‹ Essais sur la littérature canadienne [microforme]Chapitre 21 sur 22 · HI · texte numérisé non relu

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Les fêtes nationales que l'on a célébrées à Québec à la fin du mois de juin dernier! ont donné quelque actualité à une question intéressante de notre littérature. Jamais peut-être on n'a multiplié les discours avec autant de profusion ; jamais on n'a fait vibrer avec autant d'entrain et de persévérance la fibre patriotique que nous portons en nous; si bien qu'il a été de mode pendant huit jours de ne plus guère parler que de l'éloquence canadienne, et, comme on dit ici, des orateurs de la Saint-Jean- Baptiste.

Disons le tout de suite: les éloges que l'on a faits des discours prononcés les vingt-trois et vingtquatre juin dernier ont été suffisants, et plutôt hyperboliques. Et, certes, l'on devait s’y attendre. On ne remue pas en vain pendant quarante-h'it heures le feu sacré du patriotisme. L'âme canadienne s’exalte facilement au souvenir des choses du passé, en face des brillants espoirs de l'avenir, et elle sait gré aux orateurs qui évoquent à son regard ces magiques visions. Et donc, on a décerné

(1) Le 23 et le 24 juin 1902, à l'occasion de la fête nationale des Canadiens français, on a célébré à Québec, par des démonstrations vraiment inoubliables, les noces de diamant de la Société nationale Saint-Jean-Baptiste, et les noces d’or de l'Université Laval. x

à nos orateurs des louanges qu'eussent envies Lacordaire et Berryer, qui auraient fait pâmer d'aise le vaniteux Cicéron.

Il y a bien eu quelques voix discordantes, une seule mème peut-être, dans ce concert d'éloges ; mais c'était la voix d'une critique plutôt mesquine, qui s'acharne à ne vouloir pas comprendre la pensée des autres, et qui s'évertue à dénigrer tout ce qui ne s'accorde pas avec des convictions toutes personnelles.

Nous avouons n'avoir partagé ni l'optimisme des uns, ni le pessimisme des autres. Et comme il arrive souvent qu'il vaut mieux se tenir à une certaine distance des extrêmes, peut-être est-ce dans un juste milieu qu'il faut ici se réfugier. Si nous prenons occasion des derniers discours que: à »1s a faits pour entretenir les lecteurs de la Nouvelle- France de notre éloquence canadienne, on pensera bien que nous ne voulons ici ni rafraichir les louanges que distribue la presse quotidienne, ni surtout justifier la malveillance dont en certain quartier on a fait preuve.

Nous ne voulons pas même, d'ailleurs, entrer dans l'étude des discours que tout le monde a lus ou entendus. Les orateurs qui les ont prononcés sont trop près de nous pour que.nous puissions les apprécier avec toute la liberté qui convient, et nous n'avons pas l'autorité qu'il faudrait pour les bien juger. Rappelons seulement qu'ils ont largement mérité une grande partie des éloges qu'on leur a décernés. Quelques-uns dont les noms sont sur toutes les

lèvres se sont particulièrement bien aquittés de leur tâche difficile’. Leur éloquence s'est alimentée à deux sources fécondes : notre foi religieuse, et notre ferme croyance en la mission providentielle de la race française en Amérique. Aussi leurs discours présentaient-ils un fond d'idées générales, solides el intéressantes, sur lesquelles ils ont appuyé avec force et souvent avec éclat les suggestives observations dont ils nous ont fait part, les vœux qu'ils ont exprimés pour qu'ici se développent dans la paix et avec harmonie toutes nos énergies nationales.

A-t-on remarqué que de tous les genres littéraires cultivés au Canada, l'éloquence est peut-être le plus en vogue? Les recueils de discours et de conférences sont déjà assez nombreux dans notre bibliothèque canadienne, et il y a quelques semainee e:core M. Bellerive compilait et éditait chez Brousseau les discours prononcés pendant ces dernières années, en France, par nos hommes publics. Et qui peut dire le nombre incalculable de harangues qui sont débitées annuellement du haut de nos tribunes politiques? Bref! pendant que parmi nous ceux

(1) Nous devons ici mentionner les noms de Mer L.-A. Paquet, professeur à la Faculté de théologie de l'Université Laval, et de M. Thomas Chapais, président général de la Société Saint-Jean-Baptiste. Aprés la messe qui fut dite, le 23 juin, sur la terrasse Dufferin, par Mer Bégin, archevêque de Québec, entouré de S. E. Mer Falconio, délégué apostolique, et de quinze autres archevêques et évêques du Lnth, Mer Paquet fit à la foule, en plein air, un discours sur /a Vocation de la Race française en Amérique. Le soir du même jour, à la fin du banquet de ia salle Jacques-Cartier, M, Chapais répondit au toast traditionnel, le Jour que nous célébrons.

qui écrivent sont trop rares, ceux qui parlent en public sont légion. De quoi il ne faut pas trop s'étonner pourtant. La vie politique des peuples modernes, et aussi leur vie religieuse ne vont pas sans beaucoup de discours. Il faut que le prédicateur ne cesse d'enseigner le dogme et la morale; il faut que le ministre publie sans relâche les bienfaits de son gouvernement; il faut que le député s’escrime à justifier les actes de sa vie publique, et que sans se lasser il attaque ou approuve le ministère ; il faut que l'avocat défende son client, et fasse respecter la justice. Et tout cela fait bien des thèmes sur quoi la rhétorique brodè ses plus graves dessins ou ses plus capricieuses fantaisies.

