‹ Essais sur la litterature canadienne. --Chapitre 4 sur 21 · M. ADOLPHE POISSON · texte numérisé non relu

M. ADOLPHE POISSON

fORACE consacre à Diane le pin qui ombrage sa maison de campagne. C'est à la Poésie, c'est aux Muses que M. Poisson a dévoué les trois pins qui couvrent son toit. Et puisqu'il est encore permis aux poètes de faire de pareils sacrifices, il faut ici féliciter le barde d'Arthabaska. Rarement feuillages mystérieux furent plus sensibles, plus frémissants sous les souffles divins ; jamais sans doute bois sacré ne fut plus aimé des déesses qui jadis fréquentaient l'Hélicon. En vérité, il doit faire bon s'asseoir sous ces pins aux larges ramures, et, si l'on est de la race élue des poètes, y invoquer doucement Calliope et Polymnie. Tout y invite au silence, au recueillement, à la méditation ; et c'est là que le soir, quand tout repose autour de lui, et que la petite ville pittoresque s'est endormie sous Ls arbres de s. s bocages, c'est là que M. Poisson va rêver sous le ciel garni d'étoiLs, rtspirer à son aise l'air parfumé, et tisser d'une main délicate la trame de s. s capricieuses fictions.

M. Poisson a vécu sous ces ombrages ce qu'autrefois il appelait très improprement des Heures perdues ; et c'est quelques-unes des impressions qu'il y a ressenties, qui l'ont doucement ému à ces heures délicieuses et fécondes, qu'il livre aujourd'hui au public (1).

Nous avons parcouru d'un bout à l'autre les trois cents pages de son livre : lequel, pour le dire en passant, est imprimé avec trop de luxe, et orné de vignettes qui ont surtout ceci de remarquable qu'elLs ne semblent pas faites pour le texte quelles illustrent. De quoi, sans doute, il ne faut pas accuser trop le poète ; mais, tout de même, peut-être vaudrait-il mieux, dans un pays comme le nôtre où les livres coûtent trop cher, et où on les achète trop peu, que les auteurs nous fassent des éditions plus modestes, moins dispendieuses.

Cette remarque faite, voyons le texte même du livre, quelles pensées il enferme, et quelles impressions s'en dégagent.

(1) Sous les Pins, par Adolphe Poisson, chez Beauchemin, Montréal, 1902.

La pensée de M. Poisson flotte un peu sur toutes choses, au gré des circonstances ou des fantaisies de son imagination. De l'ombre bienfaisante que lui font ses trois pins, et d'où il observe sans être vu, le poète regarde la vie, et consulte ses souvenirs, il étudie l'histoire, il sonde son propre cœur, et c'est, au hasard de l'inspiration, les éléments de ces très diverses méditations qui constituent le fonds très varié de sa poésie. Poésie facile, trop facile peut-être, qui s'écoule comme un flot toujours abondant, toujours limpide, quelquefois monotone.

Et cette poésie de M. Poisson est calme autant que facile. Rien de troublant, rien de tourmenté dans toute cette œuvre. M. Poisson est le poète des douces et pures voluptés. Il ne veut pas secouer trop fortement notre imagination, ni non plus alarmer trop vivement notre conscience. Il ne cherche pas l'extraordinaire, ni le fantasmagorique ; nous suivons sans effort son vol gracieux. Ses strophes sont toutes faites d'émotions tendres, de pensées ingénieuses, plutôt que de profondes réflexions et d'angoissantes inquiétudes. Sans doute il a lu Pindare, et il a retenu de ce chantre des luttes pacifiques ce qu'il dit de la poésie : « Elle fait la paix dans le cœur de l'homme et dans le monde. Elle désarme la foudre de l'aigle même de Zeus, que baigne un nuage d'harmonie ». Et c'est pour réaliser dans son œuvre cette mission de la poésie, que M. Poisson ne nous donne que de sages leçons, qu'il ose rarement quelques hardiesses, qu'il promène toujours avec nous son regard sur des horizons tranquilles et remplis de calme lumière. On sort de la lecture de son livre avec la paix dans le cœur, et l'âme toute disposée à l'établir dans le monde.

