‹ Essais sur la tradition françaiseChapitre 13 sur 17 · MALEBRANCHE ET LE MARQUIS D ALLEMANS · texte numérisé non relu

MALEBRANCHE ET LE MARQUIS D ALLEMANS

Le hasard est un aimable guide qui, au moment où l'on s'y attend le moins, vous prend par la main et vous conduit à travers la forêt des surprises et des enchantements.

Lorsque j'appris, par l'intermédiaire d'un fort obligeant ami, qu'une correspondance inédite de Malebranche venait d'être découverte dans l'Hôtel de Ville de Honfleur, je n'hésitai pas à demander communication de ces précieux documents. Grâce à la bonne volonté du maire de Honfleur, cette correspondance fut déposée, par voie hiérarchique, aux Archives, où je pus la consulter à loisir.

Malheureusement la désillusion vint vite refroidir mon enthousiasme. Sans entrer dans le dénombrement des pièces contenues dans le portefeuille en question, et sans rechercher comment ces documents échouèrent dans la gracieuse ville du Calvados, qu'il me suffise de dire que la plupart furent jadis publiés par l'abbé Blampignon dans un livre justement célè-

bre. Pourtant j'avais bien sous les yeux les originaux avec, sur les lettres, le cachet du temps. Mais, encore que l'abbé Blampignon n'ait publié que des copies, je dois bien avouer que ces copies sont exactes et qu'il ne reste que peu à glaner de ce côté.

Au nombre de ces lettres il s'en trouvait onze d'une grasse écriture aristocratique qui attirèrent mon attention. Elles portaient une haute et fière signature : D'Allemans. L'idée me vint, en guise de dédommagement, d'étudier plus à fond les rapports intellectuels et si étroits qui ont uni dans la plus vive amitié Malebranche et le marquis d'Allemans (1).

r La philosophie de l'auteur de la Vision de Dieu eut, dans la seconde moitié du xvii^ siècle, un tel rayonnement, que l'humble Malebranche, amoureux de solitude et plongé dans le plus profond recueillement, se trouve, sans le vouloir, en relation avec les plus illustres personnages de son temps. Le plus curieux est que notre philosophe détestait la correspondance (2). Bon gré mal gré il fut obligé de prendre la plume et de répondre à une objection de celui-ci, de

(1) M. A. Dujarric-Descombes, vice-président de la Société histoFique et archéologique du Périgord, a écrit une intéressante brochure sur le Marquis d'Allemans, sa vie el ses écrils, Périgueux, 1890, où j'ai copieusement puisé.

(2) « C'est une chose fort ennuyeuse que de philosopher par lettres : on y perd beaucoup de temps el on n'avance guère. » Lettre de Malebranche à M. de Torsae, 21 mars 1696.

UN MAROUIS PHILOSOPHE AU XYII^ SIÈCLE 211

donner un éclaircissement sollicité par celui-là. Sa bonté aidant, le nombre des correspondants, loin de diminuer, ne fit que s'accroître.

Pour ne parler que des souverains, nobles et gentilshommes en relations suivies avec Malebranche, citons le roi d'Angleterre, Jacques II, connu pour ses malheurs et sa grandeur d'âme. Exilé et de passage à Paris, l'illustre proscrit vint s'entretenir avec Malebranche dans la cellule de la rue Saint-Honoré. La princesse Elisabeth, à qui Descartes dédia ses Principes de Philosophie, fille aînée de l'électeur palatin, voulut aussi entrer, quoique protestante, en relation avec l'auteur de la Recherche de la Vérité. Elle écrivit son dessein à sa sœur l'abbesse de Maubrisson. Malebranche s'efforça de la convertir, sans y parvenir. ^

Parmi d'autres étrangers de marque, notons Milord Wadrington, mort vice-roi de la Jamaïque, qui, durant deux années de séjour à Paris, rend tous les matins visite à Malebranche et obtient l'insigne faveur de faire son portrait. Celui-ci compte aussi de nombreux admirateurs en Espagne, en Allemagne, dans le Royaume de Naples où le comte de Saint-Etienne se déclare le protecteur de la philosophie cartésienne. « Je sais, dit Fontenelle, que dans la guerre du roi Guillaume un officier anglais, prisonnier, se consolait de venir ici, parce qu'il avait toujours eu envie de voir le roi Louis XIV et M. Malebranche. »

En France, il faut mettre au premier rang le grand Gondé, si ami des lettres et des arts. Le

vainqueur de Rocroy considère Malcbranche comme le plus sublime métaphysicien. Etant à Chantilly, il y fait venir plusieurs fois notre philosophe et déclare que u ce Père lui a plus parlé de DicLi dans cet espace de temps que son confesseur n'avait fait en dix ans ».

