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Que si, d’ailleurs, dans notre pays la critique n'existait pas, ceci même ne pourrait être, comme on l'a quelquefois prétendu, une raison pour que notre littérature fût empêchée de naître, ou, étant née, de se développer avec progrès. Il n'est pas nécessaire, il n'est pas non plus dans l'ordre établi par l'histoire que la critique précède toujours les œuvres, ou naisse simultanément avec elles.
Une littérature peut se constituer avant et sans la critique. Et dès lors, il ne faudrait pas tenir la critique responsable de la non-existence d’une littérature, comme aussi il serait infiniment désobligeant de mettre seulement au compte d’une critique qui. ne serait pas encore née, et pour cela seul qu'elle aurait tardé à venir, les faiblesses ou les méfaits d'une littérature déjà vivante.
Et, en effet, quel lien, avant que Zoïle ou Sainte- Beuve aient ici parlé, retient, enchaîne, paralyse nos gands esprits? Et faut-il absolument que la critique s'agite, se démène, attaque, corrige, démolisse et fonde les réputations ponr que nos écrivains. tout à coup s'émeuvent, conçoivent et enfantent des chefs-d'œuvre? Les grandes œuvres littéraires, les plus puissantes, n'ont-elles pas le plus souvent devancé les conseils et les leçons de la critique? Pour ne pas sortir de ce pays, et du domaine de nos lettres, n'est-il pas constant que la plupart des livres les plus recommandables et les plus précieux qu'on y ait publiés, l'Histoire du Canada de Garneau,
le Cours d'Histoire de l'abbé Ferland, les Dix ans d'histoire du Canada de Gérin-Lajoie, les Anciens Canadiens de Gaspé, et telles pages d’Etienne Parent, ont été mis au jour à une époque où la critique littéraire osait à peine balbutier quelques jugements ? Et, en vérité, et par contraste, quelques-unes de nos plaquettes les plus détestables n'ont-elles pas été écrites depuis quelques années que la critique paraît vouloir élever le ton et la voix? |
Il faudrait donc plutôt conclure que la critique est assez inutile, qu’elle s'emploie à une besogne peu opportune, ou bien, et si l’on voulait être cruel, affirmer que les critiques ne sont autres, en vérité, comme on l’a dit, que des frelons et des parasites, qui ne vivent que de la pensée d'autrui. Et nous serions du même coup transporté au bout et à l'extrémité des conclusions où nous pouvait entraîner ce raisonnement. Nous aurions même sans doute dépassé les bornes d’une légitime déduction, et nous serions coupable d’être tombé dans l'excès contraire à celui que nous voudrions combattre.
Non! il ne serait pas juste de dire que la critique est tout à fait inutile, et il convient de déclarer qu’elle est presque nécessaire. Assurément la critique est assez inutile au génie qui se possède et s’affirme avec toutes les puissances de sa nature et toutes les ressources de son art: le génie, d'ordinaire, n'a pas besoin qu'on lui rappelle des règles qu'il connaît, que par instinct .il observe, et des doctrines dont il s'est pénétré et enrichi. Les critiques peuvent n'être, pour les grands écrivains, pour les
maîtres, que des collaborateurs superflus, des conseillers dont les avis étaient prévus, et d'avance compris, accceptés et pratiqués.
Mais, on le devine sans peine, ces maîtres, ces très grands écrivains, ces génies sont assez rares dans ce monde ou tant d'hommes se partagent l'espiit. Et parmi tous les écrivains dont s’honore l'histoire, y en a-t-il vraiment beaucoup dont l'œuvre ne pourrait gagner quelque perfection nouvelle si elle était remise sur le métier et corrigée selon certaines indications et certains avertissements? L'Histoire du Canada de Garneau, pas plus que l'Énéide de Virgile, n'est, assurément, parfaite; et l'Oublié de Laure Conan a des défauts tout comme la Princesse de Clèves de Madame de LaFayette ; et la Légende d'un peuple de M. Fréchette a bien autant de vers faibles qu'on en peut compter dans la Légende des siècles de Victor Hugo. D'ailleurs, à quel degré et hauteur de l'esprit faut-il établir la ligne de démarcation qui sépare le génie du talent? Et, par exemple, dans laquelle de ces deux catégories faudrait-il absolument placer et étiqueter tous ces noms qui viennent de se rencontrer inopinément sous notre plume ? Les critiques seraient vraiment bien embarrassés de choisir, s'il ne leur était permis de toucher qu'aux écrivains secondaires, et s'ils ne pouvaient sonder et éprouver que les œuvres du deuxième et du tiers état littéraire!
Ne vaudrait-il donc pas mieux revenir un peu sur notre pensée, et déclarer que si la critique n'est pas nécessaire pour appeler à la vie les œuvres du
génie, elle peut, cependant, et précisément parce qu'elle représente ou doit représenter les règles, l'art et le bon goût contre lesquels on pèche sept fois le jour, elle peut quelquefois découvrir et signaler à Homère, à Tite-Live, à Victor Hugo, et peut-être aussi à M. Chapman, les endroits faibles Par où s'écroule leur Puissance, et les taches et les ombres où s'altère et s'eflace leur beauté. Et dès lors, si la crilique n'est pas coupable de l'inexistence ou pénurie des œuvres littéraires, et si elle n'est pas la puissance féconde sans laquelle celles-ci ne peuveut venir au jour, il reste encore qu'elle peut s'exercer et faire besogne utile quand ces œuvres existent, et avoir sa place même chez les peuples où, Par un coup heureux du hasard, l'on ne compterait que des écrivains de génie,