‹ Essais sur la peintureChapitre 31 sur 44 · DE M A C H Y · texte numérisé non relu

DE M A C H Y

Ju k 3 belles études qu'il y auroit à faire au Salon ! Que de lumières à. recueillir de la comparaison de Vanloo avec Vien > de Vernei avec Leprince t de Chardin avec Roland, de Machy avec Servandoni!

Il faudroit être accompagné d'un artiste habile et véridique , qui nous laisserai t voir et dire tout à notre aise, et qui nous coigneroit de temps-en-temps le nez sur les belles choses que nous aurions dédaignées, et sur les mauvaises qui nous auraient extasiés. On ne tarderont pas à s'entendre au technique. Pour l'idéal , cela ne s'apprend pas; mais celui qui «ait juger un [poète sur c§ point ; sait aussi

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|ag*r un peintre. II y auroit seulement quelques sujets où le Cicérone nous feroit sentiï que l'artiste a préféré telle action moins vraie, tel caractère plus folbïe , telle position moins Frappante, à d'autres dont il ne méconnoissoit pas l'avantage , mais où il y avoît plus à perdra qu'à gagner pour l'ensemble. De Machy , vu tout seul, peut obtenir un signe d'approbation; placé devant Servanâoni } il fait pitié. En voyant l'un agrandir de petites choses , on sent que l'autre en rapetisse de grandes. La coloris ferme et vigoureux du premier fait sortir le papier mâché , le gris , le blafard du second. Queîqu'obtus qu'on soit , il fauÊ être frappé de la fadeur , de l'insipidité ds celui-ci , mises en contraste avec la verve et la chaleur de celui-là.

Allons au fait.

Le Portail de Saïnte-Geneçicçe 5 le jour que le Roi en posa la pre~ mière pierre.

Ce Portail, qui est grand et noble, est devenu sous le pinceau de Machy un petit château de cartes. Ce concours , ce tumulte du peuple où il y eut plusieurs citoyen» blés-

ses , étouffés , écrasés , on n'en voit pas trace chez M. de Machy • mais à îa place, cle petits bataillons quarrés de marionnettes bien droites , bien tranquilles , bien de fiie les unes à côté des autres , la froide symétrie d'une procession , à la place du désordre et du mouvement d'une grande cérémonie. II n'y a là ni verve, ni variété , ni caractère, ni couleur, ni esprit. Nul effet général. Ton blafard. Cochin vaut infininiment mieux dans ses Bals de la cour.

La Colonnade du Louvre , second tableau de Machy, ne donne aucune idée de la chose. Il n y a là de surprenant que fart du peintre de réduire à rien un des plus grands, des pins imposans monumens du monde.

Ecrivez sous ce morceau , magnus videri , sentlri par vus ; car c'est tout au rebours de Servanioni. Machy sait rendre petit et mesquin ce qui est noble et grand.

Le passage sous le péris file duLoiwre^du côté de la rue Fromenteau 3 troisième morceau. Peint gris. Grande architecture appauvrie ; c'est le talent particulier de l'homme. Il y a cependant un. rayon de soleil, qui vient du dedans de la cour, qui a de l'effet,

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La Construction de la nouvelle Halle , quatrième morceau \ est plate, toujours grise-, sans entente de lumière. C'est un vrai tableau de lanterne magique. Gomme il montre des grues , des échafauds , du fracas , et qu'il papillotte bien d'ombres noires, très-noires, et de lumièics blanches, très-blanches, je suis persuadé que , projette sur Un grand drap , il réjouiroit beaucoup les en fans.

Je ne sais ce que c'est (pie ses autres ruines ; ni vous , ni moi , ni personne.

