‹ Essais sur la peintureChapitre 32 sur 44 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

grisâtre dont elle est peinte, ses figures et ses groupes font l'effet d'un arrangement fortuit et bizarre de nuées. On voit, à. droite, sur le fond , trois apôtres effrayés. Et de quoi? Une voix qui dit : voilà mon Jîls bien aimé, n'a rien d'effrayant. Ce Saint* Jean , les yeux tournés vers le ciel , verse l'eau sur la tête du Christ , sans regarder ce qu'il fait. Et cç gros quartier de pierre équarri , sur lequel il est posé , qui est-ce qui l'a apporté là ? On diroit qu'il étoit essentiel à la cérémonie , et qu'un bout de roche détaché n'eut pas été tout aussi bon , plus naturel et plus pittoresque. Car , que fait un maçon , quand il taille une pierre ? Il en 6 te tous les accidens ; c'est le symbole de l'éducation qui nous civilise , nous ôte l'empreinte brute et sauvage de la nature; nous rend très-agréables dans le monde , très-plats dans un poème ou sur la toile. Et ce vêtement mou , flexible et doux , si vous me donnez cela pour une peau de mouton , vous avez raison : c'en est une eu effet , mais bien peignée , bien soufrée , bien blanche , bieu passée en mégie , et nullement celle de l'homme des forêts et de la montagne. Ce Christ, qui est vers la gauche, est étique

( 302 ) avec son air toujours ignoble et gueux. Est-il donc impossible de s'affranchir de ce jmisérable caractère traditionnel? Je le crois d'autant moins , que nous avons deux difTérens caractères de Christ; le Christ sur la croix est autre que le Christ an milieu de ses Apôtres. On voit encore à gauche , comme de coutume , au centre de la lumière , la divine et chétivc colombe.. Autour déplie , d'un côte , quelques chérubins ; de l'autre , quelques anges groupés. Et puis, il faut voir la couleur , les pieds , les mains, le dessin , les chairs de tout cela.

Mais il me semble que les tableaux dont on décore les temples, n'étant faits, que pour graver dans la mémoire les faits et gestes des héros de la religion , et accroître la vénération des peuples, il n'est pas indifférent qu'il soit bon ou mauvais.- A mon sens, un peintre d égùse est une espèce de prédicateur plus clair, p-us frappant, plus intelligible, plus à portée du cbmmundeshomm.es que le curé et son vicaire. Ceux-ci parlent aux oreilles qui sont souvent bouchées ; le tableau parle aux veux , comme le spectacle de la nature , qui nous a appris pre. qiie tout ce que nous savons. Je pousse la chose

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( 3Ô3 ) pins loin , et je regarde les Iconoclastes et les contempteurs des processions , des image:; , des statues et de tout l'appareil du culte extérieur , comme des exécuteurs aux g*ge's du philosophe ennemi de la superstition; avec cette différence , que ces valets lui font bien plus de mal que leur maître. Supprimez tous les symboles sensibles ; eî le reste s.e réduira bientôt à un galimatias métaphysique , qui prendra autant de formes et de tournures bizarres qu'il y aura de tel es. Que l'on suppose pour un instant que tous les hommes devinssent aveugles; et je gage qu'avant qu'il soit dix ans , ils disputeront et s'extermineront à propos de la forme ,de l'effet effile la couleur des êtres les plus familiers de l'univers. De même en religion , supprimez toute représentation et tonte image , et bientôt ils se brouilleront ets'entr'égorgeront sur les articles les plus simples de leur croyance. Ces absurdes rigoristes en religion ne connoissent pas l'effet des cérémonies extérieures sur le peuple. Ils n'ont jamais vu notre Adoration de la Croix, le Vendredi-Saint , 1 enthousiasme de la multitude à la procession de la Fête-Dieu ; enthousiasme qui me gagne moi-même quel-

(304) quefoïs. Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux; ces jeunes acolvtes , vêtus de leurs aubes blanches , ceints de leurs larges ceintures bleues , et jettant des fleurs devant, le Saint-Sacrement; cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux , tant d'hommes îe front prosterné contre la terre ; je n'ai jamais entendu ce chantgrave et pathétique, entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d'hommes , de femmes , de jeunes filles et d'enfans j sans que mes entrailles ne s'en soient émues , n'en aient tressailli, et que les larmes ne m'en soient venues aux yeu|j^Il y a làdedans je ne sais quoi de grand '^m sombre, de solemnel , de mélancolique. J'ai connu un peintre protestant qui avoit fait un long séjour à Rome , et qui convenoit qu'il n'avoit jamais vu le souverain Pontife officier dans Saint-Pierre, au milieu des cardinaux et de toute la prélatine romaine, sans devenir catholique ; il reprenoit sa religion à ia porte. Mais , disent.-i:s , ces images , ces cérémonies conduisent à l'idolâtrie. Il est plaisant de voir des marchands de mensonges craindre que le nombre n'en augmente avec

l'eugouement.

l'engouement. Mon ami , si nous aînions mieux la vérité que lés beaux-ails, prions dieu pour les iconoclastes.

