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Le rôle de la critique littéraire, où qu'elle travaille et rende ses jugements, consistera donc Surtout à établir la valeur des œuvres, à signaler aux auteurs leurs qualités et aussi Jcurs défauts, et à dégager des livres Ja somme de vérités qu'ils contiennent; elle essaiera, du même coup, d'éclairer l'opinion, et, sans prétendre se substituer aux appréciations légitimes des lecteurs, elle pourra peut-être quelquefois inviter le public à mettre quelqu'ordre et mesure dans ses enthousiasmes et ses admirations.
Mais c'est aux auteurs d'abord qu'elle doit cher-
cher à rendre quelque service; et s'il importe
qu'elle le fasse sans pédantisme, elle n'en doit pas moins le faire avec courage, et se préoccuper de dire précisément et fortement en quoi peuvent être louables ou défectueuses la pensée et la composition d'un livre.
Il faut d'abord rappeler, dans ce pays où les œuvres sont en général plus correctes qu'artistiques, qu'il y a des règles du style et des lois de la composition qu'on ne peut impunément violer, et qu'il y a véritablement un art d'écrire, qu'il faut savoir et pratiquer.
On a pu dire, sans doute, que cet art se confond avec celui de la réflexion. Bien écrire, ou bien parler, comme disait Renan le jour où il recevait à l'Académie Ferdinand de Lesseps, c'est bien penser tout haut. Et Paul Bourget laissait entendre lui aussi que l'idée ne se sépare pas de la phrase, ou le fond de la forme, quand il écrivait: « L'idée «n'est pas derrière la phrase comme un objet der- «rière une vitre; elle ne fait qu'un avec la phrase, «puisqu'il est impossible de concevoir une phrase «qui n'exprime aucune idée, ou une idée qui soit «pensée sans aucun mot».—Et il ajoutait: «Penser, «c'est prononcer une phrase intérieure, et les qua- «lités de la pensée font les qualités de la phrase «intérieure. Écrire cette phrase avec toutes ses «qualités, de façon que tout le travail silencieux de «la pensée soit rendu perceptible, et comme concret, «c'est le but que .chaque littérateur de talent se «propose “. »
(1) Cf. Essais de psychologie contemporaine, pp. 168-173.
Paul Bourget se répétait lui-même quand il disait ailleurs: «Le style d'un écrivain, c'est «l'expression et comme le raccourci de toute sa «manière habituelle de penser et de sentir *.» Au surplus, et avant Paul Bourget et avant Renan, Buffon avait déjà déclaré que le style, c'est l'ordre et le mouvement que l'on met dans ses pensées.
Mais s'il résulte de tout cela qu'il y a entre la pensée et son expression des rapports si étroits que ceux-là qui écrivent mal sont précisément les mêmes qui, ayant peut-être quelques idées, ne savent pas assez comme il faut les penser, il n'en reste pas moins vrai qu'il y a un art d'écriré, qui tient sans doute, et premièrement, à la façon dont l'artiste sait organiser et conduire en son esprit la réflexion, à l'habileté, à la maîtrise avec lesquelles il peut faire jaillir du cerveau, combiner, fondre, et disposer les idées, qui tient encore à la mesure d'émotion et d'imagination dont il les peut pénétrer et vivifier; mais art véritable, qui consiste tout ensemble à ordonner sa pensée, à la faire se mouvoir selon un dessin élégant, net, précis, et à l'exprimer avec les termes les plus justes, à l'enfermer dans les formules les plus personnelles, les plus signifiantes, les plus lumineuses, à l'étendre enfin dans une suite de phrases, de périodes, et de paragraphes où toutes les parties s'équilibrent, s'appellent, se lient et s’enchainent. Cet art dépend à la fois de la culture générale de l'esprit et du
() Cf. Nouveaux essais de psych. contemp. p. 185.
bon goût de chacun. Et donc, encore que l'art d'écrire ne tire sa valeur la plus précieuse que des choses qu'il exprime—il n'y a, en vérité, que les badauds qui appellent littérature les phrases s0nores et creuses, comme aussi il n'y a que les impuissants qui appellent dédaigneusement littérature tout ce qui dépasse leur manière habituelle et plate de penser et de dire —encore donc que la phrase emprunte à la pensée son plas bel éclat et son principal ornement, il faut reconnaitre qu'il y a ui art de choisir et d’arranger les mots, de faire venir les images, de balancer les périodes, de construire un développement, qu'il y a des règles du style, que les écrivains ont le devoir de les observer, et que les critiques ont mission de les rappeler et quelquefois de les venger.
