‹ Essais sur la réforme catholiqueChapitre 9 sur 31 · CATHOLICISME ET DE LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

CATHOLICISME ET DE LA DÉMOCRATIE

Lettres adressées au Directeur du Journal L'AVENIR.

Première ILettre.

Monsieur le Directeur,

Dans un ingénieux article sur l'esprit alexandrin, un rédacteur de V Avenir, dont j'apprécie les talents et j'honore le caractère, M, Vacherot, a vivement attaqué l'opinion de la démocratie chrétienne, ou ce qu'il appelle « la monstrueuse alliance du catholicisme et de la révolution française. » Il nomme M. Bûchez, et paraît avoir principalement en vue ses doctrines. Néanmoins, l'arrêt qu'il prononce frappe sans distinction, sans réserve, toute tentative d'accorder le progrès social moderne avec le christianisme. N'étant d'aucune école, attaché uniquement aux principes sous celte forme générale qui en fait la propriété de tout le monde, je n'ai mission de défendre personne en particulier. Mais je puis assurer M. Vacherot qu'il n'a point atteint son but, s'il s'imagine avoir réfuté, ou simplement exposé avec exactitude, les sentiments que professent en grande majorité ceux qu'on désigne sous le nom de démocrates chrétiens. Pour moi, qui sans esprit de système ai voué ma vie à cette cause, non-seulement

je n'ai pas reconnu nos doctrines sous les attaques de M, Vacherot ; mais ce que nous repoussons, ce que nous avons toujours combattu, c'est précisément ce qu'il nous impute. Ûn jugement sérieux, définitif, ne peut porter sur une erreur de fait. C'est cette erreur de fait, monsieur le directeur, que je demande à redresser.

Je cite les paroles de M. Vacherot : « Le catholicisme n'a pas seulement des dogmes plus arrêtés, mais une histoire, une longue, une sanglante, nue accablante histoire... La vile multitude (comme dit M. Thiers) de la Rome des Césars, de la Ligue et de la Saint-Barthélemy, n'a rien de commun avec cette démocratie libérale, intelligente, politique, pénétrée du sentiment de ses devoirs et de ses droits, société de liberté, d'égalité, de justice, de lumières, de progrès, que le catholicisme, radicalement antipathique à toutes ces choses, n'a fondée nulle part et ne fondera jamais. On étendit la révolution sur le lit de Procuste, et l'on en retrancha impitoyablement tout ce qui dépassait le catholicisme, d'ailleurs développé outre mesure. La liberté de conscience fut déclarée anarchique et immolée à la nécessité de la règle, de l'ordre 'en matière de croyance. La raison individuelle fut accusée d'orgueil et d'impuissance... La philosophie fut mise, comme par le passé, aux pieds de la théologie. On atteignit dans cette voie la dernière limite de l'intolérance. » Je conçois que M. Vacherot nous condamne en masse, et ne fasse aucune exception parmi nous, si en effet le catholicisme est radicalement antipathique à la liberté, à l'égalité, aux lumières. Le reproche n'est pas nouveau, et il doit être particulièrement familier aux lecteurs de Y Avenir.

Qui délivrera la controverse contemporaine de ces lieux communs, de ces accusations vagues, avec lesquelles on

croit en avoir fini avec le catholicisme? Nous demandons qu'allant au fond des choses, prenant les dogmes de l'Église en eux-mêmes, sans les altérer ni les allégoriser, mais aussi sans les confondre avec les opinions de quelques fanatiques; prenant sa constitution, son gouvernement, tel que Jésus-Christ et les apôtres l'ont établi, et non tel que l'ignorance ou le pharisaïsme ont pu le défigurer à certaines époques, on décide si par ce fond immuable la religion chrétienne n'est pas en parfaite harmonie avec une société de liberté , de justice et de fraternité. Nous demandons que, saisissant par delà les apparences historiques l'action intime et secrète de la religion sur les âmes, on juge si cette action n'est pas la cause réelle, quoique cachée, de tous les progrès, de tous les affranchissements, de toutes les lumières modernes, la cause profonde, en un root, de la révolution ; qu'on juge, enfin, si la société qui éclôt sous nos yeux et se constitue laborieusement sur les ruines du monde féodal, est autre chose que la vraie société chrétienne, suscitée non pas directement par le sacerdoce, mais par l'esprit vivant du catholicisme , agissant même à l'insu de ses ministres, même en dépit de leurs préjugés et de leurs , préventions. Nous demandons cet examen philosophé que, et l'on nous jette à la face l'inquisition, laSaint-Barthélemy et les apologies théocratiques de MM. de Maistre et de Bonald. Avec ce procédé, la questionne saurait avancer d'un pas. Il y a vingt- cinq ans qu'un de nos amis, M. Bordas-Demoulin, a démontré que le moyen âge, la théocratie, la puissance temporelle des papes, forment un reste de la société païenne, avec laquelle l'Église eut le malheur de s'amalgamer, à l'époque de Constantin, où remonte le pervertissement de l'institution évangélique. Il y a vingt-cinq ans que ce vrai philosophe

chrétien stigmatise le despotisme sacerdotal, l'inquisition , l'ultramontanisme , l'intolérance , y dénonçant une flagrante déviation de l'idée catholique, ou, pour mieux dire, une invasion du paganisme dans le catholicisme. M. Michelet, aujourd'hui, s'accuse d'avoir trop vanté le moyen âge : nous sommes dispensés de ce meâ culpâ. Pour nous, le moyen âge fut toujours le siècle de fer de la religion comme de la civilisation ; si tant de gens en ont l'ait un âge d'or, nous sommes innocents de cet attentat contre l'histoire.

Sans doute, comme le dit M. Vacherot, le catholicisme a une longue histoire, puisqu'il remonte à Jésus-Christ, et en préparation jusqu'au premier âge du monde. Mais cette histoire n'a-t-elle que des pages sanglantes? Il est commode de la borner au moyen âge, et d'en retrancher les premiers siècles, où s'ébaucha une société saintement fraternelle, où dans une démocratie divine le peuple participait à tous les pouvoirs, où l'orgueil de la richesse était abattu et le seul mérite en honneur ; époque héroïque et éternellement idéale, expression propre, spontanée, de la pensée rédemptrice, que les réformateurs orthodoxes ont toujours opposée et opposerout toujours avec succès aux abus, aux superstitions, aux usurpations sous lesquels gémit l'Église. J'ignore ce que M. Vacherot entend par la vile multitude de la Rome des Césars, et il eût mieux fait de laisser à son auteur une expression odieuse ; mais il nous permettra de croire que les légions de martyrs, de saints, de philosophes, que nous offrent les premiers siècles, représentent l'idéal catholique plutôt que l'infernale légion des inquisiteurs, des bourreaux et de tous les fanatiques des âges de décadence. Écartons les vains fantômes. Pour le dogme, seule chose qui lui soit essentielle, le catholicisme n'a point variédepuis les beaux

siècles, et demain il peut en reprendre la discipline si libérale , si profondément sociale. Que deviendraient alors toutes nos déclamations historiques, et cette antipathie radicale que suppose M. Vacherot? Ah! quand l'Eglise aura secoué la théocratie, qu'elle aura peu de peine à faire taire le rationalisme aussi bien que le protestantisme!

Qui dit adoration en esprit et en vérité, dit liberté de conscience. Cette liberté sacrée, premier droit et premier intérêt de l'homme religieux, est si propre au christianisme, qu'elle forme la marque essentielle qui le distingue du judaïsme et du paganisme, et que pour lui imposer l'intolérance, il a fallu voiler les préceptes comme les exemples du Sauveur. Voilà ce que nous avons toujours enseigné. Avant la fatale alliance de l'Église avec l'État sous les derniers Césars, c'était l'enseignement commun, officiel, du catholicisme primitif. Tertullien et Lactance invoquaient la liberté des cultes, à la face de l'intolérance païenne, comme un droit naturel et imprescriptible: Locke, Bavle, Voltaire, la Révolution française, n'ont été que leur écho. De notre temps, Y Ere nouvelle, organe bien timide de quelques vœux de rénovation catholique, fut du moins explicite sur ce point. Tout récemment, une Revue, dirigée spécialement contre YUnivers et la coterie ultramontaine, et qu'on dit appuyée par une partie du clergé, l'Observateur catholique, vient de se prononcer sans détour pour la liberté de conscience. L'expédition de Rome fut éloquemment combattue, au nom de la tolérance, par un représentant catholique, M. Arnaud (de l'Ariége). Si l'on remonte un peu plus haut, où trouver un plus infatigable promoteur de la liberté des cultes que le grand évêque, Henri Grégoire, l'étemel honneur de la révolution et du catholi-

cisrae, dont le nom, comme celui de l'héroïque Sérao, évêque de Potenza, restera le symbole de l'alliance de la foi chrétienne et de la république.

Il faut bien le rappeler: Si la liberté de conscience a été déclarée anarchique, c'est par l'école saint-simonienne, par M. Pierre Leroux, par M. Quinet, par M. Cabet, qui, non content de prêcher l'inquisition dans ses livres, vient d'exclure nommément le catholicisme de ses communautés d'Amérique. C'est contre ces nouveaux théocrates, aussi bien que contre MM. de Maistre et de Bonald, que nous avons eu l'honneur de défendre la liberté. En récompense, on nous assimile aux apologistes de la Sainl-Barthélemy.