Au reste, personne n'ignore combien le Canadien se plaît à parler lui-même, et qu'il lui est infiniment agréable d'entendre discourir les autres. Et ceci est une qualité, disons une habitude de race. Quoi qu'on en dise, et quoi qu'il paraisse quelquefois, nous sommes bien restés français : français nous sommes par le cœur sans doute, mais aussi par le sang, et donc par le tempérament, et par tout cet ensemble d’aptitudes qui caractérisent chaque peuple. Or, le Français, on le sait bien, aime à dire tout haut ce qu’il pense. Il a même dans les veines du sang romain et aussi quelques gouttes de sang hellénique, et il ne se déplait pas dans les bruyantes assemblées du forum et du pnyx. Est-il donc étonnant que le Canadien soit lui aussi un peu bavard? Oh! sans doute il y a loin de Québec à Paris ou à Rome; il y a aussi tout un

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monde entre le Sair :- Laurent et l'Illissus; l’Acropole et le rocher de ‘itiaconé se dressent dans une lumière et sous un iv} bien différents. Et aussi notre éloquence se joue, et se déroule, et s'étale, et s'élève avec moins de grâce et d'harmonie, avec moins de souplesse et d'agilité que celle de Lysias et de Crassus, de Montalembert et de Mun. La faute en est à des causes multiples dont nous ne sommes pas toujours les maîtres, et que tout le monde devine, et qu'il serait trop long d'étudier dans cette causerie qui doit être courte; mais tout de m me est-il intéressant de constater combien et jusqu'à quel point nous avons conservé ce tempérament si propre à l'éloquence que nos pères ont ici apporté.

C'est même, Pénsons-nous, un problème de savoir quel genre littéraire fut ici cultivé le premier : l'éloquence ou la poésie? On a dit sans doute que l'homme chanta d'abord et qu'il parla ensuite. Et ceci signifie qu’en littérature la poésie vient toujours avant la prose. Mais si ce principe est généralement applicable à la littérature des peuples anciens où la vie intellectuelle, où‘les facultés littéraires ne se sont que par degré et lentement épanouies, et où la littérature a dû suivre des phases successives et correspondant à de divers états de civilisation, le peut-il bien être à la littérature de ces peuples colons qui se sont créé, à une époque de civilisation très avancée, une patrie nouvelle? I] pourrait se faire, et il arrive en eflet que des lois toutes différentes président aux origines et aux progrès des

littératures anciennes et des littératures coloniales modernes. Et le Canadien, en particulier, pourrait bien avoir parlé avant d’avoir hanté.

Sans compter le sermon qui depuis nos origines est ici un genre permanent, et qu'appelle l’organisation de notre vie religieuse, le discours politique est certainement une des premières formes qu'ait “evêtues notre pensée littéraire.

Ce n'est que quelques années après la conquête, à la fin du XVIII: siècle, que cette pensée s’est éveillée, et a pris soin de s'exprimer par des œuvres. Or, en 1791, l'Angleterre dotait notre pays d’un gouvernement constitutionnel; le peuple canadien envoyait au parlement ses premiers députés; c'est donc à cette date que s'ouvre la liste de nos orateurs politiques, et que commence l’histoire de notre éloquence. Panet et Bédard, nos premiers députés influents, sont tout à fait contemporains de ce Joseph Quesnel, né gai rimeur, dont en 1790 on jouait à Montréal le Colas et Colinette, et que l'on voit inscrit parmi nos poètes canadiens dans le Répertoire national. Mais Joseph Quesnel était un Français de France, et sans doute qu'il faut pour trouver les origines de la vraie poésie canadienne descendre encore de quelques années, et joindre peut-être ce Mermet, venu de France lui aussi, en 1813, mais qui chanta notre vie nationale, la Victoire de Chaleauguay et Chambly, et qui semble avoir créé au pays la poésie patriotique.

Je ne sache pas qu'il soit resté beaucoup de fragments des discours qui furent prononcés pendant

la première période si agitée pourtant de notre vie parlementaire, je veux dire de 1791 jusqu'à 1840, époque où fut modifiée notre constitution.

C'est le sort commun à tous les premiers orateurs politiques dont s’honore un pays, que leurs œuvres, dont ils n'eurent eux-mêmes aucun s \uci, disparaissent et que leur nom, seul, et aussi leur exemple de courage civique soient pieusement gardés par la postérité. Leur parole frappe l'oreille des contemporains, elle émeut les âmes, elle exerce une influence considérable et souvent capitale et essentielle, mais l’on n'a pas le soin de recueillir ces sons, de fixer cette parole, et bientôt il ne reste plus du citoyen orateur que l'œuvre politique et sociale qu'il a accomplie, Et si cela suffit pour que la vie d'une nation se développe et que les progrès se réalisent, cela constitue une lacune regrettable dans l'histoire des lettres humaines.

