‹ Essais sur la litterature canadienne. --Chapitre 20 sur 21 · PROGRÈS DU JOURNALISME CANADIEN-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PROGRÈS DU JOURNALISME CANADIEN-FRANÇAIS

vigoureuses énergies ; et c'est donc aussi pourquoi ce journalisme, qui n'est guère qu'une entreprise politique ou commerciale, n'est pas assez un journalisme de doctrine et d'enseignement. Les nombreuses questions sociales, politiques, religieuses, historiques, artistiques dont il faudrait instruire le public, et qu'il faudrait traiter avec une compétence suffisante et sereine, sont le plus souvent et profondément négligées ; les rédacteurs trouvent plus facile d 'alimenter leur verve dans les petites, violentes, et trop souvent stériles querelles de parti. On se renvoie d'un journal à l'autre des ripostes plus ou moins adroites, et l'on oublie que le ministère du journaliste ne doit pas trouver là son principal compte.

Et puis, pourquoi ne pas l'ajouter ici, et le regretter encore il faut établir une distinction trop profonde, quand il s'agit de la prose de nos journaux, entre la littérature de la rédaction et la littérature des comptes rendus et des reporters. Notre journal cherche et poursuit et traque la nouvelle. Et rien ne se passe à la ville ou à la campagne sans que l'on se croit obligé d'en instruire le public. Il faut pour ce service très compliqué de l'information toute une nuée de reporters qui se transportent aussi vite que l'esprit sur tous les théâtres où sont signalés k s accidents de la vie humaine, qui assistent attentivement à toutes les grandes démonstrations civiles, politiques et religieuses, et rédigent pour le journal le compte rendu détaillé des événements extraordinaires qu'ils ont vus, et de ceux même qu'ils n'ont pas vus. Or, il faut le reconnaître et l'avouer, cette prose cursive des reporters est, d'ordinaire, extrêmement faible, elle est souvent fort incorrecte, et parfois elle constitue tout simplement une injure faite au journalisme canadien. Nos reporters n'ont souvent à peu près aucun sens de la propriété des termes, ils sont en froid avec la syntaxe, ils ignorent assez comment il faut mesurer l'éloge ou le blâme, l'éloge surtout, ils sont assez impuissants quand il s'agit de résumer la pensée ou le discours d'un orateur sacré ou profane, et ils lui font dire, sans qu'ils paraissent s'en douter, les plus fort inepties ; et ils écrivent donc dans une langue et dans un style qui plus d'une fois, à l'étranger, nous font passer pour les plus mûrs de tous les décadents, ou pour les plus grossiers de tous les ignorants. Il y a là un mal très réel à guérir, et dont souffre très douloureusement notre journalisme contemporain.

Et pourquoi ne demanderions-nous pas ici à tous les écrivains de nos journaux, rédacteurs ordinaires ou reporters ambulants, un souci très scrupuleux" et extrême de l'exactitude et de la vérité ? Car ce qui importe par-dessus tout, c'est le respect de la vérité, c'est le culte du fait. L'art, d'ailleurs, peut-il bien exister en dehors de ce respect, et indépendamment de ce culte ?

Il s'agit ici, évidemment, de la vérité et du fait qui peuvent être sans danger offerts au public, qui ne souillent pas les yeux et qui ne dépriment pas la morale des lecteurs. Nous ne parlons pas des théories antir eligieuses ou antinationales dont un journal ne devrait jamais se faire le missionnaire et le vulgarisateur, et nous ne parlons pas non plus de ces opinions politiques que chacun peut avoir en son esprit, qu'il tient pour les seules raisonnables, et qu'il élève parfois jusqu'au niveau et à la hauteur d'un dcgme, mais plutôt de tous les faits, petits ou grands

qui se peuvent introduire dans les colonnes du journal. N'est-ce pas le devoir grave du rédacteur de n'appuyer ses démonstrations que sur les faits nettement aperçus et loyalement exposés ? et n'est-ce pas même le devoir du reporter de ne raconter jamais que ce qui est arrivé ? Or, combien de fois, à cause d'une certaine mauvaise foi inconsciente de l'écrivain, ou de l'empressement indiscret des nouvellistes, ne sommesnous pas aujourd'hui trompés sur les événements considérables ou minuscules qui se sont passés hier ? Et, vraiment, n'avons-nous pas le droit, nous lecteurs, d'exiger qu'on nous renseigne avec précision et probité ? Songeons, d'ailleurs, que les journaux que l'on publie ce soir sont des documents que devront consulter ceux qui plus tard feront l'histoire des temps heureux où nous vivons. N'enlevons pas au journal contemporain ce caractère documentaire qui convenait beaucoup mieux à celui d'autrefois ; ne le dépouillons pas de sa valeur historique.

Les défauts et qualités que nous avons cru devoir ici relever, et certains progrès et certains reculs de la presse canadienne sont assurément imputables aux conditions intellectuelles dans lesquelles nous vivons, et aux milieux où s'agite le journaliste. Mais aussi, défauts et qualités, progrès et reculs peuvent être en une grande mesure attribués à l'action personnelle et aux volontés individuelles. C'est pourquoi nous pouvons espérér que notre journalisme, qui se transforme et s'améliore quelquefois, se prépare une fortune de plus en plus honorable et glorieuse. Les directeurs de nos grands quotidiens cherchent à nous persuader qu'ils veulent élever de plus en plus la dignité du journal, et sa vertu morale et littéraire. Tout le monde reconnaît qu'ils savent réaliser parfois leurs généreux desseins. Sans doute, leur conception du journalisme véritablement digne et artistique n'est pas toujours, nous semble-t-il, et nous l'avons dit, la meilleure, mais nous croyons qu'à mesure que se développeront en ce pays le goût et l'étude des bonnes lettres, à mesure que nous saurons replonger davantage nos âmes françaises dans la source limpide de nos traditions intellectuelles, on reviendra de certains errements où nous entraîne le mercantilisme américain. Et, il nous plaît de le penser, ce sera Québec qui aura le plus contribué à ce retour vers les habitudes familières à notre esprit, et vers cet atticisme mesuré et discret dont est naturellement pénétrée l'âme canadienne.

Octobre 1905.

Hll*

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