‹ Essais sur la réforme catholiqueChapitre 2 sur 31 · ET DES DESTINÉES DU CATHOLICISME · texte numérisé non relu

ET DES DESTINÉES DU CATHOLICISME

Le christianisme, ou plus précisément le catholicisme, qui est pour nous le christianisme complet, survivra t-il à la crise qu'il traverse aujourd'hui ? La nouvelle civilisation qui se forme sous nos regards, et qui n'est pas encore entièrement assise, lui est-elle favorable ou contraire? Est-il condamné à la vaincre ou à se voir emporté par elle, ou bien existe-t ilentreeuxunesolidaritéréelle, un accord nécessaire, qui, sortant du fond des choses, se découvrira chaque jour davantage, et finira par unir leurs destinées et assurer à jamais leurcommun triomphe? C'est le vrai problème du siècle, celui qui s'agite au fond des consciences, dans les ardents débats de la controverse philosophique aussi bien que dans les terribles drames de la vie publique de notre époque. Pour y jeter quelque lumière, il faut embrasser dans toute son étendue la mis-

sion du christianisme. Il a pour objet de relever le genre humain, opprimé par le vice et l'ignorance, de lui rendre sa grandeur et sa félicité première. Or, la parfaite restauration de la nature humaine comprend deux parties distinctes : Tune qui embrasse les rapports de l'homme avec Dieu et sa destinée immortelle, l'autre qui regarde sa vie . temporelle et ses rapports avec ses semblables. Delà, les deux grandes applications du christianisme, auxquelles se ramènent son histoire, sa morale et ses dogmes; la première constituant le christianisme religieux , la seconde le christianisme social.

Naturellement, le christianisme religieux précède l'autre. L'union intérieure de l'àme avec Dieu est la première condition de la vie intellectuelle et morale. Cette union vient-elle à se rompre, comme à l'époque de la grande catastrophe où le mal envahit la terre, la raison obscurcie et la volonté déréglée livrent le genre humain en proie à tous les vices, à toutes les misères, à toutes les servitudes. Pour le tirer de son abaissement, il faut avant tout lui restituer la force divine sans laquelle la raison ne peut vivre. C'est ce que fait le christianisme religieux. Il rétablit l'adoration en esprit et en vérité, c'est -à-dire la communication immédiate et directe de l'esprit humain avec Dieu, en qui seul il puise comme à leur source intarissable la vérité, la vie, les lumières , la justice et la liberté. C'est par là que l'œuvre du Christ s'élève à l'infini audessus des religions purement extérieures et sensibles du paganisme et môme du judaïsme, et qu'elle montre Dieu dans sa personne. Quatre mille ans au moins avaient été employés à préparer la rédemption religieuse. Ces quatre mille ans, le Christ les remplit déjà par l'attente où vivaient de lui Ie6 âmes saintes, par l'idée et le besoin d'un réparateur qui se répandent chez tous les peuples del'an-

cieri monde. Au bout de ce temps, la lumière enfin luit dans Us ténèbres; l'homme religieux est restauré; une société toute spirituelle se fonde où les enfants de Dieu commencent ici-bas une vie céleste que la tombe n'interrompra pas : cette société, c'est l'Église.

Cependant, la rédemption chrétienne doit s'étendre à la terre comme au ciel, et embrasser l'homme du temps aussi bien que l'homme de l'éternité : Proposuit Deus inst aurore omnia in Christ o quœ in cœlis et qitœ in term mntK La chute originelle n'avait pas seulement produit le polythéisme et l'idolâtrie, elle avait perverti les rapports des hommes entre eux, amené l'esclavage par toute la terre, et constitué, jusque dans les pays en apparence les plus libres, par exemple en Grèce et à Rome, le despotisme absolu des institutions, entraînant la violation des droits naturels les plus imprescriptibles. Le christianisme social devait donc, pour le complet rachat de l'humanité, concourir avec le christianisme religieux. Il a été aussi figuré dans l'ancienne Loi, annoncé par les Prophètes, confirmé par l'Évangile. Le cantique de la Vierge Mère en offre le sublime résumé. La liberté universelle, l'égalité des hommes entre eux, la supériorité reconquise sur la nature physique, l'abondance des biens delà terre, les pauvres admis au partage du commun patrimoine, la misère vaincue avec les vices, le règne de la raison, de la justice et de l'amour, voilà, selon l'Écriture, les fruits do cette rédemption temporelle , qui commence à briller dans la civilisation moderne, mais dont l'avenir voile encore les plus vives splendeurs. Le christianisme social, pas plus que le christianisme religieux, ne pouvait se passer d'une longue préparation. Non-seulement il était

