ALFRED BINET
(1) Ce terme nous a été suggéré par M. Charcot, dans une conversation où nous lui avons exposé nos recherches. Nous avons retrouvé la même expression chez plusieurs auteurs contemporains.
Formule endophasique
On conte qu'un médecin arrivant de province, pria Corvisart, de lui montrer un cas de pleurésie. « Je ne connais pas la pleurésie, dit le maître, je ne puis vous faire voir que des pleurétiques ».
On ne saurait trop faire à l'étude du langage intérieur
| Ü semblable application; 1l n’est pas une formule endopha-
sique, il n’en est même pas trois; on en trouve autant que d'individus, car si beaucoup emploient les mêmes procédés, la similitude n’est jamais complète : ainsi trouve-t-on des visages, des physionomies voisines ressemblantes, on n’en n'a jamais vu d’exactement identiques. |
Ceci bien établi, un premier fait se détache nette-
ment: Presque tous les individus emploient en certaines
“ circonstances, spontanément, sans chercher à le faire, QE procédé d’articulation mentale. | . Chezles uns il est un symptôme de préoccupation ou d'attention, chez d’autres il accompagne une joie vive,
… une grande douleur, certains états émotifs causés par
la peur, l’admiration, la prière... chez beaucoup il prend naissance sous l'influence de l'introspection:; quand leur « moi » cherche à concevoir comment il
pense, il parle sa pensée. I] exprime en tout cas la tendance à enfermer l’idée en un mot, partant 4 l’isoler, à la rendre plus nette.
Les différences individuelles sont trop profondes pour tirer de ces quelques observations des lois d’une valeur générale; il n'est pas rare de trouver des phénomènes inverses chez d’autres personnes: certaines douleurs, certaines joies, très profondément ressenties, sont muettes ; 1l est des esprits qui, pour éclaircir leurs idées, recourent au v. visuelisme, alors qu’il leur est inconnu dans l’idéation ordinaire lorsque la pensée se présente, de prime abord, claire et intelligible.
Quoi qu'il en soit, l’articulation verbale, joue un rôle important, chez ceux-là même qui ne sont pas de purs v. moteurs. Il n'est pas rare de la rencontrer combinée en diverses proportions et de façon différente avec l’audition verbale chez des personnes qui réalisent ainsi des types mixtes d’audilivo-moteurs verbaux.
Ces auditivo-moteurs peuvent être de trois sortes : Chez les uns l’apport des images verbales auditives et des souvenirs d’articulation est simultané (1).
D'autres — et ils sont nombreux — parlent les mots de leurs propres pensées, et entendent ceux des observations ou des réponses qu'ils prêtent à autrui :
(1) Je n’ai point rencontré ce type qui doit être très rare et diffcilement analysable. Ballet, dans son « langage intérieur » nous prouve qu'il peut exister au moins à l’état pathologique. « Les voix de M. X... raisonnent parfaitement, disent des injures, contredisent, et dans certains moments où la discussion entre la voix intérieure ét M. X... est très animée, la langue de M. X... se meut malgré lui au moment où parle la voix intérieure ». « Elle me remue la langue » dit-il, (Ballet, le langage intérieur, page 64, Alcan, 1888).
« Mes pensées se présentent presque toujours sous la formedu . monologue (dans ce cas j'ai la sensation très nette de parler mentalement et j entends le son de ma propre voix), ou bien 4 sous celle du dialogue et alors les réponses des personnages évoqués sont entendues, sans être parlées par moi, avec leur voix réelle ou avec une voix d'emprunt s'ils sont inconnus.
(M*° M. SAINT-PAur.)
Enfin, beaucoup sont tantôt v. auditifs, tantôt :v. moteurs, selon la nature de leurs occupations, le plus ou moins de précision de leurs pensées:
«… La pensée des autres, ramenée dans mon esprit par un souvenir, Ou traduite par une lecture, je n'en vois pas les mots, je les entends. J'entends les voix de ceux qui m'ont parlé, au souvenir des choses qu'ils mont dites. Leurs intonations, leurs inflexions, froides ou émues, affectueuses ou sévères, traduisent de nouveau à ma mémoire, les états d'âme qu'elles m'ont anté- - rieurement exprimés. Si Je songe à une personne amie, comme je ne puis mettre sa figure devant mes yeux, c'est sa conversa- | tion que j'évoque, c'est le timbre sympathique de sa voix, aussi - distinctement entendue qu'au jour de la conversation, qui fait 1 mon souvenir précis et intense.
4 Les auteurs que je lis me parlent leur pensée, chacun avec — une voix spéciale, moins reconnaissable à son timbre qu'aux … qualités qu’elle emprunte au mouvement du style, et qui la font — chaude, éloquente, émue, persuasive, raisonneuse. Hugo,
nr : M9: É | Michelet ont des voix immenses, entraînantes, avec des intona-
- tions magaifiquement sonores, parfois des éclats terribles. Taine, - une voix très agréable, claire et pleine, parfois mordante, sans emportement n1 faiblesse, comme est sa dialectique. La voix que je fais à Barrès est d’un charme monotone et délicat, d’une harmonie subtile et pénétrante; celle de Bouchor délicieusement musicale et sympathique, | à Les mots de ma pensée, je les entends d’abord, puis je les 12 parle. La moindre réflexion s'accompagne d’un murmure confus de mots isolés, entrecoupés, sans autre lien que la suite de mes Le pensées qu'ils jalonnent, si je puis dire. Si ma méditation se . précise et devient intense, les sensations se perfectionnent, Une
idée, un fragment d'idée, se concrètent subitement en des lambeaux de phrases, des associations de mots quelquefois heureuses, venues je ne sais d'où, sans que je les cherche, brusquement jetées à mes oreilles, comme les éclats d’une voix, qui nous arrive par la porte soudain ouverte et fermée d’un salon de conversation. Cette phase d’auditivité n’est pas longue. Mon attention se fixe sur ces mots, ces phrases qui suivent ma pensée, me la traduisent, m'invitant, puis-ie dire, à l’exprimer plus complètement. Je les subissais tout à l’heure, maintenant je les fais miens, j'en deviens maître, je dirige à mon gré la traduction verbale de mes idées, je les #arle mentalement et je m’entends parler. Ce n’est pas un bourdonnement confus que je me fais entendre. Je fais sonner à mes oreilles les voyelles, les consonnes, distinctement articulées, accentuées avec énergie, qnanud le mot me frappe. C’est comme une démangeaison d'expression de ma pensée. La parole est au bord de mes lèvres, prête à jaillir, et de fait elle jaillit à tout propos : vingt fois par jour, je me surprends à monologuer..... (D' Marrau)
De ce dernier genre d’auditivo-moteur pris comme type, on conçoit que l’on puisse parcourir deux séries divergentes : l’une faite de sujets à prédominance de plus en plus accusée d’articulation verbale conduira au v. moteur pur qui mentalement monologue sans cesse ses pensées, en articule tous les mots, ef n'entend ces mots que d'une façon secondaire, parce qu’ils les a mentalement prononcés ; l’autre, composée de gens qui, intérieurement, entendent plus qu'ils ne parlent, mènera au verbo-auditif pur qui, même après un examen consciencieux, ne conçoit pas ce que peut être l'arliculation verbale.
Entre les deux, tous les intermédiaires dont il sera d'autant plus difficile de déterminer la formule, qu’ils présenteront tantôt la symplomarologie de l'articulation verbale, tantôt celle de la verbo-audition.