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Essais sur la tradition française

Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur vergé pur fil, numérotés de 1 a 10.

Je sais des monuments qui, à peine sortis de terre, furent abandonnés par leurs constructeurs. Par suite d'événements imprévus, ces palais ou ces temples n'ont pu atteindre ni leur fin ni leur point de perfection.

Il ne s'agit pas là de ruines, c'est-à-dire des restes d'un édifice miné par le temps, les orages ou les vandales,mais de murs demeurés sans emploi, d'escaliers ne menant encore nulle part, de voûtes ne supportant que de la lumière.

Au cours de ses promenades, chacun de nous a pu rencontrer quelqu'un de ces travaux d'architecture dans cet état d'inachevé. Or la contemplation des matériaux gisant au ras du sol suffil pour attester un noble dessein. L'imposante solidité de la maçonnerie, l'ampleur des assises, la superficie des substructions permettent d'imaginer l'ordre et l'économie de l'œuvre mené à terminaison et quelle aurait été la physionomie générale de l'ouvrage s'il lui avait été donné d'acquérir sa plénitude.

Ainsi se présente ce livre.

Il fut commencé il y a près de dix-huit ans et les premiers chapitres parurent en 1903. Je l'ai

abandonné, puis repris, puis négligé, en sorte qu'il subit diverses vissicitudes dont ma résolution de le publier enfin tel quel, et tout à coup, est peut-être la plus triste, mais certainement la dernière.

Dans ma pensée il s'agissait d'un ouvrage complet, à la fois scientifique et littéraire sur Vidée de tradition. On parle beaucoup de tradition depuis quinze ans, soit qu'on attaque les servants de cette idée, soit qu'on vienne à leur aide. On s'est beaucoup battu pour ou contre ce concept où se concentre la force vive de la nation française. Peut-être n'était-il pas inutile de préciser entre diverses attitudes de notre esprit le sens large et fécond de celle-ci que manifeste toute œuvre d'art digne de ce nom et susceptible de nous représenter à travers le conflit apparent des siècles. Peut-être n'était-ce pas entreprendre un travail vain que de vouloir abriter sous les plis tutélaires de ce drapeau synthétique des adversaires plus ou moins nomades ou trop excités pour s'apercevoir de leur parenté spirituelle et tomber d'accord sur quelques points essentiels de notre culture.

Il y avait, je crois, dans cette tentative de conciliation l'indice de quelque grandeur. Ce projet je n'ai pu, pour diverses raisons, le mener à bonne fin. Du moins me sèra^t-il permis d'exposer ici, avec mes regrets, le plan primitif de cette architecture demeurée à l'état de matériaux non coordonnés et débités sur place.

Bien n'est plus vague, rien ne se prête davantage aux interprétations mutiiptes que cet ensemble de coutumes, de manières d'être, de délicatesses, de pensées, de sentiments dont se compose Vidée de tradition.

Celle-ci est assez exactement V image d'une vie honnête et normale en ce sens que, comme la vie d'un homme, elle est faite de raison et d'instinct, de volonté et de force obscure, d'élan mystérieux, d'intuition et de clairvoyance.

Il est bien difficile pour ne pas dire impossible d'appréhender dans un concept unique et de faire tenir dans une définition la notion de vie. On ne peut descendre assez loin dans l'être pour en toucher le fond, en saisir l'essence. Qu'est-ce qui nous fait vivre ? De quoi se compose cette âme de vie, ce vouloir être, indépendant de nous, qui nous pousse à exister, à durer — parfois contre notre gré — ,c'est ce que nous ne saurons jamais parfaitement.

Or, si nous demeurons condamnés à ignorer la substance même de la vie, ce qu'est la vie en soi, du moins pouvons-nous étudier ses multiples états et ses manifestations diverses, de quels signes elle s'accompagne, quels sont ses caractères principaux, tes conditions de son épanouissement et de son déclin. C'est là objet d'expérience.

De même s'il s'agit de tradition. L'analyse expérimentale permet seule d'isoler, comme en chimie, les éléments constitutifs et nécessaires à la vie de cette idée des autres corps étrangers qui s'y

mêlent. Cette dissociation appliquée aux événements sociaux, aux faits historiques et littéraires, est proprement ce que Von appela d'un terme heureux : r empirisme organisateur.

