‹ Essais sur la littérature canadienne [microforme]Chapitre 8 sur 22 · RP EIRE USE LEE · texte numérisé non relu

RP EIRE USE LEE

reposer de ses grands travaux d'histoire: Biographie de M. de Gaspé, 1871; Silhouettes littéraires, publiées en collaboration avec Joseph Marmette, sous le pseudonyme de Placide Lépine, 1872; Critique littéraire, 1ère livraison, Chauveau, petit travail qui devait servir d'introduction à une série d’études dont l’auteur n'a donné que la première, 1872 ; Biographie de Crémazie, 1881; Notre passé littéraire et nos deux historiens, 1882, étude présentée et lue dans une séance de la Société Royale du Canada, que venait de fonder M. le marquis de Lorne ; Etude sur Angéline de Montbrun, par Laure Conan, 18383; Biographie de Gérin-Lajoie, 1884 ; Biographie de Francis Parkman, écrite d’abord en 1872, revue et augmentée en 1885.

Pas plus dans ces études que dans l’article-programme qu’il publiait en 1866, l'abbé Casgraia r a émis un grand nombre d'idées littéraires. Il essaie pourtant de rattacher sa manière à celle que Sainte. Beuve avait fondée et tant illustrée en France. Il n'entreprend pas d'apprécier les livres en les rapprochant seulement de ces lois, de ces principes théoriques qui conitituent tout le code de la critique classique, et tous ses moyens de juger, mais il cherche encore dans la vie des auteurs et dans toutes les circonstances qui entourent et enveloppent de leur influence les esprits et les, œuvres, l'explication de leurs travaux. Remarquons pourtant que, là aussi, ses observations ne sont pas toujours assez pénétranies, et qu'il ne tire pas de la biographie qu'il esquisse tout ce que la critique en pourrait

recevoir. Ïl raconte souvent les faits pour le seul plaisir de les raconter, sans marquer suffisamment quels rapports ils soutiennent avec l'œuvre littéraire ; il s'expose ainsi à faire entrer dans son étude une foule de choses qui n'y paraissent pas nécessaires, qui constituent donc des longueurs, des bavardages ou des hors-d'œuvres, à moins qu'elles ne soient plutôt le fait d’un biographe qui veut dire de son personnage tout ce qu'il en sait. Aussi bien, convient-il d'observer qu'en l'abbé Casgrain l’historien souvent absorbe Je critique, à moins qu'il ne soit plus juste d'affirmer que l'écrivain se dédouble et devient tour à tour, selon qu'il lui agrée, historien et critique. Et c'est sans doute ce qu'il faut retenir quand on lit les longues biographies qu'il a si complaisamment écrites de ses amis de Gaspé, Crémazie, Gérin-Lajoie, Parkman. Ce sont des études historiques qu'il veut faireen même temps que des études littéraires, et, dès lors qu'on le prend ainsi, l'on pardonne à l'auteur, qui serait vite épuisé s'il se renfermait dans le rôle de critique, de chercher ailleurs, dans les détails de la vie, dans les anecdotes, dans ces citations trop copieuses qui dispensent toujours celui qui écrit ou qui parle de penser par lui-même, tous les éléments de son travail.

À la vérité, il manquait à l'abbé Casgrain, pour qu'il devint un critique littéraire au sens strict et complet de ce mot, une science assez étendue de l'histoire des littératures classiques, un certain entraînement dans l'examen et la discussion des

textes, une pratique suffisante des doctrines littéraires. Il faut connaître avec quelque précision l'histoire de l'esprit humain, tel qu'il apparaît à travers les œuvres qui sont les manifestations successives de sa force et de sa vie, il faut aussi bien connaître les lois constitutives des genres littéraires et les conditions de leurs développements et de leurs évolutions, pour avoir quelque chance d'exceller dans la critique: et ce sont des études auxquelles l'abbé Casgrain n'eut ni l’occasion, ni peut-être le temps de suffisamment s'appliquer. Aussi, y eut-il toujours quelque chose de superficiel, et qui rappelait volontiers le jeune rhétoricien, dans ses appréciations et ses jugements littéraires. Comme beaucoup de gens qui font consister la littérature surtout dans l’art de construire des périodes, et qui définissent lelittérateur par ce don et cette facilité qu'il peut avoir de jouer avec les mots et les phrases, il attachait lui-même une importance souveraine aux effets de composition et de style, et c’est à ces parties secondaires d’une œuvre qu’il s’arrêtait le plus volontiers. Il décrète que cela est beau, ou que cela est faible, il cite abondamment pour que le lecteur le constate . lui-même, et il ne se soucie pas assez d'introduire en ses conclusions quelques idées générales qui les pourraient élargir et féconder. Qu'on lise cette étude sur Chauveau, que l’abbé fait précéder d'une introduction où il annonce modestement son dessein de donner désormais aux lecteurs canadiens des modèles de véritable critique, et l’on sera déçu de

voir à quoi, et à quel très petit nombre d'idées substantielles se peuvent réduire toutes ces pages.