Saint-Crépis et Saint-Crépinien distribuant

leurs biens aux pauvres.

Tableau de sept pieds rie haut 3 sur cinq pieds de large.

Mon ami , encore un petit conte!

Un poète qui fait des tragédies, comme M. Lépicié des tableaux , lisoit un jour à l'abbé de Vois en on une de ses tragédies , farcie des plus beaux vers de Corneille , de Racine et de Voltaire. Pendant la lecture, voilà l'abbé qui à tout moment se lève, et fait à chaque fois une profonde révérence. Eh ! à qui en avez vouf&donc avec vos révérences , lui dit le poète? Eh! quand en voit passer des gens de sa connaissance y ne Jaut-il pas les saluer, lui répondit l'abbé ? Mon ami , tirez aussi votre chapeau ; faites la révérence à Saint-Crépin ft Saint-Çrépinien 3 et saluez léï$ueuu

Les deux jeunes Saints sont élevés et debout sur une espèce d'estrade. A droite, au-dessous de l'estrade, des vieillards , des femmes , des enfant , une foule de pauvres , les bras tendus vers eux et attendant la distribution. Sur l'estrade , derrière les S lints , à gauche , deux assistans ou compagnons.

Le Saint- Crépin est beau de draperie et de caractère; c est la simplicité même et la commisération ; mais il appartient à le Sueur. Pour tous ces gueux , ils sont trop bien vêtus; ils ont les couleurs etïes chairs trop fraîches; les en (ans sont gras et potelés ; les femmes du plus bel embonpoint; les vieillards bien nourris et vigoureux , et dans un état bien policé, ces fainéans ne scroient pas-là , ils seroient renfermés. Caris Vanloo , dans ses esquisses pour la chapelle des Invalides ,a mieux connu la limite de la poésie et de la v-eme, ^ 0

Je vous ai promis quelque part un mot sur le plagiat en peinture. Rien , mon ami , n'est si commun et si difficile à reconnoître. 'Un artiste voit une figure; c'est une femme qui lui plaît de position. En deux coups de crayon , voilà le sexe changé et la position

( 3l37 ) pose. L'cxprasion d'un enfant, on la transporte sur le visages d'en adulle. La joie , la frayeur dam adulle, on la donne à un enfant, etc. On ouvre son porte-feuille d'estampes. On détache ici un bout de paysage; là un antre bout de sife. On dérobe à celuici sa chaumière , à celui-là sa vache et son n outon; à cet autre une montagne ,ou son étang, ou son ruisseau ; et de toutes ces pièces rapportées , ou se fait une grande fabrique générale, p: écrément comme on dit que feu le maréchal de Belle-laie s'étoit fait sa 1erre de Bissy. On a encore la res o; rce de jetter dans l'ombre ce qui étoit dans le clair, et. réciproquement d exposer à la lumière ce qui érpit dans l'ombre. Je veuxqu'un peintre , qu'un poète ep instruise, en inspire, eu échauffe un autre , et cet emprunt de lumières et d'inspiration n'est point un plagiat (i). Se 'aine entend dire à une femme décrépite qui se niouroit dans

(i) Mais , n'est-il pas bien étrange qu'en dérobant ainsi à un homme sublime les choses les plus précieuses , le plagiaire réussisse à en faire des choses communes , plaies et froides ? C est qu'on peut tout prendre , excepté le génie de l'homme 3 qui fait le véritable prix de tous Ijgs •uvrages de l'art.

(3°S) son fauteuil , le visage tourné vers une fenêtre que le soleil éclairoit : ah ! mon fils y que cela est beau , le soleil! Il s'en souvient, et ii fait dire à une jeune fille, étroitement resserrée par un jaloux , la première fois qu'elle voit les rues : ah ! ma bonne 9 tue c^cst beau } les rues ! Voilà en petit, connue il est permis d'imiter en grand.

OALUEZ encore celui-ci, non comme plagiaire , ce qu'il a est bien à lui, malheureusement!

Son Mercure , de foules les natures célestes la plus sVelte , est lourd, paralysé d'un bras , et c'est celui dont il menace Argus. Cet Argus endormi est bien maigre, bien sec , comme le doit être un surveillant ; mais il est roide et hideux, comme aucune figure ne doit être en peinture. Et celle Vache qui est couchée entre Mercure et une vache. Point de douleur,

ijiiilc passion , point d'eunuî, rien qui in-

clique îa métamorphose. Quand on a du génie, c'est-là qu'on le montre; jamais un ancien meut pris le pinceau sans s'être fait de cette vache une imagination singulière. Monsieur Amand , ce morceau n'est qu'une vieille croule qui a noirci chez le brocanteur. Qu'elle y retourne.

Joseph vendu par ses' Frères.

Optez, mon ami , voulez-vous la description de ce tableau , ou aimez-vous mieux un conte ?

