‹ Essais sur la litterature canadienne. --Chapitre 19 sur 21 · PROGRÈS DU JOURNALISME CANADIEN-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PROGRÈS DU JOURNALISME CANADIEN-FRANÇAIS

moyens crever les yeux du lecteur et fixer sa distraite attention. Elles se colorent en rouge, elles se fardent, et elles affichent avec une audace égale leur commerce impudent. L'autre jour c'était la Patrie elle-même qui se faisait charlatan pour son propre compte, et se barbouillait pour offrir aux clients ses colonnes d'annonces.

Or, tout cela est indiscret, malséant, de mauvais goût, et tout cela donc ne peut-être un progrès ; tout cela est un recul et nous éloigne des traditions plus convenables du journalisme européen et de l'ancien journalisme canadien.

Ce mal s'accentue aussi et s'aggrave par suite de l'introduction dans le journal de ces images grotesques, de ces scènes plutôt insignifiantes qu'enfante chaque semaine l'imagination vidée d'artistes qui excellent dans le genre burlesque ou bouffon. On nous répondra encore sans doute que ces gestes de Timothée, Zidore, Citrouillard et Ladébauche amusent les enfants. Nous savons bien que les enfants, et ceux qui leur ressemblent, aiment toujours à descendre, par une pente qui est trop naturelle, vers ce qui est vulgaire et grossier, mais il faut au moins savoir discerner entre les multiples instincts de l'homme, et réserver les images cocasses à certains petits journaux qui font profession d'être drôles, et de récréer, pour un sou d'esprit, les enfants et leurs pareils. Ces feuilles légères, n'ont pas, au moins, la prétention de figurer parmi les grands journaux du pays où on les publie. Nous ne comprenons pas encore que des journaux politiques qui visent à faire 1'éaucation intellectuelle et morale de notre peuple, qui se donnent volontiers comme les produits les plus perfectionnés de la presse canadienne, s'avilissent jusqu'à devenir chaque samedi des papiers vulgaires et communs, où s'étendent les images les plus pâteuses et les plus baroques, et s'en aillent ainsi en pays étrangers se présenter comme les types et les modèles parfaits de notre bon goût et de notre journalisme national.

Qu'on ne nous dise pas que le journalisme montréalais correspond à un goût public très spéciale qui n'existe pas en des pays européens, et qui serait le goût américain. Il est possible, il est certain que l'américain se complaît oans l'txtravagant, aans l'imprévu, aans le burlesque et qu'il aime à mêler ensemble Ls choses qui sont le moins faites pour se rencontrer ; il peut se faire que le journaliste américain s'ingénie à rapprocher les disparates, l'esprit et la platitude, le sérieux et la caricature ; mais laissons aux américains leurs excès et leurs manies, et nous, qui faisons revivre sur ce continent l'âme française, et sa vertu civilisatrice, sachons garder ici et fortifier et répandre ces traditions de bon goût, de tact, de mesure, de haute convenance qui sont l'héritage le plus précieux de notre génie national.

Il est donc assez évident que si la perfection plus grande des machines a beaucoup amélioré notre journal canadien, l'a fait plus ample et plus rapide, nous avons cependant laissé s'introduire dans la mise en pages, et dans les maniL stations de la réclame des défauts graves, qui tiennent à une ambition cupide, et à un sens dépravé dont nous aurons bien du mal à nous défaire.

Mais la rédaction de nos journaux, la valeur artistique de la prose dont ils sont pleins, ont-elles subi à leur tour les mêmes fluctuations de progrès et de décadence ?

ï Certes, il faut reconnaître que nos premiers journaux canadiens ne nous offrent pas toujours des modèles de composition française. La langue qu'écrivent leurs rédacteurs est assez souvent incertaine, lourde, et parfois gonflée outre mesure de toutes Ls vanités de la rhétorique du siècle dernier. Mais il y a aussi de très nombreuses pages akrtes, souples, animées, vigoureuses, que l'on pourrait recueillir tout le long de la colLction de ces anciens journaux. Tels articles de Bédard dans le Canadien, de Louis Plamondon, et du docteur Labrie dans le Courrier de Québec, de Viger dans le Spectateur, ne dépareraient pas nos feuilles contemporaines. Plus tard, trente et quarante ans après, il y eut une pléiade de journalistes qui firent le plus grand honneur aux lettres canadiennes-françaises. C'était Chauveau, Taché, Gauchon, Fabre, et au-dessus d'eux, les dominant tous par l'élévation peu ordinaire de la pensée. Étienne Parent. Le journalisme que faisaient ces rédacteurs, fut toujours très combatif ; il connut des luttes ardentes, où s'engageait à fond l'esprit de si fervents patriotes. Il y eut bien alors sans doute quelques personnalités peu courtoises dans les attaques et les ripostes, mais nous ne pensons pas que ks écrivains de ce temps aient commis tous les excès de langage dont nous ont faits témoins beaucoup de polémiques contemporaines. Et c'est pourquoi nous ne pourrions assurer qu'il y ait aujourd'hui plus qu'autrefois de la distinction dans la tenue et le ton de nos journaux de parti, et que l'on se soit bien dégagé de toutes les animosités plutôt étroites où tendent à nous ramener sans cesse les querelles de la vie politique.

Mais, d'autre part, il est incontestable que notre journalisme contemporain est mieux informé que ne l'était le journalisme d'hier, et que les plumes qui s'y exercent sont souvent plus fermes, et d'une pointe plus fine que celLs de beaucoup de nos anciens rédacteurs. La prose canadienne s'est beaucoup déliée depuis une vingtaine d'années, et il était inévitable que la presse en bénéficiât. La qualité de notre journalisme correspondra toujours, d'ailleurs, assez exactement au degré de culture intellectuelle et donc aussi aux exigences de notre classe lettrée. Or, il est bien certain qu'aujourd'hui, grâce aux facilités plus grandes de nous instruire qui nous sont données, même et surtout après les études classiques, par la revue, le journal et le livre, grâce surtout aux débordements de la librairie française qui nous envahit, un plus grand nombre de formes et d'idées sont en circulation parmi nous, et les esprits studieux ont donc pu se meubler davantage, et notre sens littéraire se développer et s'affiner. Et cette transformation heureuse ne pouvait manquer d'avoir son prolongement jusque dans la rédaction de nos journaux.

Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour rendre cette rédaction de nos journaux plus littéraire, et aussi plus substantielle et plus instructive. Et nous croyons bien que ce progrès sera lent à réaliser, aussi longtemps du moins qu'il sera nécessaire de confier le journal à des hommes qui ne sont pas assez préparés pour cette tâche, et aussi longtemps surtout que les rédacteurs seront obligés de produire chaque jour et d'aligner hâtivement leur prose pour remplir les innonmbrablescolonnes du quotidien. C'est pour cette raison, d'ailleurs, que notre journalisme besogneux s'enferme surtout dans des luttes pour le clocher, et dans des combats, souvent mesquins, où s'épuisent trop de

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