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CHAPITRE IV L'avenir de la coopération rurale

Si l'on est généralement d'accord pour reconnaître l'importance décisive de la coopération agricole, les observateurs se divisent, aussi bien parmi les conservateurs que parmi les socialistes, sur les conséquences sociales dernières de cette transformation.

M. de Rocquigny, par exemple, considère les syndicats agricoles, avec les institutions coopératives qui en dépendent, « comme tendant à maintenir et à étendre la petite propriété, à consolider la famille rurale, à attacher les cultivateurs à la terre, en accroissant leur bien-être, à combattre la misère, à assurer des secours aux malades et la sécurité aux vieillards, à faire régner la concorde et la paix entre les possesseurs du sol et les travailleurs qui le cultivent » (i).

D'autres, au contraire, comme M. Elle Coulet, dans son étude sur le Mouvement syndical et coopératif dans Vagriculturc française (2) prévoient que ce mouvement doit, tôt ou tard, aboutir à de redoutables monopoles, pour le plus grand profit des propriétaires fonciers.

(( Nous nous sommes félicités, dit-il, que les consommateurs aient su, jusqu'à présent, résister aux séductions des associations agricoles, étaient, ainsi, conservé leur indépendance vis-à-vis des producteurs, mais nous

(i) Les syndicats agricoles et leur œuvre, p. 3g(S. (2) 1. cit., p. 190.

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doutons qu'ils puissent échapper bien longtemps encore à la rapacité des agriculteurs; ceux-ci, en effet, ont travaillé incessamment à s'unir, à se fortifier, à devenir, par leurs S3'ndicats de producteurs, les maîtres tout puissants du marché national et le jour est proche où le résultat définitif de la politique agricole apparaîtra sous la forme d'un monopole de produits du sol national, pour le seul profit des propriétaires ruraux.

Si les écrivains conservateurs diffèrent, à ce point, d'opinion, sur l'avenir du coopératisme agricole, les divergences ne sont guère moindres, du côté des écrivains socialistes.

Kautsky, par exemple, dans son livre sur la Question agraire, considère l'association coopérative rurale, comme une transition vers le capitalisme (i).

Gatti, au contraire — pour ne prendre que les auteurs les plus récents — y voit plutôt une transition vers une sorte de collectivisme fédératif et spontané :

(( Le capitalisme agricole, pour la grande culture, le coopératisme agricole, pour la petite et la moyenne culture, représentent les conditions économiques indispensables,pour l'emploi de la technique agricole nouvelle. Le capitalisme sait donner une nouvelle vie diwvïewxlaiifiindium stérélisé; le coopératisme sait donner une nouvelle vie à la petite ou à la moyenne exploitation, livrées, jusqu'à présent, à la culture extensive, épuisante. Ainsi donc, tandis que le renouvellement de la technique industrielle n'a créé qu'un seul courant économique, le capitalisme, la nouvelle technique agricole en a créé deux : le capitalisme agricole (grande exploitation agricole

il) Die Agrarfyage S. i lô et s. (Stuttgart i.Soo.)

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capitaliste) et le coopératisme agricole (petite culture agricole associée) » (i).

Bref, la coopération rurale apparaît à notre auteur, comme un succédané du capitalisme, comme un moyen pour les cultivateurs d'arriver « par un procès inévitablement lent de substitutions partielles, à un fédéralisme économique qui prendrait la place de l'actuel individualisme économique bourgeois, tout en admettant, jusqu'à une époque indéterminée, l'existence de la propriété privée. »

Il est à remarquer, en effet, qu'en supposant tous les cultivateurs d'une commune ou d'une région, associés pour le crédit, l'achat des matières premières et auxiliaires, la vente du lait, des céréales, des légumes, et, en général, de tous les fruits du sol, la fabrication du pain, du sucre, de la bière, du vin, de l'eau-de-vie, du beurre, du fromage, cette socialisation libre — effectuée au seul profit des paysans, à l'exclusion du prolétariat rural — ■ laisserait complètement en dehors l'agriculture proprement dite : chaque propriétaire, ou chaque fermier continuerait à cultiver son champ, sans associer son exploitation à celle de ses voisins.

Tout au plus peut-on dire, qu'une fois les habitudes d'association généralisées de la sorte, elles tendraient à s'appliquer également à la culture même ; et cela peut d'autant mieux se soutenir que l'exploitation fructueuse des industries agricoles exige une intervention croissante du personnel directeur de ces industries, dans le mode de culture des livranciers.