Mais il me semble , dites-vous , que la composition n'en est pas mauvaise. — J'en conviens. — Que ce gros; quartier de roche , sur lequel on compte le prix de l'enfant , fait assez bien au centre de la toile. ■ — ■ D'accord. — Que le marchand penché sur cette pierre , et cet autre qui est derrière , sont passables de caractère et de draperie. — Je ne le nie pas. ■ — Que parce que ce Joseph est roide , court , sans grâce, sans belle couleur, sans expression , sans intérêt, et même un peu hydropique des jambes , ce n'est pas une raison pour déchirer tout le tableau. ■ — Je n'ai garde. — Que ces groupes

'( 310 ) «Je frères d'un côté, de marchands de l'autre, sont même distribués avec intelligence. — Gela me semble aussi. - — Que la couleur.. . — Ho ! ne parlons pas de la couleur ni du dessin. Je terme les jeux 'à-dessus; mais ce que je sens, c'est un froid morte: que me gagne clans le sujet le plus pathétique. Où avez-vous pris qu'il fut permis de me montrer une pareille scène , sans me fendre le cœur? Ne parlons plus de ce tableau, je vous eii prie. Y penser m'afflige.

Tajs-crède pansé par Herminie.

Au pont Notre-Dame.

Armide et Renaud.

Pis , cent fois pis que V Angélique et Mèdor de Boucher. Chez Tremblin(i).

Grands sujets traités par un je ne sais qui ; car ce n'est pas un artiste que cela. Cela n'en a aucune des parties, si ce n'esfc

(i) Tremblin * ctlèbre brocanteur du pont Notre- Dame.

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(3" ) une étincelle de verve qui s'éteint quand l'homme veut passer de 1 esquisse au tableau. Ah ! monsieur Amand , que le mot de le Mo ne est vrai !

Ce Cambyse qui tue le dieu Apis , esquisse , est court; mais il est heurté fièrement, et voilà ce qu'on peut appeller de la fureur.

Psammitichus qui , au défaut de coupe >Jait ses libations avec son casque.

Autre esquisse. Beau sujet, bien poétique, bien pittoresque ; mais je le cherche , et n'apperçois que cinq ou six valets de tuerie qui terrassent un bœuf. Cela est chaud pourtant, mais strapassé, tant qu'on veut.

Magon répandant au milieu du Sénat de Cartilage les anneaux des Chevaliers Romains tués à la h uia ille de Cannes.

Quel sujet encore ! Cette esquisse est moins chaude que les précédentes, mais mieux!

( 312 ) "entendue de lumières, et bien ordonne* pour l'effet. Ali! si je pouvois dépouiller cet ^mand de ce qu'il a de chaleur et de poésie pour en doter Lagrenèe ! Et si j'avois i:n enfant qui eut déjà fait quelques progrès dans fart, comme en lui tenant un moment les yeux sur la Justice et la Çlémence de Lagrenèe 3 entre V Angélique et Médor de Bouclier, et le Renaud et A.rmide NALmand , il auroit bientôt conçu ce que c'est que le vrai et le faux, l'extravagant et le sage, le froid et le chaud, le noble et le maniéré } la bonne et la mauvaise couleur , etc.

Il A G O N A II D.

Le grand-prêtre Corésus s'immole

POUR SAUVER CaLLIRHOE.

Tableau de douze pieds six fonces de de large 3 sur neuf pieds six pouces de haut.

JL L m'est impossible , mon ami , de vous entretenir de ce tableau. Vous savez que je n'ai pu le voir, et qu'il netoit plus au

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salon lorsque la sensation qu'il fît m'y appela. C'est votre affaire d'en rendre compte. Nous en causerons ensemble : cela sera d'autant mieux , que peut-être découvrirons-nous pourquoi , après un premier tribut d'éloges payé à l'artiste , après les premières exclamations , le public a semblé se refroidir. Le premier aspect, en frappoit ; au second instant, l'impression s'affoiblissoit. Toute composition dont le succès ne se soutient pas, manque d'un vrai mérite. Mais pour remplir l'article de Fragonard 3 je vais vous faire part d'une vision assez étrange qui me tourmenta une nuit, après un jour dont j'avois passé la matinée à voir quelques tableaux , et la soirée à lire quelques dialogues de Fiat on.

& A n t r e de Platon.

Il me sembla que j'étais renfermé dans le lieu qu'on appelle l'antre de ce philosophe ; c'étoit une longue caverne obscure. J y étois assis parmi une multitude d'hommes , de femmes et d'enfans. Nous avions tous les pieds et les mains enchaînés , er là tête si Bien prise'entre des éclisses de buis,

qu'il nous ctoit impossible de la tourner. Mais ce qui m'étonnoit , c'est que la plupart de mes compagnons de prison buvoient, rioient , chantoient , sans paraître gênés de leurs chaînes ; vous eussiez dit à les voir que c'étoit leur état naturel , et qu'ils ii"en désiraient pas d'autre. Il me sembloit même qu'on regardoit de mauvais œil ceux qui faisoient quel qu'effort pour recouvrer la liberté de leurs pieds , de leurs mains et de leurs têtes , ou qui vouloient en procurer •l'usage aux autres ; qu'on ]es désignent par des noms odieux; qu'on s'éloignoît d'eux, comme s'ils eussent été infectés d'un mal contagieux; et que lorsqu'il arrivoit quelque désastre dans la caverne , on ne manquoit jamais de les en accuser. Equipés comme je viens de vous le dire , nous avions tous le dos tourné à l'entrée de cette demeure, et nous n'en pouvions regarder que le fond qniétoit tapissé d'une toile immense.

