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Par B IDE ROT,
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mon ami kt*
!Num fumum ex fulgore 3 sedex fum»
claie lucem cogilat.
Jîorat.
Oi j'ai quelques notions réfléchies de îa peinture et de la sculpture, c'est à vous, morr ami , que je les dois. J aurois suivi au salon la foule des oisifs : j'aurois accordé, comme eux, un coup d'oeil superficiel et distrait aux productions de nos artistes. D un mot , j aurois jellé dans le feu un morceau précieux , ou porté jusqu'aux nues un ouvrage
médiocre ; approuvant, dédaignant , sans chercher les mot fs de mon engoumeut % ou de mon dédain. C'est la tâche que vous m'avez imposée , qui a fixé mes yeux sur la toile, et qui m'a fait tourner autour du marbre. J'ai donné le temps à l'impression, d'arriver et d'entrer ; j'ai ouvert mon ame aux effets ; je m'en suis laissé pénétrer. J'ai recueilli la sentence du vieillard et la pensée de l'enfant , le jugement de l'homme de lettres , le mot de l'homme du monde et les propos du peuple ; et s'il m'arrive de blesser l'artiste , c'est souvent avec l'arme qu'il a lui-même aiguisée. Je l'ai interrogé , et j'ai compris ce que c'étoit que finesse de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la, magie de la lumière et des ombres; j'ai connu la couleur ; j'ai acquis le sentiment de la chair. Seul, j'ai médité ce que j'ai vu et entendu ; et ces termes de l'art, unité, variété, contraste, symmétrie , ordonnance, composition , caractère , expression , si familiers dans ma bouche , si vagues dans mon esprit , se sont circonscrits et fixés.
Oh ! que ces arts qui ont pour objet d'imiter la nature, soit avec le discours, comme l'éloquence et la poésie; soit avec les sons,
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(120 ) comme la musique ; soit avec les couleurs et le pinceau , comme la peinture; soit avec îe crayon , comme le dessin ; soit avecPébâuchoir et la terre molle , comme la sculpture ; îe burin, la pierre et les métaux , comme îa gravure ; le touret , comme la gravure en pierres fines; les poinçons, le mattoif et lecboppe , comme la ciselure; oh, que ces arts sont longs , pénibles et difficiles!
Rappelez-vous , mon ami, ce que Chardin nous disoit au Salon , au milieu de nos arrêts de morts., ce Messieurs, Messsieurs, de la douceur ! Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais, et sachez que deux mille malheureux, désespérant de faire jamais aussi mal , ont brisé le pinceau entre leurs dents. Ce Parocel , que vous appeliez un barbouilleur, et qui Test en effet , si vous le comparez à Vernet , ce Parocel est pourtant un homme rare , relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disoit qu'il falioit trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse (ï) , efc Lemoine
(i) Conserver son esquisse , veut dire transformer
savoit ce qu'il disoit. Si vous voulez m'écoufer, vous apprendrez peut-être à être indulgens.
Chardin sembloit douter qu'il y eut une éducation plus longue et plus pénible que celle du peintre , sans excepter celle du médecin , du jurisconsulte , ou du docteur desorbonne. «On nous met, disoit-il , àTâge de sept à huit ans, le po te- crayon à la main. Nous commençons à dessiner , d'après l'exemple , des jeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu long- temps le dos courbé sur le porte-feuille , lorsqu'on nous place devant l'Hercule ouïe Torse, et vous n'avez pas été témoin des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus-Médicis , cet Antinous ont fait couler. Soyez sûrs que ces chef-d'œuvres de l'antiquité n'exciteroienf, plus la jalousie des maîtres , s'ils avoient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché
sa première ébauche en un tableau achevé. On peut savoir faire une belle esquisse , sans être en état cTea faire le tableau. Ceci soil dit sans i lerrompre M. Chardin et son rapporteur. Note ne M. G* *** , comme toutes celles qui suivent.
des journées , et passé des nuits à la lampe devant la nature immobile et inanimée , on nous présente enfin la nature vivante; et, tout-à-coup., le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien.On-ne fut pas plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon. Il faut apprendre ' à l'œii à regarder la nature; et combien qui, ne l'ont jamais vue et qui ne la verront jamais! C'est le supplice de toute notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle , lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment ; ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives, tantôt heureuses, tantôt malheureuses ! Cependant des années précieuses se sont écoulées avant que le jour du dégoût , de la lassitude et de l'ennui soit venu. L'élève a atteint l'âçe 'de 19 a 20 an;, lorsque la palette lui tombant des mains , il reste sans état , sans ressource et souvent sans mœurs; car, avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que faire alors? Que devenir? Il faut, ou mourir de faim , ou se jeter dans quelques-unes de ces cou-
( ^3 ) ditions subalternes dont la porte est ouverte à la misère. On prend ce dernier parti ; et, à 1 exception d'une vingtaine qui viennent ici, tous les deux ans, s'exposer aux bêtes , les autres , ignorés et moins malheureux peut-être , ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis-îà , c'est l'histoire de Bellecojir , de Brisait, de Lekain , mauvais peintres que le désespoir a rendus comédiens ?j.
