‹ Essais sur la tradition françaiseChapitre 17 sur 17 · ET CETTE PETITE FILLE · texte numérisé non relu

ET CETTE PETITE FILLE

vante et fragile, appelée à son tour à créer l'univers,

Bernadou, le monde s'offre à toi comme un alphabet dont tu assembleras les caractères, pour former au gré de ton imagination des lois, des rapports, ou plutôt des dieux. Cette jeune âme ivre de vie est quelque peu panthéiste ; elle se sent environnée d'êtres bons ou méchants qu'elle appelle ou repousse avec l'aide de son père.

Voici le gave bleu comme ton regard, Bernadou ; voici les Pyrénées « aux pétales échancrés » ; voici toute la nature que borne seule ta fantaisie et que tu découpes en objets, en paysages, en choses pour ta joie. Oui, tu es bien en possession de tout cela, dès lors que tu respires et que tu projettes au-devant de toi le monde.

Une seule chose t'échappe. De celle-ci tu n'es plus maîtresse. Bien mieux elle te domine, te tient prisonnière avec amour, te capte dans de doux liens. Petite chrysalide, ta race t'enveloppe d'un mystique cocon. Elle est ton héritage comme ta sagesse.

Tu as bien pu créer les fleurs, les pins, le petit âne têtu, la poupée floconneuse et froufroutante, la chienne qui gambade sur tes pas et jusqu'à ces dragées que tu croques déjà. Pour ce miracle, il t'a suffi de naître, mais comment refuserais-tu obéissance aux vivants et aux morts qui te conditionnent et par qui tu connais le bonheur d'exister !

Comme il nous faut admirer l'honnêteté et la clairvoyance de ton père, lequel, au seuil de ta

frêle vie, au bord de ton blanc berceau, campe les portraits de tes ancêtres, tes morts ! Il n'y a rien là d'austère ni d'attristant, mais une grande paix qui descend sur tes jours et le parfum d'une expérience séculaire, ton instinct et ta sécurité.

On ne te parlera pas de toi d'abord, mais de ton bisaïeul Jean-Baptiste et de sa Guadeloupe ; de ta bisaïeule Antoinette dont il ne reste « que du corail, de la soie et deux raisins d'or qui tremblaient à ses oreilles » ; de ton grand-père paternel, modeste receveur ; de ton grandoncle, violent et bon.

En s'occupant d'eux on détaille ton âme. De celui-ci tu auras peut-être l'étrange sourire et la mélancolie, de celle-là la tendresse parfumée et la grâce flexible, la ronde gaîté et la rude santé de cet autre.

Escortée par cette science, tu goûteras entre ton père, ta mère et ta grand'mère le bonheur ami de ta petite maison « toute simple aux gros murs honnêtes dans le jardin de laquelle on cueille des chasselas et des noisettes ». Peutêtre n'auras-tu jamais d'autres horizons que ton gave, tes Pyrénées, la ferme dite Au Chou ! Peut-être voyageras-tu, comme tes ancêtres, et iras-tu ailleurs prendre une plus sûre conscience de ta petite patrie, qu'importe ! A l'heure que je t'écris, j'entends rire mon fils et sa bonne chanter une romance barbare. Cette musique ne me gêne pas. Mon enfant saura bien distinguer et préférer tout seul les airs de France, ceux de nos paysans et de nos vieilles

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