C'est le cas, par exemple, pour les fabricants de

(i) Agicoltiira e socialismo. p. ■{4(S et s. (Sandnm Milano 1900.)

sucre, qui imposent fréquemment aux cultivateurs, des conditions très strictes, quant au choix des semences ou à la nature des engrais.

Il n'est donc pas inconcevable qu'à un moment donné, des groupes de paj'sans-propriétaires, ayant appris à connaître les avantages de la coopération, par la pratique des associations actuelles, se décident à tenter l'expérience de la communauté complète ; mais hàtonsnous de l'ajouter, rien n'indique, jusqu'à présent, que la réalisation de cette hypothèse soit dans les probabilités de l'avenir.

Nous ne connaissons pas, en effet, un seul exemple de communauté agricole, formée par l'association spontanée de cultivateurs autonomes, de propriétaires indépendants.

Abstraction faite des survivances communistes de l'ancien régime, les seuls exemples actuels de collectivisme rural sont, ou bien des congrégations religieuses, ou bien des colonies, constituées, soit par des prolétaires, soit par des expérimentateurs à tendances socialistes.

Tels, notamment, les villages de la rivière Murray, fondés par des groupes d'ouvriers sans travail de Port Adélaïde, avec le concours financier du gouvernement de l'Australie méridionale ; la colonie d'Ostia, créée par l'association des braccianti de Ravenne, pour la mise en culture des terres incultes et abandonnées de la campagne romaine; l'association agricole (Siedelungs-genossenschaft), constituée d'aprèsle système proposé par Oppenheim, à Pischin, dans les environs de Kônigsberg; la colonie Tolstoïenne de l'ancien pasteur Kielstra à Blaricum (Hollande); la colonie de Van Eede à Bussum, près d'Amsterdam ; les communautés agraires du

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Norfolk, et surtout les colonies socialistes de l'Amérique du Nord, décrites jadis par Nordhoff.

Dans tous ces divers cas, l'association culturale ne constitue donc pas la mise en commun de propriétés individuelles préexistantes, mais la création, sur des terres incultes, ou achetées en bloc, d'une propriété commune. Si intéressantes, par conséquent, que soient ces expériences, elles ne prouvent rien quant à l'aboutissement final de la poussée coopérative qui s'est produite, depuis quelques années, dans les campagnes.

Et, même dans les limites où se renferme ce mouvement, dans la sphère du crédit et de l'achat-vente, nous sommes bien loin de la socialisation intégrale, rêvée ou prédite par certains.

L'organisation rudimentaire et patriarcale des Caisses Raiffeisen, à supposer qu'elles prospèrent et se multiplient, ne peut certes pas être considérée comme une solution des problèmes qui soulève l'organisation sociale de crédit agricole.

En admettant que les coopératives d'achat prennent une extension qui dépasse les espérances les plus optimistes, cette expropriation des marchands d'engrais ne modifierait pas bien profondément, les conditions économiques de la culture.

Quant aux coopératives de vente et de transformation des produits du sol, elles pourraient, incontestablement, exercer une influence considérable sur l'organisation future de l'industrie et de l'échange; malheureusement, ce sont précisément celles dont la création se heurte aux plus grandes difficultés et qui l'emportent, le plus malaisément, dans la lutte pour l'existence avec les entreprises capitalistes.

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Si l'on s'en tient à l'expérience présente, il semble que l'industrie laitière soit, de toutes les industries agricoles, la seule qui se prête mieux à l'association plus ou moins coopérative, qu'à l'exploitation purement capitaliste; et cela, pour un motif qui ne fait pas précisément honneur à la moralité commerciale des populations campagnardes : en règle générale, les paysans se font un devoir de baptiser leur lait, quand ils fournissent à des laiteries industrielles; ils ne se décident à livrer du lait pur, que s'ils participent aux bénéfices de la vente du beurre. C'est là un avantage si considérable, pour les laiteries coopératives, qu'il détermine leur victoire, aussi bien dans nos communes flamandes que dans les villages lointains de la Sibérie de l'Ouest.

En Flandre, il n'y a guère de laiteries exclusivement capitalistes, n'admettant aucune participation des cultivateurs aux bénéfices, sauf aux abords de la frontière hollandaise, où l'on met en œuvre des crèmes venant de Hollande, et qui échappent, sous cette forme, aux droits d'entrée sur le beurre.

Dans la Sibérie de l'Ouest, qui, depuis quelques années, grâce au Transsibérien, exporte beaucoup de beurre vers les grandes villes de la Russie, les laiteries centrales disparaissent, de plus en plus, devant les laiteries coopératives.

