‹ Essais sur la littérature canadienne [microforme]Chapitre 10 sur 22 · M. ADOLPHE POISSON · texte numérisé non relu

M. ADOLPHE POISSON

Horace consacre à Diane le pin qui ombrage sa maison de campagne. C'est à la Poésie, c'est aux Muses que M. Poisson a dévoué les trois pins qui couvrent son toit. Et puisqu'il est encore permis

aux poètes de faire de pareils sacrifices, il faut ici féliciter le barde d'Arthabaska. Rarement feuillages mystérieux furent plus sensibles, plus frémissants sous les souffles divins; jamais sans doute bois sacré re fut plus aimé des déesses qui jadis fréque'itaient l'Hélicon. En vérité, il doit faire bon s'asseoir sous ces pins aux larges ramures, et, si l'on est de la race élue des poètes, y invoquer doucement Calliope et Polymnie. Tout y invite au silence, au recueillement, à la méditation: et c'est là que le soir, quand tout repose autour de lui, et que la petite ville pittoresque s’est endormie sous les arbres de ses bocages, c'est là que M. Poisson va rêver sous le ciel garni d'étoiles, respirer à son aise l'air parfumé, et tisser d’une main délicate la trame de ses capricieuses fictions.

M. Poisson a vécu sous ces ombrages ce qu'autrefois il appelait très improprement des Heures perdues; et c'est quelques-unes des impressions qu'il y a ressenties, qui l'ont doucement ému à ces heures délicieuses et fécondes, qu'il livre aujourd'hui au public. #

Nous avons parcouru d'ur. bout à l'autre les trois cents pages de son livre: lequel, pour le dire <n passant, est imprimé avec trop de luxe, et orné de vignettes qui ont surtout ceci de remarquable qu'elles ne semblent pas faites pour le texte qu'elles illustrent. De quoi, sans doute, il ne faut pas accuser trop le poète; mais, tout de même, peutêtre vaudrait-il mieux, dans un pays comme le nôtre où les livres coûtent trop cher, et où on les achète trop peu, que les auteurs nous fassent des éditions plus modestes, moins dispendieuses,

Cette remarque faite, voyons le texte même du livre, quelles pensées il enferme, et quelles impressions s’en dégagent.

La pensée de M. Poisson flotte un peu sur toutes choses, au gré des circonstances ou des fantaisies de son imagination. De l'ombre bienfaisante que lui font ses trois pins, et d'où il observe sans être vu, le poète regarde la vie, il consulte ses souvenirs, il étudie l'histoire, il sonde son propre cœur, et c'est, au hasard de l'inspiration, les éléme:ts de ces très diverses méditations qui

(1) Sous les Pins, par Adolphe Poisson, chez Beauchemin, Montréal, 1902. 1

constituent le fonds très varié de sa poésie. Poésie facile, trop facile peut-être, qui s'écoule comme un flot toujours abondant, toujours limpide, quelquefois monotone.

Et cette poésie de M. Poisson est calme autant que facile. Rien de troublant, rien de tourmenté dans toute cette œuvre. M. Poisson est le poète des douces et pures voluptés. Il ne veut pas secouer trop fortement notre imagination, ni non plus alarmer trop vivement notre conscience. Il ne cherche pas l'extraordinaire, ni le fantasmagorique; nous suivons sans effort son vol gracieux. Ses strophes sont toutes faites d'émotions tendres, de pensées ingénieuses, plutôt que de profondes réflexions et d’angoissantes inquiétudes. Sans doute il a lu Pindare, et il a retenu de ce chantre des luttes pacifiques ce qu'il dit de la poésie: «Elle fait la paix dans le cœur de l'homme et dans le monde. Elle désarme la foudre de l'aigle même de Zeus, que baigne un nuage d'harmonie.» Et c'est pour réaliser dans son œuvre cette mission de la poésie, que M. Poisson ne nous donne que de sages leçons, qu'il ose rarement quelques hardiesses, qu'il promène toujours avec nous son regard sur des horizons tranquilles et remplis de calme lumière. On sort de la lecture de son livre avec la paix dans je cœur, et l’âme toute disposée à l'établir dans le monde.

Et il n'est pas besoin, pour vous donner de cette affirmation une démonstration péremptoire,

de vous citer les strophes que le poète à consacrées

à la Guerre, SÉtoessshone ++ hécatombe sanglante

Des peuples eftarés, Par qui l'humanité va toujours pantelante

Et les seins déchirés ! ‘1 il suffit plutôt d'entendre le poète quand il médite sur les mille choses dont se composent nos existences, quand il définit sa philosophie de la vie. C'est d'ailleurs, sans nul doute, dans ces sortes de petits poèmes qui sont autant de moralités, que M. Poisson est!le plus attachant, qu'il nous enlève avec le plus de rapidité vers un idéal qui n'a rien que de noble et de séduisant.

Or, cet idéal, on ne s'en étonnera plus maintenant, est tout entier dans la quiéiude d'une existence menée loin des vaines agitations du monde, dans le silence des heures de travail, et, nous pouvions en être sûrs, dans les joies de la rêverie poétique.

«h1 si Dieu me disait: Homme, veux-tu la gloire?

Je la mets à tes pieds ; je répondrais : Seigneur,

Amére est cette source et je craindrais d'y boire, Donnez-moi plutôt le bonheur !

Et si Dieu me disait: La vaste renommée

T'attend, suspens ton vol à ses ailes de feu ;

Aux superbes essors ma pauvre âme fermée Dirait: C'est trop pour moi, mon Dieu!

Et si Dieu me disait: Vois cette multitude ;

Sous ton souffle puissant voudrais-tu la ployer ?

Je dirais: Laissez-moi ma chère solitude, L'écho discret de mon foyer.

@) La Guerre, p. 194.

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Mais si Dieu me disait: Veux-tu d'un grand poëte

Connaître—fût-ce un jour—le redoutable honneur ?

À ces divins tourments ton âme est-elle prête? Oh! je répondrais : Oui, Seigneur ! ‘!

Et M. Poisson n'est pas loin de penser, il pense même tout haut que la gloire du poète est, en somme, la plus utile, parce que la plus durable. C'est ce qu'il rappelle à ces amis très actifs qui veulent l'entrainer loin «de la rive où son esprit s'endort, » et qui s'imaginent que

sersssesse..... l'attitude pensive Est signe de faiblesse en ce siècle agité.

Is lui ont dit

Indolent troubadour, de la gloire qui passe Ne peux-tu comme nous dérober un lambeau ?

Veux-tu vivre et mourir sans laisser une trace Et sans rien disputer à l'oubli du tombeau ?

Pour toute réponse, le poète leur montre la vanité périssable des plus grandes entreprises humaines; et il leur fait voir les noms de Virgile et d'Horace brillant encore sur tant de ruines accumulées, et les vers du poëte volant sans cesse comme un doux murmure sur les lèvres humaines :

Et rien ne restera de votre œuvre éphémère, Tandis que de mes chants quelque vers épargné Peut servir, œuvre utile, à quelque jeune mère Pour endormir, le soir, son enfant nouveau-né !

() Si Dieu me disait !..., p. 47, (2) L'appel des amis, p. of

Et voilà bien toute l'ambition de ce poète, Il ne veut pas que sa voix soit fulgurante comme parfois celle d'Hugo, ni pleine de larmes amères comme celle de Vigny ou de Musset. Il chante seulement pour mieux broder en phrases légères sa pensée, et pour que ses refrains puissent, sans bruit, accompagner au soir la cadence des berceaux. 11 chante comme la cigale dans le buisson

Sans jamais demander si l'essor de son aile L'emporterait un jour vers un autre horizon. (1)

Et ceci caractérise bien encore la manière de notre poète, et nous montre comme il veut que l’on chante et que l’on vive: sans folle témérité, sans chimériques aspirations.

C'est cette même conception de la vie, applicable

cette fois à tous les hommes, que le poète a définie dans cette pièce d’une si souple envolée qu'il a intitulée: Jndolence. Savez-vous ce qui suffit à l’homme pour qu'il soit heureux ?

Une barque légère, une voile, une rame, Une rivière aux claires eaux,

Un ami pour causer, une charmante femme, Un gai soleil et des oiseaux.