Par derrière nous , il y avoit des rois , des ministres, des prêtres , des docteurs, des apôtres , des prophètes , des théologiens, des politiques , des charlatans, des fripons , des artisans d illusions, et rouie la 1 rompe des marchands d'espérances et de cramlcs.

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( 3*5 ) Chacun d'eux avoit une petite provision de figures transparentes et colorées propres à son état , et toutes ces figures étoient si bien faites , si bien peintes , en si grand nombre tt si variées , qu'il y avoit de quoi fournir à la représentation de toutes les scènes comiques , tragiques et burlesques de la vie.

Ces charlatans, comme je îe vis ensuite, placés entre nous et Pentrée de la caverne, avoient par-derrière eux une grande lampe suspendue, à la lumière de laquelle ils exposoient leurs petites figures , de façon que leurs ombres ', portées par-dessus nos têtes et s'agrandissant en chemin, alloient se projeter sur la toile tendue au fond de la caverne, et v former des scènes si naturelles, si vraies, que nous les prenions pour réelles, et que' tantôt nous en riions à gorge déployée , tantôt nous en pleurions à chaudes larmes. Ce qui vous paraîtra d'autant moins étrange , qu'il y avoit derrière la toile d'autres fripons subalternes , aux gages des premiers, qui prêtoient à ces ombres les accens , les discours , les vraies voix de leurs rôles.

Malgré le prestigexie cet apprêt , il y avoit

( 3*6 ) tmeîques-uns d'entre nous clans la Foule qui lesoupçonnoient,quisecouoientde temps en temps leurs chaînes, et quiavoient la meilleure envie de se débarrasser de leurs éclisses et de tourner la tête ; mais à l'instant, tantôt l'un , tantôt l'autre! des charlatans que nous avions à dos, se mettoit à crier d'une voix forte et terrible : Garde-toi de tourner la tête ! Malheur à qui secouera sa chaîne f Respecte les éclisses ! Je vous dirai une autre fois ce qui arrivoit à ceux qui méprisoient le conseil de la voix ; h^ perds qu'ils couroienr, les persécutions qu'ilsavoienfi à soufifrir. Ce sera pour quand nous ferons de la philosophie : aujourd'hui qu'il s'agit de tableaux , j'aime mieux vous en décrire quelques-uns de ceux que je vis sur la grande toile. Je vous jure qu'ils val oient bien Jes meilleurs du salon. Sur celte toile , tout paroissoit d'abord assez décousu : on pleuroit , on rioit , on jouoit , on buvoit, on çhantoit, on se mordoit les poings ; on s'arrachent les cheveux, on se caressoii, on se fouettoit, ; au moment où l'un se noyoit , un autre étoit, pendu , un troisième élevé sur un piédestal ; mais à la longue tout se lioit , s!éclaircissoit et s'entendoit. Chacun avoit sa

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suite de table.iux à parcourir sur la grande toile , et voici ce que je vis s'y passer à différens intervalles que je rapprocherai pour abréger.

D'abord , ce fut un jeune homme , ses longs vêtemens sacerdotaux en désordre , la main armée d'un thyrse ,1e front couronné de lierre , en un mot, dans tout l'appareil d'un grand-prêtre de Bacchus. Il vcrsoitd'un grand vase antique, des flots de vin dans de larges et profondes coupes qu'il porloit ensuite à la bouche de quelques femmes aux jeux hagards et à la tête échevclée. Il s'enivroit avec elles , elles s'enivroient avec lui ; et quand ils étoient ivres, ils se levoientet se mettoient à courir les rues en poussant des cris mêlés de fureur et de joie. Les peuples , frappés de ces cris, se renfermoient dans leurs maisons et craignoient de se trouver sur le passage de ces furieux. Ils pouvoient mettre en pièces le téméraire qu'ils auroient rencontré, et je vis qu'ils le faisoient quelquefois, . . . Eh bien! mon ami, qu'en dites- vous?

Je dis que voilà deux assez beaux tableaux de Bacchanales^ à- peu-près du même genre.

Diderot.

En voici un troisième d'un genre différent.

Le jeune prêtre qui conduisoit ces furieuses étoit de la plus belle figure. Je le remarquai, et il me sembla, dans le cours de mon rêve , que plongé dans une ivresse plus dangereuse que celle dn vin , il s'adressoit, avec le visage , le geste et les discours les plus passionnés et les pUis tendres, à une jeune fille qui refusoit de l'entendre et dont il embrassoit vainement les genoux.

Celui-ci , pour n'avoir que deux figures principales , n'en seroit pas plus facile à faire.

Diderot.

Sur-tout s'il fallôit leur donner l'expression forte et!e caractère peu commun qu'elles avoient sur la toile.