En philosophie, Platon, Descartes, Leibnitz sont nos maîtres. Quant à la scolastique, nous en faisons tout juste le même cas que du régime théocratique et féodal. Où avons-nous dénié les droits de la philosophie et l'indépendance de la raison? Ce n'est pas, je suppose, dans les écrits de M. Bordas-Demoulin ou du savant et respectable abbé Sénac, le vigoureux adversaire des Chateaubriand, Maistre, Bonald , Lamennais. Puisqu'il s'agit d'un fait, je citerai mes propres ouvrages. Fidèles à l'esprit de l'Évangile, nous n'admettons dans l'Église ni soumission aveugle ni obéissance passive.

M. Vacherot a parlé d'alliance monstrueuse. En réalité, s'il est une alliance qui étonne, ce n'est pas celle de la révolution et du catholicisme ramené à la pureté primitive de ses dogmes, à la liberté de son divin gouvernement ; c'est l'alliance de la révolution et des doctrines rétrogrades du matérialisme et du panthéisme. Un de nos amis a pu dire que les droits de l'homme, promulgués en 89, sont les doctrines sociales de l'Évangile; mais ils ne s'accorderont jamais avec la négation du libre arbitre

SUR LA JiÊFORUE CATHOLIQUE. 137

et de la personnalité humaine. Pourquoi cependant le christianisme social est -il resté si longtemps obscur et comme latent dans l'Eglise? Pourquoi a-t-il attendu dix-huit siècles avant de se produire politiquement ? C'est qu'il ne fallait pas moins pour déraciner entièrement le paganisme en politique, et que la partie religieuse du christianisme devait nécessairement, dans l'application, précéder la partie sociale.

Ne nous hâtons pas de prononcer d'après quelques siècles de durée. L'histoire marche, et nos expériences jusqu'ici sont bien courtes. Le moyen âge ne fut qu'un accident dans la vie du catholicisme, et bientôt tl ne sera qu'un point. J'ose dire que notre siècle est trop asservi à l'histoire. Si la pensée était plus vigoureuse, elle irait droit au cœur des doctrines, et ne s'exposerait pas à prendre pour l'expression d'un principe ce qui en est souvent la violation.

J'ai tâché de rétablir la position véritable de l'opinion à laquelle j'appartiens. Si M. Vacherot insistait, s'il prétendait que logiquement et en dehors de tout préjugé historique, la religion chrétienne est incompatible avec les lumières, la liberté, la démocratie, j'essaierais de lui répondre. C'est la grande question du christianisme social, que notre siècle a pour mission d'éclaircir.

Autant, monsieur le Directeur, on doit rechercher les discussions larges, sérieuses, attaquant les difficultés à fond, autant est-il juste d'écarter une hostilité étroite et de parti pris. N'avons-nous pas quelque motif de nous plaindre, nous autres chrétiens dévoués au progrès et à la révolution, du ton générai que Y Avenir depuis quelque temps paraît prendre à l'égard de nos croyances? Est-ce avec l'arme légère du sarcasme, ou avec l'autorité de la science, que doivent être traitées les matières religieuses,

quand on juge opportun de les remuer? Enfin; des dissentiments de doctrine doivent-ils rompre l'union de ceux qui combattent au fond le même ennemi : le despotisme, l'intoléranee èt la superstition? J'exprime sincèrement le vœu que Y Avenir garde sans mélange ce caractère d'impartialité supérieure et de haute moralité, si bien fait pour lui concilier la sympathie de tous les cœurs généreux.

Il me reste a déclarer que je n'accepte point la qualification de néo-chrétien, néo-catholique. Je laisse ce titre à ceux qui au xix* siècle fabriquent des dogmes nouveaux, et qui imposent à la crédulité des admirateurs du moyen âge des erreurs que le moyen âge lui-même avait repoussées. Je suis ici avec les vieux ehréliens, dont il reste encore de la semence ; témoin le noble et courageux abbéLaborde, mort dernièrement à l'hôpital, martyr de ses convictions. Je cite ce nom, parce qu'il a été dans ce recueil même , traité avec une légèreté que je ne puis attribuer qu'à l'ignorance chez un écrivain d'ailleurs si sympathique à tous les opprimés.

M. Vacherot, dans son admiration pour un des maîtres de l'école doctrinaire, paraît avoir uniquement en vue comment les dogmes finissent Un plus fort maître, le temps, pourra lui révéler comment les malentendus, les préventions et les préjugés finissent, et comment la vérité, reprenant sa splendeur première, reparaît dans sa pureté, comme dans sa force, pour le salut du monde et le triomphe même de la démocratie.

Agréez, etc.

Paris, le 26 octobre 1855.

Deuxième Xietire.

Monsieur le Directeur,

Quoique une discussion sur les matières religieuses ne soit point une affaire de compliments, je croirais manquer aux plus justes convenances, si je ne commençais par vous remercier, ainsi que vos collaborateurs, du loyal accueil que vous avez fait dans vos colonnes à ma réclamation. Je confesse que c'était la meilleure manière d'y répondre, et qu elle m'ôte tout droit d'insister. Permettezmoi aussi d'exprimer toute ma sympathie à MM. Morinet Beraud pour leur précieuse adhésion, et enfin à M. Vacherot pour la parfaite courtoisie et surtout le ton amical avec lequel il a discuté ma lettre. Je n'ai qu'une crainte, en essayant de répliquer à mon tour, c'est de paraître vaincu en bons procédés. S'il platt à Dieu, cette polémique, quelque restreinte et imparfaite qu'elle doive nécessairement rester, aura du moins pour résultat de resserrer les liens d'une mutuelle estime entre des coreligionnaires politiques.

Comme le remarque M. Vacherot, mon objet principal, en combattant ses conclusions contre la démocratie catholique, n'a point été d'obtenir pour mes amis et pour moi la faveur d'une exception, que l'on avoue méritée, mais dont j'ose croire que nous n'avions pas besoin. Avant tout c'est sur le catholicisme, dont on parle tant aujourd'hui et qui peut-être ne fut jamais moins connu, que je voulais appeler l'attention et l'examen. Je voulais faire comprendre , faire soupçonner du moins , qu'il existe, en droit comme en fait, un catholicisme vrai et un catholicisme faux, un catholicisme chrétien et un catho-

licisme païen. A la lecture des observations de M. Vacherot, je ne me flatte pas d'avoir réussi, et je n'en suis point étonné. Le catholicisme faux et païen s'étale depuis plu* sieurs siècles au sommet de la hiérarchie ecclésiastique ; il a enseveli le culte sous les superstitions, envahi les séminaires, corrompu la théologie; il parle en maître dans les chaires, il monopolise la publicité religieuse. MM. de Maistre, de Bonald, de Lamennais, et même de Chateaubriand au début, l'ont popularisé. Qui n'a lu ces écrivains, qui n'entend tous les jours retentir leurs sophismes et leurs erreurs? Le catholicisme vrai repose incorruptible dans l'Évangile, dans les écrits des Pères^ dans les monuments vénérables de la tradition. Mais qui va puiser aux sources la vérité catholique? Elle n'a manqué en aucun temps de défenseurs; elle en compte de nos jours, quoique plus faibles en nombre. Bien que ce petit nombre suffise pour préserver l'Église de l'erreur, il ne suffit pas pour contre-balancer aux yeux des esprits prévenus, l'éclat fascinateur d'une fausse autorité. Ajoutons que la partie sociale du catholicisme, n'ayant jamais été jusqu'ici appliquée, n'avait jamais été parfaitement expliquée ni comprise, et l'on aura une idée de l'immense malenteudu qui plane sur la question. Dans la lutte que nous avons entreprise contre l'ignorance contemporain), le plus fort pour nous n'est pas de vaincre, c'est de rencontrer des adversaires. On prend pour le catholicisme, on s'obstine à combattre comme à défendre sous ce nom, la somme des abus du catholicisme. Qui pourtant supporterait que l'on donnât les mitraillades de Lyon et les noyades de Nantes pour la définition de la révolution française? Je tenterai un nouvel effort contre des préjugés aussi funestes à la démocratie qu'à la religion.

M. Vacherot maintient l'attaque sur le terrain de l'his-

toire, et il la prolonge jusque dans l'intérieur de l'Église et du dogme. C'est une ligne de bataille d'une grande étendue. Obligé de resserrer la défense en quelques pages, je me tiendrai aux principes d'où le reste découle. Puisqu'on revient sur l'argument historique, j'essaierai de le manier à mon tour. Mais le jugement des faits dépendant de l'idée qu'on se forme de l'institution chrétienne, je m'occuperai d'abord de l'Église et du dogme.