Que si, d’ailleurs, l'abbé Casgrain ne peut ouvrir à sa critique des horizons assez larges, ni non plus assez pénétrer ses études littéraires des principes dont se déduit la philosophie des choses, il n'en reste pas moins certain qu'il fait souvent preuve en ses jugements d'une grande finesse et délicatesse d'esprit. Il a le sentiment vif de la beauté; il l'aperçoit, il la retient, il s’y abandonne, il s'enivre de sa vision splendide, et il trouve pour exprimer sa joie et ses transports des phrases très jolies où passe tout entière l'âme vibrante de l'artiste. Voyez, par exemple, cette élude sur Angéline de Montbrun, qui est, à coup sûr, une de celles où se révèle le mieux l'exquise sensibilité du critique. L'abbé Casgrain a fait une appréciation très aimable et très juste de cette œuvre, et de la femme travailleuse, si bonne, d'une tendresse très douce, et d'un esprit si distingué, qui l’a écrite. Fauvette ou papillon, comme il l'appelle, Laure Conan ne pouvait trouver une âme qui comprit mieux la sienne, qui renvoyât son chant mélancolique en de plus fidèles échos, ou qui vit avec plus d'émotion trembler à sa paupière les larmes que la souffrance y faisait monter.

L'abbé Casgrain s’est efforcé, d'ailleurs, de donner à sa critique ce caractère de bienveillance, et aussi d'impartialité qu'il avait lui-même défini. Une fois seulement, ou à peu près, il a secoué son propre joug, et suivi d’autres règles, quand, en 1872,

il entreprit avec Marmette de dessiner dans l'Opinion publique la silhouette des écrivains canadiens. Était-ce bien de la critique que l'on voulait faire, et ne cherchait-on pas plutôt à flatter la vanité de quelques-uns, à irriter la sensibilité de quelques autres en les faisant poser tous, avec des attitudes on ne peut plus vivantes, — nuda veritas, — devant la galerie des lecteurs? En réalité, on s’occupait beaucoup plus de peindre, et pour ainsi parler, de photographier nos hommes de lettres, que d'étudier leurs œuvres. Et selon que le personnage était plus ou moins sympathique au petit cercle d'admirateurs qui encourageaient et applaudissaient le turbulent Placide Lépine, on flattait un peu beaucoup ses traits ou l’on accentuait sa grimace. «Je crayonnai la silhouette de Gérin-Lajoie, déclare l'abbé dans ses Mémoires, et je la fis avec amour, car Gérin-Lajoie était pour moi l'idéal de l'homme parfait.» Il y avait un clair rayon qui mettait en relief chacune de ses aspérités, dit-il aussi de la silhouette de Taché, « homme charmant et détestable, qu'on aime et qu'on fuit: en deux mots, cœur d'or, tête de mulet.»® Ces prédilections et cette désinvolture déterminaient alors des accès de joie et des colères dont retentissaient tous les salons de Québec et de Montréal. Placide Lépine, qui n'était déjà plus un pseudonyme pour personne, se gaudissait, et se frottait les quatre mains derrière le

(1) Souvenances, IV, 80.

(2) Les Guépes canadiennes, silhouette de Joseph-Charles Taché, 1, p. 206.

rideau transparent qui ne le cachait n s; l'abbé Casgrain, pour un, riait aux éclats et montrait au public toutes ses dents si belles, très belles, qui eurent même quelque réputation parce que Marmelte eut l'imprudence d'en faire briller l'émail dans la silhouette de son collègue.