Le comte de Roucy est un de ses intimes. C'est dans la maison de campagne de ce dernier que Malebranche se retire parfois pour travailler ; c'est encore chez le comte de Roucy qu'il rompt sa première lance avec Arnauld.

Malebranche initia aux mathématiques le marquis de l'Hôpital, si connu par son Analyse des infiniments petits. Après la mort de son ami, le philosophe édite ce livre, traçant de sa main des figures explicatives et donnant tous ses soins à cette publication. Il tomba même gravement malade à la suite de cet excès de travail. Non moins intime fut le Duc de Chevreuse, pour qui Malebranche écrivit ses Conversations chrétiennes (1). De son côté, l'illustre chancelier d'Aguesseau, dans la seconde instruction à son fils, parle des entretiens fréquents qu'il eut avec Malebranche et, dans l'instruction quatrième, il loue particulièrement en lui ce qui touche à l'observation morale. C'est encore chez un grand seigneur, M. du Metz, à Villeneuve-Saint-Geor-

(1) « Feu M. le duc de Chevreuse fut cause des Conversations cliréliennes de l'autheur. Ayant remarqué dans la Recherche de la Vérité bien des endroits si beaux pour la religion et la morale, il pressa le R. P. de les ramasser dans un seul ouvrage, alîn que l'impression en élanL [ilus grande ils portassent plus coup et fussent jjlus utiles : ce qu'il fit dans son livre intitulé de la sorte. » Eloge du P. Malebranche par M. d'AUemans.

ges, que, le 18 juin 1715, Malebranche sent les atteintes de la maladie qui devait l'emporter.

Malgré toutes les précieuses amitiés que Malebranche rencontra sur sa route, il ne trouva pas de plus brillant disciple, de plus fougueux défenseur, de compagnon plus affectueux que le marquis d'Allemans.

Celui-ci descendait de l'illustre maison Du Lau, issue des souverains de Biscaye, qui vint s'établir en Périgord au xv^ siècle. Son grandpère, Daniel Du Lau, seigneur de la Côte, épousa en 1600 Sibille Jaubert, dame d'Allemans, des Rivières et Montardy. C'est par ce mariage qu'entrèrent dans la maison Du Lau la terre de Montardy, où naquit l'ami de Malebranche, et celle d'Allemans, dont il retint le norn.

Il fut baptisé dans la chapelle du château de Montardy en même temps qu'un de ses frères et qu'une de ses sœurs. L'enfance d'Armand Du Lau, marquis d'Allemans s'écoula paisible à l'ombre des tilleuls et des marronniers de ce magnifique château.

D'un esprit étrangement délié et précoce, Armand, au contact de la nature, ressentit de fortes et saines impressions qu'il ne devait pas oublier. Nous le verrons, en effet, en pleine force de l'âge, et comblé d'honneurs, déserter la cour pour se retirer dans ses terres et s'occuper d'améliorer la condition de ses nombreux vassaux. L'amour de la vie champêtre joint à une tendre affection pour les humbles paysans du Péri-

gord lui firent préférer la paix de l'existence terrienne aux splendeurs de Versailles.