Et il est remarquable que cette lacune soit constatée à l'origine de présque toutes les littératures. z è Toute histoire de l'éloquence commence par une série de noms d'orateurs dont les œuvres sont perdues. Et elle atteste ainsi à la fois la force et la fragilité de ce verbe humain, qui fait immortels des hommes dont la voix, devenue sans écho, fut Pourtant l'organe et comme le Puissant instrument de leur activité patriotique. La Grèce n'a plus rien des harangues de Thémistocle et d’Aristide, ni même de celles de Périciès: Rome ne peut guére

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citer que les noms de ‘£s premiers tribuns, et ceuxci ont laissé à la patrie mieux que leurs œuvres oratoires, une plus grande liberté.

Trouvera-t-on étrange que nous rapprochions de la majesté de ces souvenirs antiques, la mémoire de nos premiers orateurs populaires? La chose pourtant n'est pas si bizarre qu'on le pourrait penser. Bédard, Panet, Taschereau, Papineau, Neilson furent dans des temps plus rapprochés, et sur une scène moins retentissante, des orateurs habiles, vigoureux et hardis qui firent pour leur pays ce que d’autres, à Athènes ou à Rome, ont fait pour le leur.

Ils ont été les intrépides défenseurs de nos droits méconnus, ils ont revendiqué pour le Canada français les libertés que garantissait l'acte de cession, mais que la diplomatie anglaise tardait tant à nous accorder. Leur éloquence sans doute a été rude, brève, bien positive, sans apprêt. Par quoi, d'ailieurs, elle dut ressembier beaucoup à celle que l'on entendit au forum pendant les premières années de la république romaine. Les parlementaires du régime de 1791 ont vécu à une époque où il était particulièrement difficile de se livrer à ces études longues et pénibles qui sont la condition préalable des œuvres littéraires. Séparés de la France depuis de longues années par la fortune des armés, privés de tout commerce avec elle pendant le’, guerres de la révolution et de l'empire, et absrbés par des luttes de plus en plus opiniâtres, con.ment auraientils pu alimenter leur vie d’étude et 1évelopper dans le sens de l’art ces énergies intellectuelles dont ils

ont donné des preuves si manifestes? Ne demandons donc pas à ces orateurs de la première heure ces artifices du langage, ces ressources de pensée et d'expression qu'on ne peut obtenir que par une longue et sérieuse culture.

La veriu du citoyen suppléa d'ailleurs chez eux aux procédés artificiel; de la rhétorique. Ils se soucièrent peu de polir des phrases, et de. balancer des périodes ; ils firent mieux en somme, puisque c'est à eux que nous devons d’avoir conquis pied à Pied l'influence qui nous revient aujourd'hui, et arraché lambeaux par lambeaux les libertés politiques dont nous jouissons. Peu importe que toutes ces victoires soient ou non le prix de phrases harmonieuses et cadencées! «La véritable éloquence

se moque de l'éloquence, » écrivait Pascal: et il pourrait bien sè faire que nos premiers tribuns, qui firent trembler et fléchir leurs adversaires, fussent de véritables orateurs.

notre vie parlementaire Et l'éloquence s'exprimer par des

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: renvoie aux quatre coins du pays l'écho des discours religieux, académiques et patriotiques que l'on croit avoir quelque valeur; et certes, ce ne sont pas les documents qui Manqueront à celui qui voudra faire l'histoire de notre éloquence contemporaine,

Et la comparaison serait sans doute intéressante à établir, si elle le pouvait être, entre nos discours d'aujourd'hui et ceux d'il y a cent ans.

Incontestablement, des progrès véritables ont été réalisés. L'éloquence modeste et austère des premiers orateurs a fait place à un art plus soigné. Grâce aux nombreux collèges qui depuis plus de cinquante ans ont été multipliés dans la province française de Québec, la culture classique est plus répandue parmi nous, la rhétorique a livré ses secrets à un plus grand nombre de nos compatriotes, et notre éloquence s’est haussée de plusieurs degrés.

Nous ne croyons pas, certes, qu'elle ait atteint ses plus hauts sommets. Il est possible d’entrevoir une perfection plus grande que celle que nous lui connaissons ; la marge laissée encore au progrès est bien propre à stimuler les plus louables ambitions. Au reste, il ne faut pas s'étonner, ni s’impatienter, ni surtout maugréer si nous ne présentons pas à l'admiration du monde un groupe d'orateurs aussi nombreux et aussi éloquent que ceux d'autres pays plus vieux que le nôtre et mieux pourvus de tous les moyens de former le goût. Il est plus convenable de rendre justice aux laborieux efforts de ceux qui travaillent, et d'attendre que peu à peu notre éloquence canadienne se débarrasse de certains défauts dans lesquels elle paraît s’attarder. Ne demandons pas à une province qui ne compte pas deux millions de Canadiens français, des hommes éminents aussi nombreux que l'on en pourrait

trouver dans un pays de trente millions ; n'exigeons Pas même de nos compatriotes instruits une culture aussi parfaite que celle qu'ont reçue en France la plupart des hommes publics dont nous lisons les discours, et n'allons Pas crier haro sur nos éducateurs, parce que les collèges qu'ils dirigent ne sont pas des Facultés d'enseignement Supérieur, Quand on est né dans un pays comme le nôlre, ou quand on y émigre; quand on vit dans une colonie où les ressources sont si peu développées, et où les questions économiques absorbent la plus grande part de l’activité politique et sociale, il faut savoir être patient, et se résigner à attendre.

