LES DEUX NOBLESSES
Tous les écrivains qui s'étaient d'abord fait connaître par des romans, par des articles de journaux— et quelquefois même par des études critiques — nous les avons vus en ces derniers temps aborder quelque jour le théâtre. Cela tient au goût passionné que nous avons en France pour le genre dramatique, et ne tient à nulle autre cause, évidemment. M. Henri Lavedan a fait comme tous ses confrères du journal et du livre, et a fait mieux que plusieurs, car il est vrai de dire que pour la plupart ils n'ont guère réussi. Sa comédie du Prince d'Aiirec était de la verve la plus alerte et de l'esprit le plus pétillant. Elle vient de paraître en librairie ; elle supporte l'épreuve de la lecture. Dans sa nouvelle pièce M. Lavedan pouvait
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appliquer à nouveau le système et les procédés dont il s'était déjà heureusement servi. C'était le succès, probable pour le moins, mais d'ailleurs le succès facile. M. Lavedan l'ajustement dédaigné. Il a voulu faire « autre chose », procéder par d'autres moyens et montrer, s'il était possible, des qualités qu'on s'accorde généralement à lui refuser. Après une comédie qui était surtout une satire dialoguée, il a voulu donner une œuvre qui eût davantage le caractère dramatique. Il a voulu par les moyens propres au théâtre exposer une idée morale et sociale. Nous sommes nous-même trop persuadé que tel est l'objet le plus élevé de la comédie, et trop partisan de ce « théâtre d'idées », pour ne pas dire d'abord combien cette tentative nous semble intéressante. Nous féliciterons M. Lavedan et de son projet et du consciencieux effort qu'il a fait pour le mettre à exécution. Sa pièce, quand ce serait une pièce manquée, n'est pas indifférente. Elle mérite d'être vue. Elle vaut la peine qu'on la discute, non comme l'essai d'un débutant avec qui la critique userait de ménagements, mais comme i l'œuvre d'un écrivain qui compte et de qui l'on f
suit avec attention chaque étape dans une carrière dramatique brillamment commencée. Il faut d'abord signaler les mérites très réels de la pièce, et c'est sur eux que nous aurons plaisir à fixer dès le début l'attention. La critique a été trop sévère au lendemain de la première représentation, déconcertée justement par ce que l'œuvre contenait d'inattendu et par le souci qu'avait eu l'auteur de se renouveler. Pourtant en plus d'un endroit on retrouvait le satirique mordant et le moraliste cinglant. Des silhouettes vivement indiquées, tel bout de dialogue, telle réplique, témoignent que l'auteur n'a pas cessé d'être bien informé de nos ridicules et de nos manies et renseigné sur nos plus récentes façons de faire le bien — théoriquement — et le mal pratiquement. Mais à peine est-il besoin de féliciter une fois de plus M. Lavedan d'être un homme d'esprit. Et nous lui saurions gré plutôt de s'être tenu en garde contre la tentation d'égayer sa comédie outre nesure ; il a compris qu'il fallait traiter avec gravité un sujet qui en soi n'est pas frivole. De nême il a renoncé à la méthode commode et lécevante, si en faveur aujourd'hui parmi tous
les jeunes auteurs, celle qui consiste à donner pour une pièce de théâtre une série de scènes juxtaposées, reliées à peine par le lien le plus lâche et dont on pourrait à son gré changer Tordre, augmenter le nombre ou le diminuer. Il y a dans les Deux Noblesses un sujet qui se développe, une pièce qui est bien construite et à laquelle nous ne reprocherons que d'être trop machinée. Le premier acte par exemple, qui , est, à vrai dire, le meilleur, est un acte d'exposition presque excellent, très clair, du dessin le plus net, et après lequel nous étions loin de nous attendre aux inutiles complications où tout à l'heure le drame s'embrouillera. D'un bout à l'autre de la pièce les personnages tiennent le langage qui convient, non point abstrait, mais vivant, en rapport avec leur caractère et leur situation, modifié par le désir, par l'intérêt et par la passion. On ne sent pas derrière chacun d'eux l'auteur, et celui-ci a fait un juste effort pour sortir de soi et se dépersonnaliser. Plusieurs scènes ont une incontestable largeur. Les idées y sont discutées, examinées sous tous leurs aspects, et les arguments s'y répondent, non pas comme dans une conférence contra-
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dîctoîre, mais comme dans une conversation animée et dans une ardente controverse. La langue a de la solidité et de l'éclat. Chaque mot, comme on dit, passe la rampe. L'impression qu'on emporte est d'une œuvre qui peut être mal venue, maïs qui n'est pas sans vigueur. M. Lavedan, pour l'avoir écrite, se trouvera en possession de ressources nouvelles, plus maître de son art, et capable désormais de s'attaquer aux tâches les plus difficiles. C'est, je pense, l'important.
