VANDERVELni:. La propriété foncière en Belgique. Paris
Schleicher, igoo.
1 1 . Vandervelde. Le socialisme et la transformation capitaliste de
l'agriculture. Revue socialiste. Juin igoo.
12. Vaniiervelde. I .a question agraire en Belgique, dans « Le Socialis-
me en Belgique ». Paris, Giard et Brière, 1898.
13. Vlieberg. Le socialisme agraire. Revue sociale catholique, i^'" fé-
vrier 1900,
14. von Chlapowo Chlapoavski. Die Belgische Land\\irtschaft in
19 Jahrhundert. Stuttgart, igoo.
15. voN Steffens-Frauweiler. Der Agrarsozialismus in Belgien.
Stuttgart, igoo.
Pour les Editions du Mouvement socialiste, je réunis en volume, ces trois Essais sur la question agraire en Belgique.
Le premier est un Rapport sur la petite propriété rurale, présenté au Congrès socialiste agricole de Waremme, le 19 décembre 1897. Les deux autres sont des conférences faites aux Etudiants collectivistes de Paris, en 1899 et 1901, publiées d'abord dans le Mouvement Socialiste, puis rédigées, sous une forme plus précise, pour paraître dans la Revue d'Economie politique.
En vue de la présente publication, je me suis borné à les mettre au point, sans essaj-er de leur donner, après coup, une coordination artificielle. Il m'a paru de quelque intérêt, au contraire, de laisser à peu près intactes, des publications qui, se succédant à deux et quatre années de distance, reflètent les transformations qui se sont produites dans les faits, et aussi dans les idées, pendant ce laps de temps.
Quand, pour la seconde fois, en Belgique, un Congrès socialiste agricole se réunit, à la fin de 1897, notre propagande à la campagne ne faisait que commencer : la plupart des congressistes étaient des citadins; quelques cultivateurs, à peine, se trouvaient présents et ne jouèrent dans les délibérations qu'un rôle effacé; nous possédions à peine quelques vagues rudiments d'organisation rurale.
Aujourd'hui, la situation s'est modifiée : nos Congrès annuels sont réellement des Congrès agricoles; dans presque toutes les régions du pa3's, il existe, sous des formes diverses, des groupements de campagnards socialistes; enfin, les monographies agricoles, publiées par le Parti Ouvrier, ainsi que les nombreuses publications du Département de l'agriculture, permettent de se faire une idée plus exacte de la situation économique et sociale des classes agricoles, dans notre pays.
Ces documents nouveaux, au surplus, ne font que rendre plus évidents les trois phénomènes caractéristiques sur lesquels, principalement, ont porté nos études : la décadence de la propriété paysanne; l'accroissement d' influence des villes sur les campai;nes ; le développement progressif de la coopération rurale.
A l'époque où parut notre Rapport sur la petite propriété, le gouvernement n'avait pas encore publié les résultats du dernier Recensement général de Vai^riculture (i8ç5). Ces résultats, que nous possédons aujourd'hui — la publication n'en est achevée que depuis 1900 — établissent, mieux encore que les recensements antérieurs, la continuelle décroissance du faire valoir direct, au profit de la propriété capitaliste.
Si l'on fait abstraction, en effet, des bois et des terrains incultes, pour ne tenir compte que des cultures ordinaires, le tableau suivant, que nous empruntons à la partie analytique du recensement, met en évidence le recul de la propriété paysanne (déjà fort réduite en 1846) pendant la seconde moitié du XIX« siècle :
Nombre d'hectares cultivés en faire valoir direct pour 100 hectares d'étendue cultivée
PROVINCES
Anvers
Brabant
Flandre Occidentale . .
Flandre Orientale .
Hainaut
Liège
Limbourg
Luxembourg
Namur
Le royaume
Le commentateur officiel de ce tableau fait observer que « la comparaison avec les renseignements recueillis en 1880 ne peut s'effectuer parce que ces derniers présentent, avec les données des recensements antérieurs, des écarts que la connaissance des circonstances économiques de l'époque ne permet pas de justifier » (i).