Que si nous écrivons ces choses, ce n’est pas, certes, que nous ne veuillons hâter le plus possible le progrès de notre culture littéraire. Le temps est venu même où cette question de l'enseignement classique et de l'enseignement supérieur doit entrer dans une phase nouvelle; et nul doute que l’éloquence canadienne bénéficiera de tous les avantages nouveaux que l'on se propose d'ofirir bientôt à ceux qui étudient, Nous sommes persuadé qu'une formation plus complète et plus sûrement dirigée fera disparaître cet excès de rhétorique dont souffre surtout notre éloquence. Chose curieuse, c’est de la rhétorique, nous voulons dire de la rhétorique artificielle, fade et solennelle, qu'elle paraît en effet souffrir. Ce qui manque trop souvent à nos orateurs, et nous parlons ici d’un certain nombre et assez grand hors duquel chacun est libre de se

placer, c'est cette forte simplicité que l'on aime tant retrouver dans le discours. On dirait parfois, à l'entendre, que l'âme canadienne a perdu ce sens de la mesure qui est si propre à l'esprit français, et qu'elle s’est faite espagnole ou italienne. Ou encore, il semble que nous avons conservé ici et trop développé ce goût littéraire qui en France même prévalait à l'époque où Lamartine déroulait du haut de la tribune de si sonores périodes. Notre éloquence, celle surtout que l'on entend dans les grandes circonstances de notre vie publique, est peut-être trop gourmée et trop pompeuse. La forme qu'elle revêt et le ton avec lequel on s'adresse à l'auditoire manquent trop souvent peut-être de ce naturel séduisant, de cette spontanéité apparente qui intéressent, captivent et ne fatiguent jamais. Rien ne lasse plus vite que les phrases touffues et emphatiques.

Avouons encore que la rhétorique, celle qui est factice, exerce souvent sa néfaste influence sur le fond même dont vit notre éloquence. Cette rhétorique apprend à développer surtout les idées générales, et, il faut le dire, banales, qui sont le thème trop habituel des amplifications faites en classe. Or, précisément le lieu commun est peut-être le répertoire trop exploité où vont s’approvisionner les orateurs dont nous parlons. Et nous entendons ici le lieu commun dans le sens péjoratif qu'on lui prête souvent. Sans doute nous ne parlons et n'écrivons guère que pour répéter ce qui a été dit

avant nous; inais encore y a-t-il une certaine manière de féconder le ‘eu commun, de le faire sien et nouveau que l’on pourrait ici davantage pratiquer. Notre histoire, par exemple, est une mine cà puisent la:geimnent nos orateurs patriotes. C'est une épopée, et chacun à l'envi s’avise de le redire à son tour et sur tous les tons, sans peutêtre suffisamment dégager de ce sujet des considérations originales. Non pas certes qu'il faille blâmer ceux qui demandent à notre histoire les leçons de l'heure présente; il ne faut jamais renoncer au patrimoine sacré des gloires ou des souffrances du passé, ni sacrifier quoi que ce soit de ce qui fut notre vie nationale. Mais encore pourrait-on sans doute renouveler ce thème en le pénétrant d'idées plus personnelles.

Que si la rhétorique est le mal dont souffre notre éloquence, la cause en est probablement, et nous le pensons du moins, dans les méthodes mêmes de notre enseignement littéraire. Nos exercices de rhétorique sont trop exclusivement oratoires, et enferment trop étroitement l'élève dans le cercle banal du lieu commun, patriotique ou religieux. Sous le prétexte que l'élève ne peut encore manier que des idées très générales, on ne l'applique guère qu’à des sujets où l'imagination, bien plutôt que l'esprit scientifique et la réflexion, se donne libre carrière. Ces sujets, historiques pour la plupart, se rapportent à telle ou telle période de l’histoire sur laquelle l'élève n'a et ne

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peut avoir que des notions très vagues; et le rhétoricien supplée alors à une information précise qui lui manque par des développements généraux qui se prêtent d'ailleurs à toutes espèces de mouvements'oraloires. Dressé à ce genre de composition, il apporte.a plus tard dans la vie publique ces habitudes de parole où la banalité et l’'emphase tiennent trop souvent lieu d'une pensée originale, et simplement et fortement exprimée.