M. Vacherot cherche la véritable constitution de l'Église, et se demande où il doit la prendre. Est-ce dans les premiers siècles, avant la décadence ou la fausse paix de Constantin ? Est-ce au moyen âge? Il ne lui appartient pas, dit-il, de le décider. J'en demande pardon à M. Vacherot : le droit, je dirai plus, l'obligation de décider appartient à quiconque croit devoir publiquement traiter de ces matières, un tel droit ne supposant rien de plus que d'avoir étudié ce dont on parle. Il s'agit d'une question de fait. Les fondements de l'Église ont été posés par Jésus-Christ et ses apôtres : que l'on interroge l'Evangile avec la tradition apostolique, et que l'on juge à cette règle les premiers siècles et le moyen âge. Nous avons ici le témoignage de M. Vaclierot lui-même. Dans un beau passage de son Histoire de l'école d'Alexandrie, que pour le fond des idées on pourrait croire écrit par l'un de nous, il a dépeint admirablement la vie et ta liberté de l'Église primitive, qu'il présente comme la pure et fidèle expres^sion de la parole divine : « Tout se fait par assemblées dans la société chrétienne. On s'y réunit pour prier, pour méditer ; pour fonder (affermir) le dogme, aussi bien que pour organiser le sacerdoce. La société chrétienne tout entière intervient dans toutes les choses divines et humaines L'Église chrétienne primitive est

une vivante unité; c'est elle-même qui s'inspire, s'en-

U2 KSSAlS

seignc et s'organise ; l'autorité qui la gouverne n'est que la manifestation de sa propre volonté; la foi qui l'anime est le fruit de ses entrailles. L'âme du Christ a passé en elle ; le souffle de l'Esprit-Saint la remplit tout entière.» La liberté démocratique des premiers siècles ne supprime pas la hiérarchie. Dans l'Église, tous les pouvoirs viennent à la fois de Dieu par l'ordination et du peuple par l'élection. La république chrétienne n'admet pas de citoyens passifs; c'est, selon le mot de Bossuet, « tout un peuple de rois, » et selon l'Apôtre, « un peuple de prêtres-rois. » Laïques, prêtres, évêques, tous y possèdent une autorité et des droits imprescriptibles, mais ces droits ne sont point égaux. M. Bordas-Demoulin le démontre péremptoirement dans son récent écrit, Les pouvoirs constitutifs de l'Église. Il eonclut en ces termes : « L'Église est à la fois gouvernée et gouvernante. Le prêtre est plus gouvernant que le laïque, l'évôque que le prêtre, le pape que l'évèque; mais ils sont également gouvernés, puisqu'ils se trouvent tous également obligés de recevoir ce qui a été décidé par tous. Chacun exerce une autorité, et chacun se rend à l'autorité des autres. C'est que l'Eglise ne fait rien que par la parole. Ellemême est le pouvoir divin revêtu de la parole humaine. Pour elle, se gouverner, c'est parler, dire cequ il faut croire et ce qu'il faut pratiquer; être gouverné, c'est y adhérer ou parler encore, au moins intérieurement. L'Église n'a

point «le lois dans le sens coercitif ou temporel Le

mot juridiction, qui signifie commandement et qui est emprunté au régime politique, fut inconnu à l'antiquité Ne ^adressant qu'à l'intérieur, l'Église n'a

aucun moyen de contrainte, n'emploie que la persuasion et ne peut être obéie que librement. Tout ce qui ne serait pas libre, volontaire, serait nul de soi. »

SUR LA RÉFORME CATHOLIQUE. Ui

Quoique l'institution catholique se rapproche infiniment plus de la démocratie que de la monarchie, cependant aucun gouvernement humain n'en fournit une image tout à fait exacte. « Le pape , dit M. Vacherot , est le pouvoir exécutif; le concile, le pouvoir législatif; la communion des fidèles , le pouvoir électif. » D'après le tableau de l'Église primitive tracé par M. Vacherot lui-même, comme d'après les principes démontrés par notre ami M. Bordas-Demoulin » le peuple ne participe pas au seul pouvoir électif, mais à tous les pouvoirs; le pape est la tête du pouvoir exécutif, mais il ne l'exerce ni seul ni sans contrôle; enûn, quant aux conciles même œcuméniques , ils tirent encore leur autorité du corps entier de l'Église qui les accepte et les confirme. C'est toujours l'assentiment du corps qui communique aux décisions le caractère absolument obligatoire. C'est la pratique de la belle antiquité, c'est l'enseignement formel de saint Augustin, du pape Pélage Ier et de Bossuet.

Comment une société spirituelle, une société des âmes (et l'Eglise en soi n'est pas autre chose), ne serait-elle pas l'asile de la liberté et de la fraternité? Oh! que les mots d'autorité , de lois, de gouvernement, ont un autre sens dans l'Église et dans l'État! Et combien l'assimilation de l'une à l'autre doit engendrer de confusion et d'erreurs! M. Vacherot n'évite pas cet écueil, lorsqu'il avance que « c'est à la majorité des voix qu'on décide et qu'on proclame le dogme, et qu'on l'impose à la conscience et à la raison de chacun. » D'abord dans l'Église et spécialement pour le dogme, la règle,. soit dans les assemblées, soit hors des assemblées, ce n'est point la majorité, mais l'unanimité. Même au concile de Trente, si tristement asservi aux prétentions ultramontaines, les résolutions dogmatiques se prenaient à l'unanimité ; du moins c'était

la règle approuvée par le pape lui-même : definitiones, in quas Patres unanimi consensu conspirarent , dit le cardinal Pallavictn. Un seul membre, que l'on croirait d'une bonne foi entière et d'une suffisante intelligence, pourrait longtemps suspendre les décisions. Les débats durent dans l'Église : la liberté, la charité, la vérité l'exigent. Souvent la minorité remporte et sauve la majorité même, on le vit à l'époque de l'onanisme. De plus, chaque catholique ; sait parfaitement à quoi il adhère, puisque le dépôt de la foi n'augmente ni ne diminue. Chaque membre de l'Église, comme l'Église entière, n'a d'autre droit que de rendre témoignage des vérités révélées ; nul n'a le pou* voir de créer ou de propeser des vérités nouvelles. Que croyait-on hier, qu'a-t-on cru de tout temps sur tel ou tel point? Il ne s'élève pas d'autres questions dans l'Église : tout chrétien instruit peut y répondre. L'infaillibilité de l'Église n'est qu'une infaillibilité de témoignage, à laquelle peuvent et doivent concourir tous ses membres , selon la proportion d'autorité attachée à leur caractère.

Citoyen volontaire d'une société spirituelle, le cathodique reste dans l'Église par une continuelle adhésion à la vérité de ses croyances. Dès qu'il cesse de croire, il en sort, il s'excommunie de son propre fait, et l'excommunication sociale, l'anathème ecclésiastique, n'a d'effet é*ftti&

* lui qu'autant qu'il s'est détaché lui-môdie de la vérité/ Autrement, aucune excommunication, aucun anathèœe, doublé même de persécution , n'empêche de rester un membreuvivant de l'Église, et même, comme les Athanase

* et les Jean Chrysostôme, de briller au rang des saints. J'avoue ne pas apercevoir en tout cela l'oppression des consciences. L'Eglise, en tant que société des âmes, est inaccessible au despotisme et à la violence. Ne dites pas que je trace ici un idéal sans application. Ce que le Chris

a fondé, ce qui résulte d'ailleurs de l'invincible nature des choses, nulle puissance politique, nulle usurpation pontificale ne peut le détruire. Le vole dans celte merveilleuse société, n'a jamais pu être ravi à personne. Pour être libre de fait, il ne faut que le vouloir. Ici on n'est opprimé que par l'ignorance , et abolir les esprits est l'unique moyen de domination. Quiconque s'éclaire est affranchi: nul ne peut le remettre dans les fers. Comprenons la grande, la sainte chose que le Christ a fondée, en instituant une société spirituelle. Aujourd'hui même, au sein des épaisses ténèbres , parmi les lamentables succès de l'ultramontanisme et du jésuitisme, les catholiques peuvent vivre sous le3 pures lois de l'Évangile et de la primitive Église, participer d'une certaine manière à tous les pouvoirs, et ce qui importe le plus, émettre un vote qui compte dans la détermination du dogme. Cela dépend de la seule volonté de chacun. Que dis-je? C'est là un devoir impérieux que remplit tout catholique intelligent et dévoué.

Le prétendu dogme de l'immaculée conception, dont a parlé M. Vacherot, me servira d'exemple. Le pape l'a décrété comme vérité de foi. Sous quelque forme ambitieuse que la cour de Rome présente l'affaire , ce n'est encore jusque là que le jugement du pape, ce n'est point le jugement de l'Église. Si l'on veut, c'est une proposition faite à l'Eglise dispersée, et toujours infaillible, par le premier des évêques. Là-dessus ses collègues dans i'épiscopat donnent des mandements. S'ils agissent sans avoir consulté leurs Églises, ils ne donnent aussi que leurs votes personnels. Réunis à celui du pape, ils forment le vote du premier ordre de l'Église universelle. Reste à connaître les votes des prêtres et ceux des laïques, sans lesquels le décret n'a point farce de loi. Peu importe

qu'on les demande ou non. On n'a besoin de la permission de personne pour faire son devoir, et c'en est un pour le catholique de rendre témoignage à la vérité. On vote par toute parole sérieuse; on vote au foyer domestique, on vote dans un livre, dans un journal, aussi bien que dans un mandement ou dans une chaire. Autant de membres réels, qui ne se réduisent pas eux-mêmes à l'état de brutes, autant de votes effectifs. L'Église de Dieu ne s'enferme dan? aucune forme. Là où souffle l'esprit, là est la liberté. Pour moi , après un examen catholique, J'immaculée conception est une erreur contre la foi, et quiconque l'impose comme de foi, court au schisme et à l'hérésie. Eh bien ! voilà mon vote. Mes frères l'entendent, c'est assez. Le débat ne sera pas fermé demain. £vec le temps, l'unanimité se forme, et la vérité triomphe. Dans le cas d'une rupture définitive, la portion en grand ou en petit nombre, qui a gardé la foi des apôtres^ reste l'Église catholique.

