CHAPITRE PREMIER L'Illusion logique
Dans l'ordre intellectuel et au point de vue représentatif, chaque siècle s'adjuge une spécialité.
Au moyen âge appartient la scolastique. La Renaissance et son cortège de pédants encombrent tout le xvi^ siècle. L'éloquence et la tragédie sont les moules où s'élabore le classicisme. Après la mort de Louis XIV fleurit la sèche philosophie, et la froide raison s'émancipe.
Notre siècle, le xix^, aura ouvert ses portes toutes grandes à la science. Surtout qu'on veuille bien peser nos connaissances physiques et naturelles, et livrer à l'estimative notre procédé critique en exégèse, en histoire, en littérature, il leur faudra reconnaître un poids et une valeur indéniables, lesquels dépassent les mesures connues jusqu'à ce jour.
Prenons garde toutefois qu'une science ne se doit dire telle que pourvue d'un objet déterminé, et munie d'une méthode adéquate. C'aura été la grosse erreur moderne — non point de délimiter l'objet propre à chaque science ; tout
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au contraire, Ampère, Spencer Auguste Comte s'illustrèrent par leurs classifications fondées sur ce principe — mais de confondre les méthodes, de les brouiller, de se tromper dans un choix nécessaire et unique, de croire enfin que chacune peut indifféremment s'accrocher à telle ou telle branche du savoir humain.
Cette conception antiscientifique, de la méthode en général, est au plus haut point funeste. Elle déforme l'exacte vision du Vrai et nous obscurcit le Réel. Car il importe peu que 'es sciences se rejoignent toutes à la limite, et que, spéculativement parlant, elles se compénètrent, s'identifiant dans l'Absolu; — ce qui, d'ailleurs, n'est pas prouvé et improbable, vu le dualisme initial de l'être et de l'esprit, de la pensée et de la réalité, et la marche de plus en plus accélérée de l'homogène vers l'hétérogène, pour parler avec la barbarie d'un Spencer. — En fait et en pratique, chaque science demeure parquée dans son domaine clos. Et s'il advient qu'elles s'entr'aident parfois l'une l'autre, elles ne peuvent abdiquer, je dirai, leur personnalité. Elles persistent elles-mêmes, ou disparaissent. Et comme, d'autre part, s'affirme chaque science en une méthode bien à soi, transplanter celle-ci pour la fixer sur un terrain étranger, c'est risquer la mort de l'une et de l'autre.
Or, je reconnais à la sociologie et à la politique contemporaines, telles que certains les étudient, un vice radical, ou mieux une inconvenance de méthode, que je signalerai.
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Le XX® siècle s'orientera de plus en plus vers la sociologie. Nul ne contestera cet horoscope banal, parce qu'évident. Auguste Comte déjà nous avait avertis. On se rappelle les trois phases par lesquelles, d'après lui, a passé et passe l'esprit des nations. La première, il la nomme ihéologique, métaphysique la seconde, et la troisième positive. Tour à tour, les phénomènes furent conçus, régis par des volontés semblables à la nôtre, ou dominés par des abstractions réalisées. Aujourd'hui, des lois invariables président à leur genèse. D'autre part, chaque science fondamentale ou branche de connaissance, judicieusement classée d'après son degré de complexité, obéit à cette loi des trois états. C'est ainsi que la mathématique, la plus générale de toutes les sciences, comme la plus abstraite, et partant la plus simple, est aussi celle qui pénétra la première dans l'ère positive. La sociologie, en revanche, perchée la dernière au sommet de l'échelle des sciences, par sa dangereuse complexité, l'indéfini de ses aperçus, la diversité de ses aspects concrets, est d'un accès difficile. Elle s'obstine à ne pas descendre, se refuse à se laisser capter, réfractaire à toute enrégimentation positiviste (1), c'est-à-dire strictement scientifique.
(1) La plupart des erreurs en philosophie ayant pour origine des contresens de mois, il importe ici de bien distinguer les deux termes posilif et positivisle. Par recherche posilivisle, j'entends celle des lois et des faits s'engendrant les uns les autres sans recours aux hypothèses métaphysiques. Je crois ainsi
Lorsqu'on sait que la science sociale est la recherche des lois qui régissent les faits et la vie commune de Vhumaniié, l'étonnement cesse. Ces faits sont multiples et obscurs, quoiqu'ils demeurent des faits. La vie des peuples s'épanouit mystérieuse dans sa fécondité et ses luxuriances. Et puis, partout où pénètre du psychique, un élément d'inconnu prend naissance et un x se pose. Jamais, mathématiquement parlant, nous ne connaîtrons l'apport exact des races, des langues, l'influence totale des institutions politiques ou économiques, des idées philosophiques, scientifiques, religieuses, le résidu des conquêtes, des révolutions, toutes les alluvions drainées par les courants sociaux au fil des siècles, et qui, se tassant, constituent le sol national.
Quoi qu'il en soit de la complexité des phénomènes organiques et des fonctions du corps social, ce dernier, d'après Comte, s'absorbe en deux grandes lois générales, deux espèces, qui contiennent toutes les autres. Ce sont les lois de
être d'accord avec Comte, qui volontairement ignore la cause première. Nos savants ont adopté ce mode de vision accommodé aux exigences de la Nature. C'est bien sur ce terrain que j'aimerais qu'on se plaçât pour 'étude du phénomène social, allant jusqu'à considérer l'influx religieux à la manière d'une évidence reconnue, comme un besoin, comme une fonction indispensable, sans me préoccuper de Vau-delà. Mais qu'on ne se méprenne point. L'essentielle différence entre la manière d'envisager une vérité sous son aspect posilif, ou de l'étudier d'une façon posilivisle, subsiste toujours. Etre positif, c'est accepter une chose comme donnée, sans exclure le point de vue métaphysique ; c'est accuei; r les afTirmations des positivistes, mais non leurs négations, t'est donc croire, malgré eux, à l'immanence et à la transcendance, et c'est laisser entendre que la métaphysique est tout aussi positive que la chimie.
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coexistence et les lois de succession. Les premières, qui sont l'objet de la statique sociale, déterminent les connexions des divers éléments d'un état social. Les secondes, étudiées dans la dynamique sociale, recherchent les causes des modifications successives des sociétés.
Qu'on me pardonne ces ennuyeux prolégomènes. Leur seule fin est de bien montrer que, de quelque côté qu'on se tourne, on se trouve en présence de faits. Veut-on se rendre compte de la solidité de l'édifice social, il faut palper des faits. Désire-t-on creuser de nouvelles fondations, les matériaux employés sont encore des faits. De cette constatation il résulte que la science sociale diffère complètement des sciences idéales. Tandis que la mathématique et les sciences exactes ont pour objet des vérités abstraites, la science sociale s'étaye sur des vérités plus que vraies, réelles. (On verra plus loin, dans une note, la différence entre ces deux qualificatifs.) De cette évidence il ressort que la spécialité dans la recherche des fins entraîne un changement de méthode radical. Une méthode déductive, applicable aux sciences exactes, ou se clichant sur ce que les Allemands appellent des constructions, c'est-à-dire sur des théories a priori, irait franchement à l'encontre des exigences inductives et expérimentales de la science sociale. Celle-ci, disions-nous, requiert tout son pouvoir des faits ; traitons-la donc comme phénoménale, nous contentant de sérier et de classer des rapports d'antécédents à conséquents. L'observation directe des événements ambiants,
la recherche positive de leurs causes, et l'observation indirecte, par le moyen de l'histoire, du passé ténébreux — tels doivent être nos deux principaux modes de connaissance expérimentale, en ce qui touche la vie sociale de l'humanité.