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Tandis que ce prêtre sollicitoifc inutilement sa jeune inflexible, voilà que j entends toute-coup d:ins ie fond des habitations, des cris , des ris , des hurîemens, et que j'en vois sortir des pères , des mères , des femmes, des filles, des enfans. Les pères se précipitoient sur leurs filles qui avoient perdu tout sentiment de pudeur ; les mères sur leurs fils qui les méconnoissoient. Les enfans d« différent sexes , mêlés , confondus , se rouloient à terre. C'étoit un spectacle de joie extravagante , de licence elfrénéc , d'une ivresse et d'une fureur inconcevables. Ah! si j'étois peintre! J'ai encore tous ces visagesîà présens à mon esprit.

Je connois un peu nos artistes, et je vcTns jure qu'il ny en a pas un seul en état d ébaucher ce tableau.

Diderot.

Au milieu de ce tumulte , quelques vieillards que l'épidémie avoit épargnés , les jeux baignés de larmes, prosternés daus un temple , frappoient la terre de leurs fronts , eml'rassoientde la manière la plus suppliante les

autels du dieu , et j'entendis très-distmctement le dieu , ou plutôt Je fripon subalterne placé derrière la toile , tmi disoit : Çu 'elle meure 3 ou qu yun autre meure pour elle!

Mais , mon ami , du train dont, vous rêvez, un seul de vos rêves suffiroit pour une galerie entière.

Diderot.

Attendez, attendez : vous n'y êtes pas ! J'étois dans une extrême impatience d'apprendre quelle seroit la suite de cet oracle Funeste , lorsque le temple s'ouvrit de rechef à mes yeux. Le pavé en étoit couvert d'un grand tapis rouge , bordé d'une large frange d'or; ce riche tapis et sa frange retomboienfc au-dessous d'une longe marche qui rêgnoit tout le long de la façade. A droite , près de cette marche, il y avoit un de ces grands vaisseaux de sacrifice destiné à recevoir le sang des victimes. De chaque côté de la partie du temple que je découvrons , deux grandes colonnes d'un marbre blanc et transparent semblaient en sY'levant chercher la voûte. A droite, au pied de la colonne

îa plus avancée , on avoit placé une urne de marbre noir, couverte en partie des linges nécessaires aux cérémonies sanglantes. De l'autre côté de la même colonne , c'étoit un grand candélabre de la forme la plus noble ; il étoit si haut , que peu s'en falloit qu'il n'atteignît le chapiteau de la colonne. Dans l'intervalle des deux colonnes , de l'autre côté, il y avoit un grand autel ou trépied triangulaire, sur lequel le feu sacré étoit allumé. Je voyois la lueur rougeâtre des brasiers ardens, et la fumée des parfums me déroboit une partie de la colonne intérieure. Voilà le théâtre d'une des plus terribles et des plus touchantes représentations qui se soient exécutées sur la toile de ma caverne pendant ma vision.

Mais, dites-moi, mon ami, n'avez-VouS confié votre rêve à personne?

Diderot.

Non. Pourquoi me faites-vous cette question ?

C'est que je crois que Vous avez rêvé

l'histoire de Corésus et de Callirhoé , avec tous ses détails; du moins, le temple que *rous venez de décrire est exactement le lieu de la scène du tableau de Fmgçnardk

Diderot.

Cela se peut. J'avois tant entendu parler de ce tableau les jours précédens, qu'ayant à faire un temple en rêve , j'aurai fait 1-î sien. Quoi qu'il en soit, tandis que mes yeux parcouroient ce temple, et rcmarjquoient des apprêts qui me présageoicnt je ne sais quoi dont mon coeur étoit oppressé, •je vis arriver seul , un jeune acoljte vêtu de blanc. Il avo.it Tair triste : il alla s'accroupir au pied du candélabre, et s'appuyer les bras sur la sailiie de la base de la colonne intérieure. Il fut suivi d'un prêtre ; ce prêtre avoit 'les bras croisés sur la poilime, la tête tout-à-fnt penchée : il paroissoit absorbé dans la douleur et. la réflexion, la plus prpfonde. Il s'avaneoit à pas lents. J'aUendois qu'il relevât sa tête. Il le fît , ^n tournant k s yeux vers le ciel et poussant î.e soupir le plus douloureux , qiie j'accompagnai moi-même d'un cri , quand je reconnus e« prêtre.:;/ c'étoit le ju&iio tftwe j'avois

( 3^3 ) Y« , quelques instans auparavant , presser, avec tant d'instance et si peu de succès, la jeune inflexible. Il étoit aussi vêtu de blanc : toujours beau ; mais la douleur avoit fait une impression profonde sur son visage. Il avoit le front couronne de lierre , et il tenait dans sa main droite le couteau sacré; il alla se placer debout, à quelque distance cl ;i jeune acolyte qui l'a voit précédé. Il vint bientôt un second acolyte, encore vêtu de blanc , qui s'arrêta derrière lui.