Déjà son père lui avait donné l'exemple de la bonté et du désintéressement. Isaac Du Lau tenait à honneur d'être le parrain, lui ou ses fils, des enfants de ses fermiers! Il les faisait baptiser dans la chapelle du château, et M. Dujarric- Descombes a plusieurs fois relevé dans les actes rédigés par le curé à ces occasions le nom d'Armand Du Lau, dont le prénom s'est ainsi perpétué dans les villages environnants. Les seigneurs de Montardy s'attachaient à leurs domestiques, les mariaient et les dotaient. Les serviteurs faisaient partie de la famille ; on les traitait avec bonté. Un fermier venait-il à perdre sa récolte par suite d'un orage, les châtelains le secouraient de leur mieux. Ils présidaient volontiers les fêtes de la paroisse et acceptaient d'être parrain ou marraine des nouvelles cloches. M. Dujarric-Descombes a retrouvé le testament mutuel d'Armand Du Lau et de Marie de Gerbaud, seigneur et dame de la Côte, qui achèvera de nous édifier sur la direction que la famille Du Lau entendait donner à l'éducation de leur postérité.

Nous voulons nos enfants, écrivaient en 1686 les nobles testateurs, estre eslevés dans la crainte de Dieu et dans la religion catholique, apostholique, romaine, que nous avons toujours professée, au reste, suivant leur condition, et qu'il ne soyt rien espargné pour leur éducation, exortant nos enfants masles de prendre le party de leur prince avec attache et fidélité, et de ne demeurer dans la province que le plus tard qu'ils pourront.

Armand, qui avait puisé dans les exemples de son père le goût pour les occupations des champs et le dévouement aux gens de la glèbô dont il vit de près les misères, trouva dans sa mère une conseillère vigilante et une institutrice profondément chrétienne. Celle-ci lui donna le goût du devoir religieux, l'habitude de là piété et de la dévotion. Cette influence maternelle porta ses fruits ; elle achemina le jeune liomme à la vie contemplative, sans lui ôter sa rectitude de jugement et son bon sens pratique.

Il atteint ainsi l'âge de vingt-quatre ans, époque où il épouse sa cousine Suzanne Du Lau, demoiselle de Champniers, qui lui apporte la terre du même nom. C'est tantôt de Champniers, tantôt de Montardy que le marquis datera ses lettres à Malebranche.

Ayant perdu son père en 1677, Armand se décida à briguer un emploi à la cour. Il fut nommé écuyer de la reine Marie-Thérèse d'Autriche et ne tarda pas à gagner la confiance de celle-ci. D'un caractère doux et modeste, la femme de Louis XIV « semblait craindre également de déplaire à Dieu ou de déplaire à son royal époux ». Elle sut apprécier comme il le méritait cet homme intègre et pieux. Mais ce commerce fut de courte durée. Une maladie de quelques jours enleva la reine, le 30 juillet 1683, qui se trouva, pour reprendre l'expression de Bossuet, c. toute vive et tout entière entre les bras de la mort, sans presque l'avoir envisagée ».

Plus rien ne retenait d'Allemans à Paris. 11 se hâta de fuir les plaisirs de Versailles, d'autant qu'une santé débile et que des sentiments trop élevés au milieu d'un monde futile l'entraînaient à la retraite. Il revint au pays natal pour se livrer entièrement à la philosophie, à l'exploitation de ses domaines et au soulagement des misères du peuple. C'est alors qu'il entame avec Malebrariche cette correspondance dont nous avons parlé au début de cette étude.

Avant d'être nommé écuyer de la reine, d'Allemans s'intéressait déjà à la philosophie de Malebranche. Il profita de son séjour à Paris pour se rendre au couvent de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, n.-ais dès 1674, c'est-à-dire dès son apparition il avait lu et médité dans sa retraite de Montardy le premier volume de la Becherche de la Vériîé.

Aussi bien tout semblait fait pour unir étroitement deux esprits aussi distingués : une naissance illustre (1), car on sait que la famille Malebranche avait la particule et portait de gueules à une palle de lion dJargcnl descendante du flanc senestre — mais, plus c{ue tout, une étrange conformité de goûts et d'humeurs.