Sans doute, avec une si entière liberté, avec des droits de la minorité égaux à ceux de la majorité, avec l'unanimité pour seule règle, aucune société politique ne subsisterait; mais aussi la société politique a un autre objet, d'autres intérêts, d'autres conditions. Les catholiques démocrates ne demandent point que l'État se modèle entièrementsur l'Église. Mais pourquoi? Est-ce pareeque notre vieille Église ne contiendrait pas une liberté assez large pour la démocratie moderne? Non, mais parce que la sainte liberté des enfants de Dieu , dépassant même Vanarchie politique de M. Proudhon, rendrait impossible toute espèce d'administration et de gouvernement. L'ordre dans l'Église doit être le miracle de la charité. Voilà ce que nos pharisiens ne conçoivent pas, mais ce que M. Vacherot est digne de comprendre. 11 n'assimilera plus,

je pense, la république chétienne à la cité politique où Rousseau introduit, sous le nom de religion civile, Tintolérance des opinions. Dans le Règne social du ckristianisme, que M. Vacherot a bien voulu citer avec éloge, jYi moi-même combattu , par les principes catholiques, ce reste de l'esprit d'inquisition chez l'auteur du Contrat social.

Telle est la constitution de l'Église, toujours promut» guée dans l'Évangile, et dès qu'un seul membre le veut, toujours observée. Il faudrait que le dogme catholique fût effroyablement oppresseur pour annuler le bienfait d'une constitution si libérale. Examinons les reproches que M. Vacherot lui adresse. C'est déjà le justifier que de rendre hommage à la morale chrétienne ; car, quoi que prétende M. Vacherot, le dogme engendre la morale. 11 est vrai que l'hommage n'est pas sans restriction. ]){. Vacherot trouve que dans la loi chrétienne, la charité, l'amour, efface trop la justice et le droit ; il y reprend un dédain mystique du monde, de ses biens et de ses intérêts, l'oubli des devoirs civils et politiques. J'ai discuté en détail ces reproches dans le &ègr\e social , et je crois les avoir victorieusement réfutés par les maximes et les exemples du Sauveur et de ses disciples. Je prends la liberté d'y renvoyer M. Vacherot, ne pouvant arrêter le débat sur des points de détail.

J'arrive au dogme considéré comme tel. Je rapporterai les principales accusations de M. Vacherot, en y joignant une courte réponse.

« Le o^ognae est la parole de Dieu lui-même , directe pu transmise. Comment souffrirait-il la critique, l'opposition, l'indifférence?» — Le dogme, en tant que vérité, n'admet point l'indifférence, qui est le suicide de la pensée ; atfts il ai}rnet (a critique et même l'opposition sé-

1/lB ESSAIS

rieuse, puisque la vérité ne craint que de n'être pas connue.

« Il doit régner partout en maître. » — C'est le propre de la vérité de régner sur les esprits, mais rien ne ressemble moins à une domination tyrannique.

« Dans toutes les questions qu'il éclaire de sa lumière ou qu'il tranche de son autorité, la raison et la philosophie n'ont rien à lui opposer, pas même l'évidence et le sens commun. » — Le dogme étant la parole de Dieu, un rayon parti de l'éternelle Vérité, il serait étrange, pouf ne pas dire plus, qu'on lui pût opposer l'évidence ou le sens commun. Ce n'est pas une fin de non-recevoir. En fait , dix-huit siècles d'objections n'ont pas entamé la métaphysique chrétienne.

« Le dogme catholique comprend tout ou touche à tout, théologie, morale, psychologie, astronomie, cosmologie, histoire ; il immobilise, entrave, limite partout la pensée. » — La géométrie, en enseignant que les trois angles d'un triangle valent deux droits, limite-t-elle la pensée, parce qu'elle ne lui permet pas de concevoir cette somme plus petite ou plus grande? Ne confondez-vous pas un secours avec une entrave? Il est vrai qu'une orthodoxie étroite et pharisaïque a voulu trop souvent peser sur les intelligences ; usurpation sur la liberté de penser, qu'il faut porter au compte des abus.

« Quand Dieu a parlé, toute science, toute philosophie, toute sagesse humaine, doit se taire. » — Selon le catéch l'homme est fait pour connaître Dieu. Expliquer, interpréter la révélation , la méditer et même l'éclaircir pour soi et pour les autres, c'est ce qu'on a toujours pratiqué dans l'Église.

« Comment comprendre l'inconséquence ou l'audace de ces chrétiens philosophes ou de ces philosophes cbré-

tiens , qui croient que la parole divine n'est tombée du ciel que pour servir de pâture aux controverses et aux commentaires de la pensée humaine? » — La parole divine est tombée du ciel pour relever, pour réformer l'homme dans toutes ses puissances, et par conséquent pour exercer aussi et fortifier sa raison. Autrement il serait parfaitement égal qu'elle se réduisit à des signes cabalistiques, inintelligibles pour les initiés eux-mêmes.

« Si Dieu a parlé pour révéler à l'homme son origine, sa nature et sa fin, le rôle de la philosophie et de la science est de se mettre au service de la sagesse divine. » Ce qui, ajoute M. Vacherot, ravale la philosophie au rang de servante de la théologie, ancilla theologiœ; c'est « le mot du moyen âge. » — Et il faut le laisser au moyen âge. La philosophie au service de la parole divine, de la révélation, c'est la théologie elle même, qu'on peut définir une application de la philosophie au dogme, theologia est philosophia revelationis ancilla. Mais quand la philosophie poursuit son objet propre, qui est la démonstration des vérités intellectuelles et morales, qu'elles soient comprises ou non dans la révélation, elle marche indépendante, et peut à son tour faire servir à ses fins la théologie aussi bien que toute autre science , theologia philosophiœ ancilla. Des services mutuels ne créent de servitude pour personne.

« Vous-même , vous voulez un guide et un maître à la raison. » — Au contraire, je veux que la raison soit partout maîtresse , et pour qu'elle règne souverainement, je veux que la raison humaine, à l'aide de l'institution religieuse, s'unisse intérieurement à la raison divine pour puiser dans son sein une vigueur et une force invincible. * -

« Quand sur une question la foi dit oui, et la raison dit non, à quel arbitre en appelez- vous? Vous tranchez la

question en soumettant h raispn à la fi)i »— A rçon Jour, je demanderai à M- Vaçherot : Quand suc uge gues|io« la morale dit oui , et la logique dit noa , à quel arbitre en appçlai-vous? Il repartira, sans doute, que le cas est chi- W&jque, contradictoire, et qu'il n'y a pas là plus de question ? poser qu'à trancher, la vérité ne pouvant combattre contre elle-même.C'est aussi jna répopse. Soumettra la raison à la foi, en ce sens que la raison humaipe, infirment moins étendue que la raison divine, puisse et doive n'en pas pénétrer tous les secrets, quoiqu'il lui soit encore avantageux d'en obtenir par la révélation une connaissance même imparfaite, assurément il n'y a là rien que de très raisonnable. Mais soumettre la raison à la foi, en ce sens qu'on persistât à tenir pour vraie une chose qu'on avouerait d'ailleurs contraire à la raison, par conséquent fausse et ahsurde, ce serait admettre qu'une chose est en même temps vraie et feusse, ce serait un acte de <fplie> lin saint Augustin upBossuet, un LeibniU, ont-ils j5ma& entendu de la sorte ^acquiescement de l'intelligence aux vérités révélées ?

Je me crois en droit de conclure que le dogme catholique n'entrave pas plus la raison, que l'Église n'enchatne la liberté.

Mais il est temps de quitter la théologie pour l'histoire. M. Vacherot nous oppose celle de l'Église et celle des nations catholiques. Si l'on a saisi nos doctrines , nous pouvons abréger la réponse, ^'orthodoxie, au respect de laquelle on veut bien nous rappeler, n'irappse à un catholique d'autre obligation , à l'égard des actes de l'Église, que d'accepter ceux qu'elle pose en vertu dë s°n autorité infaillible. Quels sont ces actes? J^es décrets sur le dogme, qu'a confirmés le consentement unanime des chrétiens. Hors de là , les faits et gestes des papes , mêpae des con-

çiles œcHjnénjques , restent livrés à notre plus li^re appréciation. M Vsclierot flétrit l'épouvantable meurtre de la noble ftypatje, tin des fruits sinistres de l'intolérance qui, à cette époque, passe 4u paganisme dans l'Église; il flétrit le concile (|e Constance pour le supplice de Jean fluss e{ de Jérôme de Prague, il flétrit les papes et les évôq mes pour leur complicitédans le massacre des Albigeois, Tinquisition, la Saint-fiwtliélemy. Hais *es hommes et ces choses , nous les flétrissons comme lui , et j'ose dire quç $0us y sommes plus étroitement obligés que lui. Car, où il ne doit voir que des attentats contre l'humanité, nous voyons, en outre, des attentats contre l'Évangile, contre l'esprit du vrai catholicisme, contre les lois divines de l'Église. Il sait si dans nos écrits nous biaisons làdessus. Mais je ne puis lui abandonner de même le gallicanisme. 11 est regrettable que des libres penseurs , sous prétexte d'une fausse et éclectique impartialité, se fassent ici les échos de J. de Maistre, et reproduisent sans examen les injures de l'école théocratique contre Rossuet et nos gloires nationales les plus pures. Que va dire M. Vacherot, si je lui prouve qu'il est luÎTinéme un parfait gallican? La chose certes est facile. M. Vacherot repousse la théocratie, la domination cléricale, et de plus il place l'idéal religieux, dans l'Église primitive. Or, c'est à ces deux principes, ni plus ni moins, que se réduit le gallicanisme. Voilà ce qu'établissent , non pas des interprétations de théologiens généreux, comme il plaît à M. Vacherot de le apposer, mais des faits aussi nombreux qu'incontestables , des actes publics de l'État comme de l'Église de Frapce. Le gallicanisme, c'est le libéralisme dans l'Église, O'est le drapeau de la réforme catholique et du progrès