Je vis entrer ensuite une jeune fille : elle étôit pareillement vêtue de blanc; une couronne de l'oses lui ceignoitîatête. La pâleur de la morl couvroit son visage; ses genoux tremblans se déroboient sous elle : à peine eut-elle la force d'arriver jusqu'aux pieds de celui dont elle. étoit adorée; car e'étoit

celle qui avoit si fié rem en

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igné sa ten-

dresse et ses vœux. Quoique tout se passât en silence , il n'y avoit qu'à les regarder Vun et l'autre, et se rappeler les mots de

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vicie , pour comprendre qu

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victime, et qu'il alloit en être le sacrifica?

teur. Lorsqu'elle fut proche du grand-prêtre, son malheureux amant, ah! cent fois plu*

ma;iicureux qu'elle

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ïonr-à-fait , et. elle tomba renversée sur îe lit ou le lieu même où elle devoit recevoir îe coup mortel. Elle avoit le visage tourné vers le ciel ; ses jeux étoient fermés : ses deux bras , que la vie sembloit avoir déjà quittés, peïidoient à ses côtés. Le derrière de sa tête touchoil presque aux vêtemens du grand-prêtre, son sacrificateur et son amant: le reste de son corps étoit étendu ; seulement, l'acolyte qui s'étoit arrêté derrière le grand-prêtre le tenoit un peu relevé.

Tandis que la malheureuse destinée des hommes et la cruauté des dieux ou de leurs ministres, caries dieux ne sont que lesinsfrumens de ceux-ci, m'occupoient , et que j'essuyois quelques larmes qui s'étoient échappées de mes yeux , il étoit entré un troisième acolyte vêtu de blanc , comme l'es autres , et le front couronné de roses. Que ce jeune acolyte étoit beau ! Je ne sais si c'étoit sa modestie , sa jeunesse , sa douceur, sa noblesse qui m'intéressoient, mais il me parut l'emporter sur le grand-prêtre même. ïl s'étoit accroupi à quelque distance de la victime évanouie , et sesyeux attendris étoient attachés sur elle. Un quatrième acolyte, en habit blanc aussi, vint se ranger près de

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celui qui soutenoit la victime; II mit; urar genou en terre et il posa sur son autregenou un grand bassin qu'il prit par les bords , comme pour le présenter au sang qui alloii couler : ce bassin, la place de cet acolyte et son attitude , ne désignoient que trop celte fonction" cruelle. Cependant il était accouru dans le temple beaucoup d'autres personnes : les hommes nés compatissans , recherchent dans les spectacles cruels l'exercice de cette qualité.

Je distinguai vers le fond, proche de la colonne intérieure du côté gauche , deux prêtres âgés, debout, ef; remarquables, tant pur le vêlement irrégulier dont leur tête étoit enveloppée , que par la sévérité deleur caractère et la gravité de leur maintien.

Il v avoit presqu'en - dehors , contre la colonne antérieure du même côté, une femme seule : un peu plus loin et plus en-dehors , une autre femme, le dos appuyé contre une borne , avec un jeune enfant mid sur ses genoux. La beauté de cet enfant , et plus peut-être encore l'effet singulier de la lumière qui les éclairoit sa mère et lui , les ont fixés dans ma mémoire. Au-delà de ces

femmes , mais dans TinLérieur du temple ? deux autres spectateurs; au-devant de ces spectateurs, précisément entre les deux colonnes, vis-à-vis de l'autel et de son brasier ardent, un vieillard dont le caractère et les Cheveux gris me frappèrent. Je me doute bien que l'espace plus reculé étoit rempli de monde; mais de l'endroit que j'occupoiV, flans mon rêve et dans la caverne , je ne po.u- Ttîi» rien voir de plus.

C'est qu'il n'y avoit rien cle plus à voir, et que ce sont-là tous les personnages du tableau de FrctFunanf. Ils se sont trouvés placés dans votre rêve,, tout juste comme sur sa toile.

Diderot.

Si Cela est , ô le beau tableau que Fragonani a fait ! Mais écoutez le reste.

Le ciel briiîoit de la clarté la plus pure. Le soleil scmbioit précipiter toute là niasse de sa lumière dans le temple, et se plaire à la rassembler sur la vie Lime , îorsepïe les voûtes s'obscurcirent de ténèbres épaisses qui, s ''étendant sur nos têtes et se mèîantà

l'air et â la lumière-, produisirent une horreur soudaine. A ttravers ces ténèbres, je vis planer un génie; internai : je le vis,; des jeux hagards lui .sortaient de la tête. Il tenoit un poignard d'une main ; de l'autre , il secouoit une torche ardente. Il crioit; c'étoifc le désespoir; et l'amour, le redoutable amour était porté sur son dos. A l'instant , le grand-prêtre serre le couteau sacré ; il lève le bras : je crois qu'il en va frapper la victime , qu'il va l'enfoncer dans le sein de celle qui l'as dédaigné et que le ciel lui a livrée; point du tout, il s'en frappe luimême ! Un cri général perce et déchire l'air. Je vois la mort et ses symptômes errer sur les joues, sur le front du tendre et "généreux infortuné; ses genoux défaillent ; sa tète retombe en arrière; un de ses bras est pendant : la main dont il a saisi le couteau, ie tient encore enfoncé dans son cœur. Tous les regards s'attachent ou craignent de s'attacher sur lui ; tout marque la peine et l'effroi. L'acolyte qui est au pied du candélabre , a la bouche entr'ouvcrte et regarde avec effroi. Celui qui soutient la victime retourne la tête et regarde avec effroi. Celui qui tient le bassin funeste relève ses jeux efrravcs.