Nous croyons beaucoup plus efficace pour la formation des espritsiet l'éducation du goût littéraire, les méthodes que l'on emploie depuis longtemps déjà en France, et où le discours alterne avec la dissertation. Le discours pratiqué dans une sage mesure développe comme il convient les facultés oratoires de l'élève, pendant que la dissertation, qui doit être avant tout sobre et exacte, l'oblige à une minutieuse recherche des faits et à une invention plus personnelle des idées. L'exercice de la dissertation quand il est prudemment dirigé, et quand il porte sur des sujets appropriés à l'esprit des élèves, éveille beaucoup plus que le discours la curiosité intellectuclle, et il donne surtout ces habitudes de style où la simplicité et la précision élégante n’excluent pas, lorsque le sujet le comporte, l'élévation, l'éclat des images et toutes les hardiesses de la rhétorique.

Qui n’a pas été frappé souvent en lisant les principaux discours qui sont prononcés à la tribune française, ou dans les académies, de la souplesse merveilleuse, et aussi de la vigoureuse simplicité,

nous revenons à dessein sur cette expression, de cette éloquence dont est généralement exclue toute espèce de pédantisme,

Nous croyons qu'il Y a encore beaucoup à faire ici pour réaliser cette manière qui est la bonne, pour faire prendre à notre discours un ton plus mesuré, pour en bannir toute fausse rhétorique. Et c'est Pourquoi nous avons pensé devoir signaler aujourd'hui quelques-uns de nos graves défauts. Nous voudrions nous être trompé, mais si on y regarde de bien près, peut-être admettra-t-on que, en réalité, nous avons eu quelque raison de faire cette critique de notre éloquence canadienne. : Nous sommes à dessein resté dans les généralités pour n'éveiller aucune susceptibilité. Nous savons que la critique trop sévère rend de très mauvais services à ceux qui s’essaient dans un genre quelconque de la littérature; d'autre part, la critique trop complaisante et routinière, telle qu'on la rencontre souvent dans nos journaux quotidiens, ne peut qu'entretenir chez ceux qui lisent ou qui écoutent le Mauvais goût, et chez ceux qui écrivent ou qui parlent des défauts dont il importe qu'on se débarrasse,

Août 1902.

Nos deux quotidiens québécois viennent de faire toilette neuve. Le Soleil étrenne aujourd'hui sa Parure, et tout naturellement donc se pose à l'esprit des lecteurs la question des développements, transformations et progrès de notre journalisme canadienfrançais. Qu'on nous permette aujourd’hui de causer un peu rapidement de ce grave sujet,

Il est incontestable que le journalisme canadien a réalisé depuis la fin du dix-huitième siècle, où il naquit, les plus considérables progrès matériels. Nos machines d'imprimerie sont aujourd’hui si perfectionnées que leur mécanisme savant, compliqué, intelligent, fait apparaître comme des enfantillages de l'industrie ces instruments très primitifs et si Misérables dont se servaient Brown et Gilmore pour imprimer, en 1764, notre premier journal, la Gazette de Québec. Comme la pensée des rédacteurs est prompte aujourd’hui à prendre sa forme définitive, et à se fixer sur le papier, et comme elle va dans une course effrénée vers la curiosité avide du lecteur! Québec est extrêmement mieux outillé qu'il ne l'était il y a cent, cinquante, et mème dix

ans, et l'on sait que Montréal rivalise, pour la perfection de ses presses, avec les grandes capitales du journalisme américain.

Il y a donc progrès dans l'art d'imprimer ce qu'on appelait au commencement du siècle dernier nos «papiers-nouvelles », et les journaux à vingt-quatre, trente-six et quarante-huit pages, qui sortent des ateliers de la Presse et de la Patrie, le prouvent avec une indéniable et trop durable persistance. Il faut pour publier de si volumineux quotidiens, outre l'esprit barnumesque' de la direction, tou: le secours du machinisme le plus moderne.

Et c’est justement grâce à la grande facilité et rapidité du travail d'impression, que notre journalisme est devenu beaucoup plus abondant et copieux qu'il ne l'était autrefois.

Mais l'on va si loin en ce sens qu’il semble que l'on pense, en certains bureaux de direction, que le progrès du journal est en raison directe du nombre de pages qu'il emporte chaque jour dans la circulation. Ce qui est certain, c'est que les fondateurs du journalisme canadien-français ne concevaient guère un journal aux fascicules épais comme ceux que publient les propriétaires des quotidiens de Montréal. Nos premiers journaux ne dépassaient pas quatre pages, et encore était-ce les formats inquarto et in-octavo qu’avaient adoptés le Canadien, en 1806, et le Courrier de Québec, en 1807: le quels sont, en réalité, les aînés de nos journaux politiques publiés en langue française.

Aujourd'hui, on se livre avec une sorte d'intempérance à l'œuvre de l'agrandissement des journaux. Sans trop calculer les forces intellectuelles dont on dispose, on augmente, on multiplie le nombre des Pages à couvrir, et ce sont des liasses de papier que chaque samedi l’on envoie par bottes jusqu'aux extrémités du pays, et au delà de nos frontières. Nous ne croyons Pourtant pas que ceci même, le fait brutal d'établir un record quant au nombre des pages imprimées, puisse constituer, comme l'insinuait il y a quelques mois le directeur d’un grand journal de Montréal, un véritable progrès. N'est-il P: Constant, d'ailleurs, que très souvent ce sont précisément ces numéros touffus et échevelés du samedi qui sont les plus vides, ou qui enferment le moins de matières originales à lire. On y trouve surtout beaucoup d'annonces et beaucoup d'images, et s'ils se remplissent d'une certaine littérature, c'est aux dépens, le plus souvent, des revues et journaux français; et ces articles pris ici et là, sans aucun respect de la propriété littéraire, n'ajoutent rien, évidemment, à Ja gloire de notre journalisme national.

