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CHAPITRE XI Boileau et rimpressionnisme

A la fin, il faudra le reconnaître : par le choix du sujet comme par la manière de l'exprimer, l'impressionniste est un classique.

Parce que les uns ont fait effort pour ne point s'en apercevoir ; parce que d'autres répugnent à recomposer en une même synthèse la lointaine ressemblance d'idées parentes, nous ne saurions refuser à l'analogie ses droits stricts et d'écouter la voix du sang.

Une chose m'étonne : la difficulté qu'éprouve l'artiste français à s'asseoir parmi ses contemporains, alors que son esthétique manifeste notre race. Plus aisément Ibsen, Bjonison, Tolstoï, Stirner, Nietzsche, Wells, Kipling et tant d'autres obtinrent d'être entendus. Faut-il voir dans ce geste de trop facile accueil l'expression de notre politesse légendaire ? En tout cas, qui oserait nous accuser d'orgueil chauvin et de cultiver le misonéisme, puisqu'à l'encontre du proverbe, si vrai en ce cas de propriété intellectuelle, « charité bien ordonnée commence par soi-même », nous fermons la porte sur les nôtres, cependant que notre fenêtre demeure ouverte aux pillards.

Cette propension à effilocher nos sympathies aux quatre vents de l'esprit prouve notre générosité, non pas notre intelligence ; tant le désir de comprendre autrui surpasse la sagesse d'être soi-même continûment. Dans l'oubli des exigences nationales impératives, de s'être attardé à prodiguer l'aumône au loin, non sans ridicule, résulta cette étrange aventure. Ce jourlà seulement où les impressionnistes furent crus produit d'importation, sur la foi des marchands de tableaux — ces courtiers d'exotisme — nous daignâmes lever les yeux vers leurs clartés d'harmonie.

C'est, je pense, pour de toutes autres raisons qu'il convient de situer cette école à sa place dans nos musées, dont la première est que l'impressionnisme affirme des qualités résolument françaises et continue la tradition de l'Occident.

A priori on pouvait s'y attendre, le mouvement ayant pris naissance en l'Ile-de-France. Par la connaissance des lois de Bode et de Titius qui fixent les distances moyennes des astres au soleil et par celles de la gravitation universelle, il fut aisé à Le Verrier de déterminer la position de la planète Neptune, peu après sa découverte par Galle. De même, semble-t-il, la germination d'une nouvelle école sur notre sol devait, loin d'y contredire, légitimer, en dehors de toute expérience et mettre plus clairement en valeur les lois psychologiques de notre mentalité.

Si donc je compare la technique impression-

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niste aux règles de VAri poétique, c'est précisément par haine du paradoxe, fleur anémiée, que Rousseau cultivait avec a.mour, parce que Genevois.

Vous pensez bien que l'envie ne me prendra pas de pousser une vérité jusqu'à sa contradiction. Au nombre des principes évolutionnistes scientifiquement démontrés, je n'en sais pas de plus stable que celui d'invariabilité des espèces et de continuité ou d'ordre. En sorte que parmi la multitude des tempéraments individuels influencés par leur époque, il est tout de même permis, à trois siècles d'intervalle, de marquer l'étroite parenté de talents homologues et la filiation certaine d'artistes de la même race, impressionnés par le même pays.

Né à Paris, dans la cour même du Palais, Nicolas Despréaux, à défaut de qualités propres au poète, incarne l'essence du génie français, positif, cousu de logique, orienté vers le monde extérieur, laborieux, apte aux travaux proprement exécutés, alertement conduits avec le moins de matière gâchée.

Après le prétendu gothique, de l'Ile-de-France surgit l'impressionnisme. Bougival et les caprices de la Seine depuis Argenteuil jusqu'au Havre, en passant par Rouen, fleurissent les palettes aux couleurs pures. Que certains, dans la suite, aient fui vers de « lointains rivages »,

il n'importe. Le ciel natal et les horizons familiers se mirent dans la vision de nos peintres et flambent leur cœur. Pourquoi aller chercher si loin des paysages paradoxaux, alors que l'air ambiant semble l'àme de nous-mêmes et papillotte, chargé de mille atomes parfumés selon nos préférences ? Toujours ce fut le goût classique qui poussa nos peintres à profiler en des formes harmonieuses et chantantes les spectacles naturels épars autour de nous.