Il semble qu'avec un objet aussi défini, bien que demeurant toujours très complexe, et formé de faits en succession, la méthode des sciences sociales ait dû consister presque exclusivement à égrener ce chapelet de faits, et demeurer sur le terrain positif. Bien plus, la nécessité pour elle de s'en référer constamment à l'observation et à des données expérimentales, pouvait laisser craindre qu'elle ne se confondît avec la méthode des sciences physiques qui la jouxte, et qu'elle n'enregistrât, un peu trop brutalement, les évolutions du type social, comme on note des réactions chimiques, ou comme on transcrit des pulsations au moyen du cardiographe, sans s'occuper de la vie, ni des causes occasionnelles.
Or, précisément le contraire s'est produit. Pendant longtemps privés de tous mets intellectuels et positifs, ayant eu faim de savoir et soif de vérité, nos pères, au milieu de ce xix^ siècle si turbulent, sont enfin venus s'asseoir au célèbre banquet de la science. Mais leur appétit pantagruélique s'est rassasié d'un graillon abominable et mal odorant, et leur nourriture spi-
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rituelle se composa de la plus affreuse falsification de faits qui se puisse concevoir. On leur a découpé en formules et servi en petites portions la science sociale, comme autant de solutions digestives, immédiates, souveraines, alors qu'en vérité on les gavait d'abstractions réalisées et « d'êtres de raison » fort peu substantiels. Chaque jour encore, ce spectacle nous est donné de sociologues et de théoriciens cuisinant de gros livres, alourdis par un appareil pseudo-scientifique, dans lesquels le passé est reconstitué à la manière d'un théorème de géométrie résolu par l'absurde, et l'avenir rendu lucide au moyen d'équations algébriques.
Ce fut là, si je ne me trompe, l'erreur fondamentale des précurseurs de la Révolution, des chefs d'idées, des conducteurs intellectuels qu'on nomme idéologues. Ceux-ci pensaient faire œuvre scientifique en considérant l'homme in absiraclo, en l'abstrayant de son milieu, en l'étudiant non dans ses facultés générales, non dans ses instincts fondamentaux, non dans ses inégalités^ mais en soi et tel qu'il devrait être. Comme si, pour être exacte, la sociologie doit opérer un choix qualificatif, préférer la partie au tout, et se montrer particulariste au point de passer sous silence les défections et les faiblesses humaines, avec tout ce que notre nature comporte d'illogisme. Ils m'ont parlé d'un homme supérieur, très noble, très honnête, très dégagé de tout préjugé, d'un surhomme qui, j'en ai peur, est souvent un soushomme, d'un homme-idée que je puis concevoir, mais qu'à coup sûr je ne con-
nais pas et que je ne rencontrerai jamais (1). — Mais d'un être tel que vous ou moi, je dis sociable, moral, religieux, habitué à tourner dans le même cercle de passions et de désirs, d'un être enraciné, qui plonge dans le sol de sa petite patrie, et qui abrite une famille sous son ombre, évoluant, mais selon l'ordre des choses, progressant sous la double poussée de l'inconsciente tradition et de la vie intellectuelle ambiante — d'un être tel, qui existe, qui s'affirme chaque jour avec une mentalité bien à soi dans quantité d'actes nécessaires, ils ne m'ont jamais parlé.
Malgré le progrès croissant de la méthode sociale, l'agrandissement du champ visuel de l'esprit scientifique, le recul propice à toute bonne perspective morale, la multitude d'expériences politiques qui, froidement envisagées, sont autant d'expérimentations concluantes, nos contemporains ne semblent pas s'être encore assez durci le cerveau sur l'enclume des faits, ni trempé le jugement au foyer de l'histoire. Eux aussi vivent dans la foi charbonnière, persuadés sans plus de la bonté de leurs déductions, de l'excellence de leurs doctrines. Le malheur veut que le mystique encens de nos théories vaporeuses, l'inconsistante fumée de
( 1 ) C'est le lieu de citer de Maistre : « La Constitution de 1 795, tout comme ses aînées, est faite pour l'homme. Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan ; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie. » Considérations sur la France, chap. VI.
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nos systèmes aériens n'aient d'autre effet que d'obscurcir nos yeux et de nous dérober davantage le dieu de la sociologie. Seule a chance de lui agréer et de le rendre présent la prière quotidienne des faits et la consécration des inductions positives.
Quand donc sera-t-il compris qu'il n'existe pas de mathématique sociale, et que la science, loin de s'ensevelir dans le linceul empesé des concepts, se rajeunit sans fin au contact de la vie, n'étant, en effet, que « la constatation des conditions de la vie ! » Saisir la vie ; non pas même la saisir, mais la contempler dans son perpétuel écoulement, l'endiguer sans mettre obstacle à son furieux élan, à seule fin de la mieux caresser en l'utilisant et de la faire servir à activer la vie même, — tel me semble être le rôle de la science. C'est pourquoi tout vrai psychologue s'étonnera éternellement d'apprendre les aberrations mentales des sociologues de la Révolution. La pathologie de l'idéologue n'est plus à écrire ; tout de même on gémit que des philosophes se soient rencontrés assez hostiles à la science positive, assez ignorants des besoins du pays, pour avoir voulu transplanter dans notre état social les institutions de la Grèce et de Rome (1). Le tempérament moral
(1) Rappelons ces paroles de Fustel de Coui.anges au début de sa Cité antique : « L'idée que l'on s'est faite de la Grèce et de Rome a souvent troublé nos générations. Pour avoir mal observé les institutions de la cité antique, on a ima-
antique, personne n'en doute, diffère pourtant ioio cœlo du tempérament français, et une loi élémentaire de la nature humaine prouve la nécessité des acclimatations séculaires.
N'est-il pas aussi quelque peu décevant de voir les contemporains d'un de Maistre et d'un Donald essayer de tuer le passé d'un trait de plume, s'efforcer d'étrangler l'âme française, pour draper sa mort dans les plis d'une Constitution toute neuve, pas même à sa mesure, et insuffler au pays une vie artificielle ? Pensaientils du jour au lendemain transformer la mentalité d'un peuple avec autant d'aisance qu'ils changeaient eux-mêmes de théories, et à supposer, chose absurde, qu'ils y fussent parvenus, espéraient-ils étouffer la voix subconsciente de tous « ces morts qui parlent » en nous, nous obliger à respirer une autre atmosphère, et nous désorbiter au point de transformer sur la planète les conditions de vie sociale si profondément fixées en toute race ?
Plus tard — je prends mes exemples au hasard tant ils abondent — en substituant au culte nécessaire du Christ celui de la déesse Raison, admirablement symbolisé par une prostituée, casquée du bonnet phrygien, ils ont cru, ces intellectuels aveugles, avoir fait avancer l'humanité d'un grand pas. Eh oui ! si la science pour ceux-là a consisté dans la transmutation d'une réalité, de la réalité par excellence, en une
giné de les faire revivre chez nous. On s'est fait illusion sur la liberté chez les anciens, et pour cela seul la liberté chez les modernes a été mise en péril. » {La Cité antique, p. 2.)
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dérisoire abstraction, sans aucun doute ils ont bien mérité de la patrie. Mais s'il demeure vrai que chaque pierre de l'édifice gothique porte le poids d'une religion perdurable, la patine d'une croyance toujours vivante, et qu'au feu des verrières, sous les arceaux, au pied des colonnes fleuries d'acanthes, où des milliers de générations se sont agenouillées, d'autres viennent encore faire le geste de la prière, il peut sembler au moins hasardeux de jeter bas cette prière, de démolir cette croyance, de briser cette religion, pour rebâtir, sur les ruines de ces trois grands faits humains consacrés par les siècles, un temple à la débauche.