Cette mission n’est pas toujours un vain emploi dans la république des lettres canadiennes. Parce que nous ignorons beaucoup.trop les ressources de notre langue, parce que notre formation littéraire se réduit, d'ordinaire, à un entraînement trop tôt suspendu, et parce que nous avons donc un goût artistique qui n'est pas toujours suffisamment développé, mesuré, et affermi, il s'ensuit qu'il y a dans la plupart de nos ouvrages canadiens de nombreuses traces de ce défaut de culture et de cette inexpérience de la langue et du style. Notre littérature se ressent encor. trop des soucis utilitaires et des privations intellectuelles de notre existence nationale. Notre langue littéraire est elle-même, il faut l'avouer, bien un peu lourde, embarassée,
trop volontiers impropre, indigente et, malgré cette pauvreté, ambitieuse et éloquente. Souligner ces défauts, les signaler à ceux qui en sont coupables est une action aussi utile que souvent elle est fastidieuse. Et l'on conçoit donc que la critique aurait à accomplir la plus minutieuse et la plus irritante des besognes, si elle devait, à l'occasion, porter sur tous ces points et sur tous ces détails sa vigilence et son franc-parler.
Nous estimons pourtant que la critique ne doit pas reculer devant ce devoir de ses fonctions, même dans un pays comme Je nôtre, où, à cause du petit nombre de ceux qui écrivent, il est s' facile de froisser les vanités et les susceptibilités. Puisqu'il est reconnu que l'art de la composition est ce qui distingue le livre français, et lui donne son incontestable supériorité de facture, il faut bien que nos écrivains canadiens, éveillant en er, tous les instincts traditionnels de la racer, essaient à leur tour de s'emparer de cet art, de le faire passer et triompher dans leurs œuvres. Et s'ils y échouent quelquefois, ils doivent souffrir qu'on les en avcrtisse. Au reste, il leur est arrivé souvent, et il leur arrive de plus en plus fréquemment d'y réussir dans une mesure qui est propre à les réjouir et encourager.
Qu'ils persévèrent donc dans leurs louables efforts, et qu'ils se souviennent aussi qu'à cet art de manier la langue, d'en choisir et arranger les mots, de construire avec adresse un paragraphe, un chapitre et un livre, ils doivent joindre l'abondance, la richesse, la variété des pensées; qu'à
l'élégance et à la grâce des formes, il convient d'ajouter, ou plutôt d’unir substantiellement la fermeté et solidité du fond. S'ils se le rappellent, et s'ils acquièrent et mettent en œuvre toutes ces vertus littéraires, ils feront, à coup sûr, des livres où la critique ne trouvera guère qu'à louer et applaudir. Mais précisément, ne pourrait-on pas ici encore observer que nos œuvres canadiennes ne sont pas toujours suffisamment remplies, qu'elles seraient en général beaucoup plus attrayantes, plus propres à faire penser et à enrichir nos cerveaux si elles étaient plus pénétrées d'idées, plus substantielles, plus suggestives, si la trame en était plus fortement tissée, et si de toutes les pages en jaillissait plus vivement et plus abondamment la vie de l'esprit ?
Quoiqu'il en soit, la critique doit s'inquiéter de juger aussi cette substance des œuvres, d'examiner et scruter ce fond des livres, d'analyser la pensée qui s'y étend, et d'en mesurer la force ou la faiblesse. Tout n’est pas dit quand on a déclaré que tel ouvrag: ert bien ou mal écrit, et l'on n'a pas même fait encore la moitié de sa tâche. Aujourd’hui surtout que la critique s'applique particulièrement à expliquer les œuvres, à étudier les idées, à rechercher les influences qui enveloppent les esprits, qui les pénètrent et se prolongent dans leurs écrits, à dégager des textes les pensées et les doctrines qui y sont contenues, il est nécessaire de sortir des seules formules esthétiques et autoritaires où
s'enfermait la critique classique; «il faut, comme
«disait Ballanche, renoncer à cette critique verbale «qui n'entre point dans le fond des choses, qui «s'attache surtout aux formes du style, à l'économie «d’une composition, à l’observance de certaines «règles, à la comparaison superstitieuse avec les «modèles.» C'est d’ailleurs, et surtout, par les idées qu'il propose et discute qu'un livre est intéressant, et la critique aurait bien tort si elle n’en avait cure, et si elle se voulait borner à l'étude attachante, certes, mais aussi parfois trop étroite, des procédés de l'artiste.