Voici des meules qui disent le bon travail ; voici des peupliers lancés soudain par la terre de France vers notre lumière. Cette vue ravit Monet. Invinciblement la joie calme des choses de l'Occident l'aimante. Sans peut-être bien se rendre compte du pourquoi de l'attirance, notre artiste peindra cela, parce que cela l'appelle, parce que cela crie vers lui, en même temps qu'au bord de son être monte le désir vague de se fondre dans le milieu d'origine, d'absorber, de toute la puissance des hérédités sourdes, l'espace où se meut sa vision adaptée par les siècles, de communier en un même transport sa sensibilité native de peintre et ses vibrations d'animal social rayonnant.

Voici des pêcheurs ^i la ligne et voici des canotiers qui déjeunent d'une orgie de lumières. Oserez-vous prétendre que taquiner le goujon n'est pas une habitude bien française et qu'on rame avec les mêmes délices les brumes de la Sprée que les vermillons de la Seine ? Or, nul plus que Monet n'a senti le besoin de magnifier les guinguettes fleuries qui s'estompent

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dans J'eau pailletée de la rivière — à moins cfue vous ne songiez à Maupassant.

Sisley passe auprès d'une ferme éveillée derrière des arbres tout chargés d'air. Le chaume lui fait signe et cette intimité sollicite le peintre de lui confier l'instant de sa sensation. Plus simplement encore, de simples toits rouges s'offrent avec insistance pour que Pissaro y fixe sa nostalgie d'homme des faubourgs.

L'âme de Boileau s'imprégnait des mêmes sensations alors que le poète regardait

Antoine, gouverneur de son jardin d'Auteuil,

tailler l'if et le chèvrefeuille. Bien mieux, l'auteur du Luirin décrivant la Sainte-Chapelle, c'est Pissaro en face de Notre-Dame. Comparez donc une fois pour toutes le début du Chani II, où la Nuit :

Déjà de Montlhéry voit la fameuse tour

avec le tableau représentant VEglise de Vc- Iheiiil ou le portail de Rouen. Et les foules, comme l'auteur des Embarras de Paris a su les faire grouiller î Vous souvient-il de ces vers :

Là, sur une charrette une poutre branlante Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente : Six chevaux attelés à ce fardeau pesant Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant ; D'un carrosse, en tournant, il accroche une roue. Et du choc le renverse en un grand tas de boue ; Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer Dans le même embarras se vient embarrasser.

Et pour surcroît de maux, un sort malencontreux Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs ;

Chacun prétend passer : l'un mugit, l'autre jure ; Des mulets en sonnant augmentent le murmure ; Aussitôt, cent chevaux... etc..

Cette description dynanwgène, dirait un esthéticien, ressuscite les moutonnements des masses endimanchées de violet dont Monet s'est senti éclaboussé. La haine froide avec laquelle Degas enlève ses danseuses rappelle nécessairement la X^ satire sur les femmes, et le stylet qui burina les caricatures du lieutenant crimxinel Tardieu et de sa femme fut trempé dans les godets corrosifs de Toulouse-Lautrec.

11 i y a ici autre chose qu'un rapprochement factice. C'est qu'un même procédé entre en cause : l'imitation de la nature. Une imagination toute physique et tournée vers les choses caractérise Boileau. Sa sensibilité, dit Sainte-Beuve, (i avait passé de bonne heure dans sa raison et ne faisait qu'un avec elle ».

... Colletât, crotté jusqu'à l'échiné S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Cet art franchement réaliste s'afïirme dans chaque satire. Relisez le Repas ridicule. Le tempérament français prend ici sa mesure et l'idéal descend dans le réel ; c'est la revanche du bon sens longtemps compromis.