Par sa mère, parente de M"'^ Acarie, réformatrice de l'ordre du Carmel, Malebranche avait du sang mystique dans les veines. Tout

(1) La mère de Malebranche, Catherine de Sauzon, eut un frèreivice-roi du Canada.

en montrant un sens très positif des réalités journalières de l'existence, d'Allenians avait aussi puisé chez sa mère une certaine curiosité pour les conceptions idéalistes et les méditations spirituelles. Nous avons vu et nous verrons encore à quel point la chanté d'Armand s'intéressait aux opprimés et aux paysans vivant sur ses terres, dont il s'efforçait de panser les plaies en même temps qu'il améliorait leurs cœurs. La bonté de Malebranche ne le cède en rien à cette générosité. L'histoire enregistre la donation que fit l'auteur de la Becherche de la Vériîé à l'Hôtel- Dieu, en 1673, d'une maison dont il était propriétaire rue Saint-Honoré. En 1703, il renonce à la succession d'un de ses frères. Voici des faits plus touchants encore. Malebranche avait à son service un domestique du nom de Prestet. Remarquant son esprit éveillé et sa grande dévotion, Malebranche se met en devoir de lui apprendre les mathématiques. Il le fait aussi entrer à l'Oratoire. Le Père Prestet devint un géomètre éminent. Malebranche procède de même avec son secrétaire Carré, fils d'un paysan, à cette différence près que, découvrant l'aversion de celui-ci pour la carrière ecclésiastique, notre philosophe fait sortir Carré de l'Oratoire et lui procure un préceptorat. Carré finit ses jours avec une réputation de mathématicien distingué.

A côté de ce zèle mutue pour secourir les faibles, il faut noter chez d'Allemans comme chez Malebranche de curieuses affinités. Le marquis n'aime rien tant que la campagne et la

vie des champs. Malebranche va également demander à la nature le recueillement nécessaire à ses profondes méditations (1). L'un et l'autre, afm de mieux philosopher, fermaient leur âme à toutes les distractions des sens (2). De part et d'autre, même méthode d'éducation. On sait que Malebranche attacjue vivement l'imagination, cette « folle du logis », maîtresse d'erreurs. Dans les Principes généraux de la philosophie générale que d'AUemans rédigea pour servir de programme d'études à ses fils et les préparer à l'œuvre de Malebranche qui, pour lui, est la suprême sagesse, le marquis témoigne Ijeu d'enthousiasme pour les écrits d'imagination pure, comme la fable ou la poésie « qui a de grandes beautés », mais qui est dangereuse lorsqu'on la tourne « vers les objets des sens et des passions ». La tragédie ne trouve même pas grâce à ses yeux.

Leur santé semblait encore les rapprocher dans la même faiblesse. Nous avons un portrait de Malebranche du P. Lelong qui nous peint le philosophe sous un aspect malingre et rachitique (3). D'AUemans n'est pas non plus d'une

(1) « Lorsqu'il vouloit composer quelque ouvrage, il vouloit être seul ; le bruit du dehors ne l'interrompoit point, mais il étoit inquiété par la présence de ceux qui étoient avec lui et dont il appréhendoit d'être interrompu. Aussi il s'est retiré plusieurs fois à la campagne, afin d'y travailler plus librement, et pour y jouir d'un repos plus tranquille. » Extrait des Mémoires du P. Lelong.

(2) D'AUemans écrit : « Je ne pense jamais mieux que lorsque seul, dans un cabinet, je consulte la vérité intérieure, sans que rien d'extérieur ne distrait ou trouble mon imagination. »

(3) « La complexion du P. Malebranche étoit très-foible : cela venoit en partie de la construction de sa machine, car il n'avoit pas répine.du dos faite comme les autres ; elle est

constitution robuste. Sa santé nécessite, dit-ii, des soins constants. Aussi les voyons-nous s'entretenir de leurs remèdes respectifs. Malebranche a la curieuse habitude de se traiter seul, sans l'aide d'aucun médecin. Sa grande médecine est la fréquente absorption « d'une grande quantité d'eau prise à l'intérieur ». Sur ses conseils, d'Allemans essaye de cette thérapeutique et s'en trouve bien. Le disciple do Malebranche se reconnaît jusque dans la description du corps humain que propose d'Allemans à son fils dans ses Principes généraux de la philosophie. Il considère, en effet, notre corps comme une« machine hydrolique composée d'une infinité de tuyaux », que rien n'est capable de nettoyer « comme une grande abondance d'eau, la plus insinuante et la plus fondante des liqueurs ».