De nos jours, les communistes préfèrent conduire leur raison d'après un principe idéal d'égalité et de justice, plutôt que de s'en référer à l'expérience et trouver dans l'histoire de la civilisation, dans les instincts primordiaux de l'homme, dans les faits moraux et économiques, la légitimité et le fondement du droit de propriété.
Les internationalistes agissent avec non moins d'ignorance, eux qui veulent briser les nationalités, mêler les groupements humains, confondre les peuples. Ils ne se doutent pas que des faits historiques, des nécessités ethniques, des barrières géographiques, des divergences irréductibles de caractères attestent aux quatre coins de l'horizon l'impossible réalisation de leurs généreuses rêveries.
Et les anarchistes auxquels nous faisons l'honneur de prêter des théories seraient fort empêchés de nous dire en quoi le désordre l'emporte
sur l'ordre, et pourquoi le mot révolution doit être toujours synonyme de progrès. A moins, toutefois, qu'ils n'objectent que la fin de l'homme sur terre s'affirme dans la satisfaction de ses plus grossiers, de ses plus immédiats appétits, auquel cas nous serions obligés d'avouer que leur conception de la science est un peu bien mesquine.
Quoiqu'il ne faille pas se méprendre sur les intentions des révolutionnaires en tout temps, il est nécessaire ici d'indiquer la source de leurs erreurs. La plupart n'inventent leurs manifestes qu'après coup, pour légitimer ou lénifier l'outrance de leurs passions politiques, la férocité de leurs haines ambitieuses. Toutefois, parmi eux et au-dessus d'eux respirent des sincères et des convaincus, qui coulent une vie paisible dans le silence de la retraite et qui, de bonne foi, travaillent au relèvement de l'humanité. Ceuxlà, comme on dit, s'en voudraient de tuer une mouche et de porter préjudice à quiconque dans son âme. N'empêche qu'ils confectionnent des livres incendiaires capables de mettre le feu aux poudres d'un pays et de faire sauter un Etat. On a remarqué souvent que les doctrines les plus subversives furent mises en circulation par de très honnêtes gens pourvus de touchantes intentions (1). Comment donc expliquer ce phé-
(1) Par exemple Spinoza, Kant, Nietzsche, pour ne citer que les plus célèbres.
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nomène, à savoir que des philosophes habitués à réfléchir d'après les principes premiers de la logique et doués d'une intelligence supérieure aient si tristement erré toutes les fois qu'ils entreprirent de fonder un système cohérent de sociologie ?
La vraie cause, la grande cause de leur erreur gît dans cette tendance innée chez le penseur qui se nourrit de raison pure et dont le cerveau fonctionne un peu à la manière de machines délicates et très compliquées, d'accepter non seulement pour vrais, mais encore pour réels (1), des principes étroitement enchaînés dans son esprit et constituant pour lui un tout harmonieux, mais qui demeurent en définitive des créations ex nihilo, des enfants de son intelligence. Autrement dit, tout système qui nous apparaît bien lié, simple, découlant d'un seul énoncé, acquiert presque fatalement nos suffrages, tant notre esprit mathématique, amoureux de clarté, de déductions faciies, se complaît
(1) Cette différence entre le Vrai et le liéel est capitale. Je crois même, plus tard, pouvoir baser dessus tout l'édifice d'un système que j'appellerai prétentieusement la Philosophie de la vie. Pour l'instant, il suffit de dire que je vdéfinis la vérité comme tout le monde : « L'accord de la pensée et de son objet. » Seulement, cet objet peut être intérieur ou extérieur à la pensée. S'il est interne, la pensée s'accorde avec elle-même, et cette synthèse de deux idées constitue un jugement vrai. Si l'objet existe en dehors de l'esprit, nous sommes en présence d'une réalilé, et le rapport de la pensée à cet objet est réel. Par exemple, un théorème de géométrie est vrai, parce qu'il correspond aux lois logiques de l'esprit ; il n'est pas réel, parce qu'il n'existe pas indépendamment dans la nature. Au contraire, le jugement que je porte sur telle période de l'histoire peut être faux si les événements sur lesquels je m'appuie sont mal interprétés ; mais il demeure réel, parce qu'il est représentatif de faits qui existent ou ont existé en dehors dA mon Moi.
dans les constructions idéales et les plans abstraits. Autrement dit, enfin, la science de la vérité étant à la fois la science des conditions de l'accord de la pensée avec elle-même et la science des conditions de l'accord de la pensée avec son objet, le philosophe, dupe des catégories de son intelligence, préoccupé de mettre d'accord sa pensée avec elle-même dans une connaissance théorique, oublie de se reporter à l'expérience, et, lorsqu'il est enfin arrivé à ordonner son système de raisonnements et de propositions, il s'imagine aisément avoir mis sa pensée à l'unisson des choses, et n'être point sorti de la pratique.
Je voudrais qu'on appelât ce mirage intellectuel, Villusion logique. Car, c'est être dupe de la logicjue de croire qu'il n'y a de vraie science que la mathématique ou Va-priorisme. C'est être dupe de la logique que de réduire la science de la vie en formules, de simplifier la vie au point d'en tuer l'âme et de travailler sur un cadavre. La Nature nous dépasse infiniment, et contient plus de choses que nous n'en saurions concevoir. Nous substituer au réel, faire le vide dans l'histoire pour puiser dans l'océan des faits ceux-là seuls qui se peuvent accommoder à notre système préconçu, c'est encore être dupe du logisme.
Je me souviens de mon professeur de rhétorique, un certain abbé Pupied, qui, loin de nous apprendre notre littérature en situant chaque auteur dans son milieu, nous dictait des titres de dissertations dans le genre de ceux-ci : « Si Cor-
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neille n'avait pas existé, Racine aurait-il écrit ses tragédies ? » Ou encore : « Supposons que la Renaissance ne se soit pas produite, la poésie du moyen âge aurait-elle refleuri ? » Ces problèmes, dont la solution était toujours absurde et dont l'énoncé même ne pouvait se poser, offraient à notre abbé des triomphes faciles. Lorsque lui-même transcrivait au tableau noir le plan que nous aurions dû suivre, il entrait dans de longues considérations sur ce qui serait arrivé si tel fait de notre histoire littéraire n'avait pas eu lieu. Ainsi, il nous brouillait l'esprit d'aperçus infiniment drôles, faux, impossibles. Ce virus de Vuchronie ronge également quantité de sociologues qui usent de cette étrange méthode de substitution pour mettre à la place du réel des faits dans l'ordre où leur esprit veut ou voudrait qu'ils se soient produits.
Convenons donc qu'il existe deux sortes de logiques, celle de l'esprit et celle des choses, nullement contradictoires d'ailleurs, qui vont, au contraire, toujours de pair, grâce à une sorte d'harmonie préétablie entre la Nature et la Pensée. Leur alliance constitue la Vérité. En ce qui concerne la sociologie, cette fusion si pénible, semble-t-il, de la théorie et de la pratique, se fait d'elle-même dans l'expérience par la tradition.
" La langue, déclarait Esope le bègue, est le meilleur et le pire des présents. J'en dis autant de la logique, et tout le monde, bien entendu,
de se récrier. Car si vraiment — ce qu'il faut croire — la raison est notre marque de différenciation et la « spécialité » par quoi nous nous élevons, hommes, au-dessus des autres êtres, comment supposer que la science et l'art de penser puissent nous conduire en dehors du cercle de la vérité ?