Pour pénétrer une œuvre jusqu'en ce fond des choses et pour l’apprécier le critique aura besoin de sortir de lui-même; il lui faudra, un moment, s'abstraire de sa propre mentalité pour entrer loyalement en celle d'autrui, et y en surprendre le motif, le pourquoi de 3es opinions ou de ses jugements; mais, bien que la critique canadienne, littéraire ou politique, ne nous ait pas toujours habitués à cette largeur et charité, et qu'elle se soit souvent montrée plus dogmatique qu'éclairée, et plus combative que souciepse de comprendre, nous estimons qu'une telle vertu n’est pas inaccessible à ses ambitions, et nous croyons même qu'elle entre chaque jour de plus en plus dans nos mœurs intellectuelles et sociales. Ce qui ne veut pas dire que la critique doive s'abstenir de juger, et de condamner, quand il convient, ou quand il semble que cela est nécessaire : l'indifférence et le dilettantisme ne peuvent être de réelles vertus de l'esprit ; mais nous entendons seulement ou surtout que
ce ministère de la critique, qui consiste à juger, approuver ou blâmer, doit s’accomplir avec sérénité et suffisante bienveillance, qu'il suppose en celui qui l'exerce une intelligence capable de concevoir qu'on puisse penser autrement qu'elle-même, et une âme où Ja sincérité soit si profonde qu'elle s'imagine difficilement qu'une telle vertu puisse ne Pas se rencontrer chez les autres.
C'est au prix de ces efforts, et c'est par tous ces multiples devoirs compris et acquittés, que la critique pourra se recommander elle-même auprès du public, acquérir quelque autorité, et Proposer avec chance d'être entendue ses avis et ses conclusions.
La critique, en effet, ne s'adresse pas seulement à l'écrivain dont elle étudie l'œuvre. Derrière le livre, et derrière l’auteur, elle doit viser etatteindre la foule des lecteurs. S'il importe que celui qui lit puisse former lui-même son Propre jugement, décider avec ses lumières personnelles, et qu'il sache pertinemment à quel degré du thermomètre il convient de monteroudescendre son estime, il n’est pastéméraire, croÿons-nous, ni impertinent de penser que la critique peut avoir sur lui quelqu'influence, etlui rendre même auelque service. Elle lui a bien déjà été dommageable et nuisible! Et elle a bien créé parfois autour de certains noms, qui ne pouvaient porter le poids d'une telle gloire, la légende de l'art suprême conquis et réalisé! Ne pourrait-elle, et ne devraitelle pas s’eflorcer plutôt de renseigner convenablement le public, et de remettre tout homme et toute chose au point ? Et au lieu de pervertir le goût
en flagornant les auteurs et en suggestionnant outre mesure les lecteurs, ne lui serait-il pas aussi décent d'introduire quelque tempérance dans ses habitudes, et de mettre en garde ceux qui lisent contre les applaudissements excessifs et les emballements passagers ? C'est la critique littéraire qui se fait dans ‘es journaux qu'ici nous voulons surtout viser, car c'est elle qui se charge plus spécialement en notre pays de surfaire les hommes. On sait avec quelle facilité et assurance les rédacteurs et nouvellistes, transformés e critiques, créent et consacrent tribun académique et puissant, orateur presque parfait, Démosthènes ou Hortensius réincarné, l’un ou l’autre député ou ministre qui un jour aura tout simplement moins mal parlé que ne font d'ordinaire nos députés et nos ministres!
I ne faut pas sans doute—et précisirient parce que trop souvent rien dans cette critique n'est pesé et mesuré— donner plus d'importance qu’il ne faut à ces appréciations journalistiques, mais encore convient-il d'observer que le papier-nouvelle étant aujourd'hui l'aliment quotidien de l'esprit public, on a grandement tort d'y laisser écrire et imprimer des louanges extravagantes et inconsidérées. Cette admiration de commande prépare pour certaines gloires littéraires des lendemains obscurs. Et la critique véritable aura fort à faire, si elle s’avise un jour de regarder dans leur lumière propre certains grands orateurs dont notre presse a célebré la pensée originale et l'art merveilleux.