Les autres chiffres du tableau nous apprennent que sur 100 hectares de cultures ordinaires, 84 h. 22 étaient mis en valeur par le propriétaire lui-même, en 1846;
(1) Recensement général de 1895. Partie Analytique, p. 25. Bruxelles, igoo — Cf. p. 21 : « Il convient de faire des réserves, quant à l'exactitude des données recueillies en 1S80. On a vu, précédemment que, d'après le recensement de 1880, le total de l'étendue exploitée dépassait de beaucoup le chiffre des mêmes étendues recensées en 1846, 1866 et surtout en 1895; la différence avec le recensement actuel est de 97443 hectares. 11 a été démontré, d'autre part, que les chiffres recueillis en 1 895 se rapprochent suffisamment de la réalité pour qu'on puisse avancer que les renseignements de la statistique de 1880 sont exagérés.... »,
34 h. 32 en i856; 32 h. 68 en 1866; 3i h, 11 en i8g5. Le faire valoir direct a donc subi, en i8g5, une réduction de 4.80 p. c, relativement à i856 et de 9,09 p. c. relativement à 1846. Ces diminutions se manifestent principalement dans les provinces de Brabant, de Flandre Orientale et, surtout, de Hainaut et de Liège, où elles atteignent, par rapport aux données de 1866, une proportion de 11.29 ^* *^^ 11 -75 p. cent. Dans chacune de ces provinces, ce sont les régions à culture intensive et les parties industrielles qui contribuent le plus à déterminer cette diminution; c'est le cas pour les arrondissements de Louvain, [Nivelles, Alost, Audenarde, Termonde, Ath, Charleroy, Mons, Soignies, Tournai, Liège, Waremme, Tongres et Hasselt.
D'une manière générale, on peut dire que la propriété paysanne est d'autant plus en recul 'que les progrès de l'agriculture et de l'industrie font hausser la valeur vénale du sol. Il résulte, en effet, des tableaux annexés à la partie analytique du recensement de 1895 que, dans toutes les provinces, chatiue fois que la proportion du faire valoir direct est au-dessus ou au-dessous de la moyenne générale, la valeur vénale des terres est audessous ou au-dessus de la valeur moyenne correspondante ; autrement dit, à un^écart positif ou négatif dans, le faire valoir direct, correspond un écart négatif ou positif dans la valeur vénale (i).
Dans les régions pauvres, la propriété pa3'sanne occupe encore une notable partie du territoire ; dans, les régions riches, au contraire, elle tend à disparaître presque complètement.
(1) Recensement de iS(j5. Partie analytique p. lû.
Ainsi se vériiàe cette affirmation de Marx, dans le III^ volume du Capital : « Une conséquence nécessaire « de la propriété privée du sol, en régime capitaliste, (( c'est la séparation du cultivateur-propriétaire en deux n personnes, le propriétaire et l'entrepreneur ».
Ce qui provoque ce divorce, ce qui tue la propriété paysanne, c'est bien moins telle ou telle cause, spécialement déterminée — lois successorales, infériorité technique, matériel défectueux — que le développement tout entier de la société bourgeoise, du mode de production capitaliste.
Partage égal et forcé, aggravation des charges fiscales et militaires,^ destruction des industries accessoires du travail agricole, expropriation des communaux et des forêts domaniales, suppression des droits d'usage, intensification des cultures, nécessitée par les besoins d'une population industrielle toujours plus nombreuse, délocalisation des marchés, invasion des céréales et autres produits d'outremer, provoquée par les mêmes besoins et rendue possible par l'extension de l'industrie des transports, accroissement de la valeur du sol, surtout aux alentours des agglomérations urbaines, sont autant de conséquences du règne social de la bourgeoisie, et autant de facteurs de la décadence des formes anciennes de la pi'opriété rurale.
Mutilée par la disparition des communaux, dépouillée des petites industries qui fournissaient au ménage un supplément de ressources, réduite à n'être plus, exclusivement, qu'une exploitation agricole, produisant, en majeure partie, des valeurs d'échange, la propriété paysanne n'offre plus qu'une faible résistance aux causes d'expropriation qui la menacent.
L'action de ces causes se fait sentir avec d'autant plus de force que les Villes tentamlaires — c'est l'objet de notre 2« étude — exercent une influence plus grande sur la situation économique des campagnes.
A mesure que grandissent les agglomérations industrielles et urbaines, l'importance relative des classes agricoles décroît, le domaine cultivé se réduit, la facilité croissante des communications incorpore les moindres villages au marché du monde et les soumet aux lois de la concurrence universelle.
C'est de la ville que viennent les crises, mortelles pour la propriété pa3'sanne, dès l'instant où elle produit pour le marché; c'est dans les villes que régnent ceux qui imposent aux campagnes le triple joug de l'impôt, du fermage et de la caserne; c'est vers les villes que se tournent ceux à qui la terre ne suffit plus, pour subvenir à leurs besoins.
Or, il n'est pas de pays sur le continent — sauf peut être la Saxe — où la concentration urbaine s'effectue avec autant de force et de rapidité qu'en Belgique.