L'amitié du marquis d'Allemans pour Malebranche ne tarda pas à se manifester de manière effective. On n'a peut-être pas assez remarqué à quel point les philosophes les plus doux de caractère, les plus humbles et, en apparence au moins, les plus inoft'ensifs, ont déchaîné de colères. Malebranche n'échappa pas à cette loi. Il fut en butte, lui qui n'aspirait qu'à la solitude, aux plus dures persécutions. Le marquis,

ordinairement un peu convexe en dehors et commence vers les reins à se courber en dedans, mais la sienne faisoit comme la lettre S, c'est-à-dire qu'en haut il y avoit plus de largeur qu'à l'ordinaire, ensuite elle s'enfonçoit et en différents endroits de sa longueur. » Exlrail des Mémoires du P. Lelong.

heureusement, veillait et, grâce à ses puissants appuis à la cour comme à la ville, put éviter bien des ennuis à son illustre ami.

On sait à quel point le grand Arnauld était d'un caractère susceptible. La Recherche de la Vériié sembla tout d'ahiord donner raison au jansénisme. Ce n'était qu'un leurre. La question de la grâce mit aux prises ces deux grands philosophes. En vain voulut-on s'interposer. Le marquis d'Allemans prêta son concours et s'efforça de rapprocher l'huile du feu. Il organisa à cet efïet une conférence au mois de mai 1679 chez le marquis de Roucy. Arnauld, d'un tempérament bouillant, s'emporta dès les premiers mots ; d'auditeur il se change en accusateur. Comme la voix du P. Malebranche ne parvenait pas à dominer cette tempête, celui-ci demanda à se défendre par écrit dans un mémoire qui fut envoyé à Arnauld en Hollande, où le fameux janséniste ne tarda pas à s'enfuir. De là ce Traifé sur la nature el la grâce qui fut le point de départ d'une polémique trop longue à résumer, mais durant laquelle d'Allemans ne cesse de prêter son concours à Malebranche.

Aussi bien le danger n'était pas de ce côté. Arnauld fut bientôt abandonné et ne tarda pas à être mal en cour. Une autre querelle, autrement grave celle-là, allait surgir entre Malebranche et Bossuet. Elle prit tout de suite des proportions inquiétantes, à cause de l'influence de l'évêque de Meaux et de son crédit à la cour qui, selon le mot du P. André, « le rendait formidable ».

Bossuet avait tout, d'abord, lui aussi, admiré la Recherche de la Vérité, mais lorsque Malebranche lui eut envoyé son fameux Traité de la nature et de la grâce, l'éminent prélat écrivit ces simples mots, terribles en leur concision : putclira, nowa, falsa. Toutefois, avant d'entamer la lutte, Bossuet voulut conférer avec son adversaire. Malebranche, méfiant, et craignant, dans une chaude discussion, de se laisser aller à des extrémités regrettables, se refuse à cette entrevue. C'est alors que d'Allemans irtervient. On se rencontre chez le duc de Chevreuse. Mais l'on n'arrive pas à s'entendre, et l'on se sépare sur des mots aigres-doux. Bossuet se prépare à l'attaque. D'Allemans retient quelque temps encore le bras du prélat intransigeant. Ce qui n'empêche ce dernier de décocher une première flèche contre Malebranc?ie du haut de la chaire de Saint-Denis, dans l'oraison funèbre de Marie- Thérèse. On connaît ce passage célèbre : « Que je méprise ces philosophes cjui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général, d'où le reste se développe comme il peut. »

Bossuet envoya même un exemplaire de cette oraison funèbre à Malebranche, qui se hâte — est-ce ironie ? — de quitter la campagne où il repose, pour venir remercier l'auteur du Discours sur Vhistoire universelle. Mais Bossuet persiste de plus belle dans son dessein de réfutation. Sur ces entrefaites, d'Allemans se décide à quitter ses terres et à venir s'entretenir avec Malebranche. « Je ne vais proprement à Paris, lui

écrit-il, que pour vous voir, et je n'y veux être que lorsque vous y serez. » La vraie raison de c voyage, on le devine, est d'empêcher Bossuet dv sévir contre Malebranche. Dans un entretien, nous dit l'abbé Blampignon, qui eut lieu à Versailles entre le duc de Ghevreuse, Bossuet et lui,

