CHAPITRE V La concentration de la propriété foncière
Un dernier point qui nous reste à examiner — avec l'intention d'y revenir dans une autre étude (i) — c'est l'influence exercée par les villes sur la répartition de la propriété foncière.
Avec l'aide de quelques amis, nous avons entrepris à cet effet le dépouillement des quinze ou vingt mille volumes du cadastre — cet œuvre de géant conçue par un géant (Balzac) — qui dorment, poussiéreux, dans les bureaux des conservations provinciales.
Connaissant par les statistiques officielles le nombre total des cotes foncières, nous avons relevé pour les 2.600 communes du pays, les cotes foncières de 100 hectares et plus, en i8g8 et en 1834, époque de l'achèvement du cadastre.
Ces recherches pour les piovinces de Brabant et d'Anvers — dont les chefs-lieux sont les deux principales villes de notre pays — aboutissent aux résultats suivants : il y a progrès de la grande propriété (cotes foncières de 100 h. et plus) dans les cantons qui subissent le plus directement l'influence de Bruxelles et d'Anvers; regrès au contraire dans les cantons où cette influence se fait moins sentir.
L'explication de ce double mouvement nous ])araît devoir être recherchée dans l'action contradictoire des lois successorales, qui divisent et subdivisent constam-
(i) Cette étude a paru sous le titre suivant : La Propiiétc foiuilrc en Belgique iPan^, Schleicher ujoi).
LES VILLES TENTACULAIRES l33
ment les propriétés et, d'autre part, des acquisitions qui les agglomèrent et les concentrent.
L'action des lois successorales l'emporte, dans les régions écartées, où les spéculations sur la plus-value des terrains ne sont guère fructueuses et où, pour des motifs divers, les industriels ou les banquiers enrichis ne se soucient pas de bâtir des châteaux et d'acheter de vastes domaines.
La concentration prend le dessus, au contraire, dans les cantons assez rapprochés de la capitale ou de la métropole, pour offrir aux gens riches des séjours agréables ou des placements avantageux.
Et c'est ainsi que nous assistons à une évolution divergente de la propriété foncière : malgré les lois successorales de la Révolution française qui avait pour but de l'entamer, de la morceler, de la pulvériser, au profit de la démocratie paysanne, le bloc de la grande propriété reste intact, ou même grandit; à cause des lois successorales et des facteurs multiples qui agissent dans le même sens, la petite et surtout la très petite propriété, la propriété parcellaire, la propriété naine, gagne également du terrain. C'est donc la propriété moyenne, la propriété familiale, qui tend à se réduire par morcellement ou par absorption ; de telle sorte que nous marchons à grands pas vers un état de choses déjà réalisé dans beaucoup de régions: de larges domaines occupant la majeure partie du territoire, ou des propriétés minuscules, se partageant le surplus.
D'autre part — et c'est un signe évident de la mainmise des villes sur les campagnes — l'étendue du domaine agricole exploité en location, de la propriété capitaliste par conséquent, continue à s'accroître,
l34 ESSAIS SUR LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE
aux dépens de la propriété paysanne du faire-valoir direct.
En 1880, 1. 270.512 h., soit 47,4 p. 100 du domaine agricole, étaient cultivés par des fermiers locataires; en 1895, il }• en a I.320.358 h., soit 5o,6 p. 100, un peu plus que la moitié du domaine exploité.
Mais il importe de remarquer, en outre, que les recensements agricoles rangent dans la catégorie du faire-valoir direct, non seulement les cultures ordinaires, mais les terrains incultes et les propriétés boisées qui occupent à elles seules plus de Soo.ooo hectares.
C'est ainsi qu'en pays forestier — • dans le Condroz et dans les Ardennes, par exemple — certaines communes nous apparaissent comme la terre d'élection du fairevaloir direct, alors que leur territoire presque tout entier appartient à' un seul châtelain, maître des bois et de la plaine.
Si l'on tient compte seulement des cultures ordinaires, les proportions se modifient complètement.
En 1895, la proportion du faire-valoir direct n"est plus que de 3i.i I °lo contre 68.89 en location.
Ainsi donc aujourd'hui, sur 100 hectares de cultures ordinaires, il y en a 3i qui sont cultivés par les propriétaires eux-mêmes et 69 — plus des deux tiers — qui sont cultivés par des fermiers et appartiennent à des propriétaires capitalistes résidant pour la plu})art dans les villes.
