‹ Essais sur le PentateuqueChapitre 13 sur 77 · LA P0LY6AIIIE DA^S LES FAMILLES DMAHAN ET DE JACOB · texte numérisé non relu

LA P0LY6AIIIE DA^S LES FAMILLES DMAHAN ET DE JACOB

OB«*sa XYI, XXDL, XXX

ilous le savons pour l'avoir entendu dire à plus d'une personne pieuse; nous le savons aussi pour l'avoir éprouvé nous-mème • l'on ressent une inquiétude secrète, une tristesse difHcile à maîtriser, lorsqu'en lisant l'histoire des patriarches on les voit commettre des actes condamnables, que l'on ne sait comment concilier avec la crainte du Seigneur. Cet étonnemenl, qui nait surtout dans les commencements de la vie chrétienne, lorsqu'on a peu de lumière encore sur l'ensemble des révélations divines, est provoqué principalement par la question qui fait le sujet de cet article. L'on voudrait qu'Abraham, du reste si pur,

si pieux, si grand dans toute sa vie» n'eût point eu avec Agar les rapports qui ont eu pour résultat la naissance d'Ismaël; Ton comprend diflicilement comment Jacob, ce saint patriarche, a pu se laisser aller à épouser deux femmes, et non-seulement cela, mais à partager sa couche nuptiale avec deux esclaves deRachel et de Léa. Ouest, se dit-on alors, la chasteté du lien conjugal ? où la pureté des affections? oii la paix domestique? où la vie de famille? et comment la bénédiction divine a-t-elle pu habiter là où régnaient la polygamie et le désordre ?

C'est pour diminuer cette surprise, c'est pour calmer ces inquiétudes, que nous allons proposer quelques réflexions et donner quelques éclaircissements. Nous ne voulons ni justifier ni condamner. L'un et l'autre rôle nous répugnent également et nous serions tout aussi téméraire en prétendant tout excuser, qu'en voulant tout blâmer. Nous disons seulement qu'il importe, dans la lecture de l'Ancien-Testament en général, et dans celle des patriarches en particulier, d'examiner de près le récit de l'écrivain sacré, de consulter soigneusement l'histoire, de distinguer entre les temps et les lieux et surtout de se bien garder de juger de l'époque patriarcale, par les idées, les mœurs et l'état social du XIX® siècle.

Or, avec un esprit libre de tout préjugé, avec une raison calme et impartiale, abordons de frent la question que nous venons d'indiquée, et cherchons à nous

fsire de justes idées de la position d'Abraham et de Jacob.

Abraham est avancé en âge, ainsi que Sara si femme. Malgré cela Dieu hii a promis un fils» et par ce fils une nombreuse postérité. En annonçant au fils de Taré qu'il deviendra père, le Seigneur ne s'est pas expliqué davantage sur ce sujet ; il ne lui a pas dit si Sara, sa femme légitime, sera la mère de Tenfant promis. Les années s'écoulent et la promesse ne s'accomplit pas. Doutant alors que Dieu puisse, ou que Dieu veuille lui accorder la douceur de donner elle-même un fils et un héritier à sou mari, Sara commence à supposer que la volonté de Dieu pourrait bien se réaliser d'une autre manière qu'elle ne l'avait cru d'abord. Elle possède une esclave, cette esclave est sa propriété ; si cette esclave devient mère, l'enfant qu'elle mettra au monde sera son enfant, elle l'adoptera, elle aura une postérité, et ainsi les desseins de la miséricorde divine auront eu leur effet. En conséquence, elle propose cette idée à son mari ; Abraham, qui commençait lui-même aussi à craindre que l'âge de Sara ne fût un obstacle à l'âccomplissement de la promesse, consent au plan qui lui est soumis; il reçoit Agar des mains de Sara, et Agar met au jour Ismaël.