Ce qui veut dire sans doute que celui-là boit à plus longs traits le bonheur de vivre, qui ne s’éloigne pas trop des bords tranquilles où la Providence l’a fait naître, qui n’ouvre sa voile qu'aux brises légères qui caressent le rivage, qui ne s’aventure

(1) Le poète et la cigale, p, 185.

jamais si loin sur la mer qu'il ne puisse de sa barque entendre encore en mêne femps qu: les voix de sa femme et des amis, l'hirinonieuse chanson que là-bas l'on gazouille sous les arbre.

On se souvient sans doute de la fable des Deux Pigeons ; comme l’un de ces deux volatiles voulait chercher en lointain pays sa part de bonheur, et comme l’autre lui prodiguait, bien inutilement, ses sages conseils. M. Poisson paraît s'être heureusement inspiré d’une des plus délicates fictions de La Fontaine pour donner à ses leçons sur la vie une forme agréable et saisissante. Les « deux pigeons » sont ici devenus des nautonniers dont l'un ne laisse courir sa nacelle que «sur la rivière aux verts îlots, » tandis que l’autre veut tenter, comme le pigeon étourdi du fabuliste, les hasards des voyages périlleux. Les conseils du nautonnier ne sont pas moins persuasifs que la harangue de l'oiseau prudent :

Affronte les périls : comme un brave tiens tête A l'eflort des vents furieux ;

Naïf dans ton espoir, demande à la tempête Hélas! le secret d'être heureux !

Et lorsque tu seras fatigué de ta course, Ami, tu reviendras un jour

Mouiller ta lèvre ardente a l'humble et fraiche source Où moi j'aurai puisé l'amour (,

Est-ce encore pour nous persuader de rester au rivage, et avec le secret espoir que la pourra lire

() Indolence, p, 161.

le nautonnier imprudent, que M. Poisson a écrit sur les désastres de la mer cette belle strophe très heureusement imitée de Victor Hugo: .

Oh! que de morts couchés dans les algues marines! Combien de cœurs vaillants, de robustes poitrines, Le vert lichen des mers caresse avec amour!

Qu'ils sont nombreux ceux-là dont les cloches bénies, Lançant vers le ciel bleu leurs sombres harmonies,

Ont pleuré le départ sans chanter le retour (!

La vie est donc bonne quand on sait borner ses désirs et se renfermer dans la douce iriimité du foyer. Vivons doucement et nous vivrons heureux. N'est-ce pas un peu beaucoup le précepte d'Horace? En vérité, cette morale ne laisse pas de ressembler étrangement à celle du poète latin, et l'on croirait

parfois que M: Poisson a rêvé sous les pins de Tibur. Mais on peut ressembler à Horace et en être aussi bien différent. C’est le cas de M. Poisson. Et l’on pourrait exprimer de ses vers toute une théorie de la vie qui n’a rien de pareil à celle que jadis prèchait le disciple d’Épicure. La poésie de M. Poisson est, en effet, toute pleine du sentiment religieux, et ceci laisse assez apercevoir quelle place l’auteur fait à Dieu dans les conseils de l'homme) La morale chrétienne s’oppose ici, avec tous ses devoirs et avec tous ses nobles sacrifices, à cette morale trop facile dont Horace s’est constitué l’apôtre. Si la vie du chrétien peut être douce, tranquille, harmonieuse, et ressembler ainsi par

(1) Jacques Cartier, p. 164.

‘certains côtés à la vie modeste et sagement mesurée que recommande l'auteur des Épitres, combien elle l'emporte sur toute vie païenne par cette dignité personnelle qu'elle assure, et qu'elle seule peut entretenir à un si haut degré.

Chez l’homme, tel que le comprend et le veut M. Poisson, il y a trois hôtes # qui cohabitent sans se brouiller, qui exercent leur pouvoir sans se nuire jamais; c’est la foi, la conscience et la raison. Le poète a développé un peu lourdement peut-être cette pensée philosophique, mais l’on peut voir, dans ces quelques strophes qui rappellent certains vers philosophiques du dix-huitième siècle, ceux d'un Louis Racine, par exemple, quelles sont les influences très bienfaisantes et très chrétiennes auxquelles l’auteur veut que l’on soumette toute sa vie.

Il y a deux choses, d'ailleurs, en face desquelles M. Poisson se plaît à poser l'homme, parce que sans doute à leur contact la foi, la conscience et la raison ne peuvent que se fortifier en nous; c'est Dieu et la nature. Dieu tout-puissant, immense, éternell Cette immutabilité de Dieu fait mieux comprendre à l’homme combien lui-même est changeant, faible, petit, fragile ®. D'autre part, la nature, la grande nature, avec tout ce qu’elle a de sain, de pur, de virginal, nous fait monter vers la vertu; elle développe merveilleusement en nous toutes les forces qui ne demandent qu'à s'épanouir,

(1) Les trois hôtes, p. 83.

(2) L'Homme, p. 299.

Et le poète met quelque complaisance à retournet cette dernière pensée, à l'enfoncer peu à peu dans l'esprit du lecteur. C’est une façon à lui de chanter la nature: non pas en romantique qui s’attache à décrire et à rèver, mais en moraliste qui dégage et traduit les enseignements que nous peut donner l'âme des choses.

La nature, avec ses grands spectacles et ses lumineux horizons, est une puissante éducatrice ; et si les enfants préfèrent au toit maternel «le ciel profond, chargé ,d’azur,» et «aux lueurs du foyer le soleil des bruyères, » c’est que de ces longs commerces avec cette bonne nature ils rapportent tout ensemble la santé du corps et celle de l'âme.

C'est là qu'ils vont puiser la joie et la santé;

Et s'ils sont meilleurs que nous sommes,

Si le ciel sur leur front reflète sa beauté,

C'est que ces chers enfants n'ont pas encor goûté A cette source amère où s’abreuvent les hommes (.

Bien que l’image que renferme le dernier vers soit assez mal venue, l'intention du poète est clairement indiquée, et la leçon est comprise. |

Et voilà comment M. Poisson aime la nature. Il est sensible sans doute aux parfums des fleurs fraîches écloses, à la lumière des gais soleils, aux beautés gracieuses des frondaisons nouvelles, mais rarement il fait des vers avec tout cela © ; il préfère

() Les Enfants, p. 55.

(2) A lire tout le poème assez alerte intitulé : Le temps de la moisson, p. 225.

nous enseigner ce que les œuvres de Dieu peuvent laisser dans l'âme de profondes et saines impressions. A ces préoccupations de moraliste le poète reste fidèle lorsque le cours de ses méditations le ramène vers l'homme lui-même, et qu'il étudie dans notre cœur ses plus variables sentiments. Il ne sait révéler de l’homme que ce que tout lecteur peut, sans danger, apprendre et retenir. 1] ne recherche pas des états d'âme extraordinaires, exceptionnels, pour les analyser, ni il ne se plaît à étaler en ses vers les faiblesses coupables de notre humanité.

... mon ciel est formé de soleil et d'azur,

dit-il quelque part, et ceci pourrait bien être la devise de ce poète honnête. Toutes ses strophes sont éclsirées d’une franche lumière; elles sont pleines toujours de ces bonnes et saines odeurs que sans doute secouent sans cesse sur le front du poète les rameaux touffus de ses trois pins,/

Si M. Poisson chante parfois ce qu’il y a de plus tendre, de plus délicat, de plus exquis et aussi de plus dangereux dans le cœur de l’homme, je veux dire l'amour; si parfois il essaie de suivre en son vol capricieux le rêve d'une jeune fille ® ou d'un jeune premier ®; s'il entonne d’une vx dolente la barcarole des fiancés , n'ayez crainte, il saura contenir en de sages limites les fantaisies inquiètes des cœurs qui s'ennuient; il touchera

() À une petite amie, p. 195.

(2\ Réve de célibataire, p. 225.

(3) Barcaroie, p. 255.

surtout d'une main prudente la corde de cette lyre sur laquelle chantent, quand ils s'embarquent, les matelots amoureux; et ses vers alors seront tout pleins de ces regrets et de ces espoirs honnêtes qu’exhalent, dit-on, en quittant leur falaise, les braves fiancés de Paimpol.

