‹ Essais sur la peintureChapitre 24 sur 44 · CASANOVA · texte numérisé non relu

CASANOVA

L/est un grand peintre ce Casanovc(i) ! Il a de l'imagination et de la verve ; il soit de son cerveau des chevaux qui hennissent, bondissent, mordent ec combattent , ruent , des hommes qui s'égorgent en cent manières diverses, des cr-anes entr'ouverls, des poitrines percées , des cris , des menaces, du feu, de la fumée , du sang , des morts , des mourans ; toute la confusion, toutes les

(i) Casanove est Allemand j maïs comme je n'accorde pas que Roslin prouve quelque chose contre l'Allemagne et le Nord, je ne prétends pas non plus que Casanove fasse preuve en leur faveur. Et , pour tout dire , je trouve l'éloge que le philosophe en fait , trop magnifique. Je doute que Casanove parvienne jamais à la réputation d'un peintre de la première force. Les érudits en peinture reconnoissent ses groupes et ï-.es lambeaux pillés , ses larcins de toute espèce ; et les tableaux qu'il a exposés dans ce Salon n'ont pas fait la sensation qui précède ]$ réputation d'un gT-:uiFl peintre.

■fi erreurs d'une mêlée, ii sait aussi ordonner ■des positions plus tranquilles ; et montrer îe soldat en marche on faisant halte , comme en bataille , et quelques-unes des parties Jes plus importantes du technique ne lui manque pas.

Une marche d'Armée.

^Tableau d'environ onze pieds de long, sur près de sept pieds de hauteur.

Voici une des plus belles machines et des plus pittoresques que je connoisse. Le beau spectacle ! La belle et grande poésie'

Comment vous transporterai-je aux pied* de ces roches qui touchent îe ciel ? Comment vous montrerai-je ce pont de grosses poutres soutenues en-dessous parades chevrons , jette du sommet de ces roches vers ce vieux château? Gomment vous donnerai-je une idée vraie de ce vieux château, des antiques tours dégrades qui le composent , et de cet autre pont en voûte qui les unit et les sépare ? Comment ferai- je descendre le torrent des montagnes, en précipiterai-je ks eaux sous ce pont, et le» répaudrai-je

fout au four du site élevé sur lequel toute cette masse de pierre esc construite ? Comment vous tràicerai-je la marche de cette armée qui part du sentier étroit qu'on a pratiqué sur le sommet des roches, et qui en conduit laborieusement et tortueusement les colonnes, du haut de ces roches sur le pont par lequel en communique au château ? Comment vous effrayerai- je pour ces soldais , pour ces lourdes et pesantes voitures de bagage qui passent de la montagne au château sur cette tremblante fabrique de bois ? Comment vous ouvrirai-je entre ces bois pourris, des précipices obscurs et profonds ? Comment ferai- je passer tout ce monde sous les portes d'une des tours , pour le conduire de ces portes sous la voûte de pierre qui les unit , et les disperser ensuite dans la plaine ? Dispersés dans la plaine , vous exigerez que je vous montre les uns baignant leurs chevaux , les autres se désaltérant, ceuxci étendus nonchalamment sur les bords de cet étang vaste et tranquille , ceux-là sous une tente qu'ils ont formée d'un grand voile qui tient ici au tronc d'un arbre ; là à un bout de roche , buvant, causant , riant /mangeant . donnaiiî, assis, debout, couchés sur

( 223 ) îc dos , couchés sur le ventre , hommes, femmes , enfans, armes , chevaux, bagages? Mais peut-être qu'en désespérant, de réaliser dans votre imagination tant d'objets animés, inanimés, ils le sont et je l'ai fait? Si cela est, Dieu soit loué ! Cependant je ne m'en tiens pas quitte. Laissons respirer la musq de Casanove et la mienne, et regardons son ouvrage plus froidement.

A droite du spectateur, imaginez une masse de grandes roches de différente hauteur. Sur les plus basses de ces roches , un pont de bois jette de leur sommet au pied d'une tour. Cette tour unie et séparée d'une autre tour par une voûte de pierre. Cette fabrique d'ancienne architecture militaire bâtie sur un monticule. Des eaux qui descendent des montagnes , se rendent sous le pont de bois , sous la voûte de pierre , font le tour par, derrière le monticule, et forment à sa gauche un vaste étang. Supposez un arbre au pied du monticule. Couvrezle monticule démolisse et de verdure. Adossez contre la tour qui est à droite , une chaumière. Faites sortir d'entre Jes pierres dégradées du sommet de l'une et l'autre tour, des arbrisseaux et dis plantes parasites. Hérissez-en la cime de*

( 224) montagnes qui sont à gauche. Au-delà de ï'étang que les eaux ont formé à droite, supposez quelques ruines lointaines , et vous aurez une idée^ du local. Voici maintenant la inarche de Tannée.

