CHAPITRE
Quelque noble sang qu’elle ait versé, la domination des Trente , à tout prendre , a fait au peuple athénien plus de bien que de mal. Ses violences ont déshonoré la faction oligarchique , et l’ont si bien annulée , qu’à partir de ce moment le parti oligarchique n’existe plus, même de nom, à Athènes ; elles ont de plus donné une singulière force aux sentiments d’amour et de respect qu’inspiraient aux Athéniens leurs institutions démocratiques. Tous désormais , riches et pauvres, descendants des anciennes familles et petites gens de la plèbe, hommes politiques et simples particuliers, tous comprennent que ces institutions, quels que soient leurs défauts ou plutôt les défauts de ceux qui les appliquent, sont, dans l’ensemble, plus sages, plus honnêtes et plus justes que celles de toute autre cité grecque. C’est là aussi, on a pu le pressentir, l’impression qu’a produite sur nous, la conviction où nous a conduit cette longue et laborieuse étude : étant données les conditions générales de toute société antique, telles que l’esclavage et l’asservissement de l’individu à l'Etat , Solon et tous ceux qui ont continué, modifié, perfectionné son œuvre , ont fait un des plus intéressants , des plus honorables et des plus heureux essais qui aient jamais été tentés pour enseigner aux hommes l’art noble et difGcile de se gouverner eux-mêmes, pour leur apprendre à créer la loi par le concours de toutes les volontés , de manière à ce que personne n’eût le droit de lui refuser son respect et son obéissance , pour assurer enfin à tous les citoyens, quelque humbles et chétifs qu’ils parussent, tous les bénéfices de l’égalité civile et politique.
CONCLUSION
Sans l’esquisse que nous venons de tracer du droit constitutionnel ou droit public d’Athènes, il nous serait difficile d’exposer , comme nous espérons le faire un jour , les principes de son droit privé et de son droit pénal , de sa procédure civile , de son instruction criminelle. Les citoyens qui discutent et qui votent sur le Pnyx sont les mêmes qui siègent comme juges dans les tribunaux , et qui y comparaissent comme demandeurs et défendeurs. Les magistrats qui président ont eu à remplir certaines conditions et à subir certaines épreuves ; ils auront, en sortant de charge , à rendre des comptes. La nature et l’étendue de ces obligations , que nous avons essayé de définir, donnent la mesure du degré d’intelligence et d’honnêteté que devaient, en moyenne, atteindre ces magistrats. Les Hèliastes apportaient dans l’enceinte où ils se réunissaient les mêmes sentiments , les mêmes associations d’idées, les mêmes habitudes d’esprit que dans l’assemblée , en face de la tribune où montaient les orateurs. Ceux qui se constituaient les défenseurs des intérêts publics menacés et des lois outragées, ceux qui réclamaient la réparation d’un préjudice dont ils auraient été victimes, comme ceux qui résistaient à ces attaques et qui défendaient contre elles leur vie, leurs droits de citoyens ou leur fortune , voulaient trouver dans ces débats
CONCLUSION
la liberté , y demandaient pour leur parole la franchise d’allures dont ils avaient pris l’habitude sur le Pnyx ; ils réclamaient pour leur personne et pour leur cause les garanties de publicité et de discussion contradictoire dont le désir leur était suggéré et le modèle fourni par la manière dont se traitaient, dans l’Ekklèsia, les affaires de la république. Si un tribunal, comme celui de l’Aréopage, a une jurisprudence particulière et paraît investi de privilèges exceptionnels , c’est par l’histoire primitive de cette compagnie et par son rôle politique que s’explique cette anomalie. Il faut se rendre compte de la part que les différents pouvoirs de l’Etat prennent à l’élaboration et au vote définitif de la loi , à la répression des crimes et à l’exécution des sentences judiciaires ; mais comment y réussir si l’on ne connaît l’origine de ces pouvoirs , la manière dont ils s’aident ou se limitent l’un l’autre, la fonction spéciale qu’avaient attribuée à chacun d’eux la constitution et les mœurs, la théorie et la pratique?
Historiquement, le droit privé est antérieur au droit public ; il commence avec la première famille , tandis que le droit public ne naît que dans la cité ; mais quand on se trouve en présence d’une société civilisée, et que l’on entreprend de développer le système de son droit écrit et coutumier , c’est l’ordre inverse que l’on est contraint de suivre. Des lois écrites sont intervenues pour régler les principaux rapports que suppose la vie sociale ; comment ne point commencer par dire de quelle autorité émanent ces lois? Celles-ci auront un caractère différent suivant que le pouvoir constituant aura été exercé par un homme, par une classe, ou par le peuple tout entier; comment ne pas examiner , avant d'aborder l’étude môme des lois , si ce sont celles d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’une
CONCLUSION
démocratie? Pour ne prendre qu’un exemple, combien le droit pénal d’une monarchie despotique ressemblera peu à celui d’une république où tous sont égaux, où tout citoyen a le droit d’élever la voix et de poursuivre devant les tribunaux le magistrat qui aurait abusé de son pouvoir ! Ces divergences seront encore bien plus marquées dans les cités antiques que chez les peuples modernes ; chez les anciens , le citoyen prime do bien plus haut le père , le mari, le fils ou le frère; l'intérêt public s’y subordonne, en maître bien plus impérieux , tous les intérêts privés. Il en résulte que, dans l'antiquité, la forme du gouvernement et les traditions , les mœurs politiques d’un peuple influent d’une manière bien plus sensible encore sur l’ensemble de sa législation.
Ce n’est donc pas sans motif que, pour arriver à ces édifices où Athènes conservait et exposait aux regards les lois de Solon et de ses successeurs, nous avons pris le chemin du Pnyx et passé devant la tribune aux harangues ; il nous resterait à retrouver, sous les ruines du Portique royal et du Temple de Cybèle , les débris épars de tant de lois et de décrets; il nous resterait à rapprocher ces fragments mutilés, à en dégager le sens, et à mettre en lumière les principes qui dominent cette législation , qu’a admirée toute l’antiquité, et que Rome, à tort ou à raison, s’est toujours fait gloire d’avoir étudiée avec profit et respectueusement imitée.