C'est, d'ailleurs, l’une des fonctions les plus honorables de la critique que de chercher à dire vrai, à redresser les faux jugements, et à préserver de toute corruption la notion du bon goût. Qu'elle s'y emploie donc dans le journal aussi bien que dans la revue ou daus le livre. C'est à elle surtout qu'est encore dévolu le soin de conserver les bonnes traditions littéraires, et de les propager, et jamais donc elle ne sera plus dans son rôle que lorsqu'elle fera rayonner jusqu’à l'esprit des foules la lumière des sages et prudents conseils. Le ministère de la critique se confond ainsi avec celui de l’enseignement; il lui emprunte quelque chose de sa dignité, et, partant, quelque chose de ses responsabilités. Enseigner par la plume e t presqu'aussi beau, et plus redoutable peut-être, parce que plus durable, qu'enseigner par la parole. L'un et l’autre, le critique et le professeur, doivent toujours se souvenir qu'ils ont charge d’âmes, et qu'il leur incombe, à tous deux, le devoir de ne répandre que des idées qu'ils croient justes, et de ne donner que des lecons qui puissent être profitables.
C'est la conviction que la critique littéraire peut et doit être un ministère de vérité, qui nous a fait entreprendre l’œuvre dont nous réunissons ici les premières pages. Nous avons pensé que, si modeste que pouvait être notre contribution à l'histoire de la critique et de la littérature canadienne, nous ne devions pas craindre de l'apporter.
N'est-ce pas précisément sur l'insuffisance et la faiblesse des œuvres d'aujourd'hui que pourra s'édifier malgré tout la fortune meilleure des œuvres de demain? Notre travail peut donc être jugé opportun si, en faisant aujourd’hui la littérature que nous pouvons, nous préparons la littérature plus parfaite que d'autres feront après nous.
Au surplus, nous n'ignorons pas comme il est périlleux de livrer au public des articles de critique littéraire, quand en même temps l’on définit soimême les obligations, les devoirs du critique. Mais nul ne pensera, assurément, que nous avons la fatuité de prétendre avoir réalisé l'idéal que, d'ailleurs, nous n'avons qu’imparfaitement tracé. Nous voudrions seulement que nul ne nous refuse le droit d'affirmer qu'en écrivant ces articles nous n'avons eu en vue qu'un seul but: exprimer sur certaines œuvres ou certaines questions de littérature notre pensée sincère, et par là être utile, dans la mesure de nos courts moyens, aux lettres canadiennes.
La plupart des écrivains que nous avons ici étudiés, ont bien voulu, à l'occasion, nous dire leur sentiment, et nous assurer qu'ils se plaisaient à reconnaître la justesse de notre dessein, et la droiture de nos intentions. C'était le meilleur encouragement que nous puissions désirer. Nous avons sans doute parfois écrit des cho: :s où ne pouvait se complaire ce justifiable amour-propre qui est le lot des gens de lettres et des artistes: c'est le sort du critique et son rôle, de contrarier souvent la vanité humaine,
Mais nous n'avons rien à regrelter de tout ce qui a pu sortir de notre plume. Nous avons voulu avant tout être vrai, c'est-à-dire exprimer notre opinion personnelle et la livrer au public telle que nous l'avait faite une lecture attentive et consciencieuse des œuvres. Cette sincérité et cette bonne foi doivent couvrir tous nos jugements. Elles ne les font pas infaillibles, certes: aussi nul ne souffrira plus volontiers que nous qu'on les diseute et qu'on les réforme. Mais de ces jugements nous avons tâché d'écarter toute passion, tout parti pris de louer ou de blâmer, et si c'était là leur seul mérite, nous ne voudrions pas qu'il leur fût ôté.
Au public qui lit et qui s'intéresse de plus en plus aux choses de la littérature canadienne nous offrons donc ces pages, et, avec la confiance que nous a souvent inpirée sa bienveillante sympathie, nous les li présentons toutes pénétrées encore de la franchise qui les a dictées.
Février 1907.