Il n'est pas le lieu de philosopher sur l'essence d'être et de connaître. Il importe simplement d'être convaincu qu'une extrême tension logique fait éclater la charpente de nos édifices spirituels. Si nous raisonnions dans l'absolu, au moyen de simples concepts habilement emboîtés ; si nous devions vivre notre vie dans le jeu d'une géométrie idéale, construite au moyen de plans et de lignes extraites de l'esprit, je n'aurais aucune crainte, car, dans ce cas, il est bien clair que nous ne faisons qu'accumuler des possibles et que nous créons de toute pièce. Il n'en est plus de même lorsqu'une matière nous est assignée. Celle-ci empêche qu'on s'abstraie. Nous n'avons plus le droit de nous livrer à je ne sais quelle improvisation d'esthètes Imaginatifs, ou d'intellectuels purs ; nous travaillons sur commande.
En soi la vérité est peut-être une ; j'en suis même sûr. En pratique elle dépend d'un si grand nombre de causes et ressortit d'un si long enchaînement qu'il n'y a guère de danger de la croire relative. Ceci est mieux qu'un paradoxe, une certitude : aucune idée, je dis humaine, ne peut être poussée à sa limite sans se désorbiter. Il est un point frontière, impossible d'ailleurs à
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fixer, au delà duquel nos idées se désagrègent, alors qu'on croit qu'elles s'agglomèrent.
Au nombre des raisons qui vicient l'histoire, se trouve le très important facteur humain, sorte d'équation personnelle (1), qui consiste dans l'écart plus ou moins variable entre un fait et son interpré ation. On a dit tout le mal nécessaire de nos méthodes historiques depuis Hegel, mais si les manières de se tromper en histoire sont quantité, la plus cruelle est moins par ignorance que par excès de logisme (2).
Je suis très content que Taine m'ait défini « un théorème qui marche «. Je m'attriste aussi, parce que si l'auteur de V Inlelligence a dit vrai, je suis à plaindre. Quelle triste chose que de vivre avec un triangle dans l'esprit et de tout voir en fonction d'analytique ! A ce propos, l'abus des mathématiques nous aura perverti l'esprit. Je fus surpris d'apprendre que la plupart des philosophes ont toujours fait grand cas des équations. La philosophie m'apparaît science de la vie, du Réel, tandis que nos multiples algèbres s'attardent aux symboles et se perpétuent dans un rêve logique, vrai, stérile. Si l'on pense que la poésie est le parler des dieux, je veux dire l'expression de l'idéalité, les mathématiciens sont d'excellents poètes. Descartes, dans la se-
(1) On appelle en astronomie équation personnelle l'écart qui se produit constamment entre le passage d'une étoile au méridien et la perception de ce passage, écart qui varie avec chaque observateur.
(2) Jaurès me semble réaliser le type du mental normalien qui, parti d'un principe vrai, la nécessité de soulager les misères et d'établir le règne de la justice, désorganise, écartèle le pays par excès syllogistique.
conde partie du Discours de la Méthode, s'exprime ainsi : « Ces longues chaînes de raison, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entre-suivent en même façon. » Là gît l'erreur fondamentale : appliquer au concret la méthode des sciences exactes, c'est simplifier les choses et lés dessécher en leur enlevant toute moelle (1).
Un événement se profile dans la succession ininterrompue d'autres faits dont une série constitue ma vie et mon époque. Vous croyez sans doute que je vais le laisser en place et chercher son explication dans le fait antécédent ou conséquent. Pas du tout. Cela, ce serait de Vexpérience; or l'esprit humain en a quasi horreur. Je m'efforce, au contraire, de le tirer à moi, et, afin de le rendre représentatif, je le travaille. Car il m'est très utile, non pour la parcelle de vérité qu'il renferme, mais pour illustrer celle que je suppose. S'il est trop grand je le rapetisse ; s'il est trop petit je l'étiré ; dans les deux cas je le déforme, jusqu'à ce qu'il soit à ma taille et qu'il se couche dans la loi qui m'agrée, vrai lit de
(I) « C'est un penseur, déclare Nietzsche, ce qui veut dire qu'il s'entend à prendre les choses d'une façon plus simple qu'elles ne sont. » Leibniz, lui aussi, croyait qu'on pouvait et devait appliquer à toutes choses la forme mathématique. Il n'y a pas jusqu'à son plan de l'expédition d'Egypte qu'il n'ait exposé de celte manière. — Voir Boutroux, édil. de la Monadologie, p. 27 et suiv.
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Procuste. Chacun possède ainsi un étalon plus ou moins court qu'il applique sur des faits continus. On jauge les événements d'après la capacité de son esprit, au lieu de rendre son intelligence assez malléable pour l'adapter, telle une règle de plomb, aux sinuosités de l'existence. Déductifs, nous nous consumons dans l'a priori.
Hegel, au commencement de sa Doctrine du Droit, raille les théoriciens qui se donnent pour tâche de construire l'Etat tel qu'il doit être. Il leur explique que l'Etat existe, que c'est une réalité donnée, et qu'ils auront déjà fort à faire pour le comprendre tel qu'il est. Il leur propose l'exemple du physicien, qui n'a jamais eu l'idée de rechercher quelles devraient être les lois de la nature, mais qui se demande tout uniment quelles elles sont (1).
De fait, nous éprouvons une certaine joie à confectionner un système où tout se tient, où tout demeure bien en place. C'est, je crois, um agréable métier que de coller des étiquettes. La complexité nous répugne. L'esprit crée des synthèses, se promène à travers des sentiers bie» aérés, qui s'étendent droits, sans virages dangereux. Il aime les catégories, le simple. Toutes les fois qu'il parvient à universaliser un rapport de causalité, c'est-à-dire à inventer une loi, il jubile.
Mais qu'on y songe. Si nous parvenons à cataloguer les faits sociaux comme des œuvres d'art, à les extraire de leur milieu agité, cela ne va pas
(I) Cité par Lévij-Bruhl — La morale el la science des mœurs, p. 131.
sans tiraillements de toute sorte, sans émondages, sans solliciîaiions. Notre intelligence ne tarde pas à oublier U objet de son étude, à faire sauter les courroies chargées d'activer les choses ; elle tourne à, vide. La voilà la grande illusion, V illusion logique, qui perdi les idéologues, — ce mot dit tout; — qui manqua jouer un vilain tour à Taine en le poussant à expliquer un génie par sa « faculté maîtresse ». Tous se plurent à enfermer la vie immense en des cadres rabotés de près, et tous, atteints de cette étrange maladie intellectuelle, qu'un auteur a caractérisé d'un terme heureux : le Bovary sme (1), ou pouvoir qu'a l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, s'acharnèrent, pour mieux penser, et partant avec moins de justesse, à vider la pensée de son contenu et à la prendre pour la Réalité, alors qu'elle doit demeurer un simple instrument d'ajustage, une machine à coudre des faits.
La logique c'est de l'oxygène : une certaine quantité fait vivre ; un excès nous tue (2).
(1) Jules de Gaultier — Le Bovarysme — Mercure de France.
