‹ Essais sur la tradition françaiseChapitre 16 sur 17 · CHAPITRE XV Et cette petite âUe · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV Et cette petite âUe

Moi aussi, disais-je à Barrés, j'ai mon Philippe, seulement il s'appelle Georges. Le vôtre, mon cher Jammes, se nomme Bernadette.

Bernadou est tout sourire et toute joie. Gela se dit de chacun de ses enfants. Mais on a bien le droit de se croire le père le plus heureux de l'univers. En cela réside notre rayonnement, et nous pardonnons à un père son orgueil, à un amant ses éternelles confidences, sachant que notre fierté paternelle et que notre passion ne le cèdent en rien aux exaltations les plus magnifiques.

Encore que je ne connaisse pas votre fille, vos pages, mon cher Jammes, me l'évoquent avec une telle gracieuse précision que je la sens vivre à mes côtés, que je me penche sur son souffle, que toute sa souple personne m'est familière.

(1) A propos de Ma fille Bernardette, par Francis Jammes un vol. in-16, Mercure de France, Paris, 1910.

Il y a un pied potelé, fait pour jouer, que deux fines mains palpent et amènent à hauteur d'une bouche fraîche — ce premier œil de l'enfant ; il y a des rires pour rien du tout, des pleurs pour une dent douloureuse ; il y a une petite voiture avec des dentelles qui frissonnent ; un âne en caoutchouc qui siffle quand on lui presse le ventre ; une poupée probablement déjà sans bras ni jambes ; un réchaud, la nuit, avec des bulles d'eau qui grésillent ; il y a enfin un cœur rapide et chaud, et puis, dans l'atmosphère environnante, l'âme de tous les ancêtres.

Il y a aussi une grande ombre penchée sur ton sommeil et où tu emmêles tes doigts, Bernadou. Car l'enfant se sent si faible, qu'avant de fixer ses pieds au sol, il veut déjà tâter du solide et s'accrocher à ses parents. Mon fils se pend à mes cheveux. Bernadou, mon cher Jammes, vous tire la barbe.

Ah ! comme je te vois bien, Bernadou, malgré ma myopie ! Si j'étais peintre, je tracerais en deux coups de crayon ton portrait. Oui, ce ne serait pas malin du tout, car ton père t'a dite tout entière et mieux que cet honnête Taine, lequel incliné sur sa nièce cherchait à percer le mystère des premiers balbutiements, pour confirmer sa thèse sur l'Intelligence.

Moi aussi j'espérais savoir si mon fils prononcerait d'abord pa, ma ou bé. Eh bien ! j'ai absolument manqué mon expérience. Je ne suis pas plus avancé qu'au premier jour. Je n'ai entendu que des rires, je n'ai vu qu'une petite fleur vi-

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