Au reste, /M. Poisson sait combien sont inconstants les cœurs humains, et combien trompeurs. Nos amitiés sont comtes; la mort, cette grande briseuse de liens, les dénoue avec une facilité étonnante, et nous portons ailleurs, sans plus nous soucier «les disparus, nos affections frivoles. M. Poisson a exprimé ici des pensées qui nousattristent : il découvre un petit coin de réalité que nous ne voudrions pas voir en si vive lumière; il dit trop

haut des choses trop vraies, et il nous plairait de garder plus longtemps une consolante illusion. Mais ne l'accusons pas: c’est le privilège du poète de tisser ou de déchirer tour à tour le voile des

mensonges.

O morts qui reposez dans le vieux cimetière, Ne vous réveillez pas de votre lourd sommeil. Restez, restez perdus dans l'immense matière, Car les vivants fuiraient devant votre réveil.

cs. CREER

Non, ne revenez pas, morts, je vous en supplie.

Des amis d'autrefois, oh ! redoutez l'accueil.

Votre mémoire est pour toujours ensevelie.

Et les morts ne sont bien qu’au fond de leur cercueil (1!

() Les morts, p. 187.

Cependant, M. Poisson n'est-il pasici pessimiste? Nous le croyons volontiers. Nous avons plus que lui confiance dans la sincérité des amitiés humaines ; nous savons trop combien de longs sanglots éclatent au bord des tombes, combien de larmes brûlantes coulent sur le front des morts que nous avons aimés! Et si le poète nous répond que sanglots et larmes ont bien vite cessé, que des amitiés nouvelles remplacent aussitôt celles que la mort a rompues et brisées, nous les font oublier, nous lui rappellerons ces vers que lui a dictés le souvenir de son cher Lusignan :

À ta dépouille, 6 toi que nous avons aimé,

Nous venons aujourd'hui rendre un dernier hommage, Car depuis que le sol sur toi s'est refermé,

Tes amis dans leurs cœurs ont gardé ton image. (!)

ou encore ces douces choses qui ont plutôt coulé comme des larmes des yeux du poète.

Sur la tombe chérie

Où bien souvent je prie,

J'ai planté ce bouquet de fleurs.

Quand leurs tiges séchées

Vers le sol sont penchées,

Je les arrose avec mes pleurs.

Ne reprochons pas aux poètes ces apparentes contradictions. Le cœur humain est le livre préferé de leurs méditations solitaires, et de ce livre les

() Mausolée, p. 207.

@) Lacrymeæ, p. 361.

pages ne sont-elles pas toutes pleines de bizarres et inexplicables contrastes ? }

Si M. Poisson aime surtout étudier l'âme, et analyser ses changeantes impressions; si, par là, il appartient à cette famille des poètes, les plus attendrissants qu'il y ait, qui se tournent tout entiers vers leur «songe intérieur, et n’ambitionnent rien tant que de révéler l’homme à lui-même; si M. Poisson se fait plus volontiers le poète de l’humanité, il ne laisse pas pourtant de circonscrire parfois ses horizons, et de devenir, à l'occasion, le poète de son pays, le chantre de notre épopée nationale. Trois ou quatre pièces de son recueil sont consacrées à notre histoire; trois ou quatre noms de héros se sont échappés tout vibrants de ses lèvres éloquentes. Laval, Cartier, Champlain! Ce sont les Pères de la France nouvelle que le fils a voulu surtout chanter, et il a consacré à chacun de ces trois demi-dieux de nos temps héroïques un poème ou circule le plus fier enthousiasme. M. Poisson veut faire voir grandes et lumineuses ces trois figures qu’il essaie de peindre et de fixer en ses strophes. Laval surtout a plus que tout autre ravi son admiration.

Mais parmi tous ces morts que ma pensée exhume De leurs caveaux poudreux, un seul est sans rival : En lui seul tout un cycle étonnant se résume,

Tout un poème luit. Ce grand mort, c'est Laval!

Et cette prédilection a valu à Laval le meilleur des trois poèmes historiques que M. Poisson nous ait donnés. Le poète raconte avec assez d’entrain

toute l'œuvre de l'évêque missionnaire, l'admirable générosité de sa vie, la survivance de ;on cœur en tous ceux qui ont continué sa mission et qui se sont inspirés de ses exemples :

On dirait que ce cœur, de nature immortelle, Ceux qui vinrent après tour à tour l'ont porté.

Pourquoi faut-il que, dans ces poèmes historiques, parfois le poète enflé trop la voix, et semble vouloir monter dans la gamme plus haut qu'il ne peut chanter? M. Poisson est un patriote, nul ne le conteste : il veut même que nous admirions comme lui, et autant que lui, les héros qu'il célèbre. Ft c'est précisément ce très généreux dessein qui l’expose à tomber quelquefois dans la déclamation. Lorsque sa pensée manque de vigueur ou d'élan, le poète simule une inspiration plutôt factice; il essaie de suppléer à l'originalité par un pathétique trop facilement atteint, et ce procédé, d'ordinaire, nous laisse assez indifférents. C'est surtout dans Jacques Cartier et Hommage à Champlain que l'on peut apercevoir ces imperfections. Il y a là quelques strophes où la pensée n'est pas assez nourrie, se traîne un peu négligemment, où l'on sent que l'inspiration languit, et soutient mal la bonne volonté du poète.

Ceci même nous amène, d'ailleurs, à signaler quelques défauts que la muse de M. Poisson laisse volontiers pendre à son aile, et dont s'embarrasse plus ou moins son vol.

Et puisque nous avons parlé de strophes où la pensée s'étend avec une mollesse trop complaisante,

pourquoi ne pas dire tout de suite que la poésie de M. Poisson nous offre souvent l'occasion de semblables remarques, qu'elle se présente volontiers sous une forme un peu négligée, qu'elle s'enveloppe parfois, sous les pins, d'une grâce nonchalante dont le charme ne peut pourtant pas séduire la critique. Eh! oui, ce poète rime facilement, à moins qu'il ne fasse, lui aussi, difficilement des vers faciles, et il ne tâche pas toujours suffisamment à ramasser sa pensée pour lui donner plus de vigueur, à la raccourcir en quelque sorte, à la faire se replier sur elle-même et se condenser encore pour rebondir ensuite en vers plus r:pides et plus pressés, en strophes plus jaillissantss

Et cette nonchalance de la pensée qui se déploie sans assez de contrainte, qui s'étale trop souvent en des hémistiches ou en des périphrases plutôt prosaïques, qui ne sait pas assez se renfermer toujours en formule nette et bien retroussée, cet excès d'indulgence est, comment dirais-je? le défaut dominant du poète d'Arthabaska. De quoi, d'ailleurs, il faut peut-être se réjouir. Nul, en effet, n’est plus facile à corriger s’il est vrai que pour cela il suffit au poète, et M. Poisson est vraiment poète, d'éperonner davantage son imagination et sa sensibilité. Que jamais donc M. Poisson n'oublie que les pensées diffuses sont rarement poétiques, et qu’au contraire plus les vers se rapprochent de la formule, et ressemblent à des maximes ou à des proverbes, et plus aussi ils sont suggestifs, et pleins, et capables d'émouvoir. C'est que la poésie est

ennemie de tout verbiage, et que le poète doit toujours laisser entendre beaucoup plus encore qu'il ne dit. 11 faut que le lecteur puisse aller toujours au delà de la pensée du poète, et que celui-ci l'y invite par sa concision même, et par la façon très vigoureuse dont il exprime ce qu'il a conçu.

Que si nous insistons autant sur la plénitude du vers, et sur le relief qui caractérise toute pensée poétique, c'est que de tout cela M. Poisson nous fournit lui-même de très heureux exemples, et qu'il peut donc, chaque fois qu'il le veut, se conformer à ces exigences de son art.

Au surplus, M. Poisson est doué de cette faculté très précieuse qui trouve au bon moment la comparaison, l'image qu'il faut pour donner à une pensée toute sa valeur poétique. C'est la flotte de Cartier qui glisse, frêle et rapide sur les flots mouvants, et «court, voiles dehors, vers l'immortalité». C'est le génie qui plane, et «qui nous jette en courant son âme et répand sa lumière». C'est, au cimetière, le saule pleureur qui «de sa racine enlace les cœurs qu'un seul amour sur la terre avait liés».