Parmi les facteurs qui contribuent à cette élimination de la propriété paysanne, il faut citer, dans ces derniers temps, les conversions successives des emprunts de l'Etat et des communes : à mesure que les fonds publics rapportent moins, les achats de terre se multiplient
LES VILLES TENTACULAIRES l35
surtout aux environs des villes, dans les régions où l'on projette des chemins de fer vicinaux, partout où les capitalistes peuvent raisonnablement espérer une plusvalue prochaine.
Depuis quelques années, en effet, grâce à la facilité croissante des communications, la valeur des terres augmente — comme terrains à bâtir ou propi'iétés d'agrément — à plusieurs lieues à l'entour des grands centres. Tandis que les campagnards affluent vers les villes, beaucoup de gens de condition modeste, commis, employés, fonctionnaires, refluent vers les campagnes, en quête de logements à meilleur marché. D'autre part, si les ouvriers ruraux sortent de leur village pour gagner des salaires plus forts, un certain nombre d'industriels viennent s'y fixer pour pa3'er des salaires plus bas. Enfin, de plus en plus, les hommes des villes éprouvent le besoin de retourner à l'air libre, de reprendre contact avec la nature, de vivre, au moins une partie de l'année, de la vie des campagnes.
Ce ne sont là jusqu'à présent que des faits exceptionnels, limités à des groupes peu nombreux de la population ; la force centripète l'emporte de beaucoup sur la force centrifuge; mais le temps viendra peut-être, où des communications, toujours plus faciles, supprimant les distances, l'exode des villes vers les campagnes succédera à l'exode des campagnes vers les villes ; si bien que l'on pourrait, modifiant un mot célèbre, dire : un peu de civilisation éloigne de la vie rurale; beaucoup de civilisation y ramène.
Ce serait la réalisation du rêve de Morris dans Xe?vs from NoKiIiere : Londres n'est plus que le rendez-vous des études, des plaisirs, des relations sociales. Saint-
l36 ESSAIS SUR LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE
Paul est en ruines ; le Parlement est transformé en dépôt d'engrais; le ciel n'est plus assombri par les fumées industrielles, la Tamise par les déjections d'une agglomération monstrueuse. Le plat pa3'S s'est couvert de cottages; on se rencontre dans les villes, mais on habite les campagnes.
Seulement, les campagnes de Morris, et sans doute les campagnes de l'avenir, ne sont plus les campagnes du » bon vieux temps ». Ceux qui les habitent n'ont rien de commun avec les paysans de La Bruyère; ils ont passé par la ville, ils restent en contact permanent avec elle; ils conservent tous les avantages de la vie urbaine sans en garder les tares et les incon\énients.
Mais avant cette période de décentralisation et pour qu'elle soit possible, la centralisation urbaine, malgré les souffrances, les misères, les maux de toute nature qu'elle engendre, nous apparaît indispensable.
C'est dans les villes cjue s'élaborent les pensées, que se concentrent les forces révolutionnaires, que se préparent les transformations techniciues cjui créeront le monde nouveau.
Il a fallu que les démocraties primitives se transforment en monarchies absolues, les corporations égalitaires en h'iists capitalistes, les économies naturelles en économies d'argent, pour que les formes de l'avenir, retours apparents aux formes primiti\'es, commencent à se dégager de la matrice sociale.
De même les populations des campagnes, aux cerveaux obscurs, aux conceptions étroites, aux horizons bornés, devront subir la discipline du capitalisme, l'étreinte des villes tentaculaires avant d'entrer dans la Cité socialiste.
Dès les premières années du XIX*' siècle, au moment où triomphait l'individualisme bourgeois, supprimant les corporations urbaines, donnant le coup de mort aux formée archaïques de la communauté rurale, deux socialistes illustres, Chai les Fourier et Robert Owen, proclamaient la nécessité d'une organisation nouvelle du travail, et, dans des écrits que l'on ne saurait assez relire, élaboraient la théorie de deux t3'pes d'association, qui ont pris un développement prodigieux, depuis quelque vingt ans : je veux parler de la coopération agricole et de la coopération socialiste.
Après bien des vicissitudes, en effet, bien des échecs et des déviations dans le sens du capitalisme, il semble que l'idée coopérative intégrale de R. Owen ait définitivement pris corps dans le Vooruit de Gand, et dans les coopératives socialistes qui se sont constituées sur son modèle.