(2) J'espère bien qu'on saura m'interpréter. A m'en croire, je serais un furieux partisan de l'agnosticisme et un destructeur des assises de l'entendement. Il n'en est rien. Tout mon dessein consiste à montrer qu'un esprit logique et faisant des raisonnements justes, c'est-à-dire sans fautes de syllogisme, est souvent un bien petit esprit, et même et sûrement un esprit faux s'il argumente à vide, en dehors de l'expérience. Tous les hommes ont une tendance à se mettre davantage d'accord et en règle avec leur propre pensée qu'avec les faits, qu'avec Vobjet de leur pensée. La différence entre les esprits justes et les esprits faux ne provient pas tant de la qualité des raisonnements que de la soumission plus ou moins grande de ceux-ci et de ceux-là à l'expérience du réel. Or la tradition nous apporte un enseignement éprouvé, mille exemples vécus, un
L ILLUSION LOGIOUE
En 1740, Frédéric II montait sur le t'ônc. L'un de ses premiers actes fut de rendre à Wolfî sa chaire de Halle dont celui-ci avait été expulsé en 1723, ainsi que du territoire prussien sur la dénonciation de ses collègues piétistes, Francke et Lange. La même année, Frédéric II écrivait au même : « Il revient aux philosophe d'en eigner le monde et de guider les princes. Ils doivent p user avec logique et nous devons agir avec logique. Ils doivent trouver, nous devons exécuter (1). »
A Dieu ne plaise que moi, philosophe, je dise du mal des philosophes. Je ne suis dur pour les « penseurs illustres » que dans la mesure où ceux-ci se sont trompés sur l'essence et la fin de leur science, qui est de partir des notions communes, des Ta fjLâX'.jta ô;jLoXoYOj[jL£va, comme dit le vieux Socrate, pour aboutir à des constatations expérimentales. C'est, en effet, errer de croire que le vrai sociologue doit trouver. Il regarde et il voil. Satisfaisons donc au précepte de Pascal et « travaillons à bien penser ». Bien penser, c'est penser en fonction des choses ; l'étude spéculative est un acheminement, non un point d'arrivée. Posséder « l'esprit géométri-
ensemble de certitudes et de jugements où il entre de l'instrinct, du sentiment, de la raison, bref de la vie. On ne vit pas logiquement ; on vit — tout court, et cet ordre et cette discipline d'ailleurs indéfiniment perfectibles sont de tout autre nature que l'ordre et la discipline uniquement rationnels. Il y va de toute la différence entre le pensé et le vécu. (1) Cité par Ruyssen dans son ouvrage sur Kant.
que » demeure une nécessité, non une condition suffisante. Grâce à ce guide, nous sommes sûrs de ne pas nous tromper de chemin, mais nous n'avançons pas ; il nous place dans l'attitude ia plus digne pour bien voir le spectacle des passions humaines ; à nous de savoir regarder.
S'il est vrai que la connaissance des faits doit précéder la recherche de leurs lois, l'historien, avant de se sacrer philosophe et de s'appeler sociologue, commence par s'informer. Il interroge d'abord, critique ensuite, conclut quand il peut. L'utilité pratique de l'histoire dépend de sa véracité, et sa puissance d'induction vaut ses moyens de contrôle.
Aussitôt deux remarques s'imposent. En premier lieu, un fait historique perdu à sa place dans l'atmosphère sociale ambiante, tout en demeurant un atome de la réalité universelle, s'agrège dans le temps aux autres faits selon des méthodes, expressions du savoir humain. Ces méthodes vivantes (1), destinées à souder des phénomènes moraux en succession et à établir un enchaînement continu, sont plus ou moins appropriées, c'est-à-dire en rapport plus ou moins direct avec leur objet, en sorte que la véracité d'un fait dépend, jusqu'à un certain point, de sa méthode, qui n'est elle-même qu'un procédé de constatation.
(1) Ne pourrait-on définir l'iiomme une mélhode vivante ?
Or l'erreur serait grave de penser qu'il suffît d'ouvrir les yeux pour constater. Si constater revient à se rendre à l'évidence, et si l'évidence n'est rien autre que la parfaite clarté ou simplicité avec laquelle la vérité se manifeste à l'esprit, un événement historique qui toujours s'offre entouré de gangues, fort de toute la série de faits écoulés et qui le poussent, prolongé comme un écho retentissant à travers le dédale des activités contemporaines, et gros d'avenir, ne pourra jamais se clarifier au point de passer pour évident quant à ses causes efficientes et aux résultats de ses applications. Sa complexité donne prise à des constatations diverses, voire contradictoires. En ce sens donc, constater signifie affirmer sa méthode, dévoiler ses procédés d'investigation. J'ose même dire, quoique dédaigneux du paradoxe, que la méthode, sans cependant toucher à la réalité intégrale du fait, le crée, le situe dans un certain climat de vérité (l).Et déjà la méthode la plus féconde nous apparaît celle la moins créatrice, la moins interprétative, la moins intellectualiste, la plus expérimentale.
Mais si la méthode historique inocule au fait sa vérité relative, elle le pourvoit aussitôt d'une valeur propre, et c'est là ma seconde remarque. L'impossibilité d'étudier un fait pour lui-même, par plaisir de dilettante ou d'antiquaire archaï-
(I) C'est toujours la distinction si importante entre le réel et le vrai. Dans sa réalité un fait est tout entier tel qu'il est ; mais c'est de nous, de nos méthodes, de nos interprétations que dépend sa vérité, plus ou moins relative suivant qu'elle s'approche ou s'éloigne de la réalité.
sant, est avérée. Tout événement porte en lui son enseignement et ne s'en détache qu'abstraitement. Il m'indifférerait que la Saint-Barthélémy se soit accomplie le 24 août 1572, si je n'avais hâte d'en connaître la genèse et les conséquences, tant notre curiosité intellectuelle s'oriente vers la pratique, et notre besoin de violer la raison des choses se double d'une attitude d'utilité.
Qu'il soit donc bien établi qu'un événement historique ne peut demeurer neutre. Il traîne derrière lui sa leçon comme un exemple sa règle, une fable sa morale. Son profit instructif, en vue d'applications ultérieures, dépend de la plus ou moins parfaite application de la méthode.
A présent, posons le problème. Quelle est en histoire la méthode la plus capable de moins émonder les faits, la plus habile à leur extraire sans étêtement le suc nourricier ? — Je dis que l'étude du traditionalisme nous offre contenue en lui-même la meilleure méthode historique, comme le plus sûr enseignement pratique.