religieux, et il est glorieux à la France de l'avoir baptisé

de son nom. « i , ,

Malgré l'intérêt des questions, il faut précipiter cette défense déjà trop rapide. Je touche à la dernière objection. Qu'a fait le catholicisme des peuples qu'il retient sous son joug? Et M. Vacherot cite l'Autriche, l'Irlande, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, l'Amérique espagnole. Pourquoi omettre la France, la fille aînée de l'Eglise et la fille aînée de la civilisation? A lui seul, ce nom rétabli absoudrait le catholicisme. D'ailleurs l'histoire contemporaine n'a-t-elle pas déjà répondu à M. Vacherot? La belle et noble Italie n'est-elle pas un des plus ardents foyers de la démocratie? Vienne comme Milan, Venise et' Rome n'ont-elles pas été héroïques en 1848? L'Espagne aussi ne montre -t-elle pas que, sous son apparente léthargie, elle a mûri pour la liberté? La Nouvelle-Grenade ne possède-t-elle pas sur les rapports de l'Église et de l'État la législation peut-être la plus libérale et la plus avancée du globe? Non , les nations catholiques ne sont point ce qu'un vain peuple pense. Sous quelque oppression qu'elles gémissent momentanément , la vertu divine de l'institution les transforme , les humanise , les socialise. En arrivant aux lumières et à la liberté , elles ne sortent point de la tradition catholique, elles sortent du paganisme social vaincu enfin après dixhuit siècles d'incubation évangélique. On défie un esprit tant soit peu philosophique d'assigner une autre cause de la civilisation moderne, que la régénération lente, mais profonde, de l'esprit humain par le catholicisme. La philosophie du xvmc siècle, la rénovation scientifique de Descartes, le protestantisme , ne sont que des symptômes qui ont besoin eux-mêmes d'être expliqués. On ne change pas le fond des peuples en quelques années ni même en un siècle. Quoique affaiblie par son mélange avec l'État, la religion chrétienne au moyen âge

n'en a pas moins saisi l'esprit humain dans le plus profond de sa substance : elle l'a repétri d'idées nouvelles, Ta reporté vers Dieu, à la source du droit et de la vérité. Une fois restauré , malgré d'effroyables abus , il a fait éclater la civilisation. Voilà ce xjue je ne puis qu'indiquer ici , ce que M. Bordas-Demoulin a fortement développé, et ce que j'ose signaler aux méditations de M. Vacherot, Pour quiconque ne rattache pas le mouvement moderne au catholicisme , les plus grands événements sont des effets sans cause, et l'histoire une espèce de magie. Pourquoi cependant le clergé s'acharne-t-il à détruire d'une main ce qu'il édifie de l'autre? Pourquoi, dans son zèle impie contre les applications sociales du christianisme, l'en tendons-nous maudire le propre fruit de ses entrailles? Encore une fois, c'est que le paganisme a envahi l'Église sous Constantin, que contre sa nature il l'a mise dans l'État, a fait le catholicisme religion légale, persécutrice , a rendu le clergé riche et puissant selon le monde, et que l'orgueil de la domination est le plus lent à déraciner. Ayons confiance, la civilisation moderne Onira par convertir le clergé. C'est le signalé service que nous autres catholiques primitifs, gallicans, réformistes, attendons du triomphe de la révolution.

L'histoire , prise non à la surface , mais dans ses profondeurs , nous donne raison comme la logique et le dogme. Mais c'est surtout versl'avenirque nous reportons nos regards et nos espérances. 11 appartient , cet avenir, aussi certainement au vrai catholicisme qu'à la démocratie. Je maintiens que désormais ils ne peuvent triompher l'un sans l'autre. Le catholicisme ne reprendra les formes libérales et démocratiques des premiers siècles, que dans une société renouvelée sur la base de la liberté et de la fraternité. La révolution, à son tour, ses plus nobles fils

le confessent, ne deviendra invincible que le jour où elle aura fait alliance avec le sentiment religieux. Or, le sentiment religieux , dans l'âme des peuples modernes , est inséparable de la foi au divin crucifié.

Arrivé au terme de ce débat, notre pensée sympathique a besoin de revenir à celui qui a été non pas notre adversaire, mais notre bienveillant compagnon de recher- Gbe. M. Vacherot nous a donné l'exemple d'une discussion amicale, droite, philosophique, j'ai presque dit chrétienne. A cet égard, mon ambition serait de l'avoir égalé. J'aurais un autre désir, c'est qu'une loyale controverse nous eût rapprochés. Nous avons la môme foi dans les destinées de la démocratie, nous avons le même ennemi dans un catholicisme théocratique et païen. Si M. Vacherot apprenait enfin à |e distinguer du catholicisme véritable, le rapprochement s'opérerait de lui-même, et bientôt peut-être tomberait cette infranchissable barrière de /'autorité, qu'il regrette de voir se dresser entre nous.

Agréez, etc. . ,

Paris, le 24 novembre 1855.

Troisième Lettre (»).

Monsieur le Directeur,

1| faut un terme à tout. Au point où a été conduit le débat avec M. Vacherot, ce serait aux lecteurs de Y Avenir, je ne dis pas à prononcer, mais à poursuivre l'enquête, si

1 Celle lettre n'* point été iosérée.

SUR LA BÉFOtlME CATHOLIQUE. 155

le sujet les intéresse. Pour moi, mon but est atteint, et je n'use une dernière fois de la libérale hospitalité de votre recueil , que pour résumer la discussion et peut-être la redresser : j'y joindrai quelques éclaircissements nécessaires.

De quoi s'agit-il entre nous? H. Vacherot avait posé èii thèse générale l'incompatibilité du catholicisme et de la démocratie: il qualifiait de monstrueuse l'alliance de l'un avec l'autre. Voilà ce que j'ai relevé; j'ai demandé des preiives. Aux arguments que M. Vacherot a fournis, en acceptant loyalement le débat, j'ai répondu : Vous confondez toujours le catholicisme avec l'ensemble des abus du catholicisme. Vous prouvez fort bien que ces abus soHt là négation de la démocratie, de la liberté, de tous les progrès modernes : de mon côté, je prouve que fces abus sbnt la négation de l'Évangile et des vrais fmhcipës catholiques. Si les mêmes abus choquent la démocratie èt le catholicisme ; quelle conséquence en tirer, sinon c|ue deux choses également opposées à une troisième doivent plutôt s'accorder que se combattre? Loin d'exclure la démocratie et la civilisation moderne, le catholicisme les a produites. Rien de pareil ne s'était vù dans le monde avant le Christ, rien de pareil ne se voit chez les nations que n'a point visitées la lumière de l'Evangile. Contre ce grand fait se brise toute objection. Ajoutons que si le catholicisme a créé une humanité nouvelle, ce n'est point par l'actibn politique du sacerdoce, qui a presque toujours été funeste, mais par une force toute spiriiuelle de régénération , en renouant le commerce intérieur de la raison humaine avec la raison absolue, sa règle, son principe et sa (in. C'est de la même manière, pour le dire en passant, qu'a été aboli l'esclavage chez les nations chrétiennes; et quoiqu'il soit vrai , comme nous l'accordons

sanspeine,que l'Églisen'a point directement accompli cette grande œuvre qui échappe à sa mission religieuse et à sa compétence, ce n'en est pas moins l'Eglise qui a mis dans l'âme des peuples modernes cet invincible esprit de progrès par lequel a été déraciné l'esclavage, et qui demain fera disparaître le salariat. Ayant en face des préjugés aussi opiniâtres qu'universels, je leur ai opposé la constitution libérale de l'Église, telle qu'elle résulte de l'Évangile, de la pratique des premiers siècles chrétiens, et en tout temps de la conduite des catholiques éclairés. Tout en dégageant l'idée catholique des nuages qui la couvrent, je n'ai point dissimulé que l'état présent de l'Église ne fût malheureusement propre à entretenir les malentendus; j'en ai fait remonter la cause au pharisaïsme de l'école théocra tique , violente et audacieuse altération de l'Évangile. Par là, je croyais avoir très directement établi *r et l'injustice de la sentence portée contre la démocratie catholique par M. Vacherot, et la source de son erreur. A ces explications, que réplique à son tour M. Vacherot? f*'m Prouve t il que le catholicisme dégagé des abus, le catholicisme vrai, ce qui ne veut pas dire nouveau, extraordinaire, soit encore opposé au progrès et à la liberté? Non, il se retranche à soutenir que notre catholicisme « n'est qu'un boau roman, que l'Église de MM. Huet et Bordas- Demoulin n'a jamais existé, ne peut même exister; » que notre réforme serait un suicide , enfin que nous ne. tenons qu'un catholicisme idéal, et que \eréel nous échappe. En outre, M. Vacherot remue la théologie et l'exégèse pour saper tout catholicisme, et même tout christianisme.