Certes, ces journaux du samedi sont un objet de curiosité pour les Européens qui visitent notre pays. Les touristes de France les envoient à leurs familles et à leurs amis comme de parfaits échantillons de l'extravagance américaine, et des exemplaires certains d’un journalisme mal équilibré. Au surplus, rien ne déconcerte autant le Français économe qn'un tel abus et gaspillage de papier! I]

oublie sans doute les sommes énormes que les propriétaires de ces journaux peuvent prélever sur l’avidité naïve de leurs concitoyens.

Québec n'est pas encore rendu à ces excès d'un journalisme commercial, où la question d'argent semble primer toutes les autres, et nous espérons qu'il s’en tiendra longtemps encore éloigné. Notre journalisme québécois est plus sobre en ses manières que le montréalais, et c'est déjà pour lui une grande supériorité sur l’autre. Surtout il n'étale pas autant les couleurs criardes et les impudentes réclames.

Nous savons bien que les journaux ne sont pas des revues littéraires, qu'ils doivent sacrifier beaucoup aux exigences du commerce et de la concurrence industrielle. La réclame, par exemple, est devenue un agent nécesssaire de publicité, et il importe qu’elle soit bien faite, active et un peu bruyante, et c'est par le journal qu'elle peut atteindre le plus grand nombre de lecteurs. Mais encore doit-il y avoir quelques limites à ce besoin de réclame, et doit-on observer quelque décence dans la façon dont on offre son ours el sa marchandise. Or, non seulement les annonces, que jadis on parquait dans des colonnes spéciales, se sont aujourd'hui un peu partout faufilées et introduites à travers les pages du journal ; non seulement elles se haussent jusqu’au titre qu'elles menacent d'étreindre, d'étouffer, et de supplanter; non seulement elles semblent vouloir prendre le pas sur les articles de

rédaction, jusqu’à les couper et morceler par l’encombrant étalage de leurs grosses lettres, et par le procédé d'une mise en pages qui paraît être plutôt l'effet d'un art algonquin, mais encore voici qu'à Montréal elles veulent par d’autres moyens crever les yeux du lecteur et fixer sa distraite attention. Elles se colorent en rouge, elles se fardent, et elles affichent avec une audace sans égale leur com= merce impudent. L'autre jour c'était la Patrie ellemême qui se faisait charlatan pour son propre compte, et se barbouillait pour offrir aux cents ses colonnes d'annonces.

Or, tout cela est indiscret, malséant, de mauvais goût, et tout cela donc ne peut-être un progrès ; tout cela est un recul et nous éloigne des traditions plus convenables du journalisme européen et de l'ancien journalisme canadien.

Ce mal s’accentue aussi et s'aggrave par suite de l'introduction dans le journal de ces images grotesques, de ces scènes plulôt insignifiantes qu'enfante chaque semaine l'imagination vidée d'artistes qui excellent dans le genre burlesque ou bouffon. On nous répondra encore sans doute que ces gestes de Timothée, Zidore, Citrouillard et Ladébauche amusent les enfants. Nous savons bien que les enfants, et ceux qui leur ressemblent, aiment toujours à descendre, par une pente qui est trop naturelle, vers ce qui est vulgaire et grossier, mais il faut au moins savoir discerner entre les multiples instincts de l’homme, et réserver les images

cocasses à certains petits journaux qui font profession d'être drôles, et de récréer, pour un sou d'esprit, les enfants et leurs pareils. Ces feuilles légères, n'ont pas, au moins, la prétention de figurer parmi les grands journaux du pays où on les publie. Nous ne comprenons pas e1'COTE que des journaux politiques qui visent à faire l'éducation intellectuelle et morale de notre peuple, qui se donnent volontiers comme les produits les plus perfectionnés de la presse canadienné, s’avilissent jusqu’à devenir chaque samedi des papiers vulgaires et communs, où s'étendent les images les plus pâteuses et les plus baroques, et s'en aillent ainsi en pays étrangers se présenter comme les types et. les modèles parfaits de notre bon goùt et de notre journalisme national.

Qu'on ne nous dise pas que le journalisme montréalais correspond à un goût public très spécial qui n'existe pas €n pays européens, st qui serait le goût américain. Ïl est possible, il est certain que l'américain se complaît dans l'extravagant, dans l'imprévu, dans le burlesque et qu'il aime à mêler ensemble les choses qui sont le moins faites pour se rencontrer ; il peut se faire que le journaliste américain s'ingénie à rapprocher les disparates, l'esprit et la platitude, le sérieux et la caricature; mais laissons aux américains leurs excès et leurs manies, et nous, qui faisons revivre sur ce continent l'âme française, et sa vertu civilisatrice, sachons garder ici et fortifier et répandre

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ces traditions de bon goût, de tact, de mesure, de

haute convenance qui sont l'héritage le plus précieux de notre génie national.

