‹ Essais sur la question agraire en BelgiqueChapitre 24 sur 70 · C - Cl · texte numérisé non relu

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Ces associations sont, en majorité, des œuvres de parti. Néanmoins, les laiteries « neutres n sont relativement nombreuses, et, dans les laiteries catholiques elles-mêmes, lecaractère commerciaU'emporte, fréquemment, sur le caractère confessionnel.

Cette prédominance du point de vue mercantile résulte, d'ailleurs, de la force des choses.

Pour qu'une laiterie coopérative fasse de bonnes affaires, il faut, notamment, qu'elle parvienne à grouper un grand nombre d'assotiés et que, pour éviter les multiples inconvénients des transports à longues distances, ces associés se concentrent dans un ra3^on assez, restreint. Or, dans les parties du pays où la population de chaque commune se divise, politiquement, en deux ou trois fractions antagonistes, les laiteries neutres, faisant appel à tout le monde, ont une avantage marqué sur les laiteries confessionnelles, et ces dernières ne peuvent réussir, qu'en n'exigeant pas de leurs membres,, des professions de foi trop rigoureuses.

D'autre part — et ceci contribue encore plus à accentuer le côté corqmercial de ces entreprises — un grand nombre de laiteries, dites coopératives, ne sont, en réalité, coopératives que de nom.

Certes, aussi longtemps qu'il s'agit d'une laiterie locale, avec un outillage à bras, comme on en rencontre beaucoup dans la Campine et les Ardennes, les cultivateurs peuvent, assez facilement, réunir le capital nécessaire, ou l'emprunter à une caisse Raiffeisen. Mais,, de plus en plus, il apparaît que les laiteries régionales, avec un outillage à vapeur, l'emportent, à tous les points de vue, sur les coopératives locales, à condition, bien entendu, que l'on installe des turbines, dans les diverses.

communes livrancières, afin d'éviter les inconvénients — signalés dans le Luxembourg — des transports à longues distances du lait et du petit lait. Seulement, la fondation de ces laiteries à vapeur — qui étaient au nombre de gS, à la fin de i8gg — exige un capital relativement considérable : trente ou quarante mille francs, au bas mot. Aussi arrive-t-il fréquemment, pour ne pas dire presque toujours, que ce capital, au lieu d'être formé par les cultivateurs, est avancé par un ou plusieurs bailleurs de fonds, propriétaires ou gros fermiers, qui se réservent, en fait ou en dxoit, la haute main sur l'entreprise, et absorbent, sous forme d'intérêts, le plus clair des bénéfices.

Alors même, d'ailleurs, qu'elles travaillent avec leur propre capital, ou que le capital de fondation se trouve complètement amorti, ce serait une illusion que de considérer les laiteries coopératives, comme des associations égalitaires et démocratiquenient administrées.

Nous visitions, dernièrement, dans le nord de la I-'landre Occidentale, la plus ancienne, et l'une des plus florissantes de ces sociétés. Fondée en 1880, elle compte 465 associés, appartenant à toutes les couches de la population rurale : on y trouve des ouvriers à une vache, de petits pa3'sans qui en possèdent deux ou trois, quelques gios fermiers qui en ont jusqu'à cinquante. Le capital, avancé par un des châtelains du village, propriétaire de trois cents hectares, est remboursé depuis longtemps; l'assemblée générale se compose de tous les coopérateurs ; c'est elle qui nomme le conseil d'administration; il semble que l'on nage en pleine démocratie, et cependant, en fait, la dépendance des cultivateurs, vis-à-vis des maîtres dé- la terre, est si complète, si

lyS ESSAIS SL'K LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE

absolue, qu'aucun d'eux n'oserait élever la voix et user des droits que lui confère la lettre des statuts : c'est le fondateur qui dirige seul, fort habilement du reste, l'œuvre qu'il a créée.

A plus foi'te raison en est-il de même, dans les prétendues coopératives qui travaillent, non pas avec leur propre capital, mais avec le capital d'autrui.

C'est pour pratiquer ce dernier système, sur une échelle toujours plus large, qu'au mois de Mars 1900, un certain nombre de particuliers ont créé, sous le titre de Comptoir central des grandes laiteries Belges, une société anonyme, qui a pour but principal de constituer dans tout le pays, avec des capitaux avancés par elle, des sociétés d'exploitation que l'on décore, fallacieusement, du nom de sociétés coopératives.