Moi, historien, me voici au milieu de contingences, de phénomènes très complexes, impossibles à sérier et dont la reproduction est interdite. Il ne faut pas compter les juxtaposer les uns aux autres, comme on assemble des carreaux de mosaïque. Car un fait social n'est pas un fait, mais un rapport, une série d'événements en voie d'accomplissement, une coexistence et
une succession. Etant continus, ces faits ne s'appellent tels que par les divisions catégoriques imposées par l'intelligence. En sorte que la diversité de nos jugements a pour cause le moment variable où nous faisons commencer le fait (1). L'impuissance de notre esprit à capter instantanément dans son champ visuel des simultanéités nous force à découper le long de l'horizon de vie des portions de réel. Nous ne clichons jamais que des paysages minuscules, et la valeur d'une mentalité humaine se mesure à la puissance de son objectif. Le meilleur histor en est celui qui braque le meilleur appareil photographique sur un groupe moral donné, et qui le reproduit grandeur nature. Un médiocre
(1) M. Bergson, en 1901, au Collège de France, dans un cours sur Vidée de cause, mit fort bien en lumière celte, vérité. Il prit »oin de choisir un exemple type, celui d'un corps qui tombe. Supposons, disait-il, que dans une salle à manger des chaîne» qui retiennent une suspension se brisent. Voilà un fait, quelle en est la cause ? — Sila servante, expliqueront les uns, n'avait pas touché à la lampe en l'époussetant, celle-ci ne serait pas tombée. L'ouvrier qui vient remettre le lustre en place, déclare que la faute incombe au tapissier. Un marcliand de chaînes dira que puisque la suspension doit résister à certaines torsions, la minceur de la chaîne est cause de l'accident. Arrive un physicien. « Une cause véritable, prétend-il, implique un •ffet ; dès lors la vraie cause réside dans cette double loi : chaque métal a un certain coefficient de ténacité, en rai)port avec son élasticité ; pour soutenir une charge il faut une force minimum. » Supposons un autre physicien qui ait étudié la logique chez Wund. « Une vraie cause, afflrmera-t-il, est celle qui rend compte de la totalité du pliénomène. La cause totale de la chute du corps sera la vitesse,, la chaleur, etc.. Pour tout calculer il importe de connaître le poids et la hauteur de l'objet. » — Autant de personnes appelées, autant de causes assignées. C'est qu'il existe un nombre indéfini de divisions possibles au long de la continuité du phénomène, et qu'il est très difficile de déterminer le moment exact où le corps a commencé à tomber. Quelle plus grande complication naî!.rait s'il s'agissait d'un de ces faits sociaux proposés par Stuart Mill dans sa logique, comme l'exemple d'une bataille !
historien ne possède à son usage qu'un modique instrument incapable de fournir autre chose que des réductions de la réalité indéfinie. Vous dites que peut-être reliant chaque épreuve, on parvient à composer un gigantesque cinématographe assez représentatif d'une époque historique ? Vous vous trompez. Chaque plaque mentale ne reproduit pas le paysage en question à côté du précédent. Il est des vides à combler, des taches à efïacer, des épreuves voilées à retirer. L'intervention de l'esprit décidé à rétablir une continuité dont lui-même a rompu le fil constitue proprement un système sociologique.
Et donc, moi, historien, je ne suis en définitive qu'un organisateur de faits, et les lois que mon esprit leur impose à son insu ont pour fin de les tirer de leur état brut, de les égriser, bref de les transformer. Au lieu d'induire, comme on le croit trop souvent, je déduis. Mon loyalisme intellectuel, mon bon vouloir ne prévaudront pas. Avec la meilleure foi du monde je crée. J'arrive avec une loi toute faite ; je choisis dans une époque les événements qui peuvent s'emboîter dans ma loi, et je les universalise (1).
Après cela, qu'on ne m'ennuie plus avec le truisme que l'histoire est une « résurrection ». C'est bien plutôt subsiiiiiiion qu'il faut dire, puisqu'il est établi que mon esprit n'est p;'s une plaque vierge sur laquelle des faits s'irnprcNsion-
(1) Ballanche l'avait constaté : « Les historiens, décl:u'e-t-il, cherclient à faire briller leurs talents plutôt dans la di'iuonstration d'une thèse que dans la recherche de la vérité. ' Bal!., Œuvres, édit. in-8, t. IT.
nent, et qu'il mêle toujours sa propre nature à la nature de ses objets. Je ne ressuscite que des fantômes ; chacun d'eux emprunte à mon image et me ressemble. La méthode historique est déformatrice essentiellement. Si le fait observé à travers un tempérament change de couleur, la lumière de son enseignement efTicace se trouve affaiblie d'autant.
En résumé, il est inutile de s'étonner que tout fait historique, vicié dès l'origine par nos méthodes déductives, puisse nous fournir autre chose pour l'amélioration possible des sociétés que d'hypothétiques préceptes.
Mais alors, avouer l'impossibilité de l'histoire à s'unifier par ses procédés d'investigation avec la réalité vivante, c'est étrangement rabaisser la valeur des sciences historiques ?
Entendons-nous bien. L'esprit humain habitué à se retrouver partout fausse le réel dans la mesure où il invente. Selon le mot de Bacon, notre intelligence a plus besoin de plomb que d'ailes. La grande sagesse consiste à s'oublier soi-même pour écouter parler les faits sans interrompre par notre verbiage leur conversation grandiose. Si nous manquons de chaînes pour arpenter la réalité totale, des calculs approximatifs, justifiés par l'expérience, sont possibles ; de ces calculs les faits nous fournissent tous les éléments. Le jour où l'histoire entra avec Comte dans l'ère positive, nous avançâmes
d'un grand pas à la conquête de la réalité. Ce fut le triomphe anticipé du fait sur l'esprit, la victoire de robjei sur le sujet. Si donc il n'est pas douteux que moins nous interposons l'écran de notre intelligence entre les faits, plus leur lumière brille éclatante, il appartient aux événements de nous éclairer sur la méthode dans laquelle ils désirent se refléter et sur l'enseignement qu'ils projettent.
Or, l'étude du traditionalisme historique nous offre la méthode la plus positive, la plus objective, la moins déformatrice du réel (1).
J'emprunte la meilleure définition du traditionalisme à feu Sabatier : « Au sens général, écrit-il, la tradition est le lien des générations humaines, qui, de leur succession, fait une suite organique et transmet aux dernières venues l'héritage de celles qui les ont précédées. C'est la lumière des temps, la trame de l'histoire, la conscience permanente de l'humanité.
(c Toute société engendre une tradition qui devient le trésor où s'amassent ses souvenirs et ses mœurs, ses acquisitions spirituelles, ses lois, tout le fruit de sa vie. De ce trésor intime sor-
(1) Ballaache appelait déjà l'histoire « la plus jeune des muses ». Elle ne fait que « bégayer », dit-il, et l'on ignore encore l'art « de faire parler aux traditions leur véritable langage. 1) Il dit aussi : « Il n'y a point de témérité à étudier les traditions pour chercher à y découvrir la solution des problèmes qui nous tourmentent. La témérité consisterait plutôt à vouloir faire ces recherches en dehors des traditions. » Bail., Œuvres, édit. in-8, t. III.
tent pour elle incessamment des leçons et des exemples, des inspirations et des vertus, une expérience et une sagesse pratique que rien ne saurait suppléer,
« Telle est la condition du progrès en toute chose et la loi de la vie. Ce qui est sans passé reste sans avenir. »
Autrement dit, chaque époque subsiste dans les époques ultérieures et lègue aux générations à venir le trésor de ses acquisitions successives. La valeur documentaire du traditionalisme réside donc en ceci que, loin de solliciter nos interprétations plus ou moins subjectives, la tradition nous offre, bon gré mal gré, des résultats, cette fois évidents et indéniables. L'écheveau des faits s'est débrouillé en se déroulant. Des conquêtes morales, des institutions, des révolutions accumulées, il ne reste qu'un simple résidu. Le torrent des inventions sociales se clarifie à mesure qu'il s'éloigne de sa source. A présent il court plus limpide. Nous pouvons enfin nous mirer dans ses ondes et reconnaître en notre image le reflet des races disparues que nous vivons. « Toutes les fois, a-t-on dit, qu'il s'agit de pénétrer la signification d'un phénomène complexe, il est inutile, sinon dangereux de s'attacher minutieusement aux faits de détails. »
Ainsi la tradition « allège, désencombre le passé de tant d'inutilités qui nous empêchent de le comprendre. » Elle affirme des constatations, bien différentes de celles dont nous parlâmes au début de cette étude. L'historien cesse
de créer ; son esprit inventif se trouve endigué. De toute part il palpe des résultats. Il lui suffît, passif et borné par un objet, d'ouvrir les yeux, tel l'enfant qui suit, emporté à toute vitesse dans ce train monstre qu'est la Vie, la fuite prévue des horizons lointains. Des conclusions que nous n'avons pas voulues s'imposent, matérialisées dans les événements contemporains. Si nous persistons à passer outre, on se heurte au mur de la réalité. D'eux-mêmes, sans secours intelligent, les faits se sont interprétés. Par leur union plus ou moins régulière sous le regard du Temps, ils engendrèrent des conséquences qu'à l'heure actuelle, nous subissons. L'âge, en compliquant leur progéniture, en a simplifié le dénombrement ; car il est plus facile de compter des races que des familles, un efïet que ses causes composantes.