Il est donc assez évident que si la perfection plus grande des machines a beaucoup amélioré notre journal canadien, l’a fait plus ample et plus rapide, nous avons cependant laissé s’introduire dans la mise en pages, et dans les manifestations de Ja réclame des défauts graves, qui tiennent à une ambition cupide, et à un sens dépravé dont nous : aurons bien du mal à nous défaire.

Mais la rédaction de nos journaux, la valeur artistique de la prose dont ils sont pleins, ont-elles subi à leur tour les mêmes fluctuations d et de décadence? :

Certes, il faut reconnaitre que nos premiers journaux canadiens ne nous offrent pas toujours des modèles de composition française. La langue qu'écrivent leurs rédacteurs est assez souvent incertaine, lourde, et parfois gonflée outre mesure de toutes les vanités de la rhétorique du siècle dernier. Mais il y a aussi de très nombreuses pages alertes, souples, animées, vigoureuses, que l’on pourrait recueillir tout le long de la collection de ces anciens

journaux. Tels articles de Bédard dans le Canadien, de Louis Plamondon et du docteur Labrie dans le Courrier de Québec, de Viger dans le Specfateur, ne dépareraient pas nos feuilles contemporaines. Plus tard, trente »t quarante ans après,

il y eut une pléiade de journalistes qui firent

e progrès

le plus grand honneur aux lettres canadiennesfrançaises. C'était Chauveau, Taché, Cauchon, Fabre, et au-dessus d'eux, les doininant tous par l'élévation peu ordinaire de la pensée, Étienne Parent. Le journalisme que faisaient ces rédacteurs, fut toujours très combatif; il connut des luttes ardentes, où s'engageait à fond l'esprit de si fervents patriotes. Il y eut bien alors sans doute quelques personnalités peu courtoises dans les attaques et les ripostes, mais nous ne pensons pas que les écrivains de ce temps aient commis tous les excès de langage dont nous ont faits témoins beaucoup de polémiques contemporaines. Et.

c'est pourquoi nous ne pourrions assurer qu'il y ait aujourd’hui plus qu'autrefois de la distinction dans la tenue et le ton de nos journaux de parti, et que l'on ,se soit bien dégagé de toutes les animosités plutôt étroites où tendent à nous ramener sans cesse les querelles de la vie politique:

Mais, d'autre part, il est incontestable que notre journalisme contemporain est mieux informé que ne l'é‘ait le journalisme d'hier, et que les plumes qui s'y exercent sont souvent plus fermes, et d’une pointe plus fine que celles de beaucoup de nos anciens rédacteurs. La prose canadienne s’est beaucoup déliée depuis une vingtaine d'années, et il était inévitable que la presse en bénéficiât. La qualité de notre journalisme correspondra toujours, d'ailleurs, assez exactement au degré de culture intellectuelle et donc aussi aux exigences de notre

classe lettrée. Or, il est bien certain qu'aujourd'hui, grâce aux facilités plus grandes de nous instruire qui nous sont données, même et surtout après les études classiques, par la revue, le journal et le livre, grâce surtout aux débordements de la librairie française qui nous envahit, un plus grand nombre de formes et d'icées sont en circulation parmi nous, et les esprits studieux ont donc pu se meubler davantage, et notre sens littéraire se développer et s'affiner. Et cette transformation heureuse ne pouvait manquer d’avoir son prolongement jusque dans la rédaction de nos journaux.

Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour rendre cette rédaction de nos journaux plus littéraire, et aussi plus substantielle et plus instructive. Et nous croyons bien que ce progrès sera lent à réaliser, aussi longtemps du moins qu'il sera nécessaire de confier le journal à des hommes qui ne sont pas assez préparés pour cette tâche, et aussi longtemps surtout que les rédacteurs seront obligés de produire chaque jour et d’alligner hâtivement leur prose pour remplir les innombrables colonnes du quotidien. C'est Pour cette raison, d’ailleurs, que notre journalisme besor eux s'enferme surtout dans des luttes pour le cle er, et dans des combats, souvent mesquins, où s’épuisent trop de vigoureuses énérgies ; et c’est donc aussi pourquoi ce journalisme, qui n’est guère qu'une entreprise politique ou commerciale, n'est pas assez un journalisme de doctrine et d'enseignement. Les nombreuses

questions sociales, politiques, religieuses, historiques, artistiques dont il faudrait instruire le public, et qu'il faudrait traiter avec une compétence suffisante et sereine, sont le plus souvent et profondément iégligées ;. les rédacteurs trouvent plus facile d'alimenter leur verve dans les petites, violentes, et trop souvent stériles querelles de parti. On se renvoie d'un journal à l'autre des ripostes plus ou moins adroites, et l'on oublie que le ministère du journaliste ne doit pas trouver là son principal compte.