Songez, en effet, que Boileau recevant la férule des main de Malherbe eut à lutter contre les manies chères à Euphuès, à Gongora, à Ma-

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rini. Le faux esprit avait pénétré les salons. On disait : les « trônes de la pudeur «, les « écluses du cerveau », les « portes de l'entendement ». D'une poigne un peu rude, le « bourgeois parlementaire » nous traîne en face de la nature et nous force à ouvrir les yeux. L'entendez-vous dogmatiser : « Jamais de la nature il ne faut s'écarter » ? aussitôt compris de Racine, de Molière, de La Fontaine, qui tous, par tempérament, chérissent les notations exactes et travaillent en plein air, si j'ose dire.

Que la nature donc soit votre étude unique.

C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime.

L'exagération des derniers romantiques et leurs tendances apocalyptiques, contraires au génie de la race, amènent une semblable réaction. En philosophie le positivisme, le naturalisme en littérature et l'impressionnisme continuant en peinture l'école de Barbizon se précipitent avec ivresse vers la lumière. Une joie un peu sensuelle éclate en leurs œuvres et le souci de faire vrai guide leurs mains. Avec quelle conscience ils rangent les tons sur la palette ! « Vous voyez vert ; eh bien ! mettez du vert. Ces ombres sont bien violettes, n'est-ce pas ? Eh bien ! donnez-leur du violet. » Dans son Histoire comique des Etats et Empire du Soleil, Cyrano déclarait déjà que le « bouleau ne })arle pas comme l'érable, ni le hêtre comme le cerisier ».

Un même amour de la vérité contraint donc Cézanne et Boileau.

Si je louais Philis en miracles féconde

Je trouverais bientôt : à nulle aalre seconde ;

Si je voulais vanter un objet non pareil

Je mettrais à l'instant : plus beau que le soleil.

Alors, je fausse le réel, je parle selon des clichés, je crée un poncif. Voilà qui est hors nature !

Mais mon esprit, tremblant sur le choix de ses mots, N'en dira jamais un s'il ne tombe à propos, Et ne saurait soulTrir qu'une phrase insipide Vienne à la lin d'un vers remplir la place vide.

De même, ce paysage, continuerai-je à le barbouiller de jaune ? Et cette tête qui paraît à la fenêtre, vais-je la détacher au moyen de lignes et l'équarrir, en dépit des lumières qui la baignent d'illimité ? C'est cela qui serait peu vrai, académique, antiréel !

Ainsi, tandis que Boileau se posait en réformateur du Parnasse et « d'un mot mis en sa place enseignait le pouvoir », les impressionnistes ont repris son œuvre à leur manière et légiféré au sujet des ondes de clartés. Nos sens manquaient d'éducation, ils les ont formés, adaptés à la vision normale des choses ambiantes, et nous ont révélé avec la division des couleurs le pouvoir d'un ton justement appliqué. Car revenir à la nature, c'est rafraîchir l'impression. A la longue nos yeux se fatiguent et cessent de voir clair. D'où l'obligation, pour les peintres, de recourir à la simplicité pour nous passionner à nouveau d'évidences belles.

Par là encore, en tant que remarquables ou-

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vriers s'acquittant avec conscience de leur tâche, les impressionnistes sont classiques. L'originalité consiste moins à trouver du nouveau qu'à animer de sa pensée ou de son souffle un sujet donné. Boileau le comprit bien, et Racine, et Molière et La Fontaine aussi.

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence Et cependant le seul Molière y gît.

Le xvii^ siècle puisait dans l'antiquité le grand réservoir d'images et de ^ sensations. La nature fut l'antiquité des impressionnistes, et c'est la même chose. Voilà sans doute pourquoi Flaubert aimait tant Boileau et pourquoi toute école naturaliste s'apparente à l'art classique.

Cézanne disait : « Il faut redevenir classique par la nature, c'est-à-dire par la sensation ». Je pense qu'il songeait au vers du vieux Boileau :

Mais la nature est vraie et d'abord on la sent.

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