigneurie de Lauzon est, d'ailleurs, l'un des ouvrages les plus utiLs qui aient été publiés en ce pays; elle est indispensable dans la bibliothèque de ceux qui veulent s'occuper d'histoire, de politique, de mœurs et des lettres canadiennes.
Septembre 1905.