Il y a, à chaque instant, dans les vers de M. Poisson, de ces jolies images qui se montrent à travers les strophes. Elles nous font oublier ce que d'autres peuvent avoir de forcé, ou parfois d'un peu obscur, comme par exemple

-..ces bois aux cimes puissantes Que norcit l'aile des éclairs. (

(1) Le lac Saint-Ferdinand, p. 259

Je ne comprends guère, non plus, le geste de M“ Labelle, ce hardi défricheur qui abat la forêt,

qui

.. secoue l'arbre en pleine floraison Pour en semer les fruits plus vite dans l'espace Et féconder le sol par delà l'horizon. ‘*

Et pourquoi comparer à un astre polaire le peuple que fonde Jacques Cartier, puisqu'il s'agit de vanter surtout sa sève «qui étonne l’ancien monde et confond le nouveau ?.»

M. Poisson nous permettra-t-il de lui signaler encore certaines ellipses un peu violentes, comme celle-ci :

Un jour vous fomberez pourtant sans une trace, (* ou encore du prosaïsme comme ceci:

C'est que dans l'horizon que son regard embrasse, Laval voit au delà des soucis de son temps (*

Le prosaïsme surtout doit être soigneusement banni du vers, dont il rabaisse trop brusquement le vol, par cela ‘seul qu'il en brise ou annule le rythme. Et le vers doit toujours s'envoler, puisqu’il est essentiellement, comme dit Victor Hugo,

je ne sais quoi de frêle Et d'éternel, qui chante et plane et bat de l'aile.

() La France d’ Amérique, p. 32.

(2) Jacques C. ni p. 170.

(3) Mes pins, p. 4

(à) Monseigneur de Lavai, p. 108.

Mais nous ne voulons pas abuser de ces critiques trop faciles: nous craindrions de laisser sous une mauvaise impression le lecteur, et ce n'est pas une mauvaise impresssion qu'il faut remporter du livre de M. Poisson. Si d'ailleurs M. Poisson néglige parfois sa phrase, s'il n'a pas les scrupules ingénus d'un Théophile Gauthier, s'il n'estime pas qu'il faille rimer comme les Parnassiens, et comme eux attacher une importance capitale à la beauté marmoréenne du vers, sa poésie, d'ordinaire, est écrite dans une langue excellente, et sa versification d'une régularité classique.

\ Son livre est donc un beau livre: et pour ces précieuses qualités poétiques que les Heures perdues nous avaient déjà révélées, et qu'il vient illustrer encore; et pour les choses intéressantes, pour les pensées très nobles, pour les sentiments très généreux qu'il renferme, et pour l'inspiration si vivante qui l'anime.

M. Poisson nous annonce un autre recueil :

Prose et vers. Nous le félicitons de travailler si vaillamment à agrandir notre patrimoine littéraire, et nous attendons toujours avec impatience les livres qu'il nous promet. Nous souhaitons surtout que longtemps encore ses trois pins lui versent leur ombre bienfaisante, et murmurent à son oreille les chants qu'il excelle à nous traduire,

Septembre, 1903.

PAR M. Ernest Gagnon

PAR M. Ernest Myrand

Notre littérature canadienne s'enrichit tous les

ans d'un grand nombre de travaux historiques, et nous ne pouvons que remercier et féliciter ceux qui s'occupent si activement à mettre en meilleure lumière notre passé, ceux qui tous les ans sortent de «l’écrin» quelques-unes des perles ignorées qu'il enferme. Si notre histoire est belle, elle n'est pas acile à pénétrer, à raconter d'une façon complète et définitive. Nous sommes ici si loin de bien des sources ! Et pour un québecois, par exemple, les archives d'Ottawa, de Londres et de Paris sont si peu commodes à consulter! Il y a tant de documents auxquels tout le monde ne peut avoir accès! Il faut donc avoir bien soif de la vérité, et être un chercheur résolu Pour entreprendre toutes ces monographies intéressantes qui chaque année

viennent au jour. Nous choisirons aujourd’hui,

pour en causer, deux de ces ouvrages qui nous reportent, tous deux, au premier siècle de notre histoire.

M. Ernest Gagnon a publié sur Jolliet le livre le plus complet et le plus intéressant que nous ayons encore. Louis Jolliet est le découvreur du Mississipi et du pays des Illinois, et ceci même suffisait pour qu'il méritât de la part de nos historiens l'attention que M. Gagnon vient de lui accorder.

On ne dispute plus guère aujourd’hui à Jolliet sa gloire de découvreur. Au siècle dernier, on essaya, à plusieurs reprises, de reporter cette gloire sur Cavelier de la Salle. M. Pierre Margry, conservateur aux archives de la marine et des colonies, s'évertua, bien inutilement, à prouver que de la Salle avait, en 1669 et 1672, découvert le Mississipi, quelques années donc avant que Jolliet ne l'explorât lui-même. Margry eut un disciple fervent dans la personne de M. Gabriel Gravier, mais la thèse de Gravier, développée dans ses Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, n’a pas davantage convaincu le public des savants. M. Gagnon a même jugé inutile d'insérer dans le texte de son livre les preuves qui établissent la priorité de l'expédition de Jolliet sur celle de Cavelier de la Salle, et de s'occuper des prétentions de Margry et de Gravier. Nous regrettons un peu, cependant, qu'il ne paraisse pas avoir assez souci de cette discussion historique. Sans lui donner une large

(1) Louis Jolliet, es Ernest Gagnon; chez l'auteur, Québec, 164, Grande-Allée.

place dans son livre, il pouvait tout au moins l'indiquer et la résoudre sommairement, et c'eût été une façon de rendre son étude plus scientifique et plus complète.

Que cette question puisse encore offrir quelqu'intérêt, M. Alfred Hamy, dans un article qu'il consacrait, au mois de juillet 1902, au livre de M. Gagnon, nous le prouve bien, et il y fait mention d'un document que peut-être M. Gagnon n'a pas pu voir, d'un mémoire récemment découvert, lequel fut rédigé pour établir à la cour du roi que Jolliet et Marquette ont, les premiers, exploré le Mississipi en 1673, et que La Salle a seulement complété leur découverte en 1682 *.

Et puisque nous parlons des lacunes que l'on peut constater dans le livre de M. Gagnon,—les lacunes sont presque inévitables dans les travaux d'histoire, —disons tout de suite que nous aurions aimé voir au bas de la page cent soixante-dix une note garantissant l’authencité du discours si étrange et si perfide que tint, en 1668, aux députés des cantons iroquois le colonel anglais Dongan. Nous trouvons aussi bien vaguement établie l'affirmation, faite d’après un auteur, que Jolliet fut, pendant son séjour en France en 1695-1696, décoré du titre de pilote royal. Quel est cet auteur, et quelle est la valeur de son témoignage? son nom est-il setlement connu? Enfin, pourquoi M. Gagnon n'a-t-il pas mis au commencement de chaque chapitre le

@) Études, t. 92, p. 257.

sommaire que l’on trouve dans la table des matières ?: Il nous aurait ainsi épargné la peine de recourir à la table avant d'attaquer la lecture de l'un ou l’autre de ces chapitres. Et il faut que l'on épargne de la peine au lecteur.

Mais nous n'insistons pas davantage sur ces détails, sur ces omissions, ni non plus sur l'obligation que l'on fait à l'historien d'aujourd'hui de donner au lecteur toutes les références utiles.

Au reste, nous aurions mauvaise grâce à le faire puisque M. Gagnon est bien un de nos chercheurs les plus conscienciéux. Et c'est précisément cette très louable vertu :#. l'historien, l'amour et la passion de la vérité, que l'on aperçoit tout d’abord dans le beau livre que M. Gagnon a écrit sur Jolliet. On sait comment le dix-neuvième siècle, avec ses Thierry, ses Thiers, ses Fustel de Coulanges, ses Taine, a donné à cette vertu comme une forme nouvelle dans la conscience de ceux qui racontent le passé, et nous sommes heureux de constater que nos àistoriens canadiens s’inspirent de plus en plus des méthodes que de si illustres maîtres ont introduites et établies. M. Gagnon a, pour son compte, recherché avec soin tous les documents qui concernent Louis Jolliet; il les a parcourus attentivement, et il est extrêmement rare qu'il affirme quelque chose sans qu'il le prouve abondamment. Aussi a-t-il pu reconstituer avec beaucoup de sûreté toute la vie de son personnage, celle du moins qui apparaît dans l’histoire.