Vous nous racontâtes , s'il vous en souvient , qu'un de ces échappés de l'académie s'étant fait tambour dans un régiment , son pèrerépondoitàcenxqui lui en demandoient des nouvelles , qu'il avoit quitté la peinture pour la musique ; mais Chardin souriant , et puis reprenant le ton sérieux , repartit : a Tons les pères de ces enfans incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaîment,.... Enfin , ce que vous voyez ici , est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de sucées. Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art , ne fait rien qui vaille * celui qui, comme ïuon fils, par
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exemple, l'a sentie trop tôt , ne fait rien dn tout ; et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seroient vidés, si Ton n'y étoit admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons».
Mais, lui dis-je , Monsieur Chardin, il ne faut pas s'en prendre à nous , si , mediocribus esse poëtis , non di } non hommes , non concessere columnœ ; et cet homme qui irrite les dieux , les hommes et les colonnes contre les imitateurs médiocres de la nature , n'ignoroit pas la difficulté du métier.
ci Eh bien ! répondit Chardin , il vaut mieux croire qu'il avertit le jeune élève du péril qu'il court, que de le rendre l'apologiste des dieux , des hommes et des colonnes. C'est comme s'il lui disoit : Mon ami , prends-garde , tu ne connois pas ton juge ; il ne sait rien , et n'en est pas moins cruel...» Adieu , Messieurs , de la douceur , de la douceur ! j>
Je crains bien que notre ami Chardin n'ait demandé l'aumône à des statues. Le
('25) goût est sourd à la prière. Ce que Malherbe a dit de la mort , je le dirois presque de la critique :
Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois • ~Et la garde qui veille aux barrières du Louvre ,
N'en défend pas nos rois.
Je vous décrirai les tableaux, et ma description sera telle , qu'avec un peu d'imagination et de goût on les réalisera aisément dans sa tête, et qu'on y posera les objets à-peu-près comme nous les avons vus sur la toile ; et afin qu'on juge du fond qu'on peut faire sur ma censure , ou sur mon éloge , j'ai fait précéder mon travail par quelques réflexions sur la peinture , la sculpture , la gravure et l'architecture. Vous me lirez .comme un auteur ancien , à qui Ton passe une page commune en faveur d'une bonne ligne.
Il me semble que je vous entends d'ici vous écrier douloureusement : Tout est perdu î Mon ami , arrange , ordonne, nivelé ; on n'emprunte les béquilles de l'abbé Morelîet que «juand on manque de génie.
Il est vrai que ma tête esUasse. Le fardeau que j'ai porté pendant vingt-ans (i) m'a si bien courbé , que je désespère de me redresser. Quoi qu'il en soit, rappelez-vous mon épigraphe : nonfumum ex fulgore 3 sedex Jumo dare lucem. Laissez-moi fumer un moment, et puis nous verrons,.
Avant que d'entrer en chantier, il faut , mon ami , que je vous prévienne de ne point regarder simplement comme mauvais les tableaux sur lesquels je glisserai. Tenez pour détestables les productions des Boizots , JSonnotte , Francisque , Antoine Lebel , Arnaud 3 Paroccl } A !a;n 3 Descamps 3 Deshavs le jeune , et d'autres.
N'exceptez àAman i qu'un morceau médiocre , Argus et Mercure > qu'il a peint à. Rome ; et de Deshays le jeune , qu'une ou deux têtes que son fripon de frère lui a croquées pour le pousser à 1 académie.
Quand je relève les défauts d'une composition, entendez, si elle est mauvaise, qu'elle restera mauvaise , son défaut fut-il corrigé; et quand elle est bonne, qu'elle seroit parfaite , si Ton en corrigeoit le défaut.
(i) Le soin de veiller à l'édition de l'Encyclopédie.
( «7 ) Nous avons perdu cette année deux grands peintres et un habile sculpteur : Carie 'Vanloo et Deshays Faîne, et Michel- *dnge Slodz. La mort nous a aussi enlevé un amateur célèbre , le comte de Cdylus. Cependant , je me trompe fort , ou l'Ecole française , la seule qui subsiste aujourdhui, est encore loin de son déclin. Rassemblez, si vous pouvez , tous les ouvrages des peintres et des statuaires de l'Europe , et vous n'en formerez pas notre Salon : Paris est la seule ville du monde où Ton puisse, tous les deux ans, jouir d'un spectacle pareil.