1 Éphéi., 1, 10.

h ESSAIS

nécessaire que l'action religieuse refit les idées et les mœurs; pour que la nouvelle société pût naître, il n'était pas moins indispensable que l'ancienne civilisation fût radicalement détruite. S'il eût suffi de la foi et de la pratique religieuse pour opérer la réforme sociale, les beaux siècles de la primitive Eglise, où éclata le plus ardent amour de Dieu et des hommes, auraient vu éclore la civilisation moderne; et le règne des droits naturels, la souveraineté du peuple , l'affranchissement du travail , la liberté de conscience, dateraient de l'avènement de Constantin au lieu de dater de 1789.

Mais à cette époque l'ancienne religion seule était vaincue; la société païenne restait debout, et les chrétiens eux-mêmes n'en imaginaient pas d'autre. Le principe que l'homme ne s'appartenait pas, qu'il était la propriété de l'État, priucipe sur lequel reposa toute l'organisation sociale de l'antiquité, n'avait pas été entamé. II restait à renverser cette idole politique; il restait à soulever, h broyer, tout un monde d'abus, d'oppression et d'iniquités. Ce fut l'œuvre delà théocratie du moyen âge, secondée par le démembrement de l'empire romain et l'établissement des barbares dans les provinces conquises. Essentiellement opposé à l'intolérance, à l'inquisition, à la tyrannie, l'Évangile repousse le régime théocratique ; il défend au sacerdoce chrétien toute domination, non-seulement dans l'État, mais aussi dans l'Église1. Néanmoins la force des choses livra aux mains du sacerdoce la plus terrible dictature qui ait jamais pesé sur les nations. Elle eut pour destination providentielle et pour résultat d'anéantir le vieil ordre social du paganisme. Elle fit table rase des lois, des institutions, des mœurs, des notions de

1 ï. S.Pierre, v, 3.

l'antiquité. Par cet étrange mélange de bien et de mal qui l'ail du moyen âge une énigme, la religion organisée en théocratie opprimait l'homme au dehors, pendantque son action cachée l'affranchissait au dedans, et jetait dans la barbarie les semences d'une nouvelle civilisation. Alors le christianisme social étendit ses racines dans le sol déblayé : la société temporelle fut rattachée directement à Dieu, comme l'individu l'était depuis plusieurs siècles sous le rapport religieux. Telle est la véritable origine de la civilisation moderne. Les communes en furent le berceau. Se dégageant peu à peu des entraves de la théocratie et de la féodalité, la société chrétienne, fondée sur les lumières, sur la liberté, sur l'aisance générale, prend possession de la scène politique à la Révolution française, qui deviendra la révolution du monde.

Le passé bien compris du christianisme nous explique où il en est aujourd'hui et quelle carrière lui reste à parcourir. En aucun temps, en aucun pays, il n'a joui encore de son existence complète. Depuis dix-huit siècles, il est vrai, il règle le côté religieux de la vie humaine; mais il n'avait point jusqu'ici réglé le côté social. C'est pourquoi il ne s'est point emparé, comme il doit faire, de l'homme entier, et même en religion il n'a point porté tous ses fruits de régénération. Si l'on excepte l'enthousiasme passager des premiers siècles, l'Église n'a inspiré qu'une foi généralement faible et des œuvres languissantes. C'est que la vie religieuse et la vie sociale sont liées par les plus étroits rapports et ne peuvent atteindre l'une sans l'autre à leur parfait développement. Loin de toucher à* la décrépitude, le christianisme n'est pas encore parvenu à l'âge de la maturité. Que la société évangélique, la société libre et fraternelle, prédite par les prophètes, achève de se fonder et d'embrasser le genre humain ; que le paga-

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