On le voit donc, de la part d'Abraham on ne peut soupçonner, dans cette circonstance, aucun sentiment impur; la fidélité inviolable, jusqu'à ce mo-

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ment, qu'il a gardée à Sara, prouve sufflsammeût qu'il n'agit sous l'empire (il'aucune passion. Il est calme, parfaitement calme ; ce n'est pas à hii, c'est à sa femme que l'idée d'obtenir une posté*rite par le moyen d'Agar est venue la première, et il n'est pas difficile de se représenter tous les combats que celle-ci a dû endurer, tous les sacri* ûces douloureux qu'elle a dû faire pour placer ellemême son esclave sur le sein d'Abraham. Le désir ardent de voir la promesse divine obtenir son effet, a pu seul la décider à une démarche qui devait alar^ mer son affection conjugale et bouleverser son coeur d'épouse. Chez tous deux il y a eu impatience, manque de foi, faiblesse, prudence charnelle ; ils n'ont pas su attendre ; au lieu de se remettre d'année en année à la volonté divine, ils ont usurpé la placé de la Providence, et voulu faire réussir, par un moyen de leur choix, un événement dont Dieu lui-même s'était réservé la dispensation. Ils en ont été sévèrement punis l'un et l'autre. Mais dans leur péché ils sont demeurés aussi simples qu'on le peut être dans une situation semblable. Abraham, aussi peu que Sara, Sara aussi peu qu'Abraham, se sont laissé vaincre par la sensualité ; il est impossible de leur prêter d'autres motifs que celui de la précipitation née d'une foi vive, ardente, mais trop impatiente peutêtre. Tout d'ailleurs, dans le récit de l'écrivain de la Genèse, est si chaste et respire tellement l'inno-

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cence des premiers âges du monde, que ce récii ne saurait réveiller chez personne une seule pensée de mal. C'est ici le cas d'appliquer les pai*oles d'un a[>ôtre : Toules choses sont pures pour ceux qui sont purs ( I ) .

Le cas de Jacob est à peu près le même. Quand il part pour la Mésopotamie, son dessein est de n'y prendre qu'une femme. L'avarice et la ruse de Laban l'obligent à épouser deux sœurs. Il a été dupe de son beau-père, mais il n'a pas été victime de ses passions. Il se fût volontiers contenté de Rachel ; mais Laban lui a en quelque sorte imposé Léa. Plus tard, quand Rachel, stérile, s'afflige de n'avoir point d'enfant, et veut, à l'exemple de Sara, porter remède à sa stérilité, au moyen de Bilha, son esclave, Jacob ne fait qu'acquiescer au désir de sa femme , sans que l'on puisse supposer qu'il ait obéi à une passion dont il fut l'esclave. L'exemple de Sara a été fatal dans la famille de Jacob ; et longtemps après la mort de cette vertueuse femme, il y a porté des fruits amers. Car Léa, jalouse des succès de Rachel, et voulant imiter tout à la fois la conduite de son aïeule et celle de sa sœur, propose à son mari sa servante Zilpa , dans le désir d'augmenter sa propre famille de tous les enfants que son esclave donnera à Jacob.

Ici encore , le caractère moral de Jacob est mis à

(1) TITK 1, 15.

DANS LFS PAtftLLKS D* ABRAHAM RT DB JACOB. i^

couvert de raccusatîoh d'incontinence : c'est, d'une part, LabaUy son beau-père; c'est, de l'autre, Racnei et Léa , ses femmes, qui le rendent polygame, pour ainsi dire malgré lui. Dans la situation de Jaco^, comme dans celle d'Abrabam, il n y a rien qui rap- , pelle la polygamie orientale. Ni l'entraînement de la passion , ni un plan arrêté et concerté d'avance , ne les ont faits ce qu'ils ont été : les circonstances seules, circonstances imprévues^ singulières, rares , les ont dominés, et ils n'ont pas su peut-être leur résister assez énergiquement. En lisant leur histoire, si saintement racontée, même dans ce que nous y pouvons trouver à reprendre , il est impossible d'établir le moindre rapport entre la vie privée des patriarches et le sérail des peuples de l'Orienf. Des préjugés puissants dominent leur époque : chez les hommes, c'est la crainte de mourir sans enfants, c'est le désir de laisser après soi une nombreuse postérité ; chez les femmes, c'est l'opprobre qui est attaché à la stérilité, c'est ïe besoin impérieux de devenir mère* Ces préjugés, Abraham et Jacob, Sara et Rachel, les ont subis comme tous les hommes de leur époque ; mais, en leur obéissant, ils ont conservé toute la simplicité de cœur et de vie compatible avec un pareil état de choses.