Ce n'est pas tout. L'expérience seule, non l'historien faux prophète, peut se prononcer sur la qualité des richesses transmises. Or, par une sorte de sélection naturelle dont il serait curieux d'étudier les lois organiques, le passé ne peut transmettre de son bilan que les bénéfices (1), Ce qui est né viable vit ; ce qui porte le germe de la mort ne tarde pas à disparaître. De lui-même le poison s'élimine du corps social. Un père alcoolique n'engendre que des enfants rachitiques dont la descendance s'éteint aussi-
(1) Peut-être faut-il interpréter dans ce sens la parole de Ballanche : « Soyez-en bien convaincus, les traditions ne peuvent jamais être entièrement perverties. » Bail., Œuvres, édit, in-8, t. III.
tôt, absorbée par la vie. Au malaise qu'éprouve une nation, aux troubles intestins qui l'émeuvent, se reconnaît la disconvenance des aliments moraux ingurgités (1).
Et je me représente la race française au bord du grand fleuve de la tradition, travaillant à extraire les paillettes d'or mêlées au sable inutile. Des tamis sont disposés près de la berge qui, sans cesse remplis et sans cesse en mouvement, filtrent à travers leurs grillages les impuretés séculaires. La glaise, le gravier, tout ce qui ne peut subsister s'écoule, et la matière précieuse dont s'enorgueilliront les générations futures, demeure. C'est proprement ce que j'appelle le crible tradiiionalisle.
Oui, l'esprit humain, borné dans ses vues et sujet à l'erreur, possède à son service un merveilleux instrument de précision. Il est fâcheux que tant de sociologues aillent chercher bien loin ce qu'ils trouveraient aussitôt, s'ils consentaient seulement à se retourner. La tradition
(1) Cette sélection des caractères a été mise en relief par le professeur Metchnikolï dans son ouvrage : Etude sur la nature humaine. Ayant à traiter des harmonies de la nature, le savant biologiste montre après Darwin et Walace que chez une même espèce les particularités utiles de cette espèce se transmettent et se conservent seules ; les particularités nuisibles, au contraire, ne tardent pas à disparaître. Si ces caractères désharmoniques persistent, la perte de l'espèce s'ensuit, à moins qu'ils ne se transforment en d'autres caractères utiles à la vie de cette espèce. Ceci est la principale loi de l'origine des espèces par sélection naturelle. Sa valeur reste la même appliquée à l'évolution des sociétés.
est une expérience toute faite que les siècles se lèguent, et qui contient la meilleure méthode historique, comme le plus sûr enseignement doctrinal.
Par le fait que notre intelligence demeure impuissante à analyser chacun en particulier tous les événements qui constituent le champ de l'activité humaine, les résultats d'une époque historique nous importent seuls. Mais ces résultats, comment les dégager, si chaque fait donné dans sa complexité nous échappe (1) ? La tradition vient à notre secours en opérant cette synthèse. De même qu'on reconnaît la qualité d'un arbre à ses fruits, la bonté d'une morale à ses conséquences pratiques, on se rend compte qu'une théorie sociale est viable qui a fait ses preuves et acquis ses quartiers. De cet ensemble de lois, d'institutions, de coutumes cjui fleurirent au cours des âges, la tradition cueille les plus représentatives et compose un bouquet dont le parfum essentiel suffit à réveiller en nous tout un passé enfoui. Pour parler sans figure, la tradition, c'est de l'expérience accumulée.
Taine a dit : « Si jamais nous découvrons la constitution qu'il nous faut, ce ne sera point par les procédés en vogue. En effet, il s'agit de la
(1) « De même que le physiologiste, penclié sur le corps humain, interroge en vain chaque atome pour trouver l'âme, c'est en vain que, penché sur les urnes, nous cherchons à recueillir l'àme de la nation. Les atomes humains interrogés nous donnent la somme des raisons particulières, mais non la raison sociale ; c'esl-à-dire qu'ils expriment ce qu'il ij a dans la nation d'essenliellemenl changeant et éphémère, mais non ce qu'il y a de permanent, ce qui seulement pourrait donner naissance à quelque pensée dirigeante. » Léon de Montesquieu, Le Salut public, p. 172.
découvrir, si elle existe, et non de la mettre aux voix. A cet égard, nos préférences seraient vaines ; d'avance, la nature et l'histoire ont choisi pour nous ; c'est à nous de nous accommoder à elles, car il est sûr qu'elles ne s'accommoderont point à nous. La forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé... On doit donc renverser les méthodes ordinaires et se figurer la nation avant de rédiger la constitution. » Mais comment « se figurer la nation » sans tenir compte de ses instincts primordiaux, de ses mœurs, de ses tendances, et c|ui donc nous renseignera sur la constitution appropriée à cet état d'âme collectif ? Evidemment la tradition.
J<> suppose — ce qui, hélas ! n'est que la stricte réalité — que nous soufïrions d'un malaise général, que notre nation « traverse une crise », pour parler comme les journalistes. Voici un fait ; les organes du vaste corps social s'étiolent- Quel remède apporter ? quelle panacée conseiller ? Bien entendu, un diagnostic philosophique restera impuissant (1). C'est donc l'histoire que nous irons consulter ; non pas, ou plutôt secondairement, l'histoire de tel ou tel peu]>]e, mais la gesle de la nation française. Il importe donc de connaître l'anatomie de notre race et la constitution de son tempérament. Seule la tradition pourra nous éclairer sur ce
(1) iN 'est-ce pas Renan qui a dit : « La France procéda philosopiiiquement en une matière où il faut procéder historiquement ».
qui convient ou ne convient pas à notre mode de vivre habituel. En regard de notre époque rongée d'ulcères, elle opposera les périodes saines de notre histoire. En nous faisant toucher du doigt la cause de nos souffrances intestines, la tradition nous proposera la meilleure thérapeutique appropriée à notre organisme.
Une sociologie basée sur la tradition apparaît non seulement comme légitime, mais encore comme éminemment scientifique. Elle cadre d'abord en tout point avec les lois de V imitation de Tarde. Le distingué sociologue, à force de creuser les phénomènes sociaux, est arrivé à heurter le fait élémentaire, fondamental, qui est l'imitation. Oui, le caractère de l'acte social est d'être imitatif. « Le couple social, dit-il, n'est pas le couple de l'homme et de la femme fondé pour la reproduction physique, mais le couple de deux personnes de l'un et l'autre sexe dont l'une agit spirituellement sur l'autre. » Peu à peu l'imitation se propagera ; au lieu d'un couple il y en aura plusieurs, il y aura contagion sociale. On pourra définir la société : une collection d'êtres en train de s'imiter. Ainsi l'imitation explique to-, t dans les phénomènes sociologiques. La raison étant l'ensemble des idées communément acceptées, devient elle aussi un produit de l'imitation (1).