(328) Le visage et les bras tendus de celui qui me parut si beau , montrent tonte sa douleur et tout son effroi. Ces deux prêtres âgés, dont les regards cruels ont dû se repaître si souvent de la vapeur du sang dont ils ont arrosé les autels, n'ont pu se refuser à la douleur, à la commisération, à l'effroi; jLs plaignent le malheureux , ils souffrent , ils sont consternés. Cette femme , seule , appuyée contre une des colonnes , saisie d'horreur et d'effroi, s'est retournée subitement; et cette autre avec son enfant, qui avait le dos contre une borne , s'est renversée en arrière : une de ses mains s'est portée sur ses jeux , et son autre bras semble repousser d'elle ce spectacle effrayant, La surprise et l'efFroi sont peints sur les visages des spectateurs les plus éloignés; mais rien n'égale la consternation et la douleur du vieillard aux cheveux gris : ses cheveux se sont dressés sur son front. Je crois le voir encore , la lumière du brasier ardent l'éclairant , et ses bras étendus au-dessus de l'autel. Je vois ses yeux;. je vois sa bouche; je le vois s'élancer : j'entends ses cris ; ils me réveilslent. La toile se replie, et la caverne dï&-> paroît. . . v

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Voilà le tableau de Fragonard. Le voila avec tout son effet.

Diderot,

En vérité?

C'est le même temple , la même ordonnance , les mêmes personnages , la même action, les mêmes caractères, le même intérêt général , les mêmes qualités , les mêmes défauts. Dans la caverne, vous n'avez vu que les simulacres des êtres ; et Fragonard , sur sa toile , ne vous en auroifc montré non plus que les simulacres. C'est un beau rêve (me vous avez fait ; c'est un beau rêve qu'il a peint. Quand on perd son tableau pour un moment de vue, on craint toujours que sa toile ne replie comme la vôtre , et que ces fantômes intéressans et sublimes dont il l'a remplie ne s'évanouissent comme ceux de la nuit. Si vous aviez vu son tableau, vous auriez été frappé de la même magie de lumière , et de la manière dont les ténèbres se fondoient avec elle , et du lugubre que ce mélange portoit dans tous les points

de sa composition ; vous auriez éprouvé la iiieme commisération , le même effroi ; vous âdriez vu la masse de cette lumière, forte d'abord , se dégrader avec une vitesse et uii art surprenans •; vous en auriez remarqué les échos se jouant supérieurement entre las figures. Ce vieillard , dont les cris perçans vous ont réveillé, il y étoit au même endroit, et tel que vous Pavez vu ; et les deux Femmes et le jeune enfant, tous vêtus, éclairés, effrayés comme vous Pavez dit. Ce sont les mêmes prêtres âgés , avec leur draperie de tête, large, grande et pittoresque; les mêmes acolytes avec leurs habits blancs et sacerdotaux , répandas précisément sur sa toile comme sur la vôtre. Celui que vous avez trouvé si beau, il étoit beau dans le tableau comme dans votre rêve, recevant la lumière par le dos, ayant par conséquent toutes ses parties antérieures dans la demiteinte ou l'ombre : effet de peinture plus facile à rêver qu'à produire, et, 'qui ne lui avoit ôté ni sa noblesse ni son expression,

Ce que vous me dites me feroit presque croire que moi, quiny crois pas pendant iiî

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Jour, je suis en commerce avec Iiiî pendant la nuit. Mais l'instant effroyable de mon rêve, celui où le sacrificateur s'enfonce le poignard dans le sein , est donc celui que Frag'onard a choisi?

Assurément. Nous avons seulement observé dans le tableau que les vêtemens du grand-prêtre tenoient un peu trop de ceux dune femme.

Diderot.

Attendez ! Mais c'est comme dans mon

rêve.

Que ces jeunes acolytes, tout nobles, tout charmans qu'ils étoient , étoient d'un sexe indécis , des espèces d'hermaphrodites.

Diderot.

C'est encore comme dans mon rêve.

Que la victime, bien couchée, bien tombée , étoit peut-être un peu trop étroitement serrée d^en bas par ses yêtemens.

Diderot.

Je î'ai aussi remarque dans mon rêve mais je lui faisois un mérite d'être décente, même dans ce moment.

Que sa tête, foible de couleur, peu expressive, sans teintes, sans passages, étoit plutôt celle d'une femme qui sommeille qu«d'une femme qui s'évanouit.

Diderot.

Je l'ai rêvée avec ces défauts.