Ainsi, au lieu de serrer le débat, M. Vacherot soulève de nouvelles difficultés et, à vrai dire, une autre question. tJI s'agit de l'accord du catholicisme avec la révolution, i et M. Vacherot conteste l'authenticité des Évangiles. Il

s'agit de savoir si nous, démocrates catholiques et gallicans, dans nos vues sur l'Église, le dogme et l'histoire, nous concilions notre foi religieuse avec notre foi sociale; et H. Vacherot conteste notre orthodoxie. Ën fin de compte, nous ne serions pas plus catholiques que démocrates. Je ne puis accepter la réponse non plus que la nouvelle direction imprimée au débat. Ma première lettre ne l'avait provoqué que sur le christianisme social. Mon intention n'a pas été de prendre ou de donner une leçon de théologie , ni de faire aux lecteurs de Y Avenir un cours de démonstration évangélique. Que M. Vacherot me permette une supposition. Si dans un journal j'eusse énoncé sans restriction que la philosophie est radicalement incompatible avec la démocratie, et que M. Vacherot, comme démocrate philosophe, eût réclamé, aurais-je bonne grâce à lui répondre, fût-ce sur le ton le plus amical, que sa philosophie n'en est pas une, qu'elle n'est qu'un beau roman, et que j'ai entendu parler de toute autre philosophie que la sienne? Assurément, M. Vacherot se récrierait; il me répliquerait qu'il est philosophe à sa façon, non à la mienne; il me demanderait ou de retirer ma proposition générale, ou d'en justifier l'application à sa philosophie, telle qu'il lui convient de l'avoir et qu'on la trouve dans ses ouvrages ou ceux de ses amis. M. Vacherot n'aurait pas tort ; et j'ai le même droit de me récrier contre la marche qu'il a cru devoir prendre. Je ne dis pas qu'il recule devant le débat, mais je dis qu'il le change et le déplace. Je m'efforcerai de le ramener dans sa voie première et d'arriver à une conclusion.

Que signifie d'abord cette opposition du catholicisme réel et du catholicisme idéal ? Il est vrai : le catholicisme n'a encore réalisé qu? trop imparfaitement ses sublimes doctrines; l'Église, quoiqu'elle ait renouvelé la moitié

15$ fessas

dë là tëfrfei Và jdtii fencorëque d'uîtèexistehëë provisoire et incomplète; l'Évangile, code de la perfection, reste à Tétât idéal, comme la démocratie, comme le droit, comme toutes les choses saintes de ce monde. Mais l'idéal n'en est pas moins la réalité la plus belle aux yeux du penseur, la réalité polir laquelle il est prêt à donner toutes les autres. Nous embrassons l'idéal ! Nous n'aurions pas à nous plaindre de faotre lot , quand nous ne toucherions eh aucune manière au réel, à l'histoire. Mais c'est ce qtië hous n'accordons pas. Notre Église idéale, comme l'appelle M. Vacherot, à eu, de son propre aveu, une première réalisation à l'origine do christianisme ; quoique recouverte par les abus et toute défigurée, elle n'a pas cessé de réclamer et de se faire entendre par ses plus purs organes; elle s'est transmise jusqu'à nous, et nous éspérohs la transmettre * à notre tour, jusqu'à ce qu'elle Reconquière une consécration incontestée et défiriiHve. Selon M. Vacherot, « M. Bordas-Demoulin l'a développée avec autant d'érudition que d'éloquence. » Je crois l'éloge fondé : mais celte puissante érudition n'aurait-elle servi qu'à bâtir un româh? Nous avons la prétention légitime de réformer sur son vrai type le catholicisme de tout le ftiohde , et non le dessin chimérique de fabriquer de toiites pièces un catholicisme de fantaisie. En fait, nous vivons , nous agissons dans l'Église : c'est à ce titre que nous avons adressé à l'Avenir une réclamation qui sans cela n'aurait pas de sens. Dans le grand corps catholique se meuvent des tendances diverses et quelquefois opposées ; plusieurs écoles s'y disputent l'influence. Nous y avons notre place; nous nous rattachons à la tradition illustre de tant de grands hommes gt de grands saints qui bnt fait aux abus et à l'autorité prévaricatrice , une guerre orthodoxe, une opposition strictement constitu-

SUR LA RÉFORMp CATHOLIQUE. 159

tionnelle, que nous aussi, nous voulons ne pas dépasser. Si nous combattons les autres écoles catholiques , c'est d'après la règle commune de 1 Écriture et de la tradition ; car nous n'enfermons pas le dogme tout entier dans l'Evangile, comme nous le fait dire M. Vacberot. Mais enfin , idéal ou réel , notre catholicisme peut-il s'allier avec le principe démocratique? Répugne-t-il à quelque droit, à quelque liberté? Là, encore une fois, devait porter l'effort de la discussion : la thèse de M. Vacberot l'y obligeait. Il n'a touché qu'en passant un mot de la question : il déclare à la fin qu'en conseillant la défiance à la démocratie, il n'avait en vue que le catholicisme réel (le faux selon nous). Quant à l'autre (l'idéal ou le vrai), M. Vacberot « aurait bien aussi quelques réserves à faire; » il se dispense de les motiver, faute de temps. J'aurais peut-être le droit de dire à M. Vacberot que la réticence n'est pas de bonne guerre , mais je n'éprouve aucun besoin d'insister. J'abandonne avec confiance le point de fait & l'appréciation du public. Quelque jugement qu'on porte sur le fond de nos théories, personne ne niera que le catholicisme, expliqué comme je J'ai fait, ne puisse être logiquement professé par le démocrate le plus radical. Je ne crains pas que ceux mêmes qui partagent les opinions de M. Vacberot, s'associent à sa réticence. Au surplus, comme le dit M- Vacberot, « le dénouement approche ; » on nous jugera fous sur nos œuvres : on verra qui fera la meilleure besogne, des démocrates catholiques ou des démocrates doctrinaires.

On comprend que je n'ai point à suivre M Vacberot sur le terrain de la théologie; je ne l'y suivrai poinf, quoiqu'il me donne ^eau jeu. Il avance que les évangélistes, sauf S. Jean, ne mentionnent pas la diviuité (Je Jésus-Christ. S. faul même, si l'on déplace une virgule,

n'en aura point parlé, quoique l'incarnation du Verbe en Jésus soit sa doctrine propre: ce qui ne paraît point contradictoire à M. Vacherot. Il n'aperçoit non plus dans l'Évangile aucune trace de la divinité du Saint-Esprit ni de la Trinité, quoique le texte évangélique : Baptisez les nations au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, réunisse avec la Trinité la divinité du Saint-Esprit et du Fils aussi bien que du Père. Toutes ces difficultés ne sont pas nouvelles, et Bossuet les réfute victorieusement; mais ce n'est pas ici le lieu de les traiter. Pour rester dans les termes de notre controverse, il faudrait prouver non que la divinité de Jésus-Christ n'est pas dans S. Marc et dans S. Mathieu, mais que la divinité de Jésus-Christ ou tout autre dogme catholique, ôte à qui le professe le droit de se dire démocrate. Je pourrais me borner à ces remarques. Nos mystères sont des abîmes de raison , de vérité et de justice : il est rare qu'en les attaquant on ne commence pas par les défigurer. Toutefois il est des assertions tellement exorbitantes, que M. Vacherot n'a pas dû s'attendre qu'on les laissât passer sans preuve. Non content de faire nos dogmes contraires à la raison , il avance que « c'est l'opinion des théologiens aussi bien que des philosophes, et que S. Augustin l'avoue. » Est ce que M. Vacherot ne compte parmi les philosophes ni Leibnitz, ni Maiebranche, ni tant de penseurs éminents qui ont expressément soutenu le parfait accord de la raison et de la foi chrétienne? Quant aux théologiens, même au moyen âge, cet accord est tenu chez eux pour un axiome. La bonne foi deM. Vacherot ne peut être suspecte à personne; mais qu'il me permette de le dire : il est bien extraordinaire de prétendre que S. Augustin , un philosophe qu'on peut nommer à côté de Platon et de Descartes, avoue l'opposition de la raison et de la foi qu'il professe, c'est-à-dire

qu'il s'avoue absurde. Pour toute preuve, M. Vacherot cite un mot connu , credo quia absurdum. J'ignore si le * mot est de S. Augustin, et je l'ai vainement cherché dans ses œuvres. Toutefois le sens n'en saurait être douteux. L'équivalent se trouve en Tertullien (De carne Christi, cap. V), et y forme un beau mouvement d'éloquence. Tout cela au fond ne signifie rien de plus que la folie de la croix dont parle S. Paul : une folie apparente dont se choque un bon sens étroit, mais qui cache la sagesse la plus profonde, la sagesse môme de Dieu. Sérieusement, est-ce là un aveu d'absurdité, et appartient-il à des philosophes de s'y méprendre? Il me semble que c'est assez de traiter les gens d'absurdes , sans exiger encore qu'ils en conviennent. M. Vacherot, avec ses accusations, ferait bondir le saint docteur. J'extrais au hasard quelques passages de ses œuvres; elles en renferment des milliers de semblables, comme le sait quiconque les a parcourues. Que dis-je, des passages? on citerait des ouvrages entiers, par exemple : De utilitate credendi. J'y puise seulement ce démenti direct et formel, ch. 17 : « Mais les catholiques paraissent croire des absurdités. Qui le prétend? Ce sont des ennemis; n'importe pour quelle cause, n'imporle pour quel motif, ce ne peuvent'être que des ennemis, (fn genesi ad litteram,). I, /il ») : «Il faut répondre à ces hommes qui affectent de calomnier les livres de notre salut , de manière à faire voir que ce qu'ils découvrent de positivement vrai dans la nature des choses, n'est point contraire à nos écritures. » Citons enfin un passage de la Lettre 120, d'autant plus décisif que cette lettre roule précisément sur un mystère , la Trinité : -« Loin de nous de penser que Dieu haïsse en nous l'usage d'un don par lequel il nous a faits supérieurs au reste des animaux. Loin de nous, dis-je, que noire foi soit telle