Les cinq arrondissements administratifs d'Anvers^ de Bruxelles, de Gand, de Liège et de Charleroy, qui comprennent les quatre principales villes et l'agglomération industrielle la plus dense représentent, à eux seuls, environ 40 pour cent de la population totale.
Les communes de cinq mille habitants et au dessus, contiennent plus de la moitié de la population du royaume.
Les résultats du dernier recensement ( 1 90 1 ) établissent à toute évidence, que les migrations internes enlèvent aux arrondissements agricoles, une notable partie de
leur population, pour la porter aux centres urbains et aux arrondissements industriels.
Et, parmi ceux qui restent dans les campagnes, il en est des milliers qui, grâce au bas prix des transports, s'en vont travailler tous les jours en ville et diminuent d'autant la population agricole.
Sans revenir plus amplement^ sur les constatations que nous avons fait à cet égard, dans les Villes tcntaculaires, il ne sera pas inutile de reproduire ici, pour montrer l'importance de ces migrations quotidiennes, le tableau des coupons de semaine délivrés annuellelement, par l'administration des chemins de fer :
Relevé des billets d'abonnements d'ouvriers
délivrés depuis la date de la créatioa de ces billets, 10 février 1870,
jusqu'au 31 décembre 1900 :
Années
Nombre des coupons de semaine
Années
Nombre des coupons de semaine
En supposant que les ouvriers ruraux qui travaillent hors de chez eux soient occupés en mo3'enne pendant deux tiers de l'année et prennent, par conséquent, de 3o à 35 coupons de semaine, il y aurait donc de i3o à i5o.ooo travailleurs voyageant quotidiennement sur les lignes de l'Etat — sans parler des voyageurs ouvriers sur les tramways vicinaux et sur les quelques lignes exploitées par des Compagnies.
Aussi n'existe-t-il plus que bien peu de villages où il n'}^ ait pas un nombre plus ou moins considérable d'ou^■riers industriels, en contact permanent avec les villes.
C'est en grande partie à cette interpénétration de l'industrie et de l'agriculture que l'on doit attribuer la progression rapide du socialisme dans nos campagnes et les résultats encourageants obtenus par le Parti Ouvrier Belge, au point de vue du développement de la coopération rurale.
x^u moment ou nous écrivons cette introduction, le département de l'agriculture vient de publier 1' « Exposé statistique de la situation des associations d'intérêt agricole pendant l'année igoo. »
Cette situation n'a pas subi de modifications considérables depuis iSgg.
Le développement des associations rurales continue, mais, semble-t-il, avec une force ralentie.
Au 3i décembre iSgg, il y avait i55 comices agricoles et les membres de ces associations étaient au nombre de 27402 ; en igoo, il y en a i56, avec 28i33 membres.
Les Ligues agricoles, confessionnelles pour la plupart, sont actuellement au nombre de 626, avec 45o59 membres.
INTRODUCTION l5
En i8gg, on comptait 632 sociétés (avec 5oS5y membres) pour l'achat d'engrais, de semences, de matières alimentaires pour le bétail; il y en a maintenant jSi, avec 5 1979 membres, mais leur chiffre d'affaires a décru.
Les coopératives de crédit agricole (Caisses Raiffeisen), qui étaient au nombre de 229, sont aujourd'hui 257, avec 9783 membres cultivateurs et 1886 non cultivateurs. Le total des prêts effectués par ces associations a augmenté : 1,263,952 fr. aux cultivateurs; 280,957 fr. aux non cultivateurs ; mais on voit que leur chiffre .d'affaires reste minime.
Enfin, le nombre des laiteries coopératives en activité s'est élevé de 298, en 1899, à 356 en 1900 et le chiffre des coopératives, de 34205 à 40706.
Il semble, d'ailleurs, quand on examine les tableaux du commerce de beurre avec les pays étrangers, que le développement de la coopération laitière soit à la veille d'être arrêté, si les laiteries ne parviennent pas à trouver de nouveaux débouchés à l'extérieur ou de nouvelles ressources dans la fabrication des fromages, qui n'a, pour le moment, aucune importance.
Bref, les résultats de l'année 1900, ne sont pas de nature à modifier les conclusions de notre étude sur la Coopération rurale.
Par contre, en comparant ces conclusions au chapitre de notre rapport sur la petite propriété, qui traite des associations agricoles, on constatera certaines contradictions, que nous n'avons pas voulu faire disparaître, parcequ'elles marquent, de notre part, à quatre ans de distance, un changement d'appréciation sur l'avenir du mouvement coopératif à la campagne.
l6 INTRODUCTION
En 1897, nous fondions de grandes espérances sur la transformation éventuelle de la propriété paysanne en propriété coopérative.