Dans une publication de la Société impériale de Moscou, destinée à l'Exposition de Paris (1900), M. Pakhomoiï constate que, dans les laiteries industrielles, les fournisseurs « livrent un lait malpropre, additionné d'eau, quelquefois écrémé; souvent, ils réunissent plusieurs traits ensemble, afin de les porter, à la fois, à la laiterie. Il est impossible à l'entrepreneur

d"être sévère au contrôle, parce que, dans ce cas-là, le fournisseur saisira la première occasion de porter son lait ailleurs. Donc, il doit se résigner à traiter un lait défectueux... Aussi, tous ceux qui désirent du bien à l'industrie laitière, travaillent à la transformation des laiteries centrales en laiteries coopératives ».

Les mêmes causes produisant, ailleurs, les mêmes effets, il est donc assez facilement explicable que la coopération rurale — réduite, le plus souvent à une certaine participation aux bénéfices — ait pris un grand développement dans les deux branches de l'industrie laitière : fabrication du beurre et fabrication du fromage.

Par contre, dans les autres industries agricoles, les associations coopératives de production ou de vente, n'ont eu. jusqu'ici, que des succès locaux et exceptionnels.

Tout au plus peut-on citer, à Tactif de la coopération rurale, les boucheries coopératives du Danemark ; les 400 ou 5oo boulangeries ou sociétés de panification, décrites par ]\I. de Rocquigny. dans le région des Charentes, du Poitou et de la Vendée; les syndicats provençaux pour la préparation des câpres; les associations pour la vente des légumes et des fruits, tels les citrons de Sospel, les fraises de Bretagne, les raisins forcés du Brabant; quelques embryons de sociétés pour la vente des céréales, en Allemagne; et, surtout dans les régions viticoles, les VVinzervereine des vallées de l'Ahr et du Rhin, les sociétés vinicoles de la Suisse Romande, les Kellereigenosseuschaften de la Trans3'lvanie ou du T}-r()l autrichien, les cantine sociali italiennes, ou bien encore, la coopérative de petits vignerons de Damery (Marne),

l88 ESSAIS SUR LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE

« qui vend actuellement, environ 100,000 bouteilles de mousseux par an ; c'est le seul résultat de la vaste entreprise à caractère socialiste qu'un tout jeune homme, M. R. Lamarre, tenta en i8go, pour coaliser les vingt cinq mille vignerons de la Champagne, contre les grands fabricants de vins mousseux » (i).

Quelle que soit la valeur d'avenir de ces expériences, elles n'ont, il faut bien le reconnaître, qu'une portée bien restreinte, au regard de l'importance des entreprises capitalistes, dans les mêmes branches de la production et de l'échange. Toutes les difficultés, déjà si grandes, que rencontre l'association productive dans l'industrie en général, sont portées au maximum dans les industries qui se rattachent à l'agriculture.

Le personnel de direction, pour de grandes entreprises, est à peu près impossible à trouver parmi les campagnards eux-mêmes, et, d'autre part, ils se résignent difficilement à payer des traitements rémunérateurs à leurs chefs de fabrication.

La question des débouchés, cette pierre d'achoppement de la coopération productive, est d'autant plus difficile à résoudre que, trop souvent, les cultivateurs ne livrent pas régulièrement, des prodiiits de qualité uniforme, et considèrent leurs associations, comme le moyen d'écouler des marchandises de qualité inférieure, rebutées par les commerçants, leurs acheteurs ordinaires.

Enfin, les coopératives réelles, c'est-à-dire les associations égalitaires de petits producteurs, mettant en commun leurs capitaux, pour exploiter sur une plus

(ij Biîuc.E'i'. La coopération eu viticulture, Paris njno.

grande échelle, se limitent forcément aux entreprises qui n'exigent pas un capital trop considérable.

On peut, à la rigueur, — et ceux qui ont mis la main à la pâte, savent au prix de quels efforts, — trouver les trente ou quarante mille francs, nécessaires pour fonder une laiterie, mais, à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles, il est radicalement impOvSsible de réunir, en groupant de petits cultivateurs, les 7 ou 800,000 francs, qui sont le minimum indispensable pour fonder une sucrerie.

Aussi, les fabriques de sucre, les moulins à vapeur, les syndicats-entrepositaires pour la vente des blés, qui empruntent l'étiquette ou la forme juridique des coopératives, sont-ils, en règle générale, des entreprises capitalistes, dans lesquelles des gros fermiers, des propriétaires de grands domaines, voire même des bailleurs des fonds étrangers à l'agriculture, possèdent la plus grande part d'intérêts.