Et il n'est pas besoin, pour vous donner de cette affirmation une démonstration péremptoire, de vous citer les strophes que le poète a consacrées à la Guerre,

hécatombe sanglante

Des peuples effarés, Par qui l'humanité va toujours pantelante

Et les seins déchirés (1) !

il suffit plutôt d'entendre le poète quand il médite sur les mille choses dont se composent nos existences, quand il définit sa philosophie de la vie. C'est d'ailleurs, sans nul doute, dans ces sortes de petits poèmes qui sont autant de moralités, que M. Poisson est le plus attachant, qu'il nous enlève avec le plus de rapidité vers un idéal qui n'a rien que de noble et de séduisant.

Or, cet idéal, on ne s'en étonnera plus maintenant, est tout entier dans la quiétude d'une existence menée loin des vaines agitations du monde, dans le silence des heures de travail, et, nous pouvions en être sûrs, dans les joies de la rêverie poétique.

Ah ! si Dieu me disait : Homme, veux-tu la gloire ? Je la mets à tes pieds ; je répondrais : Seigneur, Amère est cette source et je craindrais d'y boire, Donnez-moi plutôt le bonheur l

<1) La Guerre, p. 194.

SOUS LES PINS

Et si Dieu me disait : La vaste renommée T'attends, suspend ton vol à ses ailes de feu ; ' Aux superbes essors ma pauvre âme fermée Dirait : C'est trop pour moi, mon Dieu î

Et si Dieu me disait : Vois cette multitude ; Sous ton souffle puissant voudrais-tu la ployer ? Je dirais : Laissez-moi ma chère solitude, L'écho discret de mon foyer.

Mais si Dieu me disait: Veux-tu d'un grand poète Connaître — fût-ce un jour — le redoutable honneur? A ces divins tourments ton âme est-elle prête ? Oh ! je répondrais : Oui, Seigneur (1) !

Et M. Poisson n'est pas loin de penser, il pense même tout haut que la gloire du poète est, en somme, la plus utile, parce que la plus durable. C'est ce qu'il rappelle à ces amis très actifs qui veulent l'entraîner loin « de la rive où son esprit s'endort », et qui s'imaginent que

l'attitude pensive

Est signe de faiblesse en ce siècle agité (2).

Ils lui ont dit :

Indolent troubadour, de la gloire qui passe Ne peux-tu comme nous dérober un lambeau ? Veux-tu vivre et mourir sans laisser une trace Et sans rien disputer à l'oubli du tombeau ?

Pour toute réponse, le poète leur montre la vanité périssable des plus grandes entreprises humaines ; et il leur fait voir les noms de Virgile et d'Horace brillant encore sur tant de ruines accumulées, et les vers du poète volant sans cesse comme un doux murmure sur les lèvres humaines :

Et rien ne restera de votre œuvre éphémère, Tandis que de mes chants quelque vers épargné Peut servir, œuvre utile, à quelque jeune mère Pour endormir, le soir, son enfant nouveau-né !

Et voilà bien toute l'ambition de ce poète. Il ne veut pas que sa voix soit fulgurante comme parfois celle d'Hugo, ni pleine de larmes amères comme celle de Vigny ou de Musset. Il chante seulement pour mieux broder en phrases légères sa pensée, et pour que ses refrains puissent, sans bruit, accompagner au soir la cadence des berceaux. Il chante comme la cigale dans le buisson

Sans jamais demander si l'essor de son aile L'emporterait un jour vers un autre horizon (3)

(1) Si Dieu me disait /... p. 47.

(2) L'Appel des amis, p. 93.

(3) h% poètê et la cigale, p. 185.

Et ceci caractérise bien encore la manière de notre poète, et nous montre comme il veut que l'on chante et que l'on vive : sans folle témérité, sans chimériques aspirations.

C'est cette même conception de la vie, applicable cette fois à tous les hommes, que le poète a définie dans cette pièce d'une si souple envolée qu'il a intitulée : Indolence. Savez-vous ce qui suffit à l'homme pour qu'il soit heureux ?