Ces considérations préalables étaient nécessaires pour déterminer la position particulière des personnages bibliques dont nous avons pris à tâche d'expli-

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quer la conduite. Ils sont polygames, mais non passionnés, non sensuels, non esclaves de la chair ; ils sont polygames, mais autrement qu^on Tétait de leur temps, non par choix ou par inclination, mais par reflet de circonstances toutes spéciales propres à eux et à leurs familles. Il faut aller plus loin maintenant, et montrer que ce qu'ils ont été, ils ne pou-

valent guère ne pas l'être, vu le temps où ils vivaient et le degré de lumière qu'ils possédaient.

Nous sommes à Tan 2000 du monde; nous nous trouvons , par conséquent , a cinq cents ans de la promulgation de la loi. Or, à cette époque, Dieu n'avait encore donné , ni à Abraham ni à ses descendants, aucune loi concernant la sainteté du mariage telle que TEvangile la révèle aux chrétiens. I^ fait de la création d'un seul homme et d'une seule femme était connu sans doute par tradition au premier père du peuple hébreu; c'est tout ce qu'il savait, c'est tout ce qu'il pouvait savoir concernant la volonté de Dieu à l'égard de la monogamie. Mais est-il juste d'exiger de lui qu'il en ait tiré la conclusion, que chaque homme ne devait être mari que d'une seule femme, et que chaque femme ne devait être l'épouse que d'un seul mari? Le pouvait-il, quand, dans toutes les révélations qu'il avait reçues du ciel, le Seigneur s'était tu sur ce sujet particulier? le pouvait-il, quand tous ses contemporains, tous ses compatriotes, autour 4le lui, vivaient , sans remords aucun , dans la

DANS LRS FAMILLES D*ABRAHAM RT DE JACOB. i3l

polygaii)ie?le pouvait-i], quand, aussi haut qu'il pouvait remonter Tarbre généalogique de ses pères , il trouvait déjà deux femines dans la maison de Lemec, arrière-pelit-filsd' Adam? L'aurions-nous pua sa place? Sans doute la loi du mariage est une loi morale, et, par conséquent, nécessaire, immuable, inviolable. La loi nc<;rée pas l'institution du mariage ; elle la révèle seulement. L'union d'un seul homme et d'une seule femme est voulue par Dieu ; elle est l'objet d'un commandement de sa part ; elle est fondée sur le fait que le Créateur n'a formé primitivement qu'un homme et qu'une femme ; elle s'appuie sur l'expérience du parfait équilibre maintenu providentiellement partout et toujours entre le nombre des femmes et le nombre des hommes ; elle est dans l'intérêt de Tespèce humaine ; elle est nécessaire à la vie de famille, indispensable à la prospérité de l'ordre social : tout la réclame, tout la commande. Cependant cette loi, essentiellement morale, n'est pas aussi évidente que toute autre sans la révélation. Elle nous est claire h nous, parce que nous marchons à la lumière de l'Evangile, et que nous avons pour nous guider l'ex- I>érience de six mille années. Mais la conscience seule, non éclairée par la révélation, n'interdit pas la polygamie, comme elle interdit le vol et le meurtre. Ce qui le prouve, c'est que des hommes qui marchaient avec Dieu, et qui ont fait les plus grands sacrifîces, n'ont* pas cru vivre dans le désordre en partageant

leur corar entre plusieurs femmes. Et qui péul douter qu'un Abraham, qui, sur Toptlre de rEternel, se monlrà prêt a lui immoler son uDÎqvfô, eût hësitë :i renoncer à Agar, si le Seigneur te lui eût positivement interdit? Il lui a donc manqué de lumière sur c<' point particulier, et c'est uniquement parce que sur cet article la bouche de l'Etemel ne lui avait pas parlée qu'il a accédé sans remords à la proposition do Sara. Or, que dit l'Evangile? Le voici : Là où il n'y a point d$ loi , il n'y a point de transgression. Le péché neiu point imputé quand il ny a point de loi (1). Ces déclarations scmt positives ; et si elles ont un sens dans leur application aux patriarches, il faut convenir que censci peuveat difficilement être considérés eonune coupables d'avoir souscrit à un usage dont ils iguoraient le mal, qui était profoodément enraciné dans tes mœurs de l'époque, et qui était universellemait répandu tout autour d'eux.