En igo2, sans avoir complètement abandonné notre ancien point de vue, nous sommes, à cet égard, beaucoup plus sceptique.
Mais, quoiqu'il en soit, ce qui nous apparaît comme certain, c'est l'inéluctable nécessité et l'inévitable aboutissement des transformations qui s'opèrent dans les campagnes.
Le cultivateur isolé fait place au cultivateur associé, pour l'achat, le crédit ou la vente.
Le village isolé n'existe plus : il multiplie ses contacts avec les agglomérations urbaines et industrielles.
Le propriétaire isolé, produisant des valeurs d'usage, pour ses propres besoins et soustrait, par conséquent, à l'action de la concurrence, tend à disparaître devant le fermier locataire ou le paysan parcellaire.
Et c'est ainsi que se forme dans le plat pays une population, toujours plus nombreuse, de petits cultivateurs, obligés de chercher des ressources supplémentaires dans le salariat, ou bien d'ouvriers salariés, se livrant accessoirement à la culture.
Pour ne parler que de la Belgique, on peut classer, sous l'une ou l'autre de ces rubriques, les catégories suivantes :
1° Les ouvriers agricoles (domestiques à gages et journaliers permanents).
2° Les ouvriers nomades (aoùterons, betteraviers, etc.) particulièrement nombreux dans le sud de la province d'Anvers et le Hageland (Brabant), ainsi que dans la partie des Flandres où dominait, jadis, l'indus-
trie linière à domicile. On peut évaluer leur nombre à 45 ou 5o,ooo. Absents pendant la moitié de l'année, ils abandonnent à leur femme, et à d'autres membres de la famille, la plupart des soins de leur petite culture.
3° Les ouvriers mi-agricoles, mi-industriels, travaillant par exemple dans les sucreries ou dans les mines, en hiver, et dans les champs, à l'époque de la moisson, quand la demande de travail augmente temporairement.
40 Les ouvriers des industries rurales à domicile : chapeliers en paille de la vallée du Geer, armuriers des environs de Liège, sabotiers du pays de Waas ou de l'Entre Sambre-et-Meuse, tisserands des alentours de Renaix ou de Braine-l'Alleud, etc.
5° Enfin, les ouvriers qui vont, tous les jours, ou pendant toute la semaine, ou pendant des laps de temps plus considérables, travailler dans les villes ou dans les localités industrielles.
Tels sont, par exemple, les ouvriers des chemins de fer, les paveurs, les maçons et les plafonneurs qui habitent aux environs des grands centres, les carriers du Condroz, les ardoisiers de la Semo3's et de la Salm, les ouvriers des hauts fourneaux du Luxembourg, les tisserands des régions voisines de Roubaix et de Tourcoing, les terrassiers de la région des polders et, dans toute la Belgique moyenne, les métallurgistes, les bouilleurs, les lamineurs et autres ouvriers de fabrique, emplo3"és dans les bassins de Mons, de Liège ou de Charleroy.
C'est, naturellement^ parmi ces prolétaires que la propagande socialiste à la campagne produit, en général, les meilleurs résultats. C'est en s'adressant à eux qu'elle évite le risque de. dégénérer en un réformisme
l8 INTRODUCTION
petit bourgeois, qui n'a rien à voir avec le socialisme proprement dit.
Certes, nous sommes bien loin de prétendre qu'il faille s'abstenir de tout effort de propagande parmi les petits cultivateurs, propriétaires ou locataires, qui ne sont bien souvent que des prolétaires déguisés. Nous ne prétendons pas non plus, généraliser des observations qui s'appliquent surtout à la Belgigue, c'est-à-dire à un pays dont l'évolution agricole est plus puissamment influencée que toute autre par l'évolution industrielle.
Il est certain, par exemple, que les problèmes se posent d'une manière différente, pour ces régions rurales à population décroissante, dont parle Jaurès dans ses Etudes socialistes (i).
Néanmoins, les travaux publiés svir la question agraire, au point de vue socialiste, depuis le Congrès international de Londres (i8g6), et, en première ligne, le livre magistral de Karl Kautsky, montrent bien que, dans tous les pays, des phénomènes analogues à ceux que nous décrivons ci-après, appellent des méthodes identiques et que, dans les campagnes aussi bien que dans les villes, c'est le prolétariat qui constitue « le rocher sur lequel s'élèvera l'église de l'avenir ».
^i) Ji:an Jaurès, Etudes socialistes. — Le mouvement rural. (OUeiidorf. Paris. igo2.)