qu'elle noqp défende d'accueillir ou, (Je reche^ la son ; puisque nous ne pourrions pas même avoir Ja fei, si nous n'avions des âmes raisonnables, pourquoi donc , dans certaines choses relatives à h doctrine du salut, que nous ne pouvons encore percevoir par la raison , mais que nous apercevrons un jour, la foi doit-elle précéder la raison? C'est que son effet est de purifier le cœur et de le préparer à recevoir e| à supporter la lumière de la grande raison, magnœ rationis lucem; et cela même est encore conforme h la raison.,. Si le précepte n'était pas conforme à la raison, il serait donc contraire à la raison ; ce qu'à pieu ne plaise I... C'est pourquoi l'apôtre S. Pierre nous avertit qu'il est de notre Revoir d'être prêts à répondre à quiconque nous demande raison de notre foi et de notre espérance.. . De ce qu'il y a une raison fausse, il ne s'ensuit pas qu'on doive fuir la raison, n Quelle profondeur de sens, quelle inébranlable confiance dans la raison chez le grand docteur de l'Église catholique! Je n'ai fait, dans ma précédente réponse à Yac^rot, que reproduire l'esprit et la lettre de son enseignement. Qu/qji juge , par ce seul irai t , qui de nous deux peut se flatter de mieux connaître la doctrine réélit du catholicisme !

Dans le Règne social du christianisme, j'ai eu à relever, sur un sujet pareil, des assertions non4 fnoins extraordinaires de M. Louis Blanc ; sans manquer aux égards dus au talent et au caractère de l'écrivain, je ne pus m'empè cher d'ajouter : « Si l'on mettait à déflgujçr lç§ dogmes du Coran ou la doctrine de Çpuddha, aussi m <k appuie qu'on en apporte a calomnier la foi chrétie^ge, pe serait un cri général de réprobation. Il n'y a qu,ç le catéchisme qu'on ne soit pas tenu de savoir en ce siècle ; ii n'y a que l'Église, la mère vénérable de notre civilisation, que ses enfants puissent impunément inciter. »

SUR LA RÉFQRp CATHOLIQUE. 1 63

M'arrêterai -je enfin aux objections o}g M. Vacherot contre notre manière de concevoir l'Église? On se fait difficilement aux conditions d'une société spirituelle. Cela est un peu idéal, je l avoue, et ne se \o\\ que des yeux de l'esprit. L'unanimité que je donne, d'après les Pères pour la loi première de l'Église, a été la loi constitutionnelle des diètes polonaises. Sous cette loi , la Pologne a vécu , non sans gloire, pendant plusieurs siècles. Mais enfin, dira-t on, elle a été dévorée par 1 anarchie. Aussi n'était-ce pas une société spirituelle, conduite par l'Esprit saint , l'esprit d'amour et de fraternité. Quoi d'étonnant qu'une règle parfaite pour l'Église ne suffise pas à uu État politique? Toujours est- il qu'il y avait en Pologne comme partout, uneautoritéfixe, déterminée, nullement incertaine. Je ne comprends donc pas qu'on m'objecte: « D'après votre principe, le dogme ne peut jamais être définitivement fixé, ni l'hérésie jugée irrévocablement. » Le dogme qui existe dès le commencement, mais que les disputes peuvent obscurcir, est fixé dès qu'à un moment quelconque l'unanimité se forme , soit au moyen c|es conciles, soit autrement. L'Église, en tant qu'infaillible, ne peut se déjuger. Notre principe ne va point à remettre sans cesse tout en question. Qui entre dans l'Église, accepte les questions jugées. Presque tous les articles de la foi chrétienne sont aujourd'hui dans ce cas, il y a unanimité depuis des siècles. Quoique prétende M. Vacherot, nous ne sommes point réduits au texte muet de l'Écriture : nous admettons , de plus que les protestants , une tradition vivante, une continuité de témoignage dogmatique, qui fait la vie de l'Église sur la terre. Quant à l'hérésie, il faut distinguer le temps de la discussion et le temps de la séparation. Si deux fractions finissent par s'excommunier mutuellement (ce qui ne veut pas dire se

brûler ou s'arquebuser), il se trouve alors deux Églises, deux unanimités en présence. Laquelle est la vraie? Il n'existe point de signe mécanique de la vérité. Pour les contemporains, il n'y a que l'examen catholique , j'entends fondé sur l'Ecriture et la tradition. Vincent de Lérins ne donne pas d'autre çègle en pareil cas. Pour le genre humain immortel, le temps prononce : les hérésies disparassent à la longue. La véritable Église assiste à leurs funérailles, et chargée d'ans et de gloire, continue de s'avancer à travers les siècles.

Voilà tout le mécanisme de ce gouvernement spirituel. Il a son autorité, ses tribunaux, son critérium de la vérité; il fonctionne régulièrement, tant qu'il a pour moteurs la liberté et la charité. Dussé-je être encore accusé de chimères, je soutiendrai toujours qu'il est plus libéral qu'aucune démocratie humaine ne peut l'être.

Ce n'est point pour fonder l'obéissance aveugle, pour procurer aux esprits le repos de la stupidité, que la Raison divine a voulu revêtir la nature humaine. Dans l'Église comme partout, la vérité est le fruit de la recherche et de l'examen. Voilà ce que proclamaient les Saints Pères aux époques des grandes controverses. Saint Augustin a dit un mot qui peut-être étonnera M. Vacherot : « Ce n'est pas chose facile, même au sein de l'Église catholique, de garder l'intégrité de la foi *. » Voilà aujourd'hui ce qu'il est plus nécessaire que jamais de proclamer. M. Vacherot triomphe des obscurités de l'Évangile, des commentaires, des explications dont il doit être l'objet. Pourtant c'est par là seulement que l'Évangile entre dans la vie individuelle. Saint Paul fait aux fidèles un devoir de l'examen en toutes choses :

1 Neque pan a res est iu tpsa in tus catholicft tenere integram fidem. {De bapt. contra Donat. L. 111, n* 19. )

Omnia probate. C'est à ce prix que la révélation éclaire et rachète. La grâce n'abolit point la nature ; après l'avoir redressée, elle la soutient et la développe. Le christianisme fait des hommes; il est approprié à la maturité du genre humain, comme le judaïsme le fut à son enfance. La conservation de la vérité est pour l'Église une œuvre laborieuse et méritoire. Si elle l'est pour l'Église, elle Test pour chacun de ses membres. Point de croyances imposées par la force ni aveuglément acceptées, point d'autorité dans le sens temporel et coercitif. Que M. Vacherot nous laisse donc notre divine anarchie. Elle est la condition de notre force, puisqu'elle est le principe de notre union. Elle est la raison d'être de l'Église comme société spirituelle. Sur cette base, l'Église se soutient inébranlable; elle ne dégénère par là ni en protestantisme, ni en une pure école de philosophie.

La même hauteur de vues, le même esprit libéral que nos grands docteurs ont porté dans les questions philosophiques et théologiques, ils le porteraient aujourd'hui dans les questions politiques et sociales. Les saint Augustin, les saint Jean Chrysostôme, les saint Bernard, les Gerson, les Arnauld, les Bossuet, nos maîtres en théologie, seraient à notre époque démocrates comme nous. Ils eurent le malheur de naître à une époque où le christianisme social n'avait point encore renouvelé les institutions. Plongés de toutes parts dans la société païenne, avec laquelle Constantin avait amalgamé l'Église, rien ne leur représentait un ordre de choses conforme à l'Évangile. Mais ces superbes génies n'auraient pas contemplé en vain le spectacle de la plus prodigieuse rénovation. Dès 89, les disciples de Port-Royal et de Bossuet se rallièrent à la liberté des cultes; ils fondèrent l'Église constitutionnelle, alliée de la révolution, dont ils furent

l'honneur jusqu^au dernier jour. Plu* on approfondira le catholicisme, plus on le trouvera par essence opposé à la théocratie aussi bien que conforme à h liberté et à la civilisation.

On compte des démocrates matérialistes, panthéistes, athées. On pe les accuse pas, ceux-lfc, de servir deux maîtres, on ne les somme pas de choisir. Aurions-nous moins de titres à l'orthodoxie démocratique ? Pense-t on qu'au nom (je la logique \\ nous lût bien difficile d'user de représailles? Nous servons le Christ et ]a liberté. En travaillant pour la démocratie, nous préparons l'affranchissement de l'Église asservie aux intérêts et aux puissances terrestres. En travaillant pour la réforme catholique, nous préparons à la démocratie ses meilleures conquêtes. Est-ce là ce qu'on appelle servir deux maîtres T Nous seuls travaillons logiquement, car nous seuls embrassons le principe avec les conséquences.

J,es catbQliques qui veulent la liberté dans l'Église comme hors de l'Église, se trouvent chez eux dans le camp de la démocratie; car sans VPvaugile il n'y aurait ppint (Je démocratie. Ils se flattent d'occuper le cœur de la place. Us n ont rien à renier, rien à déguiser de leurs doctrines, pour se trouver fin harmonie *vec les plus généreuses tendances de leur siècle. Lameunais, i) est vrai, n'est entré dans la démocratie qu'en sortant de l'Église. Mais son catholicisme était l'ultramontanisme, le catholicisme faux et païen. Ses disciples, qui y sont restés, ont engendré y Univers H&\s Tévêque Grégoire, le révolutionnaire gallican, est mort fidèle aux convictions de toute sa vie: d'injustes auathèmes n'ont pu arracher de son cœur ni sa foi catholique ni sa foi républicaine.

