‹ Essais sur la question agraire en BelgiqueChapitre 13 sur 70 · LES VILLES · texte numérisé non relu

LES VILLES

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En réalité donc, bien loin d augmenter, la population

agiicole a sensiblement décru de 1880 à i8g5, et,

comme dans les autres pays, cette décroissance a porté

surtout sur « les personnes des deux sexes, qui louent

leur travail à autrui d'une manière permanente, n

Pour l'ensemble du royaume, ces réductions ont atteint le taux de 8 "/o pour les hommes, de 22 °/o pour les femmes.

« Sauf dans le Luxembourg — dit l'introduction au recensement de i8g5 — un grand nombre d'ouvriers des deux sexes ont abandonné les travaux agricoles salariés ou ne s'}' adonnent plus d'un façon permanente. Le développement des industries saisonnières et l'extension prise par toutes les industries exti actives ont contribué, pour une large mesure, à amener cet état de choses. Les données qui précèdent concordent, d'ailleurs, avec les renseignements fou:nis par les statistiques de la population, qui démontrent que la proportion des Belges résidant dans leur commune de naissance va, sans cesse, en s'affaiblissant ; il y a une émigration constante des centres agricoles vers les centres industriels, et elle porte principalement, comme le statistique agiicole le démontre, sur la population ouvrière. Le peisonnel féminin s'est surtout réduit; l'emploi des machines

1) Cf. Iittroduction au recensement. général de i S ç5. (Partie analytique. Noti' à la page 425.)

ermes et dans les travaux

de restreindre le nombre

,, parceque le soin de

. ^ . , . -nt confié aux hommes ;

La réduction du nombre ...

es et des mdustiies est

Dans tous les pays de l'Eurr femmes; enfin, les conaitions moaernes a existence permettent, de plus en plus, à la femme de l'ouvrier de se consacrer exclusivement aux soins du ménage. »

Bref, la popidation agricole, et surtout la population ouvrière agricole, diminue, en Belgique comme ailleurs.

Néanmoins, en dépit de cette réduction du nombre des agriculteurs, et contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, la population des campagnes continue à s'accroître, sauf dans quelques régions où les mo3'ensde transport, relativement peu développés, ne permettent pas aux ouvriers de rentrer chez eux tous les soirs, après avoir travaillé en ville pendant la journée.

Les cartogrammes annexés à l'Annuaire de statistique pour 1896 montrent que, dans l'intervalle des recensements de 1880 et i8go, la population spécifique par kilomètre carré a augmenté dans tous les arrondissements, sauf celui de Neufchâteau ou il 3' a statu quo et dans ceux d'Ath, de Philippeville et de Virton, où il y a diminution de i à 4 habitants par kilomètre carré.

Certes, l'augmentation est beaucoup plus forte dans les arrondissements industriels (de ib à 45 habitants par k. c.) et surtout dans les arrondissements qui ont pour centre une grande ville, comme Anvers (96 hab. en plus par k. c), Bruxelles, Liège, Charleioy (98 à 60 habitants en plus). Mais dans les arrondissements

ruraux, dans les campagnes, déjà si populeuses, on constate des accroissements de population qui varient de I à i5 habitants par Idl. carré.

C'est là une situation qui contraste étrangement avec celle de la plupart des départements français, ou des comtés agricoles de l'Angleterre.

Dans le Norfolk, par exemple, on peut faire vingtcinq kilomètres, sans rencontrer une ferme occupée (Anderson Graham).

En France (i8g5), il}' avait dans 58 départements sur 87, excédent des décès sur les naissances (A. Dumontj.

S'il en est autrement en Belgique, c'est en partie, croyons-nous — et sans méconnaître l'action d'autres causes, sur lesquelles on a maintes fois attiré l'attention — parce que les chemins de fer, au lieu d'être exploités par des Compagnies privées, dans rintéi"êt de leurs actionnaires, sont exploités par l'Etat, en tenant compte, au moins dans une certaine mesure, de l'intérêt général.

L'Etat belge, en effet, dont les tarifs ordinaires sont déjà parmi les plus bas de l'Europe, délivre aux ouvriers, des coupons de semaine, comportant six trajets, aller et retour, qui coûtent beaucoup moins cher qu'un seul trajet au tarif ordinaire. Pour 5o kilomètres, par exemple, l'ouvrier paie son coupon de semaine 2 fr. 25; les autres voyageurs doivent pa3'er 3 fr. o5 pour leur unique billet d'aller et retour en troisième classe.

Dans ces conditions, il est tout naturel que des milliers d'ouvriers — on a délivré en 1900, 4.590.980 coupons de semaine — aient avantage à se rendre, quoti-

diennement, de la campagne vers les villes, au lieu de se fixer définitivement dans celles-ci.