I parait que nous, qui sommes venus tard et dans nne société blasée déjà de toute Ja littérature bonne ou médiocre qui l'inonde, nous ne pouvons imaginer quel intérêt et quelle curiosité éveillait alors partout dans cette province la publication des Silhouettes, ni non plus avec quel entrain se ranimèrent les discussions, et combien vite applaudissements et sifflets changirent de camp, lorsque quelque mois plus tard, Jean Piquefort,— dont le nom d'emprunt ne masquait pas plus en ce tempslà M. le juge Routhier que celui de Placide Lépine n'avait protégé Casgrain et Marmette,— publia dans le Courrier du Canada ses Pastels et Portraits. Avec beaucoup plus de tenue littéraire, avec plus d’esprit, mais aussi avec non moins de malice que n'en avait montré Placide Lépine, Jean Piquefort déclara la guerre au comité des Silhouetteurs-Silhouettés, et il planta vivement son dard aigu dans le flanc sensible des hommes de lettres. La”ue règimba, et riposta à son tour dans l'Événement avec une série de Profils et Grimaces, à laquelle collabora Casgrain lui-même; la politique s'en méla, dit-on, et tout cela, comme l'avoue l'abbé toute cette prétendue critique littéraire se termina par des coups d’assommoir qui ne pouvaient faire que du mal.

Il ne faut donc pas chercher là, dans ces exercices de littérateurs qui veulent s'amuser eux-mêmes et amuser le public beaucoup plus qu'îls ne visent à l'instruire, l'œuvre principale du critique que fut l'abbé Casgrain. Peut-être mème ne faudrait-il pas la chercher non plus dans les autres articles et biographies que nous avons signalés, mais bien plutôt dans l'action très efficace que par son travail, son exemple et ses conseils l'abbé exerçait sur tous ceux qui le voulaient approcher. Et si, en effet, nous rattachons à son œuvre de critique le rôle qu'en ce temp:-là tenait parmi nos écrivains l'abbé Casgrain, la place très considérable qu'il s'était faite au milieu d'eux, les directions et les encouragements que dans ses relations sociales il distribuait autour de lui, il faudra bien reconnaître que c'est tout cela qui constitue l'influence principale que cet homme aura exercée sur le développement de nos lettres canadiennes.

Placé à Québec au centre mêrae du mouvement intellectuel, doué d'une activité prodigieuse, mis en relation par ses fonctions et par ses études avec tous ceux qui vivaient au premier rang de la société, gentilhomme accompli, avec des manières et des façons de parler plutôt originales qui le faisaient rechercher de tous, au surplus très soucieux de faire briller partout son mérite et son esprit, l'abbé Casgrain devint bientôt, après 1860, l'ami et le conseiller des publicistes, des poètes, des politiques qui travaillaient alors à créer, c'est leur expression favorite, une littérature nationale.

Au lendemain de la publication du Tableau de la Rivière-Duelle, en 1860, M. Chauveau écrivait à l'auteur pour le féliciter et lui demander sa collaboration au Journal de l'Instruction publique. Les autres Légendes achevèrent de révéler aux littérateurs canadiens tout ce qu'il y avait de fécond et d'original dans ce talent nouveau. Si quelques âmes timorées se scandalisaient, en ces temps de virginale pruderie, de voir un prêtre étudier si amoureusement les écriains de l'école romantique et chercher à surprendre leur secret, si quelques moralistes maladroits estimaient alors qu'il v° it mieux ignorer les courants nouveaux qui por :t tour à tour la pensée humaine que de chercher à les orienter et à les purifier *”, tous ceux qui étaient alors capables de contribuer au progrès de nos lettres encouragèrent de leurs applaudissements le jeune et extravagant abbé. Les anciens lui firent très bon accueil, et les jeunes se lièrent étroitement d'amitié avec lui. Tous se sentaient ranimés et stimulés par le seul spectacle de cette activité fiévreuse et débordante, et bientôt ils laissaient ce nouveau venu prendre au milieu d'eux Ja première place. C'est Casgrain déjà qui excitait toutes les ardeurs et qui mettait en branle toutes les bonnes volontés, à l'époque de la fondation des Soirées et du Foyer; c'est à Casgrain qu'en 1862 M. de Gaspé, qui se faisait auteur à soixante-quinze ans,

. (4) Voir à ce sujet la préface des Légendes, où l'auteur se Est ri de répondre à de très naïves observations qu'on üi a faites.