Agréez, etc. F. H.

ftri*. MMécuriu* 18*5.

A rbccasion de la polémique qu'on vient de lire, je reçus d'un homme 1res éclairé et très modeste, que je regrette de ne pouvoir nommer^ la lettre suivante:

ÎNéirniettez-moi, Monsieur, de voiis fairë part d'une critique que ifa'â falie de vos deux lettrés, et surtout de la secohde, tiH Jeune ecclésiastique qdi lit Y Avenir, excellèrit garçon, allssi libéral >'on peut l'élue quahd on à ïeçu l'éducation dû sémiriâire, èt ({û'ori ést vicaire de paroisse, braignaht son curé, son archevêque et Dieu. Ce bôri jeune homme nié disait donc tjiië votre gallicanisme était sorti de l'orthodoxie eri deux points. Le premier, t'est que vous semblez admettré cette erreur protestante rjue là véritable Église a pris fin à 1'époqiie de Constantin, èt quelle ne s'est ensuite perpétuée c|ue hors dès foouvôifrs ofBcièlâ, dahs ùh petit nombre tie fidèles, qui; uë Jiècle en sièclë, oht conservé la tradition des principes ëvangéliqdes. Le second, c'est que vous réfusez au concile le droit de définir le dogme, obligatoirement pour la conscience des chrétiens. Or, oh reconnaît bien cjuele fconcile ne crée pâs le dogme, que seulerherit il témoigne que, d'après le sefiâ dès écritures et les traditiohs primitives, le dogmeest ceci ou cela ; mais cette définition dônilêe avec l'assistance dii Saint-Esprit, chacun est obligé de croire, sauf péché d'hérésie. Laisser à chacun lafacdlté d'accorder ôii refuser son adhésion, c'est-à-dire de croire où de ne pas croirè, en prenant potir règle ses lumières privées et son interprétation individuelle, c'est à proprement parler du protestantisme. Què pour là décision on accorde pliis au pape, c'est dë l'ultramontahisme, ou plus au concile, è'est du gallicanisme. Dans cette limite, l'Eglise tolère les deux systèmes.

Voilà ce que nie disait mon abbé, et voici ce que je lui ai répondu (vous jugerez si je vous ai bien interprété) : « M. Huet ne prétend pas qu'à partir de Constantin il y ait une lacune dans l'Église, ni invalider l'autorité directoriale du pape et du clergé. Elle a subsisté avec son caractère de conservatrice du dogme. Seulement, dans ses liaisons extérieures avec l'autorité politique, elle a commis une grave erreur dont les conséquences se sont propagées et durent encore. Dire que les personnes qui étaient à la tête de l'Église se sont trompées, ce n'est pas contredire son infaillibilité, car celte infaillibilité ne porte pas sur d'autres objets que le dogme, elle ne s'étend point aux rapports extérieurs dont le règlement est abandonné à la prudence humaine, et qui, dès lors, sont variables suivant les temps et les lieux. Eh bien, cette Église, composée de papes presque toujours ambitieux suivant les voies du monde et souvent criminels, et d'évêques et d'abbés participants ou complices des tyrannies féodales, royales et impériales, a pourtant rempli sa mission ; elle a conservé intact le dépôt du dogme. Or, le dogme, c'est tout; caria morale en découle indirectement par son concours avec la raison humaine.

» La raison humaine est progressive, non pas dans sa source qui est absolue, mais dans ses applications aux faits humains, notamment aux faits sociaux; de même le dogme est absolu, mais ses conséquences morales, surtout ses conséquences sociales, vont sans cesse s'élendant en prenant possession des générations humaines. Que demain, sous l'empire réuni de ces deux principes, raison et dogme, ou pour mieux dire, sous l'influence de la raison agrandie et fortifiée par le dogme,

l'organisation sociale, qu'ils sapent ensemble et qui leur résiste encore, s'écroule : aussitôt l'Église, qui est obligée d'appuyer son existence visible sur le milieu qui l'entoure, et de subir l'influence du monde au sein duquel elle vit, se modifiera elle-même, à l'exemple de ce monde où elle aura jeté ses éléments de justice parfaite etd'amotir mutuel, o

Quant à l'autorité du concile (en matière de dogme, bien entendu, car cette autorité est nulle pour tout le reste), je repoussai ainsi l'objection de mon abbé: « Il est certain que le dogme a sa racine dans l'enseignement du verbe fait ebair, constaté soit par les écritures, soit par les traditions apostoliques. Les conciles témoignent, mais n'innovent pas, et encore on admet que ce n'est pas tant le concile qui pose la règle que la croyance générale de l'Église. Cependant l'Église générale étant une société, il faut qu'elle reconnaisse ses membres, et elle ne peut le faire que par la communauté des croyances. L'individu ne peut donc pas rejeter, par des manifestations extérieures, ce qui a été visiblement décidé. (Je ne parie pas de l'immaculée conception, car ici la forme en est très contestable; je ne parle pas non plus des doutes et des réserves que peut faire intérieurement une conscience de bonne foi.) L'hérésie commence là où il y a résistance, séparation volontaire. L'Église ne chasse personne de son sein ; mais elle constate que telle personne s'en est retirée. Une école philosophique ferait de même à l'égard du disciple qui enseignerait ou écrirait contre sès doctrines. »

Vous ai-je bien compris, Monsieur? S'il en est ainsi, je suis parfaitement de votre avis, et je suis persuadé que mon abbé conviendrait que sa censure n'est pas bien fon-

dée. Si je ne tae trompe,, c'est aussi par là que tombe toute la réfutation de M. Vacherot, qui croit tous écraser en vous jetant à la tête l'histoire de l'Église, et qui tous accuse de bâtir un catholicisme idéal pour échapper à ses arguments.

Non, ce n'est pas uri catholicisme idéal que tous avez exposé, si vous évitez le reproche d'hétérodoxie. L'histoire de l'Eglise se compose de bien et de mal ; mais le bien, c'est le côté essentiel et immuable ; le mal, c'est le côté humain, variable, progressif. Quand M. Vacherot parle de la condamnation de Jean Huss, c'est un acte que le concile a Fait hors de son mandat ; j'y reconnais l'Inique justice des hommes, et non pas l'inspiration de DieU. Quand il parle des mandements, décrétâtes, encycliques, etc., qui ont dénié aux peuples leur liberté politique, et aux individus la justice civile, l égalité, l'Indépendance de la conscience, il parle de chdses qui ne sont pas dans le domaine de l'Église, et que le catholique n'est pas tenu d'accepter. C'est le reflet des erreurs et des passions humaines ; Ce n'est pas le catholicisme, quelque titre cju'on ait donné à ces exhibitions de la tyrannie temporelle déguisée sous le masque de l'autorité Spirituelle. L'histoire de l'Église, c'est celle de l'établissement et du maintien du dogme contre les perpétuelles déviations des sectes. Quand le chef spirituel de l'unité ëatholique aura cessé d'être en même temps le souverain iemporel et imposé d'un État, ou qu'il ne sera plus le protégé ou le protecteur des rois et des empereurs, nous ne serons plus exposés à ces étranges confusions, et nous fce verrons pilus, tantôt les uns vouloir réformer l'im- Ihuable, tantôt les autres donner le privilège de J'imfhuable à ce cjui est sujet à la loi du changement et du progrès.

Et maintenant, voici IL Despois qni triomphe (toujours dans l'avenir), parce qu'on ne trouve aucune décision de l'Église, agissant par voie d'autorité, qui ait provoqué l'abolition de l'esclavage ou d'autres réformes sociales. Je le crois bien, l'Évangile ne pouvait procéder comme le Coran. Il est une semence et non une force, semence qui doit germer et croître dans l'humanité et y porter ses fruits, chacun dans leur temps. Comme principe , il est dès le premier jour. L'esclave n'était-il pas spirituellement affranchi lorsquesaint Augustin disait que le grand crime d'une âme c'est de tenter d'assujettir d'autres âmes, que l'empire de Dieu sur les âmes est incorporel, qu'il agit sur elles par lui et par elles? L'abolition civile de l'esclavage, comme l'extinction progressive de tous les autres vices sociaux, est du domaine de la raison humaine, laquelle s'éclaire à la vérité par le contact de la lumière révélée et par elle devient féconde; mais elle n'en est pas moins elle-même, procédant d'elle-même, s'avançant pas à pas, du connu à l'inconnu, d'une conquête à une autre. Si elle a ses voies de propagation qui sont intellectuelles, elle a ses voies d'action qui sont une prise de possession souvent violente du monde. Le principe révélé se tient, lui, au-dessus des débats humains ; il n'est pas une action, il trace et éclaire la route où l'humanité marche afin de réaliser la pensée divine. Jusqu'à ce que le monde ait atteint tel ou tel point dans cette course à l'idéal, que peut faire de mieux le moraliste chrétien que de dire à l'esclave dans l'antiquité, et à tous les opprimés et les souffrants dans les temps modernes : Supportez dans la patience et attendez dans l'espérance !

Mais, monsieur, vous savez bien mieux que moi comment procède et se réalise le progrès social sous le souffle

du christianisme. J'ai été entraîné par ma pensée, et le disciple demande pardon au maître.

Page 1