D'autre part, il ne serait pas difficile de montrer que la plupart des pensées maîtresses, formulées par Fourier, dans ses études sur V Association agricole, se réalisent, partiellement, fragmentairement, rudi mental rement, dans les innombrables syndicats et coopératives rurales qui
l38 ESSAIS SUR LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE
ont pris naissance, sous la pression de la crise économique, dans tous les pa3's d'agriculture capitaliste.
Certes, nous ne vo3^ons pas — faut-il dire : pas encore? — se constituer ces phalanstères de 1620 à 1800 personnes, que l'auteur de l'Harmonie universelle proposait d'établir, par exemple, dans les environs de Lausanne, ou bien entre Poissy et Meulan, ou bien encore dans les pâturages, semés de bois, que la Senne parcourt entre Hal et Bruxelles (i).
Mais, dès à présent, les coopératives danoises, les syndicats agricoles français, les Unions de Neuwied ou d'Offenbach, en Allemagne, les institutions créées par les Ligues de pa3^sans en Belgique, représentent fort bien les formes de transition, les « demi-associatioiis n qui, suivant l'expression fouriériste, « admettent le travail morcelé des familles, tout en établissant entre elles, des solidarités ou assurances coopératives, étendues à la masse entière ». (2)
C'est ainsi, par exemple, que, depuis les pâturages de l'Irlande, jusqu'aux steppes de la Sibérie occidentale, l'antique baratte familiale fait place à la laiterie à vapeur, coopérativement exploitée; que, dans les pays pauvres, comme nos Ardennes, les engrais commerciaux, achetés en commun par les cultivateurs, ont miraculeusement étendu les champs de seigle et d'avoine; que, dans les régions exportatrices, les producteurs de céréales, de légumes, de fruits ou de fleurs, s'efforcent de créer des comptoirs de vente ; que partout, enfin, les syndicats d'élevage, les mutualités d'assurance contre la grêle, ou confie la mortalité du bétail,
(1) Œuvres complètes de Charles Fourier, t. I\', p. 427.
(2) Id., t. IV. p. 275.
LA COOPÉRATION RURALE EN BELGIQUE iSq
les sociétés d'aviculture ou d'apiculture, viennent compléter ce réseau d'institutions garanti stes ou coopératives.
Mais nulle pail, peut être, ce développement de la coopération rurale n'a été aussi rapide qu'en Belgique.
Nulle part, aussi, l'on ne saurait trouver un contraste plus net, une opposition de caractères plus tranchée, voire même un antagonisme plus actif, entre les deux formes dominantes de l'association coopérative : les sociétés ouvrières et les corporations agricoles.
Ailleurs, en France ou en Allemagne, par exemple, les coopératives, tant ouvrières que pa3'sannes, restent, le plus souvent, sur le terrain des affaires, et se prévalent d'une neutralité politique, apparente, ou réelle.
En Belgique, au contraire — où les préoccupations de parti sont rarement étrangères aux œuvres sociales — il en est bien peu qui ne se rattachent pas, directement ou indirectement, aux grandes organisations qui se disputent, avec apreté, la faveur populaire.
Dans la domaine de la coopération ouvrière, c'est, incontestablement, le Parti ouvrier qui l'emporte, par le nombre des affiliés, la puissance des associations, la primauté des initiatives.
Lorsque les Gantois fondèrent le Vooruit, en 1880, il y avait, en tout et pour tout, dans l'ensemble du pays, 21 petites sociétés coopératives, banques populaires ou boutiques d'épiceries. Aujourd'hui, le Fédération des coopératives socialistes compte, à elle seule, 86000 membres et 189 groupes, parmi lesquels plusieurs grandes sociétés de consommation, de 5ooo à i5ooo membres; et, si l'on trouve maintenant, dans les régions où la coopération socialiste a pris racine, des sociétés neutres, libérales, ou, le plus souvent, catholiques, c'est, près-
que toujouvs, pour faire échec au socialisme qu'elles ont été créées ; c'est donc, en dernière analyse, au socialisme, que leurs membres sc^nt redevables des avantages matériels qu'ils en tirent.
Au surplus, la vitalité des ces associations — lorsqu'elles ne constituent pas des entreprises capitalistes, plus ou moins déguisées — est, en général, assez faible : d'abord, parce que la masse des ouvriers est acquise au socialisme ; ensuite, parce que le développement des coopératives, dans les partis conservateurs, se heurte, naturellement, à des résistances considérables, de la part des petits commerçants, qui représentent une fraction notable de ces partis.