soumettait son manuscrit des Anciens Canadiens, et demandait ingénument s'il valait la peine qu'on le publiât; c'est à lui aussi qu’il voulut d’abord en faire la dédicace par une lettre où il le proclamait «littérateur distingué, et, malgré sa jeunesse, protecteur dévoué de la bonne littérature canadienne“’». C'est l'abbé Casgrain que M. Hector Fabre proclamait, en 1866, devant la Société littéraire et historique de Québec, «l'âme de ce groupe d'élite auquel nous devons le mouvement littéraire qui s'est développé en ces dernières années ?». «Il est un des Pères de l'église littéraire», dira enfin de la moitié de lui-même le très modeste Placide Lépine. “

Et l'abbé Casgrain, tout ému et conscient des devoirs d'une paternité si douce, ne laissa pas de considérer quelquefois la littérature canadienne comme sa fille. Tour à tour, il fut pour elle sévère et indulgent, et il n’épargna a.cun soin pour qu’elle fût par-dessus tout bien élevée. La vieillesse même ne lui fut jamais un prétexte pour se désintéresser de sa fortune. Il regrettait sans doute de ne sentir plus à ses côtés les camarades disparus, ceux qui l’avaient aidé à lécher ou à morigéner le nourrisson ; il pleurait l'absence des compagnons de la première et de la meilleure heure, de ceux-là surtout dont il

(1) L'abbé Casgrain ne voulut pas accepter cette dédicace, «moins par modestie que par la répugnance invincible que j'éprouve à paraître me mettre en avant», dit-il dans ses Souv nances.

(2) Cf. Transactions of the Literary and Historical Society of Quebec, 1865-1866, p. 97.

a si pieusement enguirlandé les tombes: le vieillard se sentait parfois isolé dans son labeur et dans sa souffrance; et aussi, comme Ruskin ou Veuillot, il fut dur pour ces temps nouveaux et ces mœurs utilitaires qui ont enlevé à la vie le plus suave parfum de sa poésie; mais, pourtant, jusque dans ses dernières années, l'abbé Casgrain aima à travailler pour les lettres canadiennes ’; jusqu'à ses derniers jours il se plut à encourager de ses conseils et de ses approbations tous les jeunes qui s'essayaient à écrire. Nous nous souviendrons toujours nousmême avec reconnaissance de Ja très vive sympathie avec laquelle il accueillait nos premiers essais, avec quelle cordialité il nous ouvrait sa porte, et combien abondamment il versait dans notre esprit le trésor précieux de ses souvenirs. - C'est donc cette sollicitude attentive dont l'abbé Casgrain entourait les hommes de lettres, c’est cet empressement à approuver, à redresser, à applaudir, à prodiguer sa parole et son action qui ont, dans la plus grande mesure, déterminé l'influence du critique. Et puisque c'est à cela même qu'il consacrait volontiers les dernières heures de sa vie, c'est par cette louange que nous terminerons cette étude.

Définir ici l'esprit et l'œuvre de l'abbé Casgrain, tel était notre dessein; et nous voulions par ce

. (4) Quelques semaines seulement avant sa mort, il déposait sa plume, et laissait inachevée une étude de mœurs canadiennes qu'il intitula: La vie de famille.

moyen payer, nous aussi, à ce maître regretté notre tribut d'hommage. Si nous avons dit très loyalement quelles impressions nous avons rapportées d'un assez long commerce avec ses livres, et quelles raisons les avaient déterminées, c’est qu'il nous a paru que c'était la meilleure façon d’honorer cet écrivain, et que l'abbé Casgrain lui-même eût applaudi à la franchise de nos réserves.

Nous ne nous dissimulons pas toutes les lacunes de ce travail, et qu'il resté beaucoup à dire d'un tel homme et d'une telle vie. Mais notre ambition n'était pas autre que de dégager de l’ensemble d’une si longue carrière littéraire quelques lignes essentielles ; et nous serions en quelque mesure satisfait

. Si nous avions démontré que l'abbé Casgrain fut par-dessus tout une âme ardente et belle, que la génération qui nous a précédés n'en produisit pas de plus active ni de ‘plus entreprenante, que la patrie canadienne perdit en l’auteur de Montcalm et Lévis l’un de ses citoyens qui l'ont le plus aimée et le plus grandie aux yeux de l'étranger, que notre littérature enfin fut enrichie par lui de quelques-unes de ces œuvres très durables où se révèle un talent réel, et un grand talent, s’il est vrai, comme le dit quelque part Paul Bourget, que «tout grand talent commence et finit par l’amour et l'enthousiasme. »

Novembre 1904.

PAR

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