AU PAPE IME IX
Saint Père
Une des congrégations chargées par vous de régler les affaires générales de l'Eglise a mis à Y Index, par décret du 21 juillet 1853, le Règne social du christianisme, dont je suis l'auteur. Je viens prolester contre cette décision. De quelque esprit de paix et d'abnégation qu'un catholique puisse être animé, un acte qui le dénonce publique-
1 La réforme catholique ne doit pas négliger les petits abus, qui tiennent de près aux grands. La plupart des qualifications en usage sont à changer. Le concile de Carlhage de 397, auquel assista saint Augustin, décrète, canon 26: « Que l évêque d'un premier siège ne prenne point le nom de prince des préires ou de grand prêtre, ut aucun de ce genre ; mais qu'il s'appelle seulement évéque du premier siège. » D'un autre côté , les articles organiques du concordai de 1801 portent, art. 12 : «Il sera libre aui archevêques et évêques d'ajouter à leur nom celui de Monsieur. Toutes autres qualifications sont interdites. » Cela n'empêche pas les successeurs des apôtres de s'affubler des litres fastueux de Monseigneur, de Grandeur, â'Éminence. Le titre de Saint Père, réservé maintenant aux papes, est, sans doute, moins féodal. Néanmoins ne peut-il pas encore se porter pharisaïquement? S'accorde-t il tout à Tait avec l'Évangile , où le nom de frère parait seul autorisé {Math. XXUI, 8-9)? Dans l'Église ce nom convient à tous, comme dans un État libre celui de citoyen. Pourquoi ne pas dire simplement : Frère évéque, Frère curé, Frère pape, le nom de pape désignant ici la fonction? Tout en conservant, peut-être à tort, une dénomination consacrée, l'auteur essaie, dans cette Lettre, de se rapprocher de la simplicité et de la liberté du langage éYangélique.
ment à ses frères lui donne le droit de faire une réponse publique.
Dans la primitive Église, pn suivait religieusement la règle évangélique qui interdit toute domination parmi les chrétiens. On avertissait avant de frapper, on ne frappait qu'à regret les obstinés et les rebelles. Personne n'ignore que les plus fameux hérésiarques furent admis à défendre leur cause devant les synodes et les conciles. Jamais notre religion fut-elle plus florissante que sous ce régime de discussion, de publicité, de liberté fraternelle? Malheureusement il succomba pendant les âges de ténèbres et de barbarie. Une nouvelle discipline, sortie de la fraude des fausses décrétâtes, s'établit sur les ruines du droit apostolique. Quoique combattu sans relâche par les plus dignes membres de l'Église, le despotisme prévalut en fait, et il finit par avoir ses organes réguliers. De là vient le tribunal de Y Index, qui a noté mon livre.
J'ai été condamné avant de savoir que j'étais accusé, et mes juges n'ont pas daigné m'apprendre de quelles erreurs je suis coupable. Des docteurs, des prêtres, des évéques, dont plusieurs furent des lumières, de l'Église, ont subi le même traitement. A cette procédure, on reconnaît l'inquisition romaine. Ce que ne font pas les gouvernements humains, fondés sur la force matérielle, vous l'autorisez, Saint Père, dans le divin gouvernement des âmes, fondé sur la persuasion et l'amour. Vous réduisez des écrivains dévoués et fidèles à envier ces garanties d'une justice impartiale que l'on ne refuse pas aux voleurs et aux assassins. Est-ce donc que les tribunaux manquent dans l'Église, où chaque évêque, à la tête du clergé et des fidèles de son diocèse, est juge né de la foi ; où, depuis le synode diocésain jusqu'au concile œcuménique, toutes les causés trouvent leur juridiction, et où Téaji-
SUR LA RÉFORME CATHOLIQUE. V7fr
«ente BtéïPgatfve du &. Siège est de vçilkr syr je* 4fOÎO (Je tous?
