ÉTENDUE DE LA VISION MENTALE CHEZ LES JOUEURS
Ce point important fait l'objet d'une demande spéciale dans le questionnaire. Nous avons prié les joueurs sans voir de nous apprendre s'ils se représentent l’échiquier et les pièces simultanément dans leur ensemble, ou bien seulement par parties qui leur apparaissent d'une manière successive. C’est bien la question de l'étendue de la vision mentale, posée ici dans des termes un peu particuliers. |
Les réponses ont presque toutes été concordantes. La grande majorité de joueurs (9 sur 10)ont aflirmé qn'ils ne voient pas l'ensemble de l'échiquier ; ils se représentent seulement la portion de l’échiquier qui présente, au moment où ils ÿ songent, le plus grand intérêt ; s’ils ont besoin de connaître l’ensemble de la position, ils parcourent l'échiquier mentalement d'une manière successive. Un des joueurs,pour confirmer son observation subjective, ajoute que la mémoire qui est une reproduction de la vision, ne peut pas faire plus qu'elle, et que par la vision il est impossible d'embrasser l’échiquier dans sa totalité, à la distance où on voit d’une manière distincte toutes ses pièces; peu importe ce raisonnement ; le fait essentiel, c’est que la vision mentale chez le joueur est une vision partielle.
Quelques joueurs, arrivant à préciser la grandeur de cette vision mentale, disent qu’ils ne peuvent guère se représenter simultanément plus de six cases.
Enfin, d’autres, en très petit nombre, se croient capables de visualiser la totalité de l'échiquier ; mais ajoutons bien vite qu’ils reconnaissent que cette visualisation est exceptionnelle; en général, pendant le jeu, ils ne se représentent que des portions d’échiquier ; et pour voir la totalité, ils sont obligés de faire un grand effort d'imagination.
NATURE DE LA MÉMOIRE VISUELLE DES JOUEURS Pour expliquer comment le joueur se représente exactement
la position des pièces sur l’échiquier, on est tenté d'admettre que ce joueur photographie en quelque sorte dans sa mémoire
CS JS om
l’échiquier de 32 cases et les 64 pièces qui manœuvrent dessus; en d’autres termes, et pour parler d'une manière précise, le joueur sans voir disposerait d’une vision mentale concrète, qui serait
en quelque sorte le décalque de la vision réelle de l’échiquier.
J'ai rencontré en effet plusieurs joueurs sans voir, qui décrivent leurs impressions de manière à confirmer cette hypothèse; ils déclarent que, pendant le jeu, ils voient avec la plus grande netteté, par l'imagination, la couleur des pièces et des pions, et leur forme particulière et si variée, On sait que le Roï,la Reine, le Fou, la Cour et les Pions ont chacun leur forme particulière ; certains joueurs perçoivent mentalement cette forme dela pièce, et c'est par la forme qu'ils Ia reconnaissent dans leur représentation mentale. Il y en a même qui prétendent que, pendant le jeu, ils imaginent une forme encore plus achevée de pièces, comme la forme dite Régence,ou la forme dite Staunton. D’autres encore ont devant l'esprit l’aspect de l'échiquier individuel qui leur est le plus familier, et se représentent exactement les défauts de cet échiquier, une case brisée par ici, un pion cassé ou la charnière qui permet de fermer un échiquier de voyage, etc. C'est là une forme particulière de mémoire visuelle, c’est la plus connue, celle que l’on décrit d'ordinaire, et à laquelle on attri-
.bue — peut être à tort — le plus de fidélité, On peut donner à
cette forme de mémoire visuelle le nom de #émotre visuelle concrète. C’est très probablement la mémoire des dessinateurs et des peintres. |
Il existe d’autres joueurs d'échecs sans voir qui procédent différemment. Ils ne se représentent pas la couleur des cases de l’échiquier, ils voient les couleurs, mais sans netteté ; de même, ils ne se représentent pas la couleur des pièces ; ils ne voient pas la couleur blanche des pièces qu’ils commandent, et la couleur noire des pièces de leur adversaire; ce n’est pas par ce caractère qu'ils distinguent les deux camps; s'ils savent que : tel fou, placé à telle case, leur appartient, ce n'est pas parce qu’ils voient dans leur imagination,qu'’il est blanc,c'est parce qu’ils ont le sentiment qu'ils peuvent en disposer. Il en est de même pour la forme ; c'est un élément qui fait défaut à leur vision mentale. Chose curieuse et assez difficile à comprendre, ils ne distinguent pas, dans leur œ1l intérieur, la silhouette des différentes pièces; le Roi, la Cour la Dame, etc. n’ont point
pour eux de figure distincte ; en tout cas, ce n’est pas à la forme qu'ils reconnaissent ces pièces et les distinguent les unes des autres ; ils peuvent bien percevoir cette forme, s'ils font un acte de volonté en ce sens; maïs les besoins du jeu sans voir n’exigent point cette perception, et ils s’en passent. À quel caractère reconnaissent-ils donc les pièces si différentes du jeu d'échecs? À leur portée, à leur action,en d'autres termes à leur mouvement possible. La représensation de la pièce s'accompagne de la représentation de la ligne stratégique; le joueur a la notion précise de la ligne menacée par la pièce, c’est-à-dire du sens dans lequel elle peut se mouvoir, et du point de l’armée ennemie qu’elle peut atteindre. Ainsi un Fou n’est point une figure à laquelle le tourneur a donné une forme simple de quille, ou la forme baroque d’une mitre (en Angleterre, le Fou s'appelle Bishop, Evêque), le Fou est essentiellement une force oblique.
En somme, cette mémoire visuelle a perdu, par un travail d’abstraction, la plupart des éléments de la vision réelle; elle est réduite à la représentation des positions et des mouvements; nous pensons pouvoir lui donner le nom de #mémoire visuelle géométrique. (1)
La mémoire visuelle géométrique existe chez un trop grand nombre de joueurs d'échecs pour qu’on puisse douter de sa réalité. Du reste, je l'ai trouvé décrite presque avec les mêmes termes dans plusieurs observations qu'on m’a envoyées.
Je ne suis pas encore en mesure de dire s’il y a quelque relation entre la force du joueur sans voir et la variété de sa mémoire visuelle. Cette question, ainsi que plusieurs autres, sera sans doute élucidée par la continuation de mon enquête...