Récemment encore, un ingénieur agricole, bien placé pour être au courant de ce genre d'affaires, nous disait que les deux « sucreries coopératives » qui existent en Belgique, excitent plus de mécontentements, et provoquent plus de plaintes, de la part deslivranciers, que n'importe quelle fabrique de sucre, ouvertement capitaliste.

Mais, l'exemple le plus caiactéristique de ces coopératives fictives, nous est fourni par les distilleries agricoles, fondées en Belgique, à la suite du vote de la loi sur les distilleries du i5 mars i8g6.

En faisant voter cette loi, qui accorde aux distilleries agricoles, coopératives et non rectiiicatrices, une modération de droits de i5 °/o, le gouvernement se flattait de

iqO ESSAIS SUR LA gi'ESTIOK AGRAIRE EN BELGIQUE

favoriser la coopération rurale, de multiplier, sur toute rétendue du plat pays, — réservant la rectification des alcools aux distilleries urbaines — des fabriques coopératives de flegmes, fournissant aux cultivateurs, des résidus à bon marché.

A peine la loi était-elle en vigueur, que le Moniteur enregistra, presque chaque semaine, les statuts de distilleries coopératives. Seulement, il fallut bientôt se convaincre, que ces distilleries, à une ou deux exceptions près, avaient été fondées par des agriculteurs en chambre, souvent même par des distillateurs industriels, désireux de mettre à profit l'énorme avantage fiscal que le gouvernement accordait aux coopératives.

C'est ce que constatait, dans les termes suivants, un journal spécial, la Distillerie agricole (n° du 21 mai 1898) :

« Nous nous trouvons devant un genre de coopérative que Ton a pris l'habitude de nommer, depuis quelque temps, une fausse coopérative, et qui n'est, après tout, qu'une distillerie agricole appartenant à une particulier, le bailleur de fonds, et dont les coopérateurs sont les clients forcés pour l'achat des drèches, et jouissant, enfin, du privilège de produire, avec modération de droits, douze hectolitres par jour, pendant toute l'année, au lieu de quatre, qui forment le maxim.im que peut produire le distillateur agricole isolé. Notons qu'un même bailleur de fonds peut fort bien monter, de cette façon, trois, quatre, cinq distilleries, et produire ainsi une quantité de flegmes, qui en font un véritable distillateur industriel, tout en jouissant de la réduction d'im])ôt de i5 p. c.

En présence de tels abus, le gouvernement se vit dans l'obligation de réagir : une loi nouvelle, votée en

mars 189g, réduisit, sans les supprimer toutefois, des avantages fiscaux accordés aux prétendus distilleries coopératives, mais ces dernières n'en subsistent pas moins, au grand dam des distillateurs urbains, et pour l'édification de ceux qui seraient trop aisément enclins à voir, dans les progrès de la coopération rurale, uu acheminement vers le collectivisme (i).

Certes, nous sommes loin de prétendre que toutes les associations productives de cultivateurs ressemblent, plus ou moins, à celles dont nous venons de parler. Il en est, incontestablement, qui, par le mode de formation de leur capital, aussi bien que par la condition sociale de leurs adhérents, se rapprochent sensiblement des coopératives d'artisans, que nous rencontrons dans l'industrie.

Néanmoins, entre ces deux types d'associations, il existe une différence essentielle, que l'on a, maintes fois, mise en lumière, et qu'il importe de ne jamais perdre de vue, lorsqu'on se risque à tirer l'horoscope de la coopération rurale.

Dans les sociétés d'artisans, ce sont les associés euxmêmes, ou une partie des associés, qui sont occupés par l'atelier de production. Tout au moins en est-il ainsi, à l'origine; car, malheureusement, toute l'histoire de la coopération démontre que, dans l'immense majorité des cas où l'entreprise prospère, ce caractère primitif tend à disparaître, pour faire place à l'exploitation capitaliste d'auxiliaires salariés.

Mais, dans les sociétés de cultivateurs, ce (]^ui n'est.

(1 ! De nouveaux projets de loi. récemment exposés, tendent, soit au monopole de lEtat, soit à l'expropriation, avec indemnité, des distillateurs agricoles.

ailleurs, qu'une simple tendance, constitue généralement, le caractère fondamental de Tentreprise : dès rinstant où cette dernière a quelque importance, les pa3-sans, absorbés par d'autres travaux, se bornent à fournir les matières premières et font travailler, pour leur compte, un personnel de salariés.

Les ouvriers d'une laiterie, par exemple, d'une fabrique coopérative de conserves, d'une société vinicole, ne sont presque jamais membres de l'association qui les emploie.

Seules, les associations locales, de minime importance, font parfois exception a cette règle générale.