(1) Cf. Tarde, les Lois sociales et les Lois de V imilalion . Alcan.
D'autre part, les lois de l'imitation qui sont les lois du traditionalisme — en partie du moins, — ne contredisent en rien les lois de l'invention. Aussi bien, on a trop la tendance à se figurer Vinvenieiir à la manière d'un devin ou d'un dieu qui en créant opère un miracle. Rien n'est plus funeste qu'une pareille conception du génie. En réalité, il n'y a pas d'invenlions.hes êtres sont des virtualités qui se développent peu à peu. Suivant le principe de continuité cher à Leibniz, « la nature ne fait pas de sauts », et tout évolue par transition insensible. On pourrait même dire que le grand homme n'a jamais existé. Les découvertes sont le produit des inventions multiples et infinitésimales de la foule obscure réalisée dans un esprit supérieur. Il n'y a pas discontinuité dans les découvertes, mais progression géométrique, comme pour la croissance de la population. La découverte est parachevée par le grand homme, elle n'est pas faite par lui. Imaginez qu'on remplisse un tonneau avec des tasses. Au bout d'un certain temps celui qui versera sa tasse dans le tonneau le fera déborder. Ce n'est pas lui qui l'aura rempli. Ainsi la tradition augmente chaque jour ses conquêtes et accroît son domaine sans brusques invasions, sans révolulions.
Conforme aux lois de l'imitation et de l'invention, le traditionalisme puise encore sa valeur scientifique dans les lois de l'évolution, celles-ci ne faisant que mettre en pratique sur le plan de création continuée les deux premières. En effet, les lois de l'évolution ou du
devenir peuvent se ramener à deux principales :
1° Comment le présent mainlient-il les acquisitions du passé ?
2^ Comment l'avenir parvient-il à se différencier du présent {!) ?
Or ces deux lois qui permirent à Cuvier et à Lamarck d'affirmer V invariabilité des espèces et la mulabililé des formes organiques sous V influence du milieu, trouvent leur complète réalisation dans la théorie sociale du traditionalisme. D'une part, pour maintenir les acquisitions du passé, le présent doit se les assimiler, les vivre, ce qui suppose tout un système de lois élaborées dans le sens de la tradition, puisque la tradition est a priori le protoplasma en perpétuel devenir, le noyau central d'où sortent par sicciparité les différents membres du corps social constitué. Cette différenciation indéfinie suppose nécessairement, si l'on veut que l'évolution ait lieu suivant un plan uniforme en étroite corrélation avec les tendances constitutives de la race, que ce système de lois est incarné dans une dynastie qui perpétue dans un même sens les acquisitions de l'expérience sociale (2), De plus, pour maintenir ces acquisisitions, le présent doit se défendre des invasions
(1) Tout le système de de Maistre ne pourrait-il se résumer ainsi : Unité el continuité '?
(2) C'est une remarque de psychologie élémentaire mais vraie : une idée — et partant une tradition — n'acquiert de force que réfléchie, objectivée ou symbolisée par un homme. Par exemple, une doctrine jiluiosop!iif]ue ne prend corps, si j'ose dire, que reportée sur la tète d'un philosophe chef. Le monadisme, c'est Leibniz ; le criticlsme, c'est Kant.
funestes et repousser les éléments étrangers inassimilables. Le nationalisme fait ici l'office des leucociîcs ou globules blancs dont la fonction consiste à protéger l'organisme des poisons ingurgités par hasard et des microbes meurtriers.
D'autre part, loin d'éliminer le facteur humain et l'apport des générations futures, la tradition, après avoir délimité à la suite d'expériences séculaires les conditions de vie et de santé d'une nation, son régime et ses exigences propres, tend de tout son pouvoir accumulé au plein épanouissement des qualités et des forces nationales, à condition que ce progrès se propage avec lenteur et ordre.
L'ordre, en effet, est le principe même de l'évolution. L'étude de la paléontologie nous donne à ce sujet tous les renseignements désirables, et, si je ne faisais ici autre chose que de jeter des jalons et fixer des points de repère, il me plairait d'accumuler les exemples. Qu'il me suffise de dire que plus une nation évolue suivant son ordre et les lois de sa nature, plus elle progresse. Qu'importe que les rameaux de l'arbre se prolongent dans toutes les directions, si chacun demeure solidement attaché au tronc et si le tronc plonge dans la terre — la terre de nos morts — des racines profondes. Pourvu que nous ne lâchions pas ce mystérieux fil d'Ariane Cfu'est la tradition, nous pouvons nous avancer aussi loin que nos goûts le veulent dans le dédale des activités humaines et nous donner fantaisie d'être impressionnistes, wagnériens,
voire symbolistes, au grand scandale des « philistins » sentimentaux (1).
Ceux-ci donc qui considèrent le traditionalisme comme un retour en arrière n'ont jamais réfléchi sur le sens exact du mot tradition. Là encore nous retrouvons la grande question de l'en soi et du relatif dont nous eûmes occasion de nous occuper. En soi, deux faits ne se reproduisent jamais de même, et cette objection au traditionalisme ne subsiste qu'en tant c[u'on raisonne dans l'abstrait. En réalité, les différences sont peu appréciables et on n'a pas à en tenir compte au point qu'on ne puisse affirmer que la vie est un grand « recommencement ».
Mais ce recommencement se situe sur un plan continu où s'agglomèrent tous les progrès passés, où viendront prendre place toutes les acquisitions futures. Il n'y a pas eu deux César, ni deux Napoléon, mais les passions humaines subsistent toujours. Le cadre seul a changé, non l'âme indestructible de la nation.
(1) Ecoutez ce joli passage de Barrés : « On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres expressions nationales que la propagande politique, bien qu'à cette minute je ne sache pas d'œuvre plus utile et plus belle. Mais, après la victoire, nous ne penserons pas à nous interdire l'art total. « Ironie, pessimisme, symbolisme » (que dénonce M. Doumic), sont-ce là de si grands crimes ? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns des plus grands génies de notre race ; nous verrons s'il n'y a pas moyen de tirer queUpie chose de ces velléité? de symbolisme que les critiques devraient aider et encourager, plutôt que bafouer — et ce rôle d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic, — car en vérité, comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinée du pays et aider à son développement, si nous perdions le sentiment de notre propre activité et si nous nous découragions de la manifester par ces spéculations littéraires dont notre conduite i)résenle démontre assez qu'on avait tort de se méfier ? «Barrés, Scènes et doclrines du nationalisme, p. 19
Bien mieux, il se pourrait que dans cinq ùents ans notre morale se soit considérablement transformée, c'est même probable. Mais soyez sûrs que si de tels faits arrivent sans qu'aucun trouble social ne s'ensuive, c'est que cette transformation, qui s'opérera — si elle doit avoir lieu - — • avec lenteur et ordre, sera devenue une nécessité conforme à l'esprit de la nation et une possibilité — ceci n'est pas du La Palisse. Du bloc social entamé par les siècles, que façonnent sans fin nos mœurs, nos coutumes, nos besoins, nos tendances, se détachent chaque jour des fragments pulvérisés ; mais le bloc se reconstitue sans fin et change d'aspect sans changer de nature.
Quoi qu'il en soit, c'est toujours à la tradition à laquelle il importe de s'en référer. Elle seule, pouvant nous éclairer sur les aptitudes constitutives et les virtualités de la nation française, nous indiquera la convenance ou la disconvenance de nos acquisitions futures. Tout doit passer par son crible. Elle a une telle horreur de la mort qu'elle ne conserve que les éléments capables de faire de nous une nation intense.