Pour la femme qui tenoit l'enfant sur ses genoux , nous l'avons trouvée supérieurement peinte et ajustée; et le rayon de lumière échappé qui l'éclairoit, à faire illusion. Le reflet de la lumière sur la colonne antérieure , de la dernière vérité; le candélabre, de la plus belle forme , et faisant bien for. Il a fallu des figures aussi vigoureusement coloriées que celles de Fragonardy pour se sou- .tenir au-dessus de ce tapis rouge Jbord£ d'une frange d'or. jLes têtes des vieillards

Mi

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( 333 ) ttous ont paru faites d'humeur, et marquant bien la surprise et l'effroi ; les génies , bien furieux , bien aériens ; et la vapeur noire qu'ils amenoient avec eux, bien éparse , et ajoutant un terrible étonnant à la scène; les masses d'ombre relevant de la manière la plus forte et la plus piquante, la splendeur éblouissante des clairs. Et puis, un intérêt unique. De quelque côté qu'on portât Ici Jeux, on rencontrait l'effroi; il éioifc dans tous les personnages : il s'élançoit du grandprétre, il se répand oit par les deux génies, par la vapeur obscure qui les accompagnoit, par la sombre lueur des brasiers. Il étoit impossible de soustraire son ame à une impression si répétée ; c'étoit comme dans les émeutes populaires, où la passion du grand nombre vous saisit , avant même que le motif vous en soit connu. Mais , outre la crainte qu'au premier signe de croix tous ces beaux simulacres ne disparussent , il y a des juges d'un gorit sévère qui ont cru sentir , dans toute la composition, je ne sais quoi dé théâtral qui leur a déplu. Queiqu'ils en disent, croyez que vous avez fait un beau rêve , et Fragonard un beau tableau. Il a toute la magie , toute l'intelligence et toute

( 334) la machin» pittoresque : la partie idéale eit sublime dans cet artiste , à qui il ne manque qu'une couleur plus vraie et une perfection technique que le temps et l'expérience peuvent lui donner

Jusqu'à présent, mon cher philosophe , je vous ai laissé dire , et j'ai parlé comme il vous a plu. Vous avez bien fait de vous arrêter à ce tableau de Fragonarâ ', qui a principalement fixé l'attention du public , moins encore par son propre mérite , que peut-être par Je besoin que nous avons de trouver un successeur à Carie- Vanloo et à Deshays. Quand on pense à cette foule de jeunes gens revenus de Rome et agréés par l'académie , sans donner la moindre espérance ., on n'en peut pas bien augurer pour la gloire de l'école française, déjà assez décriée d'ailleurs. Nous n'avons qu'un Fragonatd qui promette , contre cette foule de Briard, Brenet , Lépicié , Amanl , Taraval , qui certainement ne feront jamais rien. Je ne .crois pas le tableau de Fragonard sans mérite, tant, s'en faut; mais il

faut attendre le salon

pro-

chain pour voir ce que cet artiste deviendra. Ce ne seroit pas la première fois que nou*

wmsem

(335) aurions vu un peintre, nouvellement arrivé de Rome et la tête pleine des richesses de l'Italie , débuter d'une manière assez brillante , et puis s'affoiblir- et s'éteindre de salon en sa!on. Ce qui me donne quelque doute sur le génie de Jïragonard , c'est qu'en comparant l'effet de son tableau avec le pathétique de son sujet, je ne trouve pas qu'il y atteigne. Si la victime vous pareil plutôt endormie qu'évanouie , le sacrificateur m'a paru froid et sans caractère : son sexe est aussi indécis (pie celui des acolytes; on ne sait s'il est homme ou femme; et la faute n'en est pas seulement à ses vêtemens, mais à sa tête et à tout son corps. Vous ave» relevé dune manière très-ingénieuse ce je ne sais quoi qui donne à toutes ces figures plutôt un air de fantômes et de spectres que de personnages réels : car enfin, tout ce beau rêve que vous venez de me conter, tous l'avez fait au salon, en contemplant le tableau de FragonarJ; et la plupart du temps, si je m'en souviens, j'avois le plaisir d'être à côté de vous et de vous entendre rêver tout haut. Mais, comptez que votre rêve est plus beau que son tableau, et que iioiui ne risquons rien d'attendre au çaloa

prochain pour prendre notre parti sur cef artiste.

Au reste, un écho est un son réfléchi ; un écho de lumière est une lumière réfléchie. Ainsi , une lumière qui tombe fortement sur un corps , d'où elle est renvoyée sur un autre , lequel en est assez vivement éclairé pour la réfléchir sur un troisième, et de ce troisième sur un quatrième , etc. forme , sur ces différens objets , des échos, comme un son qui va se répétant de montagne en montagne. Ce terme est technique , et c'est en ce sens que les artistes remploient.

t Un Paysage.

Tableau de vingt-deux pouces sur dix-huit.

On y voit un pâtre debout sur une butte. Il joue de la flûte ; il a son chien à côté de lui, avec une paysanne qui l'écoute. Du même côté , une campagne ; de l'autre , des rochers et des arbres. Les rochers sont beaux ; le pâtre est bien éclairé et de bel effet : la femme est foible et floue; le ciel, mauvais.

JL'absenck

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i 337 ) L'absence des Pères et Mères

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