Une barque légère, une voile, une rame,

Une rivière aux claires eaux, Un ami pour causer, une charmante femme,

Un gai soleil et des oiseaux.

Ce qui veut dire sans doute que celui-là boit à plus longs traits le bonheur de vivre, qui ne l'éloigné pas trop des bords tranquilles où la Providence l'a fait naître, qui n'ouvre sa voile qu'aux brises légères qui caressent le rivage, qui ne s'aventure jamais û loin sur la mer qu'il ne puisse de sa barque entendre encore en même temps que les goix de sa femme et des amis, l'harmonieuse chanson que là-bas l'on azouille sous les arbres.

On se souvient sans doute de la faible des Deux Pigeons ; comme l'un de ces deux volatiles voulait chercher en lointain pays sa part de bonheur, et comme l'autre lui prodiguait, bien inutilement, ses sages conseils. M. Poisson paraît s'être heureusement inspiré d'une des plus délicates fictions de La Fontaine pour donner à ses leçons sur la vie une forme agréable et saisissante. Les « deux pigeons » sont ici devenus des nautonniers dont l'un ne laisse courir sa nacelle que « sur la rivière aux verts îlots », tandis que l'autre veut tenter, comme le pigeon étourdi du fabuliste, les hasards des voyages périlleux. Les conseils du nautonnier ne sont pas moins persuasifs que la harangue et l'oiseau prudent :

Affronte les périls : comme un brave tiens têt*

A l'effort des vents furieux ; Naïf dans ton espoir, demande à la tempête

Hélas I le secret d'être heureux I

Et lorsque tu seras fatigué de ta course,

Ami, tu reviendras un jour Mouiller ta lèvre ardente à l'humble et fraîche source

Où moi j'aurai puisé l'amour (1).

Est-ce encore pour nous persuader de rester au rivage, et avec le secret espoir que la pourra lire le nautonnier imprudent, que M. Poisson a écrit sur les désastres de la mer cette belle strophe très heureusement imitée de Victor Hugo :

Oh ! que de morts couchés dans les algues marines 1 Combien de cœurs vaillants, de robustes poitrines, Le vert lichen des mers caresse avec amour !

(1) Indolence, p. 161.

SOUS LES PINS

Qu'ils sont nombreux ceux-là dont les cloches bénies, Lançant vers le ciel bleu leurs sombres harmonies, Ont pleuré le départ sans chanter le retour (1) I

La vie est donc bonne quand on sait borner ses désirs et se renfermer ' dans la douce intimité du foyer. Vivons doucement et nous vivrons heureux. N'est ce pas un peu beaucoup le précepte d'Horace ? En vérité, cette morale ne laisse pas de ressembler étrangement à celle du poète latin, et l'on croirait parfois que M. Poisson a rêvé sous les pins de Tibur. Mais on peut ressembler à Horace et en être aussi bien différent. C'est le cas de M. Poisson. Et l'on pourrait exprimer de ses vers toute une théorie de la vie qui n'a rien de pareil à celle que jadis prêchait le disciple d'Épicure. La poésie de M. Poisson est, en effet, toute pleine du sentiment religieux, et ceci laisse assez apercevoir quelle place l'auteur fait à Dieu dans les conseils de l'homme. La morale chrétienne s'oppose ici, avec tous ses devoirs et avec tous ses nobles sacrifices, à cette morale trop facile dont Horace s'est constitué l'apôtre. Si la vie du chrétien peut être douce, tranquille, harmonieuse, et ressembler ainsi par certains côtés à la vie modeste et sagement mesurée que recommande l'auteur des Épîtres, combien elle l'emporte sur toute vie païenne par cette dignité personnelle qu'elle assure, et qu'elle seule peut entretenir à un si haut degré.