Ainsi, par exemple, dans les laiteries coopératives du district d'Agordo (Vénétie), décrites par M. Mabilleau, <( le fromager ou gérant est ordinairement seul rétribué, tandis que la main d'œuvre nécessaire à l'exploitation et le travail intellectuel sont fournis par les sociétaires eux-mêmes, selon leurs aptitudes, et à raison du nombre de leurs vaches » (i).

Dans les S3ndicats provençaux, qui se livrent à la préparation et à la vente collective des câpres, notamment à Roquevaire (Bouches du Rhône), le criblage des câpres est exécuté à la main, à l'aide de toiles mécaniques, par des ouvrières qui sont, ordinaiiement, des femmes ou des filles de membres du syndicat. Pendant environ six mois, il y a une vingtaine de femmes employées à ce travail, au siège social (2).

11 en est de même pour la fabrication des conserves d"abricots, organisée également par le sN'ndicat de

(1) Mabtlleau. La prévoyance sociale en Italie, p. 2(16. Paris, Colin iSqS.

(2) Di.'RocQt iGNV. 1. cit. p. 204, 21 >6.

LA COOPÉRATION RURALE EN BELGIQUE ig3

Roquevaire : au fort de la saison, 200 femmes, jeunes filles ou enfants, appartenant, presque tous, aux familles des membres, sont occupés au dénoyautage et touchent, dans l'espace d'un mois, plus de dix mille francs de salaires.

Mais c'est surtout en viticulture, et notamment dans les Winzervereine de la vallée de l'Ahr, composés exclusivement de petits propriétaires, que les cultivateurs associés participent, dans une mesure assez large, à la manutention de leurs produits :

(( A ]\Ia3'schoss, dit M. A. Berget (i), le personnel subalterne se compose d'un maître de chai, de 2 tonneliers et de 2 manœuvres. Dans la saison de la fabrication, la Société emploie jusqu'à 3o personnes par jour. Comme c'est le temps de la morte saison, pour les travaux agricoles, on recourt surtout aux sociétaires pauvres, de sorte que, selon l'heureuse expression de ]\I. Josten, la bienfaisance de l'association est non seulement dans une meilleure mise en valeur des produits communs, mais surtout en ce que les individus ne sont pas abandonnés et dépendants d'éléments extérieurs, mais qu'ils savent que leurs confrères sont à leurs côtés, en cas de nécessité » .

Ces quelques exemples, dont nous avons eu soin de marquer le caractère exceptionnel, n'ont évidemment pas une portée décisive. Ils prouvent, seulement, qu'il faut se garder de généralisations trop absolues ; que, dans certains cas, les coopératives rurales, comme les coopératives industrielles, peuvent réellement associer le capital et le travail ; mais il n'en reste pas moins vrai

(ij Bercet, 1. cit. p. 10.

que la tendance des sociétés coopératives de production à dévier dans le sens du capitalisme est beaucoup plus forte encore dans l'agriculture que dans l'industrie.

Aussi avons-nous la conviction que, dans la plupar^ des cas, les comptoirs de vente, les syndicats, les. sociétés coopératives de production, qui se multiplient actuellement dans les campagnes, continueront à végéter, sous des formes rudimentaires, ou bien, à mesure qu'ils prendront de l'importance, accentueront, de plus en plus, leur caractère capitaliste.

C'est à eux, avant tout, que s'applique la formule célèbre de Proudhon : « des associations dont on peut dire toujours que leurs membres, n'étant associés que pour eux-mêmes, sont associés contre tout le monde ».

Ils nous acheminent certes vers le socialisme, mais de la même manière que les sociétés anonymes, les cartels, les trusts, c'est-à-dire en passant par le capitalisme.

Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que les associations rurales de production ou de vente, fussent rattachées, par des liens solides, à de vastes collectivités de consommateurs. C'est le cas, par exemple, pour les laiteries socialistes, qui trouvent leur débouché dans les grandes sociétés coopératives de consommation ; mais, ici encore, les perspectives d'avenir nous semblent assez limitées, et le véritable moyen de donner aux cultivateurs les débouchés qu'ils réclament, tout en les délivrant de la domination capitaliste qui pèse sur eux, nous parait être la socialisation des principales industries agricoles, par un acte de la volonté collective, et non par la problématique victoire de la coopération sur le capitalisme.

APPENDICE

Progrès réalisés par la coopération rurale, pendant l'année 1900

Nous empruntons les données ci-après à V Exposé statistique de la situation des associations d'intérêt agricole pendant Vannée içoo, publié par le Ministère de l'Agriculture de Belgique, postérieurement à la publication de notre étude sur la coopération rurale.

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