Elle défile du sommet des montagnes qui sont à droite , par un sentier escarpé. Elle se rend sur le pont de bois jette des plus basses de ces montagnes au pied d'une des tours du château. Elle tourne le monticule sur lequel le château est élevé. Elle gagne la voûte de pierre qui unit les deux tours. Elle passe sous cette voûte , et de-îà elle se répand de gauche et de droite autour du monticule , sur les bords de l'étang, et arrive, en se repliant , au bas de ces hautes montagnes du sommet desquelles elle est partie. En levant les yeux, chaque soldat peut mesurer avec effroi la hauteur d'où il est descendu.

Passons aux détails. On voit au sommet des roches quelques soldats en entier. A mesure qu'ils s'engagent dans îe sentier escarpé , ils disparaissent. On les retrouve , lorsqu'ils débouchent sur le pont de bois. Ce

Pont est charp'é d'une voilure de basra&'e. Une grande partie de Paginée a déjà fait le tour du monticule, a passé cous la voûte de pierre f

et

'et se repose. Imaginez autour du monticule sur lequel le château s'éiève , tous les inci-. dens d'une halte d'armée , et vous aurez le tableau de Casanove. Il n'est pas possible d'entrer dans le récit de ces incidens : ils varient à l'infini; etpuis , ce que j'en aï esquissé dans les premières lignes , suffît.

Ah! si la partie technique de cette composition rëpondoit à la partie idéale ; si Vernet avoit peint le ciel et les eaux, Loutherhourg le château et les roches , et quelqu'autre grand maître , les figures ! Si tous ces objets placés sur des plans distincts avoient été éclairés et coloriés selon la distance de ces plans! Il faudrait avoir vu une fois en sa vie ce tableau ; mais malheureusement celui de Casanove manque de toute la perfection qu'il aurait reçue de ces différentes mains : c'est un beau poëme , bien conçu , bien conduit et mal écrit.

Ce tableau est sombre; il est terne > il est sourd. Toute la toile ne paraît vous offrir d'abord que les divers accidens d'une grande croûte de pain brûlé. Et voilà l'effet de ces grandes roches, de cette grande masse de pierre élevée au centre de la toile , de ce merveilleux pont de bois et de cette précieuse

(226 ) voûte de pierre , détruit et perdu; et Voilà l'effet de toute cette variété infinie de groupes et d'actions , détruit et perdu. Il n'y a point d'intelligence dans les tons de la couleur, point de dégradation dans la perspective , point d'air entre les objets : l'oeil est arrêté et ne sauroit se promener. Les objets de devant n'ont rien de la vigueur exigée par leur site. Cependant , si la scène se passe proche du spectateur * la figure la plus voisine d» lui sera au moins huit ou dix fois plus grande que celle qui sera placée en arrière , à huit ou dix toises de celle figure. Alors, ou il faut de la vigueur sur le devant , ou il n'y aura point de vérité , point d'effet. Si, au contraire, la scène se passe dans l'enfoncement de la toile, et. que le spectateur en soie loin , les objets seront relativement d'une dégradation plus insensible, et exigeront des tons plus doux , parce qu'il y aura une plus grande masse d'air entre l'œil et la scène ; la proximité de l'œil sépare les objets ; son éloignement les presse et les confond. Voilà l'A. B.C. que Casainove paroît avoir oublié. Mais , comment , me direz-vous , a-t-il oublié ce dont il se souvient si bien ailleurs? Vous répondrai- je comme je sens ? C'est qu'ailleurs

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son ordonnance est à lui , il est l'inventeur; ici je le soupçonne de n'être que compilateur. II aura ouvert ses porte-feuijies d'estampes ; il aura habillaient fondu trois ou quatre tableaux de paysages ensemble ; il en aura fait un cuvjuus admirable : mais lorsqu'il aura été question de peindre ce croquis , le faire , :e métier , le talent. , le technique l'aura abandonné. S'il avoit vu la scène dans la nature ou dans sa tête , il 1 auroit vue avec ses plans , son ciel, ses eaux, ses lumières, ses vraies couleurs; et il l'auroit exécutée. Rien n'est si commun , et cependant si difficile à reconnoîrre , que le plagiat en peinture. Je vous en dirai peut être un mot dans l'occasion. Le style le décèle en littérature; la couleur en peinture. Quoi qu'il en soit , combien de beautés détruites par le monotone de ce tableau , qui reste malgré cela par la poésie , la variété, la fécondité des détails et des actions , la plus belle production ( i ) de Casanove!