Comme la vie, la tradition est un phénomène éminemment complexe. On le sent plus qu'on ne l'exprime, on le subit mieux qu'on ne l'analyse. Nous naissons, nous mourrons ; entre ces deux positions extrêmes viennent s'insérer quantité de faits nouveaux qui accroissent notre être sans changer sa nature. Tandis que nous avançons dans le même chemin, le paysage se transforme, la route fait des coudes, monte ou descend, mais enfin c'est toujours la route. Ceux qui retournent en arrière ou qui sautent à droite et à gauche dans les champs, dans les sentiers non frayés, risquent fort de se perdre. « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, disait Pascal, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. »

Etudier scienti fiquement l'idée de tradition, tel était alors mon dessein, et pour cela il importait de la prendre dans sa réalité complexe et un peu trouble, de crainte de la priver de son riche contenu, de la dépouiller de sa substance. Le danger était de faire d'elle une idée abstraite, uniquement pensée, alors qu'elle est d'abord et surtout une idée vivante et pratique, c'est-à-dire dans laquelle le sentiment intervient autant sinon plus que la raison.

La science en cette matière consistait à ne pas serrer de trop près les termes et à moins user de raisonnements que de constatations, de déductions que d'expériences, bref d'empirisme. L'esprit scientifique n'est rien sans l'esprit de finesse et Renan l'avait bien compris qui écrivit : « autant voudrait essayer d'atteindre un insecte avec une massue, que de prétendre, avec les serres pesantes du syllogisme, atteindre le vrai en des matières aussi délicates. La logique ne saisit pas tes nuances. Or, les vérités de l'ordre moral résident tout entières dans les nuances. »

Dire, en effet, que l'esprit français c'est la discipline, l'ordre et la mesure, ce n'est pas expliquer grand'chose. Pour ne parler que d'art, ni l'assimilation des chefs-d'œuvre de l'antiquité, ni l'observation des règles ne suffisent à constituer de la beauté française ou de la beauté tout court. Il y a quelque chose de plus dans une tragédie de Racine ou dans un poème de La Fontaine. Il y a comme une sorte de bonheur, un certain air respiré, un long atavisme, bref un instinct fait de délicatesse et de goût, de musique et de nuances. Or le rationalisme est impropre aux nuances.

La tradition c'était donc pour moi d'abord une critique du rationalisme. Oui, j'aurais voulu tenter une classification des types intellectuels à la lumière de cette idée et montrer l'étroite connexion entre l'esprit logique et l'esprit révolutionnaire. Les esprits faux, en effet, ne sont pas tant ceux qui pèchent par défaut de logique que par excès. L'intellectualisme est la pierre d'achoppement de la tradition : celle-ci possède ses raisons

et son ordre qui sont une manière de sagesse souple, de prévoyance lucide, de logique non plus abstraite,mais moulée sur les faits, de logique vivante et d'esprit de finesse que tous les raisonnements ne parviendront jamais à épuiser.

La tradition est non seulement une sorte de régulateur de la raison qui empêche celle-ci de tourner follement ou à vide et qui sans cesse la ramène vers ta matière de V expérience, elle est encore un tamis où se purifie, se trie Vaction sociale. Comme un rein ta tradition filtre les impuretés, élimine les poisons, elle opère instinctivement une sorte de sélection naturelle et nous présente un ensemble de faits assimilables, d'exemples, de leçons de sagesse.

Tout ceci aurait constitué la partie théorique de l'ouvrage, c'est-à-dire philosophique et la plus neuve. On verra quelques traces de cette préocupation d'étudier t' intelligence en fonction de l'idée de tradition dans tes deux premiers chapitres d'un titre un peu delphique : ï' Illusion logique et le Crible traditionaliste.

Une seconde partie explicative et pratique avec des exemples empruntés à la littérature devait suivre. C'est ici la plus développée et celle qui a le moins souffert. J'avais, en effet, rassemblé de nombreuses notes sur quelques types contemporains assez représentatifs de l'esprit français. A l'occasion de /'Emigré j'étudiais la sociologie de Paul Bourget qui est celle de tout un groupe de penseurs éminents. La publication des Amitiés françaises, de l'Avenir de l'Intelligence, du Traité de l'Occident, m' mci7aif à parler de la tradition en pédago-

gîe ei en UUéralure. Chacun de ces ouvrages me forli fiait dans ma position prise, tout en élargissant mon liorizoïi.

De la grande quantité d'articles où j'aidais ma pensée à s'élaborer en vue d'un travail copieux sur l'idée théorique et pratique de tradition, je reproduis ici les principaux, en y ajoutant quelques études rentrant dans le plan et l'esprit du livre primitif. Un même ordre de préoccupations confère l'unité à ces disjecta membra ei leur donne r harmonie d'un corps.

Ce livre, écrit il y a longtemps, j'insiste sur cet aveu, il aurait fallu le remanier de fond en comble, le reprendre dès la base. Je n'en ai ni le temps ni le courage. La vie a ses exigences et d'autres travaux plus près de mon cœur me sollicitent. Une œuvre qui n'atteint pas dans un temps limité son point de perfection, une maison qu'on tarde à couvrir, passé ce délai, s'effrite et s'abîme.

Du moins ai-je voulu sauver quelques matériaux assez plaisants ei conserver deux ou trois jolies phrases.

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