Chez l'homme, tel que le comprend et le veut M. Poisson, il y a trois hôtes (2) qui cohabitent sans se brouiller, qui exercent leur pouvoir sans se nuire jamais ; c'est la foi, la conscience et la raison. Le poète a développé un peu lourdement peut-être cette pensée philosophique, mais l'on peut voir, dans ces quelques strophes qui rappellent certains vers philosophiques du dix-huitième siècle, ceux d'un Louis Racine, par exemple, quelles sont les influences très bienfaisantes et très chrétiennes auxquelles l'auteur veut que l'on soumette toute sa vie.

Il y a deux choses, d'ailleurs, en face desquelles M. Poisson se plaît à poser l'homme, parce que sans doute à leur contact la foi, la conscience et la raison ne peuvent que se fortifier en nous ; c'est Dieu et la nature. Dieu tout-puissant, immense, éternel ! Cette immutabilité de Dieu fait mieux comprendre à l'homme combien lui-même est changeant, faible, petit, fragile (..). D'autre part, la nature, la grande nature, avec tout ce qu'elle a de sain, de pur, de virginal, nous fait monter vers la vertu ; elle développe merveilleusement en nous toutes Jes forces qui ne demandent qu'à s'épanouir. Et le poète m t quelque complaisance à retourner cette dernière pensée, à l'enfoncer peu à peu dans l'esprit du lecteur. C'est une façon à lui de chanter la nature : non pas en romantique qui s'attache à décrire et à rêver, mais en moraliste qui dégage et traduit les enseignements que nous peut donner l'âme des choses.

La nature, avec ses grands spectacles et ses lumineux horizons, est une puissante éducatrice ; et si les enfants préfèrent au toit ma-

(1) Jacques Cartier, p. 164

(2) Les trois hôtes, p. 83.

(3) L'Homme, p. 299.

ternel « le ciel profond, chargé d'azur », et « aux lueurs du foyer le soleil des bruyères », c'est que de ces longs commerces avec cette bonne nature ils rapportent tout ensemble la santé du corps et celle de l'âme.

C'est là qu'ils vont puiser la joie et la santé,

Et s'ils sont meilleurs que nous sommes,

Si le ciel sur leur front reflète sa beauté,

C'est que ces chers enfants n'ont pas encor goûté

A cette source amère où s'abreuvent les hommes (1).

Bien que l'image que renferme le dernier vers soit assez mal venue, l'intention du poète est clairement indiquée, et la leçon est comprise.

Et voilà comment M. Poisson aime la nature. Il est sensible sans doute aux parfums des fleurs fraîches écloses, à la lumière des gais soleils, aux beautés gracieuses des frondaisons nouvelles, mais rarement il fait des vers avec tout cela (2) ; il préfère nous enseigner ce que les œuvres de Dieu peuvent laisser dans l'âme de profondes et saines impressions.

A ces préoccupations de moraliste le poète reste fidèle lorsque le cours de ses méditations le ramène vers l'homme lui-même, et qu'il étudie dans notre cœur ses plus variables sentiments. Il ne sait révéler de l'homme que ce que tout lecteur peut, sans danger, apprendre et retenir. Il ne recherche pas des états d'âme extraordinaires, exceptionnels, pour les analyser, ni il ne se plaît à étaler en ses vers les faiblesses coupables de notre humanité.

mon ciel est formé de soleil et d'*zur,

dit-il quelque part, et ceci pourrait bien être la devise de ce poète honnête. Toutes ses strophes sont éclairées d 'une franche lumière ; elles sont pleines toujours de ces bonnes et saintes odeurs que sans doute secouent sans cesse sur le front du poète les rameaux touffus de ses trois pins.

Si M. Poisson chante parfois ce qu'il y a de plus tendre, de plus délicat, de plus exquis et aussi de plus dangereux dans le cœur de l'homme, je veux dire l'amour; si parfois il essaie de suivre en son vol capricieux le rêve d'une jeune fille (3) ou d'un jeune premier (4) ; s'il entonne d'une voix dolente la barcarole des fiancés (5), n'ayez crainte, il saura contenir en de sages limites les fantaisies inquiètes des cœurs qui s'ennuient ; il touchera surtout d'une main prudente la corde de cette lyre sur laquelle chantent, quand ils s'embarquent, les matelots amoureux ; et ses vers alors seront tout pleins de ces regrets

(1) Les Enfants, p. 55.