D'Allemans se mit à reproduire exactement le système de l'oratorien sur la nature et la grâce. Bossuet se contenta de reprendre le discours du marquis d'AUemans et de le répéter presque textuellement sans discuter et sans juger ; c'était ,je pense, pour convaincre les amis de Malebranche qu'il avait su comprendre, car la plainte la plus ordinaire du philosophe était de dire qu'on ne saisissait pas ses principes. Emerveillé, croyant déjà Bossuet devenu malebranchiste, d'Allemans s'écria, dans son admirable naïveté : « Pour ce coup, monseigneur, vous voilà bien près du royaume de Dieu ! »

Pour achever de convaincre Bossuet, le marquis philosophe, de retour dans sa province, se met en devoir de rédiger un mémoire où le système de Malebranche est expliqué en son entier. Avant de livrer au prélat cette importante étude, d'Allemaiis a soin de la montrer à Malebranche, afin que l'auteur de la Becherche de la Vérité y donne son visa. La lettre suivante écrite à Champniers le 30 mars 1687 nous l'apprend :

M. le comte de Boursac vous rendra ce paquet, mon très-révérend Père; il contient l'écrit depuis si longtemps promis à M. de Meaux, et une lettre que je lui écris, où il me semble que je lui fais assez bien voir ou qu'il n'a su ce qu'il a dit dans son Discours sur l'histoire universelle, ou qu'il faut qu'il soit de votre senti-

ment. Si j'avais simplement écrit pour des philosophes, mon écrit serait bien plus serré, plus fort et, par conséquent, plus court ; mais écrivant pour qui vous savez que j'écris, j'ai cru devoir employer l'autorité de l'Ecriture de saint Augustin et dire pourtant tout ce que vous dites : voilà mon dessein.

Bossuet fit attendre sa réponse. Il finit par écrire à d'Allemans qu'il avait encore besoin d'approfondir la doctrine malebrancliiste et de relire tous les ouvrages du philosophe. Mais nous savons que l'éniinent prélat avait préparé une tout autre réponse. Cette dernière ne sortit pas de son cabinet, mais le brouillon nous en fut conservé et a été publié dans ses œuvres complètes. Cette lettre, d'un intérêt capital, contient un singulier mélange de plaisanterie et de gravité. Elle est datée de Versailles le 21 mai 1687. Bossuet y raille l'admiration aveugle de d'Allemans pour Malebranche et accuse le marquis de rétablir toutes les propositions qu'il l'a vu rejeter quand il lui en avait découvert l'absurdité. Puis l'évêque de Meaux élargit le débat et jette son fameux cri d'alarme contre le cartésianisme :

Je vois, non seulement en ce point de la nature et de la grâce, mais en beaucoup d'autres articles très importants de la religion, un grand combat se préparer contre l'Eglise sous le nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie, et je prévois que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes que nos pères ont tenus, la vont rendre odieuse, et faire perdre à l'Eglise tout le fruit qu'elle en pouvait espérer, pour établir dans l'esprit des philosophes la divinité et l'immortalité de l'âme. De ces mêmes principes mal

entendus, un autre inconvénient terrible gagne sensiblement les esprits, car sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement (ce qui, réduit à certaines bornes, est très véritable), chacun se donne la liberté de dire : J'entends ceci, et je n'entends pas cela ; et sur ce seul fondement, on approuve ou on rejette tout ce qu'on veut, sans songer qu'outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales, qui ne laissent pas de renfermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les niant. Il s'introduit sous ce prétexte une liberté de juger qui fait que sans égard à la tradition, on avance témérairement tout ce qu'on pense, et jamais cet excès n'a paru, à mon avis, davantage que dans le nouveau système, car j'y trouve à la fois les inconvénients de toutes les sectes, et particulièrement du pélagianisme.

Ce passage souvent cité et justement célèbre nous prouve que, loin de se laisser toucher, Bossuet était plus que jamais décidé à combattre Malebranche. Toutefois l'intervention d'un grand seigneur tel que d'Allemans le gênait ; il voulut donner satisfaction à ce dernier et n'envoya pas sa foudroyante réponse. Mais il communique habilement son mécontentement à Fénelon et lance ce dernier dans la lutte.