. Upe condamnation ourdie dans les (entres, ftns citation, sqns interrogatoire, sans aucun? défend possible, et qui refuse de produire ses motifs, rç'esf pas un jugement, mais Mpe diffamation. Qr, quelque b»ut rang que vous occupiez, Saint Père, dans la hiérarchie sacrée, quelque respectable à tous |es (idèles que soit (a primauté d'hopneur et de juridiction dont vous êtes revêtu, le plq§ humble des catholiques est, comqie vous, membre de l'Église, citoyen « de )a cité sainte, de la nation des prêtres-rois. » ^e pouvoir que vous exercez pour Je bien général, et dont vous devez compte à tpute la communauté, vous confère le privilège d'être le premier serviteur de vos frères. Il ne vous autorise point à leur ravir arbitrairement leur honneur religieux. Souffrez donc que je fasse parvenir jusqu'à la première chaire pontificale la revendication de ce droit sacré de la défense, que le Sauveur se vit coutraint d'invoquer devant les pharisiens et les pontifes déicides : «Si j'ai mal parlé, faites-moi voir ]e mal que j'ai fait ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? »
Convaincu que l'Église, vicaire de Jésus-Christ sur terre, doit sans faillir traverser les siècles, je fais profession de lui rendre la juste obéissance que tout catholique lui doit, et que vous lui devez vous-même, Saint Père. Dans l'ordre religieux, son seul domaine, je lui soumets ma pensée çomme mes écrits, j'adhère sans réserve à tous les jugements dogmatiques que le Saint-Esprit lui inspire. Mais je ne suis point tellement ignorant des principes de ma religion, que j'attribue la souveraineté de l'Église universelle aux congrégations romaines, à des réunions particulières, où quelques cardinaux, assistés de quelques
moines qui les guident, s'arrogent les droits etconflsquent les libertés de la république chrétienne. La congrégation de Y Index est de toutes la plus décriée par ses arrêts. Canoniquement, ils ne sont point reçus dans les Églises catholiques. Jamais en particulier l'Église gallicane, du moins avant les récents succès de la faction ultramontaine, n'en a subi l'autorité. Voilà, en droit ecclésiastique, ce que j'oppose au décret du 21 juillet contre le Règne social du christianisme.
On s'imagine trop communément qu'un catholique, un laïque surtout, est livré sans défense à la merci d'un absolutisme sans frein , devant lequel il abdique sa conscience et sa raison. On s'imagine qu'il n'y a dans l'Église ni jugements réguliers, ni garanties pour le peuple fidèle, ni aucun droit d'examen. C'est là l'éternelle prétention du pharisaïsme, ancien ou moderne; mais ce n'est point l'enseignement de l'Écriture et de la tradition, règle invariable de la foi chrétienne. La vérité est que l'adhésion spirituelle, et par conséquent libre, du catholique à des dogmes certains, définis, qui ne peuvent ni augmenter ni diminuer, ainsi qu'à une autorité nécessaire, dont Jésus- Christ et les apôtres ont posé les limites, repose sur ce qu'il y a de plus fixe au monde et qui supporte le moins l'arbitraire. La vérité est que dans la sainte liberté d'une union fraternelle, les membres de l'Église, depuis le pape jusqu'au simple fidèle, ont tous, bien que dans une mesure inégale , leurs droits comme leurs devoirs , leur part de pouvoir comme de responsabilité. L'obéissance qu'exigent les canons n'a rien que de raisonnable; elle se concilie partout avec un juste sentiment du droit, comme la sollicitude paternelle doit se concilier chez les pasteurs avec la divine loi de fraternité : Omnes vos fratres estis. Pour se maintenir bon catholique, pour
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pratiquer l'adoration en esprit et en vérité, pour éviter le malheur affreux de servir les passions des liommes en croyant servir Dieu , il faut , selon le précepte formel de l'apôtre, beaucoup examiner, et quelquefois beaucoup résister. Une opposition orthodoxe, mais ferme, aux usurpations d'une autorité arbitraire, peut devenir pour le chrétien un devoir indispensable. Souvent remplie par de pieux et savants personnages, cette obligation est expressément imposée par la constitution et les lois de 1 Église, contre lesquelles rien ne prescrit, et qui forment, tant qu'elle sont observées , le plus parfait modèle des gouvernements libres.
Le contrôle d une opposition constitutionnelle, ni hérétique ni schismatique , est si nécessaire à l'Église, que dès sa fondation S. Paul en donna l'énergique exemple. C'est parce qu'il manque depuis plusieurs siècles, que les abus envahissent tout, et que la religion , dégénérée en superstition, paraît ne conserver d'existence que sbus 'égide de la force brutale, cyniquement invoquée. Avec ce contrôle salutaire nous verrions dans la société spirituelle, la liberté, le progrès, la vie, remplaçant le silence de la mort et l'immobilité de la servitude. Ranimer aujourd'hui l'opposition, sans altérer le dogme, sans ébranler la hiérarchie, serait rendre à l'autorité religieuse un immortel service. Si, aux yeux des hommes de foi, quelque chose peut recommander le Règne social du christianisme, c'est qu'il renoue dans l'Église la tradition interrompue d'une sainte liberté; c'est qu'il flétrit la théocratie oppressive qui pèse sur elle depuis le moyen âge, et qu'il combat, au nom de l'Évangile, l'ignorance, la superstition, l'ultramontanisme, l'inquisition et leurs fongueux panégyristes. L'auteur a dû également, Saint Père, dénoncer votre pouvoir temporel comme l'obstacle à toute réforme
orthodoxe. Est-ce là ce qui allume contre lui le zèle des princes de la cour de Rome?