Louis Jolliet est né à Québec, à une époque intéressante entre toutes celles qui ont suivi l'établissement de la Nouvelle-France. C'est en 1645, très probablement au mois de septembre, qu'il vint au monde. De bonne heure orphelin, il reçut des jésuites, dans leur Collège, sa première éducation. L'atmosphère de piété qui enveloppa ses jeunes années, fit monter vers Dieu toutes les aspirations de son âme d'adolescent. et, en 1662, à dix-sept ans, Louis Jolliet recevait de M# de Laval la tonsure et les ordres mineurs. Mais les études du séminariste à peu près terminées, Louis Jolliet sentit s'éveiller en lui une autre vocation, et comme des goûts nouveaux. Il quitta l'habit ecclésiastique, s'embarqua en 1667 pour Ja France où, si nous avons bien Compris un paragraphe un peu obscur du livre de M. Gagnon, il étudia l'hydrographie , et prépara ainsi sa carrière d'explorateur,

De retour à Québec dès l’année 1668, Louis Jolliet commence cette vie active, commerçante ou aventurière, qui va tour à tour l'emporter aux bords du lac Supérieur, sur les rives du Mississipi, à la baie d'Hudson, sur l'ile d’Anticosti et au Labrador. C'est Jean Talon lui-même qui désigna Louis Jolliet pour diriger l'expédition du Mississipi, et c’est de M. de Frontenac, récemment arrivé à Québec comme Souverneur, que le futur découvreur reçut ses instructions dans l'automne de 1672. M. Talon attachait une grande importance à cette expédition ;

€) Voir Louis Jolliet, p. 13.

il voulait trouver des moyens de communication avec la Mer du Sud; il avait saisi de ce projet Colbert et le oi, et celui-ci avait offert de fortes récompenses à l’heureux explorateur qui le premier mettrait en relation par voie fluviale le Canada et les rives de cette Mer du Sud.

Déjà on connaissait l'existence du Mississipi. Un espagnol, Fernando de Soto, l'avait traversé, en 1541, pour se rendre de la Floride au pays de l’Arkansas; mais de Soto n'avait donné que bien peu de renseignements sur ce large fleuve. Il s'agissait de le découvrir à nouveau vers sa source, de le descendre, de l'explorer, d'en étudier le régime, en un mot de le faire connaître. C'est à Jolliet, et à son compagnon de voyage le Père Marquette, que revient cet honneur ; et c’est pourquoi, au jugement de la postérité, c'est Jolliet, et non Fernando de Soto, qui est le véritable découvreur du Mississipi. De retour à Québec en 1674, Jolliet épousa, l’année suivante, Claire-Françoise Bissot, qui appartenait à une des meilleures familles de Québec, et descendait de ces Louis Hébert et Guillaume Couillard qui furent ici les colons de la première heure. La récompense qu'avait méritée le découvreur du Mississipi se fit quelque peu attendre. Toutefois, on n'oublia pas les services rendus, et, en 1680, Louis Jolliet reçut en partage l’île d’Anticosti, avec les droits de seigneurie, haute, moyenne et basse justice.

L'année précédente Louis Jolliet était allé rencontrer dans leurs établissements les Anglais de la

Baie d'Hudson, et plus tard en 1689 où en 1690, il visita les côtes du Labrador. 1] mourut en 1699; la date précise de sa mort, comme celle de sa naissance, est inconnue.

Mais tout ceci n’est qu’une bien pâle analyse du livre de M. Gagnon. Si l'on veut vraiment connaître Jolliet, il faut le suivre à travers ces pages si précises où se développe en un cours facile et agréable toute la carrière du héros : il faut voirdous les multiples incidents de la vie politique, militaire et sociale auxquels se trouve mélé Jolliet, et que l'auteur a soigneusement recueillis ; il faut surtout étudier l'illustre découvreur dans ce milieu historique que M. Gagnon s’est efforcé de reconstituer.

M. Gagnon, en eflet, a pensé avec tous ceux qui croient que l’histoire est une résurrection, qu'il ne suffit pas, pour faire connaître un personnage et le bien faire revivre sous le regard de la postérité, d'en dessiner un portrait isolé, détaché de tout cet ensemble d'hommes et de choses qui font à nos vies leur cadre naturel. Il a voulu remettre en plein mouvement toute la destinée si attachante de son héros, et pour cela il n’a pas reculé devant les plus longues et les plus laborieuses recherches ; il a, au prix d’un travail toujours consciencieux, refait pour ses lecteurs le tableau de notre vie coloniale à la fin du dix-septième siècle. Nous remercions M. Gagnon de ce généreux dessein, et nous sommes sûr que tous les lecteurs de Louis Jolliet lui en sauront gré.

Et certes, la tâche pouvait bien tenter l'artiste qu'est M. Gagnon, et le curieux si avisé qu'il est aussi. Québec sous le règne—le mot ne paraît pas trop fort—de Frontenac; Québec au moment où ses bourgeois et seigneurs essaient de se hausser à la mesure des ducs et marquis de là-bas, et où le gouverneur est une manière de Louis XIV ; la Nouvelle-France, à l'époque de ses grandes luttes et de ses grands développements, au moment précis où le canon des Anglais tonne sous le fort Saint-Louis et provoque les fières répliques du nôtre; Québec et la Nouvelle-France de 1690 n'offrent-ils pas à la plume et au pinceau de l'historien les plus grandioses et variés spectacles, les scènes aussi les plus séduisantes? Assurément le personnage de Jolliet ne pouvait que grandir au centre de ces décors que le machiniste—l’historien ne l’est-il pas un peu?— allait dresser et faire mouvoir sous nos yeux. Et c'était donc, chez M. Gagnon, à la fois bien comprendre l'histoire et bien servir son héros que d'élargir ainsi son sujet, que d'en déchirer en quelque sorte l’horizon trop étroit pour l'ouvrir à toutes les lumières qui le pouvaient reculer et embellir. Aussi nous a-t-il donné sur l'époque où vivait Jolliet, sur ce dix-septième siècle du Canada dont nous, profanes, nous ne connaissons en général que les grandes ligves, les plus int’ressants détails.

Mais si ce procédé, si cette façon d'écrire l’histoire a d'immenses avantages, elle ne va pas non plus sans périls. Il y a, par exemple, le danger de ne pas fondre suffisamment toutes les parties de son

travail, et de faire autour d'un portrait, qui est celui du héros, toute une série de tableaux qui l'entourent et l'écrasent, 1] y a aussi le danger de s'étendre trop complaisamment sur des événements auxquels le personnage principal n'est pas assez mêlé. Il s'agit bien, en effet, pour l'historien de replacer en son milieu le héros qu'il étudie, et donc de le mettre au centre d'un tableau dont tous les traits, dont toutes les ombres et toutes les couleurs n'auront d'autre fin que de le faire ressortir davantage. Et puisque ce héros est le centre du tableau, il faut bien encore que dans'ce tableau tout converge vers lui, et n'y soit placé qu'en fonction de lui. Tout ce qui, de soi ou par le fait de l'artiste, tend plutôt à s'écarter du personnage ou nous en éloigne inutilement, Join de contribuer à harmoniser les effets d'ensemble, ne peut que les affaiblir ou en briser l'accord. Et pour parler sans images, ce qui est souvent une façon d'être plus clair, tout événement, tout épisode, qui dans une monographie, ou dans un récit, n’est pas assez lié au sujet, distrait de ce sujet et constitue un horsd'œuvre.