DROUAIS, Portraitiste.

ien mes remercîmens à M. Drouais 9 avec les vôtres : vous m'entendez. Tous les visages de cet homme-là ne sont que le rouge vermillon le plus précieux ; artistement couché sur la craie la plus fine et la plus blanche. Passons tous ces portraits , vite , vite , pour nous arrêter un moment devant ce jeune homme velu à l'espagrîol et jouant de la guittarre. Il est certain qu'il est charmant de caractère , d'ajustement et de visage , et que si un enfant de cet âge et de catte figure se

( 29° ) promenoit au Palais-Royal ou aux Tuileries , il arrêteroit les regards de toutes nos femmes , et qu'à l'église il ny a point de dévote qui n'en eût quelque distraction ; mais il est beau comme toutes uns dames que nous voyons passer dans leurs chars dorés, sur le boulevard , surchargées de ronge et de pompons. Il n'y en a pas une de laide dans le fond de sa, voiture , et pas une qui ne déplût sur la toile. Ce n'est pas de la chair ; car où sont la vie, l'onctueux , le transparent , les tons, les dégradations, les nuances? C'est un masque de cette peau fine dont on fait les gants de Strasbourg. Aussi ce jeune homme , attravant par sa jeunesse , la grâce de sa position , le luxe et le goût de son ajustement", est-il froid , insipide e! mort !

Vous voulez , mon ami , que je vous dise un mot de ce petit anglais à cheveux courts , plats et sans poudre , à chemise sans mancheltes , en habit gris , chapeau sous lé*$>ras , ajusté en un mot comme tous les enfans d'Angleterre (i). Supposez-lui une couleur

(i) Le petit espagnol est le marquis de la Jamaïque , fils du duc de Berwick , à qui Ton a seulement un peu 4claù'ci le teint espagnol et jaunâtre. Le second est le

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( ï-9* ) vraie , et îe morceau sera précieux ; car il est bien vêtu et d'une naïveté d'expression et de caractère tout-à-fait piquante. Il a quelque chose de plus original que ce polisson de Drouais , qui , avec son porte-feuille sous le bras et son chapeau sur la tête , fit une fortune si générale à un des Salons précédent.

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„/tl M. JuliartXa. même politesse , s'il vous pi. ii(: , qu'à M. Drouais. Si vous trouvez ame qui vive à Paris, autre que îe menu M. de la 1er lé , qui sache que M. Juliart ait fait un paysage , deux paysages , trois dessins de paysages, j'ai tort de ne les avoir

portrait du petit Fox 5 le plus jeune des fils de milcrd Holiand.

Je ne comprends pas comment Drouais n'est pas le peintre de toutes les femmes de Paris. Sa craie et son vermillon avec de la grâce dans les positions , et du goût dans la parure , sont précisément ce qu'il leur faut. Roslin est. aussi faux que Drouais , et par-dessus le marché, maussade et froid. Cependant il a la pratique des femmes , et Drouais paroit réwiit aux enfaus.

pas vus , admirés , et de m'en taire. Cependant , mon ami , ma devise n'est pas celle du sage d1 Horace ; 2V 'il admirari. Si l'on ne peut obtenir et garder le bonheur qu'à cette condition , Den/s Diderot est fort à plaindre. Vous me direz que j'entends mal le nil admirari du poète. C'est, il ne faut s'étonner de rien. — Grimm ', prenez]- y garde. On n'admire guère ce qui n étonne pas (i), et comptez que si M. de la Perte , propriétaire des productions de M. Juliart , admire ses productions , c'est qu'il est plus ou moins étonné du prodigieux talent de V artiste.

Cj'est le frère de celui que nous venons de perdre. Ces deux frères me rappellent une aventure de la jeunesse de Piron$ car aujourd'hui ce vieux fou se frappe îa

(i) En revanche , on peut s'étonner sans admirer 5 ainsi, si je m'étonne du goût de M. de la Ferté , je ne l'admire pas pourcela.

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poitrine et se fesse devant dieu de tous î<fs mots plaisans qu'il a dits et de toutes les drôles de sottises qu'il a faites. Pardieu , mon ami ! cet atome qu'on appelle homme a de la vanité bien plus gros que lui ! Un malheureux méchant petit poète qui g?imagine qu'il a fâché l'Eternel , qu'il le réjouit, et qu'il est en son pouvoir de faire rire ou pleurer dieu , à son gré , comme un idiot du parterre! Ce Pi von donc qui s'étoitun soir enivré avec im acteur , un musicien et un maître à danser , s'en revenoit avec ses convives faisant bacchanale dans les rues. On les arrête; on les conduit chez le commissaire Lajbsse , qui demande à l'auteur qui il est: celui-ci répond , Je père des Fils ingrats ,* à facteur , qui répond qu'il est le tuteur des Fils ingrats ; au maître à danser et au musicien qui répondent , l'un qu'il apprend à danser, l'autre qu'il montre à chanter aux Fils ingrats. On les jouoit alors. Le commissaire , sur ees réponses , n'a pas de peine à deviner à quelle espèce de gens il a à faire. Il quitte son air grave , et se met de bonne humeur avec eux. Il dit à Piron qu'il étoit un peu de la famille , et qu'il avoit eu un frère qui étoit homme