Nous retrouvons naturellement notre marquis sur le champ de bataille. S'apercevant d'où viennent les coups, d'Allemans se tourne du côté du supérieur des Nouvelles Caiboliqaes afin de protéger à nouveau Malebranche. De même qu'il avait connu Bossuet à la cour, d'Allemans était fort lié avec l'abbé de Fénelon. Tous deux étaient de la même province et avaient vu le jour à moins de cinq mois de distance. Le marquis le reçut en son château de Champniers

comme en fait foi la lettre suivante à Malebranche :

Je suis ici pour un rendez-vous que m'y avait donné l'abbé de Fénelon. Il en partit hier... Nous avons très fort parlé de vous et avec estime et sans entêtement. Il n'a presque rien lu de vos livres. En sortant, il m.'a demandé la distinction de certains termes qui vous sont propres, comme de causes occasionnelles, etc. Je le lui promis et la lui enverrai à Paris au premier jour.

Sur les instances de Bossuet, Fénelon compose un mémoire assez violent miiiulé'.Réfuialiondu système de la nature et de la grâce. Ce mémoire ne vit le jour qu'en 1820, dans l'édition de Versailles. C'est que, par une amusante coïncidence, éclatait dans le même temps la querelle du quiétisme. Malebranche prit nettement et loyalement parti pour Bossuet contre Fénelon. Cette attitude rapprocha les deux vieux adversaires. De son côté, comme on le suppose, d'Allemans ne resta pas inactif. Le Père André nous raconte « qu'il mit la dernière main à la conversion de M. de Meaux. Il le fit convenir qu'il était allé un peu trop vite dans le jugement qu'il avait autrefois porté de l'auteur ». Si tant il y a que Bossuet mourut l'admirateur et le meilleur ami de Malebranche. Enfin d'Allemans n'eut pas de mal à réconcilier Malebranche et Fénelon, car ces deux esprits avaient de grandes affinités communes et semblaient naturellement faits pour s'estimer et s'apprécier.

Ces chasses-croisés, ces corsi et ricorsi dont nous ne donnons qu'un rapide résumé sont des

plus captivants et, à chaque tournant, on retrouve le marquis prêt à s'interposer.

Malebranche ne pouvait que témoigner une affectueuse reconnaissance à celui qui lui avait si généreusement épargné les foudres de Rome. Aussi, sur les instances du marquis d'Allemans, se met-il en route avec le supérieur de la maison de l'Oratoire à Rouen, le Père Julien Salmon, pour le Périgord. Tous deux vinrent passer une partie de l'été 1888 au château de Montardy. Ce voyage fut uli triomphe. Sur le passage du grand philosophe les gens les plus distingués se pressaient, tenant à honneur de visiter un des plus grands génies du siècle. Des ingénieurs, des marins voulurent à Rochefort, dit l'abbé Blampignon, conférer avec cet hôte illustre, non seulement de questions de mécanique, mais encore de sujets de pure philosophie.

On devine ce que dut être cette villégiature dans un des sites les plus pittoresques de France et parmi une société aussi polie et aussi brillante ; quelle consolation dut éprouver Malebranche au milieu de ses tribulations et quelle joie ce fut pour d'Allemans de posséder sur ses terres son plus cher ami auquel il devait écrire : « Ne craignez pas que je vous aime trop ; je ne saurais trop aimer celui qui m'a montré la vérité, et qui, en me la montrant, m'a appris à l'aimer. »

D'Allemans ne voulut pas laisser partir ses

hôtes sans les accompagner durant une partie de la route. Ils traversèrent ensemble la Saintonge et l'Aunis. Là encore Malebranche reçut des honneurs inusités qui firent beaucoup souffrir sa modestie. On se sépara à La Rochelle. A partir de la rentrée de Malebranche à son cloître, rue Saint-Honoré, on perd trace des relations qui suivirent entre l'oratorien et son noble ami du Périgord.