(2) A lire tout le poème assez alerte intitulé : Le temps de la moisson, p. 225.

(3) A une petite amie, p. 195.

(4) Rive de célibataire, p. 225,

(5) Barwole, p. 255.

SOUS LES PINS

et de ces espoirs honnêtes qu'exhalent, dit-on, en quittant leur falaise, les braves fiancés de Paimpol.

Au reste, M. Poisson sait combien sont inconstants les cœurs humains, et combien trompeurs. Nos amitiés sont courtes ; la mort, cette grande briseuse de liens, les dénoue avec une facilité étonnante, et nous portons ailleurs, sans nous plus soucier des disparus, nos affections frivoles. M. Poisson a exprimé ici des pensées qui nous attristent; il découvre un petit coin de réalité que nous ne voudrions pas voir en si vive lumière ; il dit trop haut des choses trop vraies, et il nous plairait de garder plus longtemps une consolante illusion. Mais ne l'accusons pas : c'est le privilège du poète de tisser ou de déchirer tour à tour le voile des mensonges.

O morts qui reposez dans le vieux cimetière, Ne vous réveillez pas de votre lourd sommeil, Restez, restez perdus dans l'immense matière, Car les vivants fuiraient devant votre réveil.

Non, ne revenez pas, morts, je vous en supplie.

Des amis d'autrefois, oh ! redoutez l'accueil.

Votre mémoire est pour toujours ensevelie.

Et les morts ne sont bien qu'au fond de leur cercueil (1) I

Cependant, M. Poisson n'est-il pas ici pessimiste ? Nous le croyons volontiers. Nous avons plus que lui confiance dans la sincérité des amitiés humaines ; nous savons trop combien de longs sanglots éclatent au bord des tombes, combien de larmes brûlantes coulent sur le front des morts que nous avons aimés ! Et si le poète nous répond que sanglots et larmes ont bien vite cessé, que des amitiés nouvelles remplacent aussitôt celles que la mort a rompues et brisées, nous les font oublier, nous lui rappelleront ces vers que lui a dictés le souvenir de son cher Lusignan :

A ta dépouille, ô toi que nous avons aimé,

Nous venons aujourd'hui rendre un dernier hommage,

Car depuis que le sol sur toi s'est refermé,

Tes amis dans leurs cœurs ont gardé ton image (2).

ou encore ces douces choses qui ont plutôt coulé comme des larmes des yeux du poète.

Sur la tombe chérie

Où bien souvent je prie,

J'ai planté ce bouquet de fleurs.

Quand leurs tiges séchées

Vers le sol sont penchées,

Je les arrose avec mes pleurs (3).

(1) Les morts, 7. 187.

(2) Mausolée, p. 207.

(3) Lacrumœ, p. 301.

Ne reprochons pas aux poètes ces apparentes contradictions. Le cœur humain est le livre préféré de leurs méditations solitaires, et de ce livre Ls pages ne sont-tlles pas toutes pkines de bizarres et inexplicables contrastes ?

Si M. Poisson aime surtout étudier l'âme, et analyser ses changeantes impressions ; si, par là, il appartient à cette famille des poètts, lts plus attendrissants qu'il y ait, qui se tournent tout entiers vers leur «songe intérieur », et n'ambitionnent rien tant que de révéler l'homme à lui-même ; si M. Poisson se fait plus volontiers le poète de l'humanité il ne laisse pas pourtant de circonscrire parfois ses horizons, et de devenir, à l'occasion, le poète de son pays, le chantre de notre épopée nationale. Trois ou quatre pièces de son recueil sont consacrées à notre histoire ; trois ou quatre noms de héros se sont échappés tout vibrants de ses lèvres éloquentes. Laval, Cartier, Champlàin I Ce sont les Pères de la France nouvelle que le fils a voulu surtout chanter, et il a consacré à chacun de ces trois demi-dieux de nos temps héroïques un poème ou circule le plus fier enthousiasme. Monsieur Poisson veut faire voir grandes et lumineuses ces trois figures qu'il essaie de peindre et de fixer en ses strophes. Laval surtout a plus que tout autre ravi son admiration.