d'esprit et poète (1). Pardien î lui répond Piron , je le crois bien ; j'en ai bien un , moi , qui est bêle à manger du foin. Le Deshavs qui est mort en auroit pu dire autant, et même à un commissaire ; car il s'exp^oit volontiers 'à rendre visite à ces magistrats subalternes , qui veillent ici à ce qu'on ne casse pas les lanternes et qu'on ne batte pas les filles chez elles. Je m'amuse à Vous faire des contes, parce que je n'ai rien à vous dire du cadet des Deshays } dont les tableaux sont encore plus mauvais que Ceux de l'aîné n'étoient bons , quoiqu'ils fussent très-bons ; qui n'a pas une bluette de génie , qui est sans talent, et qui est entré à l'académie de peinture, comme l'abbé du Resnel à l'académie française. Ce dernier disoifc : connoissez-vous un homme plus heureux que moi ? J'ai désiré trois choses en ma vie , et je les ai eues toutes trois. J ai voulu être poète, et je l'ai été; j'ai voulu £tre de l'académie, et j'en suis; j'ai voulu avoir un carosse , et j'en ai un. Un conte, mon ami , et un propos plaisant valent mieux

(î) Le frère du commissaire Lofasse , dont il est qucslion ici , a fait une tragédie de Mau/ius qui est îe*i«e au tkéùuc.

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( *95 ) que cent mauvais tableaux et tout le mal qu'on en pourroit dire.

iVJL o n ami , si nous continuions à faire des contes !

La Descente de Guillaumele-conquerant en angleterre.

Tableau Je vingt-six pieds de large 3 sur douze de haut.

Un général ne pouvoit guère faire mieux entendre à ses soldats qu'il falloit vaincre ou mourir , qu'en brûlant les vaisseaux qui les avoient apportés. C'est ce que fit Guillaume, Le beau trait pour l'historien ! Le beau modèle pour les conquérans ! Le beau sujet pour le peintre! pourvu que ce peintre ne soit pas Lêpiciê. Quel instant croyezvous que celui-ci ait choisi? Celui, n'est-ce pas , où la flamme consume les vaisseaux , et où le général annonce à son armée l'alternative terrible? Vous croyez qu'on voit:

sur, là toile les vaisseaux en rflamme , Guillaume sur son cheval , parlant à ses troupes , et qu'on remarque sur cette multitude innombrable de visages, toute la variété des impressions de l'inquiétude, de lasurprise, de l'admiration , de la terreur, de l'abattement , de la confiance et de la joie ? Votre tête se remplit de groupes. Vous y cherchez l'action véritable de Guillaume , les caractères de ses principaux officiers , le silence ou le murmure , le repos ou le mouvement de son armée ? Tranquillisez-vous, et ne vous donnez pas une peine dont l'artiste s'est dispensé. Quand on a du génie, il n'y a point d'instans ingrats ; le génie féconde tout. Lépicié s'est lié au sien, comme vous verrez par l'instant qu'il a choisi.

On voit dans son tableau , à droite, du côté de la mer et des vaisseaux , une (bible lueur , avec de la fumée qui indique que l'incendie est tombé , quelques soldats oisifs et muets, sans mouvement, sans passion, sans caractère. Puis on voit tout seul , un

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à tue-tête : je lui ai demandé plus de cent fois à qui il en vouloit , sans avoir pu le