Bien que les fondateurs du Comptoir central soient gens très orthodoxes, défenseurs résolus de la Religion, de la Propriété et de la Famille, leur initiative a soulevé de vertes critiques, dans les lignes affiliées au Boerenbond de Louvain. L'assemblée générale de ce dernier, vota, sur le champ, un ordre du jour hostile, dont nous cro\'ons intéressant de reproduire les considérants essentiels :

(( Attendu que les gildes agricoles, avec toutes les institutions qui peuvent être créées dans leur sein, sont, avant tout, des œuvres sociales ; que le comptoir central et les laiteries industrielles qu'il veut fonder, constituent des affaires purement financières, n'ayant aucun but social; que plusieurs de nos membres sont même persuadés que le Comptoir central et son fonctionnement seront plutôtnuisibles au mouvement coopératif agricole.

)) Attendu qu'il n'est pas difficile pour les cultivateurs de fonder eux-mêmes des laiteries; qu'il n'est même pas indispensable que ces cultivateurs fournissent tout le capital, puisque la plus grande partie des fonds nécessaires peut être empruntée à la caisse Raiffeisen. qui existe dans la commune, ou qui peut, sans difficulté, être instantanément constituée;

)) Attendu que les laiteries peuvent, sans difficulté, fonder elles-mêmes des minques ou criées pour la vente du beurre ;

» L'assemblée, unanime, décide d'engager les membres du Boerenbond, à ne pas s'entendre avec le Comptoir central des grandes laiteries belges et à ne pas fonder de laiteries industrielles dépendant de ce Comptoir » (i).

Ces objurgations, au surplus, n'ont pas empêché le Comptoir de se développer, voire même de doubler son capital, et, dès à présent, on peut prévoir, qu'à la première crise, quantité de petites laiteries locales, travaillant avec des capitaux insuffisants, sont condamnées à disparaître devant les grandes laiteries à vapeur, manifestement supérieures, au point de vue de l'outillage et de l'organisation commerciale.

En résumé, sous la dénomination commune de syndicats et de coopératives, les groupes affiliés aux Ligues de paysans, se composent d'éléments et se fondent sur des principes absolument opposés à ceux des organisations du Parti Ouvrier.

Celles-ci se recrutent surtout dans le prolétariat ; celles-là dans le Tiers-état des campagnes.

(i) I,e Paysan. Revue meiisnelli de la Ligue des paysans. .Mars ujoo.

iSo ESSAIS SUR LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE

A la base des œuvres socialistes, nous trouvons la coopération de consommateurs, à la base des œuvres catholiques, la coopération de producteurs.

Mais, au contact des réalités, ces différences essentielles subissent des atténuations inévitables : les S3aidicats agricoles se décident, malgré les répugnances de leurs chefs, à fonder des institutions coopératives; les coopératives de consommation, malgré les obstacles qu'elles rencontrent, parviennent à fonder des œuvres purement agricoles.

D'autre part, comme la ligne de démarcation du prolétariat et de la bourgeoisie est bien loin d'être aussi nettement tranchée dans les villages que dans les villes, les syndicats de cultivateurs comprennent un assez grand nombre d'ouvriers, les sociétés coopératives ouvrières renferment un certain nombre de culti\ateurs.

Un ouvrier de ferme, par exemple, ou bien un ouvrier industriel habitant la campagne, occupe presque toujours un lopin de terre et parfois même possède une vache : il a donc intérêt à faire partie d'une coopérative laitière ou d'une section pour l'achat des engrais et des semences.

Un petit cultivateur, de son côté, n'est bien souvent qu'un prolétaire déguisé : il n'a donc aucune raison pour ne pas entrer dans une société coopérative ouvrière, qui lui procure, à meilleur compte, les marchandises dont il a besoin.

C'est ainsi que les sphères d'influence des Ligues agricoles et des Coopératives socialistes se pénètrent réciproquement et que s'engage, entre les deux organisations rivales, une lutte de tous les instants, qui ne peut que contribuer, en définitive, à révolutionner, de fond en comble, l'agriculture du bon vieux temps.

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