Mais il en va tout autrement pour les associations rurales, et, si les coopératives de consommation sont la principale force du Parti ouvrier socialiste, les syndicats ou ligues agricoles, avec les institutions coopératives, ou soi-disant telles, qui s'y rattachent, forment, depuis quelques années, l'organisation économique la plus puissante du Parti catholique.
Dès l'instant où la propagande socialiste a menacé les campagnes, les conservateurs se sont mis à l'œuvre et, en moins de dix ans, grâce à la puissance que leur donne l'activité incessante d'vm clergé de combat, ils ont fait sortir de terre, plusieurs centaines d' « associations d'intérêt agricole ».
D'après le dernier Exposé statistique, publié par le gouvernement (i), il y avait en Belgique, au 3i décembre 1899, 638 Unions professionnelles libres de cultivateurs, avec un effectif total de 50475 membres ; 623
(1) Exposé statistique de la situation des associations d'intérêt agricole pendant l'année i'Sq(). (Bruxelles, Havermans, kjdd.i
sociétés OU S3'ndicats, pour l'achat des engrais et autres matières auxiliaires de l'agriculture, avec 5o35y membres; 229 sociétés coopératives de crédit agricole, dites Caisses Raiffeisen, avec 7817 membres cultivateurs et i838 non cultivateurs; enfin, 5og laiteries, avec 34205 membres et 87382 vaches.
Soit donc, plus de cinquante mille cultivateurs, groupés dans les Unions professionnelles du Parti catlwliqiie (i) auxquelles se relient, composées généralement des mêmes membres, presque toutes les Caisses Raiffeisen, la plupart des sociétés de vente ou d'achat, la majorité des laiteries coopératives ; et, pour faire face à cette imposante organisation, qui ne connaît, à côté d'elle, qu'un nombre restreint de comices agricoles, ou d'associations neutres, le Parti ouvrier peut, à peine, mettre en ligne, une poignée de S3'ndicats socialistes, trois laiteries coopératives, une société régionale pour l'achat des engrais et quelques sociétés coopératives rurales de consommation.
Est-il besoin d'insister sur Teffrayante disproportion des forces en présence ?
D'une part, quelques détachements d'avant-garde, avec une base d'opérations située dans les villes, à giande distance du champ de bataille.
(1 ) S'il faut en croire, cependant, un journal spécial. Le Luxembourgeois, organe des Comices agricoles ardennais, les chiffres, fournis par la statistique otEcielle seraient considérablement exagérés : on peut y lire, en effet, en ce qui concerne la province de Luxembourg, que, dans le tableau officiel, la Ligue Luxembourgeoise figtire pour lOQ sociétés, avec 10M2 membres, tandis que d'autres documents constatent qu'à à la même époque 102 sociétés affiliées à cette ligue n'avaient que 4225 membres. — La province de Xamur, d'après le même journal, n'aurait que 2500 membres environ, au lieu de 6854. — On aurait, d'après Le Luxembourgeois, forcé les effectifs, pour obtenir plus aisément la participation des associations libres à la représentation officielle de l'asriculture.
D'autre part, la base d'opérations placée dans les campagnes même, des ligues agricoles nombreuses,^ SOUS le haut commandement des prêtres et des seigneurs,! des bataillons fidèles de croyants, dont les désertions possibles, les défaillances éventuelles, sont prévenues par de réels avantages et par des liens de dépendance qui les rattachent, étroitement, à l'organisation dont ils font partie.
Si formidable, cependant, que soit cette organisation,! ses ])romoteurs ne semblent pas avoir une confiance illimitée dans l'avenir. Le langage de beaucoup d'entre eux, fait songer paifois au docteur Faust, évoquant l'Esprit de la terre, déchaînant, sans le vouloir, la tem pète de l'action, dégageant des forces naturelles qu'il ne parvient plus à maîtriser.
Ce n'est pas impunément, en effet, qu'à l'isolement du campagnard, livré, sans défense, à l'usurier, au marchand de bestiaux ou d'engrais, à la dévorante séquelle des intermédiaires, on substitue, dans une aussi faible mesure et avec autant de précautions que ce soit, l'action collective, la coordination des efforts, la solidarité des intérêts. On a beau mettre ces choses-là, sous la protection de Notre-Dame-des-champs, ou de .St-Isidore, patron des laboureurs, ce n'en est pas moins un germe révolutionnaire que, pour éviter un plus grand mal, les conservateurs se résignent à introduire dans les campagnes.-
Nous allons voir, toutefois, que ces concessions au malheur des temps, presque toujours inspirées par la crainte du socialisme, sont beaucoup plus larges en. apparence, qu'en réalité.