(i) Cette belle production n'a pas fait de sensation. Son enharmonie elle défaut d'entente dans les lumières ont blessé les ignorans, et ont prouvé aux connoisseur3 que ce tableau n'étoit qu'un, Cento» pillé ça et là ? et assorti sans jugement.

Uste Bataille,

^Cabjëau de quatre pieds de .long s sur trois pieds de haut.

C'est un combat d'Européens: on voit sur îe devant un soldat mort ou blessé; auprès, un cavalier dont le cheval reçoit un coup de bayonnette. Ce cavalier lâche un coup de pistolet à un autre qui a le sabre levé sur lui. Vers la gauche, un cheval abattu, dont le cavalier est renversé. Sur le fond , une mêlée de combatlans. A droite , sur ie devant, des roches et des arbres rompus. Le ciel est éclairé de feux et obscurci par la fumée. Voilà la description la plus froide qu'il soit rpossible d une action fort chaude.

Autre Bataille.

Mêmes dimensions qu'au précédent.

C'est une action entre des Turcs et des Européens. Sur le devant, un enseigne turc dont le cheval est abattu d'un coup porté

( 2*9 ) â la cuisse gauche : le cavalier semble d'un® main couvrir sa tête de son drapeau , et de l'autre se défendre de son sabre. Cependant un Européen s'est saisi du drapeau et menace de son épée la tête de Ferme mi. A droite, sur le fond, des soldats diversement attaquans ou attaqués. Entre ces soldats , on en remarque un, le sabre à la main , spectateur immobile» Sur le fond , à gauche , de* morts, des mourans, des blessés et d'autres soldats presque de repos.

Cette dernière bataille , c'est de la belle couleur prise sur la palette et transportée sur la toile ; mais nulle forme , nul effet , point de dessin.. Et pourquoi? C'est que les figures sont un peu grandes, et que M. Cdsanove ne les sait pas rendre. Plus un morceau est grand , plus l'esquisse en est difficile à conserver.

La composition précédente, où les figures sont plus petites , est mieux. Toutefois , il y a du feu , du mouvement , de l'action dans toutes deux. On y frappe bien, on s'y défend bien ; on y attaque , on y tue bien : c'est l'image que j'ai des horreurs d'une mêlée.

Casanove ne dessine pas précieusement ; ses figures sont courte!?. Quoique chaud

( 230 ) dans sa composition, je le trouve monotone et stérile. C'est toujours au centre de la toile un grand cheval avec ou sans cavalier. Je sais bien qu'il est difficile d'imaginer une action plus grande, plus noble, plus belle que celle d'un beau cheval, appuyé sur ses deux pieds de derrière, jettant avec impétuosité ses deux autres pieds en avant, la tête retournée , la crinière agitée , la queue ondoyante , franchissant l'espace au milieu d'un tourbillon de poussière; mais , parce qu'un objetest beau , faut-il le répétera toutpropos? Les autres affectent de pyramiderdehaut en bas , celui-ci de pyramider de la surface de la toile vers le fond : autre monotonie dudit homme. C'est toujours un point an centre de la toile , très-saillant en-devant; puis, de ce point , sommet de la pyramide , partent des objets qui vont successivement en s'étendant jusqu'à la partie la plus enfoncée , où se trouve le plus étendu de tous ces plans, ou la base de la pyramide. Cette ordonnance lui est si propre, que je le reconnoitrois d'un bout à l'autre d'une galerie.

Un Cavalier Espagnol.

J?etite composition de dix pouces de large t sur quatorze pouces de haut. .

L'Espagnol est à cheval ; il occupe presque toute la toile. La figure , le cheval et l'action sont du plus grand naturel. On voit à droite une troupe de soldats qui défilent vers le fond; à gauche, ce sont des montagnes trèssuaves.

Beau petit tableau , très-vigoureux, trèschaud de couleur et très-vrai. Bonne touche «t spirituelle. Effet décidé , sans dureté. Achetez ce beau petit tableau , et soyez sûr de ne vous en jamais dégoûter , à moins que vous ne sojez né inconstant dans vos goûts. On quitte la femme la plus aimable sans autre motif que la durée de ses complaisances; on s'ennuie de la plus douce des jouissances sans trop savoir pourquoi. Pourquoi le tableau, auroit-il quelque privilège sur la chose ? C'est pourtant un présentbien agréable que la vie! L'habitude rend les choses plus nécessaires , la possession moins flatteuse et ïes privations plus cruelles. Comme cela est arrangé! Y avez-vous jamais rien compris?

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