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enivrant par de faciles succès. D'un autre côté, le persiflage, qui n'est qu'une forme de l’impuissance, et qui peut jeter le découragement dans certaines intelligences d'autant plus faciles à froisser qu'elles ont toujours le défaut de leurs qualités, une sensibilité exquise inhérente à leur talent.…
«Une étude attentive, un examen sérieux des ouvrages qui surgissent, de sobres encouragements, mêlés de conseils graves, telles sont les qualités d'une saine critique, propre, à la fois, à fortifier le talent et à le diriger, à réprimer ses excès et à favoriser son essor. »
De cette critique judicieuse et utile, M. Chauveau se faisait déjà dans son Journal de l'Instruclion publique l'organe bienveillant, et l'abbé Casgrain s'empressait de signaler à ses lecteurs un aussi bel exemple. Il se plaisait à opposer «ce censeur éclairé» à tant d’autres qu'il y avait ici, délicats mais dédaigneux, qui réservaient tous leurs applaudissements pour ce qui se publiait en France, et méprisaient volontiers, par des parallèles injustes, nos meilleures œuvres canadiennes.
Vouloir, en effet, que nos écrivains s'élèvent tout d’un coup jusqu’au niveau des meilleurs écrivains français, c'est simplement chimère ; et attendre pour les lire et les encourager qu'ils aient réalisé cet idéal, c’est antipatriotisme. La perfection de notre littérature ne pourra jamais que correspondre au degré de notre culture intellectuelle, et puisque pour nous tous, et à raison présisément de notre
jeunesse comme peuple, des précscupations ou des nonchalances qui nous dépriment, et aussi des imperfections de notre enseignement, ce degré est bien au-dessous de celui où s’est établi depuis longtemps l'esprit français, nous ne pouvons exiger que nos écrivains rivalisent dès maintenant avec les écrivains de France. Ils en sont empêchés le plus souvent par toutes les circonstances de milieu, d'influence et de formation dont ils sont les victimes bien plutôt que les maitres, et la critique qui ne saurait pas faire la part de tous ces accidents de notre vie littéraire serait aussi peu clairvoyante que maladroite.
D'autre part, il ne faut pas, sous prétexte de bienveillance, fermer les yeux sur les défauts d'autrui, et faire croire aux auteurs, par des louanges excessives, qu'ils ont atteint la perfection de leur genre.
«Le temps est passé des panégyriques li‘téraires, écrira plus tard, en 1872, l'abbé Casgrain, qui reprenait ce jour-là les idées qu'il avait exprimées six ans auparavant. Ces ménagements, ces critiques à l'eau de rose qui avaient leur utilité, qui étaient même nécessaires il y a quelques années, quand les lettres canadiennes étaient à leur début, seraient fatales aujourd'hui. Ils n'auraient pour effet que d’endormir nos hommes de lettres dans une fausse sécurité, de les faire reposer sur des lauriers éphémères trop facilement conquis; tandis qu'une vigoureuse critique qui signalerait bravement
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leurs faiblesses aussi bien que leurs qualités, stimulerait leur ardeur, épurerait leur goût, élargirait leurs idées, en éclairant le jugement des lecteurs.
On ne saurait mieux raisonner des choses, ni mienx dire. Les éloges indiscrets dont on accable le mérite sont aussi funestes aux écrivains que le peut être la critique mesquine, étroite, visiblement malveillante. Et il était bon que l'on posât dès le commencement d'aussi sages principes. Les peuples jeunes ont, comme les jeunes personnes, l'admiration aussi prompte et aussi démesurée que vives et impitoyables deviennent leurs jalousies : et l’on peut constater souvent encore en cette province que nous n'avons pas dépassé l’âge des jeunes peuples, ni non plus tout à fait renoncé aux habitudes des personnes qui sont jeunes.
L'abbé Casgrain avait donc tracé d'une main sûre les lois essentielles de la critique littéraire au Canada. Crémazie, qui n'avait pas sur l’avenir de notre littérature nationale les belles illusions et les faciles emballements de son ami, écrivit de Paris, où le poète exilé devenait un peu pessimiste, pour dire à l'abbé combien son article l'avait réjoui et consolé. Convaineu, ou à peu près persuadé qu’une littérature serait ici impossible aussi longtemps que notre société dirigeante serait composée d'épiciers, c'est-à-dire de gens qui sont incapables de s'élever au-dessus de leur besogne quotidienne, politiques, avocats, médecins, riotaires et professeurs
(@) Cf. Critique littéraire, 1re livraison, p. 9-10, chez Darveau, 1872.
qui ne veulent acquérir d'autre savoir que celui qui est nécessaire pour faire leur métier ou gagner leur vie, et qui n'ont pas même l'instinct ou la volonté d'encourager de leurs deniers ceux qui travaillent, Crémazie estimait pourtant que la critique littéraire, telle que la concevait l'abbé Casgrain, pouvait très efficacement contribuer à orienter et affermir notre littérature naissante, à régler ce qu'ailleurs il nommait la «petite république littéraire de Québec». Il exhortait aussi l'abbé Casgrain à donner lui-même, après les préceptes, l'exemple, à continuer son «travail plus en détail, en louant ce qui est beau, et flagellant ce qui est mauvais.» Îl voulait bien ajouter: «Personne n'est mieux doué que vous pour créer au Canada la critique littéraire. » L'abbé Casgrain, qu
n'aurait pu résister à de si atteuses et engageantes invitations, sut prévenir les désirs du poète et du public, et, dès le mois de février 1866, paraissait dans le Foyer canadien une très longue étude sur Garneau qui venait de mourir. et dont la patrie canadienne portait si justeme . deuil.
L'œuvre critique de l'abbé . asgrain est contenue à peu près tout entière dans quelques autres articles et biographies qu'il écrivit au fur et à mesure qu'il en avait l'occasion, et comme pour se
() Voir les deux lettres de Crémazie à l'abbé Casgrain, qui sont datées de 1866. Elles comptent parmi les plus intéressantes u'il ait écrites, et l’on y peut voir et étudier quelques-unes es principales doctrines littéraires de ce poète malheureux. On trouvera ces lettres dans l'étude qui sert de préface aux Œuvres de Crémazie.