M. Gagnon n'a pas su, croyons-nous, éviter toujours ces très graves défauts. Et trop souvent il nous a paru que Jolliet était le prétexte plutôt que le centre d’une foule de digressions qui embarrassent, embroussaillent le récit beaucoup plus qu'elles ne l'agrémentent, Les chapitres quelquefois se développent en une longue suite de considérations qui detournent de Louis Jolliet ou le font

oublier beaucoup plus qu'elles ne l'expliquent. Rien sans doute n'est intéressant à étudier et à mesurer comme l'inflience d'un milieu donné sur l'état d'âme de tel ou tel personnage historique, et c'est d'ailleurs précisément ce qui rend infiniment utile en histoire la reconstitution de ces milieux. Mais encore faut-il ne les reconstituer que pour faire voir et mieux saisir l'action et la réaction du milieu sur le personnage, et du personnage sur le milieu où il vit. Si M. Gagnon parfois a bien réussi dans cette œuvre délicate, peut-être n'a-t-il pas toujours assez fortement marqué ce jeu d'influence et d'action réciproques. Il nous semble qu'il aurait pu assez souvent disposer plus méthodiquement ses pièces, ou souder plus solidement au sujet tels paragraphes ou même tels chapitres de son livre. Et par exemple, l'étude si curieuse et si instractive qu'il a faite de la musique à Québec au dix-septième siècle, comme aussi les longues et très justes considérations qu'il a écrites ou reproduites sur Frontenac, son caractère, son gouvernement et ses luttes avec les Anglais: tout cela pouvait fort bien, dans quelque mesure, entrer dans le sujet, mais tout cela n'est-il pas présenté un peu à côté du sujet? Et nous touchons ici évidemment à des lois très délic ‘es de la composition qu'on ne, peut impunément violer. Il y a tout un art d'amorcer un paragraphe, d'attaquer un chapitre ou de bien faire venir un développement. M. Gagnon le connaît mieux que qui que ce soit : il le prouve très souvent, et il nous pardonnera si

nous trouvons que souvent aussi il ne s'en préoccupe pas suffisamment,

Et puisque nous sommes en train de médire, pourquoi ne pas ajouter, avec une sincérité’ qu'on voudra croire bienveillante, que nous n'approuvons pas toujours la façon dont M. Gagnon tire parti des nombreux documents qu'il a si patiemment amassés. Lee documents, ce sont les pièces justificatives que l'auteur doit étudier, contrôler, peser, avoir sans cesse sous la main et sous le regard: il en exprime la vérité historique et comme la substance de son livre : puis, cette vérité, il doit nous l'exposer ensuite dans un récit, dans une prose qui soit le plus possible personnelle. Or, M. Gagnon a cru devoir s’effacer trop souvent devant ses précieux documents; avec beaucoup trop de modestie, il compose des chapitres dont la moitié ou les trois quarts du texte ne sont guère que des citations ou des pièces authentiques. Ce procédé enlève beaucoup d'attiait à l'histoire; il entrave sans cesse le cours des développements, et il nous déplait d'avoir sans cesse à lire la prose des autres, ou, ce qui est pire, de ces actes officiels qui sont rédigés dans la langue technique et barbare que l'on sait. Ne vaudrait-il pas mieux, sauf de légitimes exceptions, raconter soi-même, donner au bas des pages les références utiles, et renvoyer dans l’appendice toutes les pièces essentielles dont On pourrait sans dommage débarrasser le récit ? Faire autrement, c'est transformer l'histoire en une série de documents servis tout crus au lecteur,

c'est :mpècher la vie de circuler dans les développeme.uis, c'est faire se mouvoir les personnages, non plus à travers la réalité des scènes historiques, mais à travers les cartons poudreux des archives,

M. Gagnon a donc le respect, il a le culte du document ; il l'aime à l'excès, s'il pouvait être trop aimé; il le substitue trop volontiers à lui-même, il cite trop souvent les autres, et il ne se confie pas assez dans les forces toutes personnelles dont il dispose.

Cette réserve, nous allions dire cette modestie excessive de l'écrivain, elle apparaît encore lorsque M. Gagnon se trouve placé en face de cette grande nature dont son héros parcourt les si larges horizons. On sait que l’auteur qui a si diligemment recueilli les vieilles Chansons populaires du Canada, et qui a reconstruit le Château Saint-Louis, est une âme vibrante, très sensible aux impressions que procure la beauté, dans la nature ou dans l’art. Cela, on le sent parfois, en lisant Louis Jolliet, à certains traits qui échappent à l’auteur, à certaines pensées très fines qui brillent à la pointe de sa plume. Il aimerait sans doute à décrire ces fleuves, ces forêts, cette nature si exubérante au contact de laquelle Jolliet a formé son esprit et rêvé ses projets, au milieu de laquelle il a dépensé sa vie. Mais à peine a-t-il entr'ouvert la porte d'or des descriptions qu'il la referme brusquement, et nous laisse avec le regret de ne pas apercevoir d’une façon plus nette et plus précise ce qu'il n’a fait que délicatement esquissé. Son livre y aurait pourtant gagné si avec plus de

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divination, avec une vision plus puissante des choses, l'auteur avait donné plus de relief et plus de couleur à ce tableau d'histoire qu'il a pris soin de nous tracer,

Veut-on, d'ailleurs, se faire quelqu'idée de la manière dont M. Gagnon sait parfois faire circuler en ses pages le souffle caressant de la poésie, qu'on lise plutôt ce que nous détachons du récit de l'expédition de Jolliet à la Baie d'Hudson :

« Quel contraste entre son exploration du Mississipi et ce voyage vers les régions boréales! Là c'étaient «le grand fleuve endormi, couché dans les savannes, » les champs de cannes et de cotonniers ondulants sous le souffle de la brise tropicale; ici c'était le Saguenay aux flots noirs, c'étaient des roches dénudées, des lacs encaissés dans les montagnes, des promontoirs abrupts, des cataractes impétueuses, puis cette mer intérieur—mer de glace pendant six mois de l'année—qui a gardé le nom comme aussi le secret de la mort de son plus illustre explorateur. » (”

C'est sur l'impression très agréable produite par ces quelques lignes que nous laisserons le livre de M. Gagnon. Et nous sommes sûr qu'avec nous le lecteur souhaitera très vivement que M. Gagnon, à qui la Société royale du Canada vient d'ouvrir ses portes, et que l'Université Laval a fait docteur ès lettres, continue d'enrichir par ses travaux notre bibliothèque canadienne.

(1) Louis Jolliet, p. 147.

Pendant que M. Gagnon concentrait tous les efforts de son talent sur Louis Jolliet, et nous donnait sur notre dix-septième siècle de si utiles renseignements, M. Ernest Myrand s’attachait, lui aussi, à l'étude de ce siècle, et préparait sur Frontenac et quelques-uns de ceux qui l'ont plus ou moins approché les pages de son dernier livre, Frontenac et ses amis.

M. Myrand est depuis longtemps bien connu de tous ceux qui parmi nous s'occupent d’ histoire. Il n'est guère, ici, de bibliothèques qu'il n'ait fouillées, ou de bibliophiles qu'il n’ait consultés. Je ne sais pas si nous avons à Québec de chercheurs plus âpres et plus retors. M. Myrand veut tout conñaître, et surtout le dessous des cartes. Il est avide de ces faits minuscules qui parfois diriment les plus graves problèmes; il poursuit l'incident comme d'autres font les grands événements: il ‘traque le détail avec une tenacité qui tient du prodige; il pourchasse la nouvelle avec une curiosité maligne; il excelle à tirer d’une lettre, d’un billet, d'un mot tout le sens qu’il croit qu'on puisse en faire sortir; il surprend jusqu'aux gestes de ses ‘personnages ; on dirait parfois qu'il a écouté aux portes des salons et des antichambres où causent ‘ses héros, et même qu'il s’y est introduit; peut-être venait-il d'en quitter les fauteuils ou la cheminée quand il est entré l'autre mois avec son manuscrit .chez Dussault et Proulx.

(1) Frontenac et ses amis, par Ernest Myrand, Dussault & IProulx, Québec.

Et ceci vous laisse assez entendre tout l'intérêt sans cesse remué que peut offrir son livre. Ajoutez à cela que M. Myrand se jette lui-même en plein travers des événements et des discussions, qu'il les raconte et les conduit comme il lui convient, ou comme il plaît à son imagination : que l'auteur se mêle sans cesse aux acteurs, joue lui-même avec eux son rôle qui est celui d'exposer, d'interpréter, de contester, d'exalter, de rabaisser, de louer et de maltraiter. Et certes, s'il est vrai que tout à l'heure nous pouvions croire que M. Gagnon n'avait pas suffisamment, dans Louis Jolliet, affirmé sa personnalité, à coup sûr ce n’est pas à M. Myrand qu’il faudra maintenant adresser le même reproche. Aucun livre n’est plus personnel que Frontenac et ses amis, et en quelque sorte plus consubstantiel à son auteur. Le livre déborde d'originalité. L’auteur l’a médité longuement; il l'a pétri du meilleur et du plus intime de ses pensées; il l’a porté en lui-même, et il l'a vécu avant de l'écrire.