Quoi qu'il en soit, on comprend quelle dut être la douleur de d'Allemans lorsqu'il apprit la mort de son maître, survenue en 1715. Désormais il va se consacrer plus étroitement encore au soulagement des misères qui l'environnent. M. Dujarric-Descombes nous narre de beaux traits de cette charité inépuisable, malgré les épreuves successives que le marquis supporta avec résignation. Sa trop grande confiance en la bonté des autres qu'il jugeait aussi édifiante que la sienne lui attira le désagrément d'être plusieurs fois volé par ses serviteurs ou frustré par les braconniers. Mais la plus fâcheuse histoire fut une sorte de chantage organisé par des gens sans aveu et dont d'Allemans faillit être la victime. Sur treize enfants c[ue la marquise mit au monde, trois filles et un fils naquirent affligés de la perte de l'ouïe et de la parole, funeste effet de la consanguinité, car nous savons que d'Allemans avait épousé sa cousine. Une femme, contrefaisant la sourde et la muette, tenta de se faire passer pour sa fille. Elle se nommait Marie Poupart, ainsi que nous l'apprend l'auteur des Causes célèbres :

Une fille publique, nommée Marie Poupart, entreprend de se dire fille du marquis d'AUemans ; elle le soutint pendant trois années entières contre le père et la mère. Le marquis d'AUemans et la dame son épouse, très estimés dans leur province, ont eu la douleur de voir le peuple soulevé contre eux ; il leur en a coûté plus de 100.000 livres ; et enfin, après un arrêt qui déclare qu'elle était supposée, et que son procès lui serait fait pour crime d'imposture, ses émissaires la firent disparaître.

Ce ne fut pas sans peine que le marquis put écarter la calomnie, M. Dujarric-Descombes, dans un appendice, nous met sous les yeux les pièces de ce curieux procès. Plus tard, d'AUemans se vit contester ses droits seigneuriaux dans la paroisse de Brassac. L'affaire dura cinq ans ; elle vint successivement à Périgueux, à Limoges, et se termina en appel à Bordeaux, où un arrêt du Parlement en date du 20 août 1723 le condamna aux dépens.

Au milieu de ces tribulations et des deuils successifs qui attristent sa vieillesse, Armand conserve sa sérénité et redouble de dévouement. Tout en continuant de s'occuper de philosophie, nous le voyons prendre grand intérêt aux événements politiques. Il suit les projets de réforme économique tentés par la régence, et s'efforce d'éclairer de ses conseils le gouvernement de Philippe d'Orléans. Profitant d'un arrêt du conseil de régence invitant les citoyens à communiquer leurs idées sur les améliorations à apporter aux affaires publiques, d'AUemans écrit un mémoire de vingt pages, intitulé: Avis au Régent de France, où il critique le choix

des intendants et s'élève contre leurs abus. M. Dujarric-Descombes a publié pour la première fois cet important document dont la haute portée historique est indiscutable et qui achève de révéler les nobles qualités du marquis.

Nous avons encore de lui deux autres mémoires intitulés : Mémoire envoyé à Monsieur le maréchal de Berwick sur la taille en espèce, et Mémoire envoyé à Monsieur le duc de Saint-Simon touchant les moyens de réunir la noblesse avec les pairs du royaume. Ses avis si sages ne furent malheureusement pas écoutés. Saint- Simon, qui n'est cependant pas tendre pour beaucoup de ses contemporains, nous a laissé un fort beau portrait du marquis (1), oii il rend pleine justice à ce gentilhomme trop peu connu.

Convaincu de son impuissance, d'Allemans ne s'occupa plus que de religion. Il écrivit un livre contre le protestantisme, auquel appartenaient plusieurs membres de sa famille. Il eut la joie de voir quelques-uns de ses proches se convertir et, grâce à son apostolat, faire leur abjuration complète de l'hérésie de Calvin. Ayant fait son testament et distribué entre ses enfants la fortune de sa femme et la sienne, d'Allemans n'eut d'autre préoccupation que celle de la mort et de son salut. Agé de 75 ans, épuisé par le travail et les infirmités, Armand

(1) Mémoires du duc de Saint-Simon, édition Cliéruel, 1858, t. XI.

Du Lau, marquis d'Allemans et baron de Champniers, mourut le 16 janvier 1726. Son corps, ainsi que celui de sa femme, repose dans l'église de Champniers.

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