( z97 ) savoir. Ensuite Guillaume , au centre de son armée, sur son cheval , s'avançant de la droite à la gauche , comme dans son pays et dans une occasion commune. Son cheval est de biais , et on le voit par la croupe , et lui presque par le dos , avec la tête tournée du côté du spectateur. Il est précédé d'infanterie et de cavalerie, en marche du même côté et vues par le dos. Ainsi , toute l'armée s'avance vers le fond du tableau de droite à gauche. Du reste , ni bruit , ni tumulte , ni enthousiasme militaire , ni clairons, m trompettes. Cela est mille fois plus froid et plus maussade que le passage d'un régiment sous les murs d'une ville de province, cheminant vers sa garnison. Trois objets seuls se font remarquer : cette grosse , courte et lourde figure pédestre, placée seule entre Guillaume et les vaisseaux brûlés , les bras étendus, et criant sans qu'on l'entende: Guillaume sur son cheval , l'homme et le cheval aussi pesans et aussi monstrueux, aussi faux et aussi tristes , moins nobles et moins signifians que votre Louis XI V de la place Vendôme ; et puis , le clos énorme d'un autre cavalier , et la croupe plus énorme encore de son cheval.

Maintenant , voulez-vous un tableau T Laissez ces figures à-peu-près comme , elles sont distribuées , et faites leur faire jroîteface. Enflammez les vaisseaux ; faites parler Guillaume , et montrez-moi sur les visages les passions avec leur expression accrue par là lueur rougeâtre de la flamme des vaisseaux. Que l'incendie vous serve encore k produire quetqu'étonnant effet de lumière ; là disposition des figures s'y prête, même sans la.changcr. Mais voyez un peu le prestige de l'étendue et de la masse? Le tablotm de Lé icié frappe et appelle d'abord ; il est vrai qu'il n'arrête pas long-temps. Si pavois la t'êfe de Rubens } de le Sueur , du Carraeue , ou de tel autre , je vous dirois comment on auroit pu tirer parti de l'instant que l'artiste a préféré; mais au défaut de Tune de ces té tes- là, je n'en sais rien. Je conçois seulement qu'il faut remplacer l'intérêt du moment qu'on néglige , par je ne sais quoi de sublime qui s'accorde très- bien avec la tranquillité apparente ou réelle du moment suivant , qu'on ose choisir , et qui est infiniment au-dessus du mouvement : témoin ce déluge universel du Poussin , dont l'effet est terrible , et où il n'y a cependant que trois

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ou quatre figures ! Mais , qui est-ce qui trouve de ces choses-là ? Et quand l'artiste les a trouvées , qui est-ce qui les sent ? Au théâtre , ce n'est pas dans les scènes violentes et lorsque la multitude s'extasie , que le grand acteur s'attire mon admiration et me montre son talent. Rien n'est si facile que de se livrer à la fureur, aux. injures , à l'emportement , que de me montrer un Jïls tout dégoutaîit du meurtre de son père 3 et , sa tête à la main , demandant son sa/aire. Dans ces effets , le -poète qui fait le même rôle que 1 instant dans le tableau , est pour la moitié. Mais cYst , prends un siège , Cinna , qu'il est difficile de bien dire. C'est lorsque la passion retenue, couverte, dissimulée , bouillonne secrètement au fond du cœur , comme le feu dans la chaudière souterraine des volcans ; c'est dans le moment qui précède l'explosion ; c'est quelquefois dans le moment qui la suit , que je vois ce qu'un homme sait faire. C'est dans la scène tranquille que l'acteur me montre son intelligence et son jugement. C'est lorsque le peintre a laissé de côté tout l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un moment chaud , que j'attends de lui de grands caractères , du repos, du silence et

tout le merveilleux d'un idéal rare et d'un technique presqu'aussi rare(i). Vous trouverez cent peintres qui se tireront d'une bataille engagée , contre un qui sache se tirer d'une bataille perdue ou gagnée. Dans le tableau de Lêpicié x rien ne remplace l'intérêt qu'il a négligé ; il n'y a ni harmonie , ni noblesse : il est sec . dur et cru.

Jésus-Christ, baptisé par s a i n t - j e a ist.

Tableau de sept pieds neuf pouces de haut , sur sept pieds six pouces de

large.

Pressés de finir et d'être payés , ces genslà ne savent ce qu'ils font. Malheur aux productions de l'artiste qui mesure le temps et qui ne voit que son salaire ! Celui-ci a fait, comme l'autre, .de son Baptême, une scène solitaire, et par le ton vaporeux et

(t) Toute celte tabule théorie de l'effet du repos et du silence dans les ouvrages de poésie et de peinture , mériteroit d'être mieux développée. Je ne connois rien d'écrit ià-dessus..

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