Mais parmis tous les morts que ma pensée exhume De leurs caveaux poudreux, un seul est sans rival : En lui seul tout un cycle étonnant se résume, Tout un poème luit. Ce grand mort, c'est Laval 1

Et cette prédilection a voulu à Laval le meilleur des trois poèmes historiques que M. Poisson nous ait donnés. Le poète raconte avec assez d'entrain toute l'œuvre de l'évêque missionnaire, l'admirable générosité de sa vie, la survivance de son cœur en tous ceux qui ont continué sa mission et qui se sont inspirés de ses exemples :

On dirait que ce cœur, de nature immortelle, Ceux qui vinrent après tour à tour l'ont porté.

Pourquoi faut-il que, dans ces poèmes historiques, parfois le poète enfle trop la voix, et semble vouloir monter dans sa gamme plus haut qu'il ne peut chanter ? M. Poisson est un patriote, nul ne le conteste : il veut même que nous admirions comme lui, et autant que lui, Ls héros qu'il célèbre. Et c'est précisément ce très généreux dessein qui l'expose à tomber quelquefois dans la déclamation. Lorsque sa pensée manque de vigueur ou d'élan, le poète simule une inspiration plutôt factice ; il essaie de suppléer à l'originalité par un pathétique trop facilement atteint, et ce procédé, d'ordinaire, nous laisse assez indifférents. C'est surtout dans Jacques Cartier et Hommage à Champlàin que l'on peut apercevoir ces imperfections. Il y a là quelques strophes où la pensée n'est pas assez nourrie, se traîne un peu négli-

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gemment, où l'on sent que l'inspiration languit, et soutient mal la bonne volonté du poète.

Ceci même nous amène d'ailleurs, à signaler quelques défauts que la muse de M. Poisson laisse volontiers prendre à son aile, et dont s'embarrasse plus ou moins son vol.

Et puisque nous avons parlé de strophes où la pensée s'étend avec une mollesse trop complaissante, pourquoi ne pas dire tout de suite que la poésie de M. Poisson nous offre souvent l'occasion de semblables remarques, qu'elle se présente volontiers sous une forme un peu négl:gée, qu'elle s'enveloppe parfois, sous les pins, d'une grâce nonchalante dont le charme ne peut pourtant pas séduire la critique. Eh î oui, ce poète rime facilement, à moins qu'il ne fasse, lui aussi, difficilement des vers faciles, et il ne tâche pas toujours suffisamment à ramasser sa pensée pour lui donner plus de vigueur, à la raccourcir en quelque sorte, à la faire se replier sur elle-même et se condenser encore pour rebondir ensuite en vers plus rapides et plus pressés, en strophes plus jaillissantes.

Et cette nonchalance de la pensée qui se déploie sans assez de contrainte, qui s'étale trop souvent en des hémistiches ou en des périphrases plutôt prosaïques, qui ne sait pas assez se renfermer toujours en formule nette et bien retroussée, cet excès d'indulgence est, comment dirais-je ? le défaut dominant du poète d'Arthabaska. De quoi, d'ailleurs, il faut peut-être se réjouir. Nul, en effet, n'est plus facile à corriger s'il est vrai que pour cela il suffit au poète, et M. Poisson est vraiment poète, d'éperonner davantage son imagination et sa sensibilité. Que jamais donc M. Poiscon n'oublie que lis pensées diffuses sont rarement poétiques, et qu'au contraire plus 1 s vers se rapprochent de la formule, et ressemblent à des maximes ou à des proverbes, et plus aussi ils sont suggestifs, et pleins, et capables d'émouvoir. C'est que la poésie est ennemie de tout verbiage, et que le poète doit toujours laisser entendre beaucoup plus encore qu'il ne dit. 111 faut que le lecteur puisse aller toujours au delà de la pensée du poète, et que celui-ci l'y invite par sa concision même, et par la façon très vigoureuse dont il exprime ce qu'il a conçu.