Nous pourrions dire aussi qu'il l'a «causé.» Ce sont, en effet, des causeries que toute cette suite de chapitres qui constituent les deux parties de ce livre. Causeries faciles, tour à tour graves et légères, souvent badines, jamais monotones, toujours vives et animées; mais causeries un peu décousues tout comme celles que l'on surprendrait dans le cabinet du plus homme d'esprit. De quoi l'auteur nous avertit d'ailleurs dans son avant- Propos, et de quoi pourtant nous ne pouvons pas être de tout point satisfait. Il ne faut jamais écrire

absolument comme l'on cause. C’est très commode à un auteur de nous dire qu'il veut converser, et dé déclarer en fin de préface qn'on aura mauvaise grâce à lui reprocher l'indécision ou le désordre de son plan; mais il est fâcheux tout de même que le critique, empêché de blâämer l'écrivain pour ce qu'il n’a pas mis en sa matière un ordre suffsant, en soit réduit à lui reprocher uniquement de n'avoir pas voulu en mettre. N'écrivit-on modestement qu'une simple causerie historique, comme le prétend faire M. Myrand, qu'il ne faut pas pour cela se dispenser de distribuer les idées, les faits et tous les matériaux de l’œuvre suivant un plan logique, souple si l’on veut, mais réel et propre à satisfaire le lecteur.

Et voilà donc qu'après avoir loué M. Myrand d'avoir écrit ur livre si rempli de pages originales, nous le chicanons déjà sur l’ordre des matières. Bien plus, au moment où nous voulons avec le ‘ lecteur parcourir ce livre, nous sommes arrêté déjà par le titre lui-même qui ne nous a pas paru annoncer assez exacteïnent ce qu’il a mission de faire entendre. Frontenac et ses amis: cela veut dire sans doute que Frontenac est au centre de l'œuvre, et que les amis sont tout autour groupés. Or, il ne semble pas que ce soit M. de Frontenac qui occupe ici la. meilleure et la plus large place, mais c'est plutôt de M"° de Frontenac qu'en ces pages on étale plus complaisamment le personnage. Aù surplus, je me demande si l'auteur n'eût pas mieux fait de ramasser en une première

partie, et de le disposer, et de l'ordonner, et de le faire voir dans un ordre lumineux, tout ce que l’on sait des relations de Monsieur de Frontenac avec son “amie » Madame de Frontenac. Que si, d’ailleurs, vous me demandez maintenant Pourquoi celle-ci est, dans ce livre, l’amie plutôt que l'épouse de son mari, je vous répondrai que pour une cause que l'on verra, Madame de Frontenac ne mérite pas même d'être mise au rang des amis intimes de son époux, et que M. Myrand l'a plutôt logée dans cette partie de son étude qui est consacrée aux seuls amis politiques.

Et ceci mêmeirait contre le dessein de M. Myrand, et contre sa thèse—car ce livre est aussi une thèse— s’il avait voulu nous Prouver que Madame de Frontenac, séparée, a-t-on dit, d’un mari avec lequel elle n'aurait jamais plus voulu se réunir, lui est pourtant restée sincèrement attachée. Mais il ne Paraît pas tenir beaucoup à pousser jusque-là sa démonstration Ÿ; et il ne songe vraiment qu'à établir que Madame de Frontenac, vivant à Paris, au palais de l’Arsenal, la vie mondaine, pendant que son mari vieillit ailleurs dans l'isolement, n’est

(1) Ces lignes, qui nous ont été inspirées par l'ouvrage que nous analysons, ne répondent plus à la sr dernière = e

Myrand sur le grave sujet des relations Frontenac avec sa femme. Depuis qu'il publia Frontenac et ses amis, M. Myrand a plus minutieusement encore étudié son personnage dans les Mémoires de Saint-Simon, et ceux de Mile de Montpensier. Or, il en est arrivé à cette conclusion, qui nous araît plausible, qu'aussi lon emps que Frontenac résida en ‘rance, les deux époux ne vécurent Jamais séparés que « de biens», Cette séparation suivit la cession de tous leurs biens

pas coupable de cette situation, est restée femme honnête, vertueuse, et qu'elle s'est même employée de toutes ses forces à assurer la fortune politique de ce mari. Voilà bien surtout pourquoi le livre dont nous parlons a été écrit. Réhabiliter Madame de Frontenac, la venger des historiens et des censeurs qui en ont médit, et qui ont laissé planer sur sa vertu les plus graves soupçons: c'est à quoi M. Myrand voue son érudition, et sa verve; c'est à quoi il s'applique, et tâche, et se dépense, s’acharne, et s'évertue. Il réussit à peu près à nous persuader : et de cela on ne saurait trop le louer ni non plus trop le féliciter.

Eh bien! oui; il peut se faire, il est à peu près historiquement certain que Madame de Frontenac, qui, aux veux du monde, pourrait avoir le tort de n'avoir pas suivi son mari, ne fut en somme qu’une femme honnête, galante si l’on veut, mais de mœurs irréprochables, et qu'il faut reporter sur M. de Frontenac, sur le mari infidèle et trop assidu auprès de Madame de Montespan, toute la responsabilité de leurs mésintelligences Il-est très naturel que Madame de Frontenac. à l'encontre de tant d’autres dames illustres de ce temps qui

meubles et immeubles que Frontenac et sa femme durent faire le 24 septembre 1664, six années seulement a rès la rupture avec cette Grande Muidemoiselle dont Madame de Frontenac fut la maréchale de emp. Bédard, et ceux qui ont écrit après lui sur Madarae de Frontenac, ne se seraient appuyés sur rien autre rour affirmer Le at les événements de 2, he «le comte et la comtesse de Frontenac vécurent séparés ». On lira avec intérêt les articles publiés sur Frontenac, en 1905 et 1906, par M. Myrand dans ie Journai de Françoise: Voir surtout ce Journal, IV, 384.

n'avaient pas les mêmes susceptibilités, ne se soit pas du tout accommodée d'une vie conjugale partagée, et qu'elle ait préféré un jour s'enfermer dans l'Arsenal et dans sa vertu. Il ne faut plus dès lors que respecter l'attitude de cette femme, de cette mondaine qu’à Versailles, et Pour sa beauté, on nommait toujours [a Divine. Comme le démontre très bien M. Myrand, on ne trouve rien dans les Mémoires qui puisse souiller la réputation de Madame de Frontenac, et il faut conclure avec l’auteur, c'est charité et c'est justice, que jamais cette déesse qu'entouraient les adorateurs et qui aimait l'encens, ne descendit de son piédestal.

Et partant devient absolument invraisemblable la légende du coftret inventée par la perfide tradition. Après la mort de M. de Frontenac, on aurait envoyé à sa femme un cofiret d'argent, d’autres disent de plomb, renfermant le cœur de son époux. La fière contesse l'aurait relusé en déclarant « qu'elle ue voulait point d'un cœur mort qui, vivant, ne lui avait point appartenu!» M. Myrand a fait bonne justice, croyons-nous, de. cette légende, et nous regrettons seulement qu'il n'ait Pas intercalé dans le texte même du livre la démonstration qu'il a si laborieusement, quoique d'une façon trop diffuse et un peu loquace, établie dans l'appendice.

Ce que. M. Myrand a moins bien prouvé, semble-t-il, c'est la part très large qui reviendrait à Madame de Frontenac dans la fortune politique de son mari, et particulièrement dans le nomination

de ce dernier au poste de gouverneur de la Nouvelle-France. Car, ne l'oublions pas, M. Myrand prétend que cette femme, loin d'être étrangère à notre histoire, «en est un des personnages intéressants, considérables même, par l'influence qu'elle exerça sur les destinées politiques de la Nouvelle- France quand elle fit nommer son mari gouverneur .»

M. Myrand y tient; il l'affirme et il le répète aussi souvent qu'on voudrait qu'il le prouve. Et il l'aurait prouvé chaque fois qu'il l'affirme si seulement il était resté de cette intervention utile de Madame de Frontenac des documents suffisants. Or, ces documents, cette preuve positive ne paraît pas exister, et dès lors le lecteur n'est pas peu étonné d'entendre M. Myrand déclarer très haut que «Madame de Frontenac exerça deux fois à notre profit son irrésistible fascination : la première, lors de la nomination de son mari (6 avril 1672) au poste de gouverneur de la Nouvelle-France, et la seconde, quand elle fit rentrer Frontenac (7 juin 1689) dans son gouvernement de Québec; que sans cette double victoire, —un chef-d'œuvre d'intrigue politique renforcée de rouerie féminine,—-le Canada eût été perdu pour la «France dès 1690 ®,» N'est-ce pas beaucoup dire, et promettre beaucoup? Et n'est-on pas en droit d'attendre, après cela. de la part de l'auteur quelque démonstration qui fasse voir à l'œuvre cette rouée comtesse?.M. Myrand pourtant

(i) Frontenac et ses amis, p. 8.