Cela est si vrai que Moïse lui-même , le législateur du peuple d'Israël, a dû traiter avec ime coutume qu'il n'avait pas reçu mission d'abolir positivement. Il ne recommande pas, il est vrai, la polygamie ; il ne l'approuve pas ; il ne dit rien même qui puisse faire croire qu'il la tolère ^ mais il ne dit rien non plus qui puisse faire supposer qu'il l'interdise, et même il est plus d'un passage dans ses écrits d'où l'on pourrait con-

(1) Rom. IV. 15; V, 13.

DANS LES FAMILLES D'ABBAHAM BT DB JACOB. iS3

dure qu'il la supposait existante parmi les Israélites. Voyez, entre autres : Deutér. XXI, 15-17. Exode XXI, 9, 10; et Lévil XVIII. Comp. 1 Samuel I. Sans doute il ne l'autorise pas ; au contraire, le récit qu'il fait de la création d'Adam et d'Eve, la circonstance i-apportée par lui, que Noé et ses fils n'avaient cha* cun qu'une femme, le dénombrement 'que le législateur des Hébreux avait fait du peuple, et qui devait l'avoir rendu attentif à la juste proportion existant, quant au nombre, entre les deux sexes, la dé-; fense expresse de se faire eunuque : tous ces faits et toutes ces ordonnances étaient une protestation solennelle contre la polygamie. Hais l'état moral du peufde hébreu, l'habitude, l'usage, et, comme l'a dit Jésus-Christ à propos du divcH*ce, la dureté de cœur des Israélites rendaient nécessaires des ménagements, qui, plus tard, sont tombés d'eux-mêmes. Car, sous Salomon déjà, la polygamie était fort rare, comme on peut le voir par le cfaap. XXXI, 10- 31 des Proverbes ; et après le retour de la captivité elle a cessé complètement. Or, si, sous la loi et malgré la loi, il fut difficile de contenir Israël dans les bornes de l'union conjugale, comment, avant la loi et sans la loi, les patriarches n'auraient-ils pas été polygames (1)?

(1) MiCHABLis. Droit mosaïqtu, 3* part. , $ 94. [/après un calcul qni a été fait sur le dénombrement ordonné par Molae, et qui donna pour résultat 603,550 hommes en état de porter les armés,

RépëtoDS-Ie donc : quand les patriarches violaient par la polygamie la sainte institution du mariage, ils n'avaient probablement pas conscience qu'ils transgressaient un commandement de Dieu ; ils étaient sur ce point dans une ignorance presque complète ; et ils pouvaient peut-être demeurer aussi paisibles et aussi innocents dans cet état, qui, en soi et devantDieu, est le désordre et le péché, que le fidèle qui aujourd'hui marche dans l'accomplissement d'une loi qui lui a été révélée. Mais, empressons-nous de l'ajouter, ce qui, sous l'économie patriarcale, ne rompait pas la communion avec le Seigneur et laissait subsister le caractère de l'enfant de Dieu , priverait aujourd'hui le fidèle du témoignage de l'Esprit-Saint, et effacerait en lui les sceaux de l'alliance de grâce. D'autres temps, d'autres mœurs; d'autres lumières, d'autres devoirs; d'autres secours , une autre sainteté.

Il est en Dieu des lois éternelles qu'il ne révèle pas toujours ; par des raisons toutes sages , il les voile à de certaines époques et pour atteindre certains buts particuliers. Elles n'en sont pas pour cela moins saintes et moins inviolables. Mais à celui à qui il a été

chaque union conjugale chez les Israélites aurait eu pour fruit la uaissaoce de 42 enfants. Mais si les Israélites avaient vécu monogames, un pareil chiffre serait inexplicable; il ne devient possible qu'en admettant que, chez les Hébreux, la polygamie était civilement tolérée.

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