Que si nous insistons autant sur la plénitude du vers, et sur le relief qui caractérise toute pensée poétique, c'est que tout cela M. Poisson nous fournit lui-même de très heureux exemples, et qu'il peut donc, chaque fois qu'il le veut, se conformer à ces exigences de son art.

Au surplus, M. Poisson est doué de cette faculté très précieuse qui trouve au bon moment la comparaison, l'image qu'il faut pour donner à une pensée toute sa valeur poétique. C'est la flotte de Cartier qui glisse, frêle et rapide sur les flots mouvants, et « court, voiles dehors, vers l'immortalité ». C'est le génie qui plane, et «qui nous jette en courant son âme et répand sa lumière ». C'est, au cimetière, la saule pleureur qui « de sa racine enlace les cœurs qu'un seul amour sur la terre avait liés ».

Il y a, à chaque instant, dans les vers de M. Poisson, de ces jolies images qui se montrent à travers les strophes. Elle nous font

oublier ce que d'autres peuvent avoir de forcé, ou parfois d'un peu obscur, comme par exemple.

ces bois aux cimes puissantes

Que noircit l'aile des éclaris (1).

Je ne comprends guère non plus, le geste de Mgr Labelle, ce hardi défricheur qui abat la forêt, qui

secoue l'arbre en pleine floraison

Pour en semer les fruits plus vite dans l'espace Et féconder le sol par delà l'horizon (2).

Et pourquoi comparer à un astre polaire le peuple que fonde Jacques Cartier, puisqu'il s'agit de vanter surtout sa sève « qui étonne l'ancien monde et confond le nouveau ( ) ».

M. Poisson nous permettra-t-il de lui signaler encore certaines ellipses un peu violentes, comme celle-ci :

Un jour vous tomberez pourtant sans unt trace (4),

Ou encore du prosaïsme comme ceci :

C'est dans l'horizon que son regard embrasse, Laval voit au delà des soucis de son temps (5).

Le prosaïsme surtout doit être soigneusement banni du vers, dont il rabaisse trop brusquement le vol, par cela seul qu'il en brise ou annule le rythme. Et le vers doit toujours s'envoler puisqu'il est essentiellement, comme dit Victor Hugo,

je ne sais quoi de frêle

Et d'éternel, qui chante et plane et bat de l'aile.

Mais nous ne voulons pas abuser de ces critiques trop faciles : nous craindrions de laisser sous une mauvaise impression le lecteur, et ce n'est pas une mauvaise impression qu'il faut remporter du livre de M. Poisson. Si d'ailleurs M. Poisson néglige parfois sa phrase, s'il n'a pas les scrupules ingénus d'un Théophile Gauthier, s'il n'estime pas qu'il faille rimer comme les Parnassiens, et comme eux attacher une importance capitale à la beauté marmoréenne du vers, sa poésie, d'ordinaire, est écrite dans une langue excellente, et sa versification d'une régularité classique. '

Son livre est donc un beau livre : et pour ces précieuses qualités poétiques que les Heures perdues nous avaient déjà révélées, et qu'il vient illustrer encore ; et pour les choses intéressantes, pour les pensées

(1) Le lac Saint'Ferdinand, p. 259.

(2) La France d'Amérique, p. 32.

(3) Jacques Cartier, p. 170.

(4) Mes pins, p. 4.

(5) Monseigneur de Laval, p. 108.

SOUS LES PINS

très nobles, pour les sentiments très généreux qu'il renferme, et pour l'inspiration si vivante qui l'anime.

M. Poisson nous annonce un autre recueil : Prose et vers. Nous le félicitons de travailler si vaillamment à agrandir notre patrimoine littéraire, et nous attendons toujours avec impatience les livres qu'il nous promet. Nous souhaitons surtout que longtemps encore ses trois pins lui versent leur ombre bienfaisante, et murmurent à son oreille les chants qu'il excelle à nous traduire.

Septembre, 1903.

" LOUIS JOLLIET

PAR

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