(2) Cf. p. 4

s’en tient là, et n’a plus guère de paroles que pour remercier la Divine. Et l’on songe, en le lisant, qu'il a sans doute mis à affirmer une précision que soutient mal l'événement.

Bien plus, M. Myrand nous paraît avoir plus loin et peu à peu entamé et affaibli sa propre thèse. À la fin de cette même Page quatrième, nous lisons :

«Le vrai consiste en ceci: la commission de Frontenac comme gouverneur du Canada Jui fut obtenue par des amis heureux de tirer de la pauvreté un brave officier tout couvert de blessures. »

Et plus loin: « Qui pourrait dire sûrement, à l'exception de Louis XIV, si Frontenac avait été choisi grâce à l'influence de sa femme, au mérite de ses blessures ou au choix intéressé de la favorite (lisez Montespan)? La maîtresse du roi, anxieuse de lui prouver son amour et sa fidélité, . avait peut-être aussi multiplié les instances pour que son amoureux de prédilection (lisez Frontenac) fût, sous prétexte de récompense patriotique, nommé à ce poste lointain . »

Et plus loin: «Tous les historiens honnêtes (et M. Myrand en est un) attribuent la première nomination de Frontenac à un généreux désir de Louis XIV de tirer de Ja Pauvreté un brave officier couvert de blessures ®. »

À côté de tant et de si diverses influences quelle place y a-t-il donc pour l'influence décisive qu’exerça Madame de Frontenac? Quelle est la nature

et la mesure de cette influence? Et que reste-il après tout cela du chef-d'œuvre d'intrigue politique renforcée de rouerie féminine deux fois combiné par la comtesse? qu'en reste-t-il pour le lecteur, si ce n'est, semble-t-il, les trop catégoriques uffirmations d'un honnête historien ?

Oh! comme l'on aime bien mieux les pages si curieuses, si instructives et si nouvelles que M. Myrand a écrites sur les relations de Madame de Frontenac avec Madame de Maintenon; sur la part très active que prit Madame de Frontenac dans certaines aventures de la Frande, en sa qualité de maréchale de camp de la Grande Mademoiselle!

Avec quel intérêt sans cesse stimulé par la verve intarissable de l'écrivain ne lit-on pas aussi les chapitres où l'on voit, en leurs salons si galamment ouverts et remplis de si brillantes causeries, les Précieuses du Marais, les Frontenac et les Montmort? Les détails que nous donne M. Myrand sur Frontenac ami des lettres, et sur le théâtre au Canada, sont encore autant de renseignements utiles dont il faut lui être reconnaissant. M. Myrand a sagement profité de l’occasion pour remettre au point, après M. l'abbé Auguste Gosselin, la légende de Tartufe joué, par ordre de Frontenac, dans les couvents des jésuites, des ursulines, et dans la salle des pauvres de l'Hôtel-Dien. Les affirmations de l'abbé La Tour, reproduites servilement par un trop grand nombre de nos historiens, sont définitivement rayées de l’histoire, et la mémoire de M. de Frontenac se trouve d'autant déchargée.

M. Myrand a écrit un chapitre particulièrement intéressant sur Frontenac lui-même, sur les déboires de sa carrière politique, sur les tristesses qui avaient tant contribué à aigrir son caractère, Ce chapitre était annoncé déjà par ces quelques lignes que l'auteur avait tracées dès le début de son livre sur l'isolement où se trouvait Frontenac en son château Saint-Louis: «En vain, pour tromper sôn ennui, s'illusionner lui-même, ce friand de plaisirs mondains, cet ambitieux d'honneurs militaires, cet assoiffé de gloire s'ingéniait-il à transformer son palais en un petit Versailles. Vainement : cette cour factice, où la reine manquait, si laborieusement imaginée, ne lui rendait par son foyer domestique à jamais disparu. Et ses lendemains de fêtes le trouvaient plus morose et plus triste ‘, »

La seconde partie du livre de M. Myrand nous fait connaître quelques personnages avec lesquels nous étions peu familiers: Henriette-Marie de Buade, sœur de Frontenac, que l’auteur nous introduit avec une émotion si vive et si tendre que l'on regrette qu'il ait ensuite trop peu de choses à nous en apprendre; et Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort, époux d'Henriette, et l’un des Quarante.

La maison des Montmort que fréquentaient Gassendi, Molière et Colbert, où l’on faisait cercle de lecture et où l’on jugeait les œuvres de l'esprit, fut le foyer aimable, sympathique où se réfugiait le plus volontiers Frontenac. M. Myrand a essayé

@) Cf. p. 10.

de le reconstituer sous nos yeux, de même qu'il s'est efforcé de nous faire deviner toutes les grâces qu'ailleurs répandaient autour d'elles, à l’Arsenal, où le duc du Lude, grand ‘maitre de l'artillerie, leur donnait une hospitalité viagère, les deux divines Madame de Frontenac et Mademoiselle d'Outrelaise.

Il y a peut-être, dans cette seconde partie, des pages où l'imagination construit trop complaisamment des scènes que l'auteur s'amuse à créer, "à combiner, et dont il paraît tirer ensuite des conclusions aussi sérieusement qu'il le pourrait faire de faits historiques. C'est sans doute abuser de l'imaginative, et c'est entrer à pleine voile, à propos d'histoire, dans le domaine inconsistant de la fantaisie. L'imagination mêlée dans cette proportion à la réalité, empêche le lecteur de bien discerner où s'arrête l'événement, où commencent les conjectures. Lisez la page qui est consacrée au duc du Lude, et quelques-unes aussi de celles qui composent le chapitre troisième de la deuxième païtie. Ces pages éblouissantes ne laissent pas d'éveiller en moi une certaine défiance que peutêtre vous partagerez.

L'imagination, c’est, au surplus, une faculté très heureuse chez M. Myrand. Elle lui fait trouver les plus jolies choses; elle met en son style les plus brillantes couleurs, et elle le pénètre d'une vie qui excite, captive et entraîne en son courant le lecteur. Si ce don de l'image et des comparaisons imprévues, si ce don de la vie abondante et

débordante n'induisait souvent l'écrivain en des digressions trop longues et trop fréquentes #, ne le faisait exagérer parfois la portée des documents historiques, ne l'exposait à commettre quelques fautes contre le bon goût, et surtout ne l'empêchait de lier suffisamment ses paragraphes et ses développements, il serait à M. Myrand le plus précieux de tous les auxiliaires dont s'entoure so: talent. Il lui permet, en tout cas, de répandre sur tout ce qu'il a écrit la plus grande vérité, et aussi de prendre assez agilement tous les tons, depuis le léger et le badin, jusqu'au plus mélancolique, jusqu’au plus violent.

Peut-être même M. Myrand est-il quelquefois trop violent, surtout quand il rectifie une erreur, et qu'il doit combattre un adversaire. I] prête volontiers à ceux qui ne partagent pas son opinion des intentions qu'il ne voudrait pas qu'on lui reprochât à lui-même, et ceci est sans doute un excès de zèle, Oh! soyons bons! et que la douce charité inspire plutôt tous nos écrits, et les imprègne de sa suave onction! C'est dans la charité que s'élabore la vérité. C'est par elle que doivent se rapprocher et s'unir dans un commun effort tous ceux que sollicite la louable ambition de créer la science.

Cette pensée très chrétienne sera celle de la fin. Ælle nous presse, en terminant, de féliciter et de :

2 Cf. la digression typique faite à propos de Vaugelas, p. éé.

remercier très sincèrement M. Myrand pour le bon livre qu'il nous a donné. La justice, d'ailleurs, nous en fait un devoir, puisque, en ce livre de causeries historiques, l'on voit apparaître et briller les plus originales et les plus solides qualités de l'auteur.

Décembre 1903.

PAR

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