Dans ce livre, où la théologie chrétienne s'unit avec la philosophie politique et sociale, je confesse ma foi démocratique étroitement liée à ma foi religieuse. Je joins mon humble effort au zèle puissant des penseurs de bonne volonté , qui ont entrepris cette grande chose : fonder l'alliance naturelle, nécessaire de la foi et de la liberté, de la religion et de la philosophie, de l'Église et de la révolution. Qu'a donc ce projet de si indigne du nom catholique? Ah! Saint Père, vous fîtes vous-même, au commencementde votre pontificat, un pas, bien timideencore, vers la démocratie chrétienne, et le monde en tressaillit: vous lui aviez révélé son avenir et l'infaillible issue de la crise où il est engagé. Vous pouviez, consommant la séparation de l'Église et de l'État, affranchir à jamais les consciences, éteindre les haines religieuses, laver le sacerdoce catholique de la tache de sang qu'il a toujours sur ses mains. Vous pouviez, fermant le moyen âge, ère trop prolongée d'une théocratie anti chrétienne, inaugurer enfin le vrai règne social de l'Évangile, et montrer dans votre personne le pape des temps modernes. Vous laissâtes échapper cette gloire : les enfants les plus dévoués de l'Église, eurent la douleur de vous voir défaillir et tomber. Mais de quelque triste avortement qu'il ait été suivi, un essai qui avait soulevé tant d'espérances, n'en atteste pas moins l'éternelle jeunesse du catholicisme : pour reprendre possession des intelligences, il n'a besoin que de se retremper aux sources démocratiques, aux soppees évangéliques, c'est-à-dire à ses propres sources.
Qui nous donnera de saluer la victoire de la foi spiritualiste , de la tolérance et de l'amour, sur le fanatisme et la grossière crédulité, sur le faste et l'orgueil, sur Vin-
tolérance matérialiste et païenne I Qui nous donnera de voir le S. Siège , centre vénérable de l'unité catholique, séparé enfin de cette fatale cour de Rome, fléau de la religion, de l'Italie et du monde, cause première du protestantisme et de l'apostasie des peuples ! Qui nous donnera, avant de mourir, de contempler l'Église de Dieu dans l'éclat immaculé de sa beauté première, sicuf in diebus antiquis! L'humanité en travail des nouvelles destinées, appelle à grands cris le secours du sacerdoce catholique ; mais il n'entend pas, il ne comprend pas ; il s'acharne à plonger le monde et lui-même dans l'abîme. 11 étouffe sous l'anathème les voix courageuses qui lui dénoncent de prochaines catastrophes. Comme l'aveugle synagogue conspira contre l'avènement religieux du Messie, il conspire contre son avènement social. L'avenir, au sein duquel Tàme religieuse a besoin de se transporter, l'avenir saura du moins qu'il fut, jusque dans ces jours d'abaissement et d'inexprimables misères, des chrétiens qui n'ont pas fléchi ; qui n'ont point désespéré de rÉglise, au milieu de l'obscurcissement sinistre du sanctuaire ; qui ont prophétisé le triomphe du Christ, au milieu des idolàtriques abus du culte de la Vierge et des saints ; qui ont cru à la religion comme à la liberté, au milieu des saturnales de la théocratie et du despotisme, et, parmi les fureurs déchaînées des partis extrêmes, ont prêché la féconde réconciliation du catholicisme et de la démocratie moderne.
Dans la présente lettre, Saint Père, comme dans l'ouvrage proscrit par la congrégation de Y Index, j'ai eu à revendiquer le jlroit commun de la liberté évangélique. Je l'ai fait dans ma conscience de chrétien, sans préjudice du respect et de l'obéissance légitime dus au successeur de saint Pierre. Les circonstances sont assez graves pour
que je n'aie peint à m'excuser d'une franchise de langage qu'on est déshabitué d'entendre. A quelque jugement que cette conduite m'expose de la part des hommes, j'ai la confiance qu'elle n'est point désapprouvée par notre mère et notre guide incorruptible, l'Église catholique, gardienne ici-bas de l'éternelle vérité et refuge de ses défenseurs.
Votre frère en Jésus-Christ, F. Huet.
Paris, le 3 novembre 1853.