En France, au contraire, où les Compagnies, constituées ad lucrum faciendum, ne peuvent évidemment pas avoir les mêmes préoccupations sociales que l'Etat, les tarifs sont trop élevés et les trains ouvriers trop rares pour que ces déplacements journaliers de la maind'œuvre soient possibles sur une vaste échelle. Le système n'est guère organisé que dans la banlieue de Paris et dans les environs de quelques grands centres d'industrie. Aussi, les ouvriers agricoles qui se transforment en ouvriers industriels affluent dans les quartiers pauvres des villes, pour le plus grand profit de M. Vautour; et comme ce sont les éléments les plus jeunes, les plus actifs, les plus féconds, qui émigrent ainsi, il en résulte une double perte pour la population des campagnes : le vide causé par leur départ, tout d'abord, et, ensuite — comme il ne reste plus guère que des vieux au village — une diminution considérable de la natalité,

« L'émigration des campagnes vers les villes, dit j\L Lannes (i), est la cause principale, la cause mécanique de la diminution du taux de la natalité.

)) Tous les jeunes gens qui désertent le village n'enlèvent pas seulement des bras à l'agriculture, suivant l'expression consacrée ; ils privent la commune de ses meilleurs reproducteurs » .

Les instituteurs qui tiennent les registres de l'Etat civil, ne se lassent pas de lépéter :

(( On fait bien encore quelques enfants pour s'occu-

1 1 I Lannes, L'influence de l'émigration des campagnes sur la natalité des villes. Revue folitiqne et i>arlemcittaire, 1893, p. 325 et s.

per en hiver, mais il n'y a plus que des vieux au village; tous les jeunes sont partis à la ville ».

Il semble donc que l'on puisse, sans paradoxe, dire que les Compagnies de chemin de fer sont une des causes de la dépopulation de la France.

Et de même, en Angleterre malgré le » Cheap Trains Act » (i883), obligeant les Compagnies à établir des trains ouvriers à bon marché, les résultats obtenus sont insuffisants et les villes tentaculaires s'emparent de la plus grande partie de la population rurale.

(( I/augmentation de la population de Londres, dit M. C. H. Denyer, dans un article récent, est due surtout à l'immigration des gens de la campagne; on évalue à 5o.ooo, le nombre des personnes qui viennent s'}' établir annucUemcut; le dernier recensement indiquait que le quart de la population de Londres était né en dehors de ses limites ».

Dans cette immense agglomération, aussi peuplée à elle seule que la Belgique entière, les trains ouvriers, établis en vertu de l'acte de i883, transportent tous les jours, de la périphérie vers le centre, un nombre formidable de travailleurs : d'après le rapport du Londou coîtnty Coiincil, du 27 janvier 1897, le chiffre des billets émis pour les Workmev''s trains, s'est élevé de 7.9S7.877 en 1887, à 31.074.812 en 1896, et chaque billet représentant deux voyages ou deux voyageurs, le nombre des passagers transportés par les trains ouvriers en 1896, a dépassé 62.000.000.

^lais, dans le reste du pa^'s, malgré les efforts incessants de l'Association nationale pour l'extension des Workmen^s trains, le Bhie book àw. 20 mai 1900 établit que ces trains n'ont qu'une importance très secondaire.

En 189g, les Compagnies anglaises ont distribué plus de 68 millions de tickets aller et retour à des ouvriers; seulement, cette gigantesque circulation s'effectue pour la plus grande partie, dans les environs immédiats d'un petit nombre de grandes villes, telles que Glasgow, Manchester, Liverpool et, surtout, dans l'agglomération urbaine et suburbaine de la capitale.

Au delà des faubourgs de Londres, et sans transition, le désert commence : c'est la zone des vergers et des pâturages, à peu près dépeuplés, étendant à perte de vue leurs herbages plantés de chênes. A la fenaison seulement, ces campagnes s'animent, quand les ouvriers urbains, les tinemployed de la capitale, les irréguliers du travail, des dockers viennent faucher les foins, avant de s'en aller faire la cueillette du houblon dans le Kent.

Rien de plus frappant, pour le vo3'ageur qui passe d'Angleterre en Belgique, que le contraste de ces parcs solitaires des environs de Londres avec la banlieue si populeuse de nos grandes villes.

Autour de Bruxelles, par exemple, et surtout dans le Brabant wallon, tous les coteaux sont couverts de blanches maisonnettes, habitées le plus souvent par des ouvriers urbains. Au lieu de se fixer en ville, ils y vont travailler tous les jours, mais conservent leur dortoir à la campagne et — grâce à l'exploitation sociale des chemins de fer — paient des loyers moins élevés, vivent dans un milieu plus salubre et se procurent un supplément de ressources en cultivant une pièce de terre ou un jardin légumiei'.

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