Et puis, pourquoi ne pas l'ajouter ici, et le regretter encore, il faut établir une distinction trop profonde, quand il s'agit de Ja prose de nos journaux, entre la littérature de la rédaction et la littérature des comptes rendus et des réporters. Notre journal cherche et poursuit et traque la nouvelle. Et rien ne se passe à la ville ou à la campagne sans que l'on se croit obligé d’en instruire le public. Il faut pour ce se vice très compliqué de l’information toute une nuée de reporters qui se transportent aussi vite que l'esprit sur tous les théâtres où sont signalés les accidents de la vie humaine, qui assistent attentivement à toutes les grandes démonstrations civiles, :olitiques et religieuses, et rédigent pour le journal le compte rendu détaillé des événements extraordinaires qu'ils ont vus, et de ceux mêmes qu'ils n'ont pas vus. Or, il faut le reconnaître et l'avouer, cette prose cursive des reporters est, d'ordinaire, extrêmement faible, elle est souvent

fort incorrecte, et parfois elle constitue tout simnlement àne injure faite au journalisme canadien. Nos reporters n'ont souvent à peu près aucun sens de la propriété des termes, ils sont en froid avec la syntaxe, ils ignorent assez comment il faut mesurer l'éloge ou le blâme, l'éloge surtout, ils sont assez impuissants quand il s’agit de résumer la pensée ou le discours d'un orateur sacré ou profane, et ils lui font dire, sans qu'ils paraissent s’en douter, les plus fortes inepties ; et ils écrivent donc dans une langue et dans un style qui plus d'une fois, à l'étranger, nous font passer pour les plus mûrs de tous les décadents, ou pour les plus grossiers de tous les ignorants. 1] y a.là un mal très réel à guérir, et dont souffre très douloureusement notre journalisme contemporain. 3

Et pourquoi ne demanderions-nous pas ici à tous les écrivains de nos journaux, rédacteurs ordinaires ou reporters ambulants, un souci très scrupuleux et extrême de l'exactitude et de la vérité? Car ce qui importe par dessus tout, c'est le respect de la vérité, c’est le culte du fait. L'art, d'ailleurs, peut-il bien exister en dehors de ce respect, et indépendamment de ce culte?

Il s’agit ici, évidemment, de la vérité et du fait qui peuvent être sans, danger offerts au public, qui ne souillent pas les yeux et qui ne dépriment pas la morale des lecteurs. : Nous ne parlons pas des théories antireligieuses ou antinationales dont un journal ne devrait jamais se faire le missionnaire et le vulgarisateur, et nous ne parlons pas non plus

de ces opinions politiques que chacun peut avoir en son esprit, qu'il tient pour les seules raisonnables, et qu'il élève parfois jusqu'au niveau et à la hauteur d'un dogme, mais plutôt de tous les faits, pelits ou grands, qui se Peuvent introduire dans les colonnes du journal, N'est-ce pas le devoir grave du rédacteur de n'appuyer ses démonstrations que sur les faits nettement aperçus et Joyalement exposés? et n'est-ce pas même Je devoir du reporter de ne raconter jamais que ce qui est arrivé ? Or, combien de fois, à cause d'une certaine mauvaise foi inconsciente de l'écrivain, ou de l'empressement indiscret des nouvellistes, ne sommes-nous pas aujourd’hui trompés sur les événements considérables ou minuscules qui se sont passés hier? Et, vraiment, n'avons-nous pas le droit, nous lecteurs, d'exiger qu'on nous renseigne avec précision et

obité? Songeons, d’ailleurs, que les journaux

e l'on publie ce soir sont des documents que

vront consulter ceux qui plus tard feront l'histoire

s temps heureux où nous vivons. N'enlevons pas au journal contemporain ce caractère documentaire qui convenait beaucoup mieux à celui d'autrefois; ,ne le dépouillons pas de sa valeur historique.

Les défauts et qualités que nous avons cru devoirici relever, et certains progrès et certains reculs de la presse canadienne sont assurément imputables aux conditions intellectuelles dans lesquelles nous vivons, et aux milieux où s’agite le journaliste, Mais

aussi, défauts et qualités, progrès et reculs peuvent ètre en une grande mesure attribués à l'action personnelle et aux volontés individuelles. C'est Pourquoi nons pouvons espérer que notre journalisme, qui se transforme et s'améliore quelquefois, se prépare une fortune de plus en plus honorable ét glorieuse. Les directeurs de nos grands q.otidiens cherchent à nous persuader qu'ils veulent élever de plus en plus la dignité du journal, et sa vertu morale et littéraire. Tout le monde reconnait qu'ils savent réaliser parfois leurs généreux desseins. Sans doute, leu: conception du journalisme véritablement digne el artistique n'est pas toujours, nous semble-t-il, et nous l'avons dit, la meilleure, mais nous croyons qu'à mesure que se développeront en ce pays le goût et l'étude des bonnes lettres, à mesure que nous saurons replonger davantage nos âmes françaises dans la source limpide de nos traditions intellectuelles, on reviendra de certains errements où nous entraîne le mercantilisme américain. Et, il nous plaît de le penser, ce sera Québec qui aura le plus contribué à ce retour vers les habitudes familières à notre esprit, et vers cet atticisme mesuré et discret dont est naturellement pénétrée l’âme canadienne.

Octobre 1905.

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