L'aristocratie, ce qu'elle est, ce qu'elle doit être... telle est l'épigraphe qu'on pourrait mettre à l'ensemble même des ouvrages de M. Lavedan. Le sujet de ses études ne varie pas. II y revient sans cesse, au risque de paraître monotone et de nous lasser, avec une persévérance que nous admirons, à moins que ce ne soit avec une insistance qui nous étonne. Ce
qu'est l'aristocratie, il a commencé de nous le
f dire au jour le jour, et il arrive qu'il nous le ^
dise plus d'une fois en un jour, dans ces
innombrables saynètes qu'il sème, çà et là,
parmi les feuilles du boulevard. Ses jeunes
noceurs, idiots et vaniteux, la cervelle vide et
Festomac pesant, portent presque tous des noms qui sonnent comme les mieux sonnants de Farmorial de France. Puis M. Lavedan a dressé comme dans un réquisitoire la liste complète des accusations qu'il dirige contre une caste inutile tombée de Foisiveté dans tous les vices, c'est à savoir l'ostentation vaine, le besoin de luxe, l'amour vénal et le jeu. Aujourd'hui M. Lavedan se fait, au lieu d'accusateur, conseiller. Il ne se contente pas d'avoir dénoncé le mal, ce qui est faire œuvre presque inhumaine quand on pense que le mal est sans remède. C'est ce remède au contraire qu'il a trouvé et qu'il nous apporte. Il sait un mo^en pour l'aristocratie de se régénérer. Le moyen après tout est assez simple, et le conseil peut se résumer en quelques mots : Que la noblesse cesse de se tenir à l'écart du siècle et en dehors du mouvement moderne ! Qu'elle cesse de considérer comme indignes d'elle nos professions et nos métiers ! Qu'elle se mette au travail !
Pour traduire cette idée, M. Lavedan a imaginé d'emprunter ses personnages à cette famille des d'Aurec qu'il avait lui-même amenée à la vie de la littérature. Le prince Dominique
d'Aurec a eu un fils. Ce fils a renoncé au long héritage d'illustration qui est d'ailleurs l'unique héritage que lui eût laissé son père. Il a changé de nom, pour en prendre un des plus roturiers qui soient. Il s'appelle maintenant M. Jacques Roche. Vous vous souvenez du Philosophe de Sedaine et qu'il avait déjà donné l'exemple de cet embourgeoisement. De chevalier et baron de Savières, de Clavières et autres lieux, il était devenu M. Vanderk. Il était entré dans le commerce et, son fils lui demandant compte de ce qu'il considère comme une déchéance,il célébrait en termes magnifiques la condition du négociant : « Ce n'est pas un peuple, ce n'est pas une seule nation qu'il sert ; il les sert toutes et en est servi ; c'est l'homme de l'univers... Nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce. Voilà, mon fils, ce qu'est un honnête négociant. » M. Roche a choisi l'industrie. Il en énumère les mérites avec non iinoins d'enthousiasme et à peine plus de simpliicité. Il fabrique du pétrole. Il en fabrique des iquantités considérables. Du département de
Meurthe-e«t-Moselle OÙ sont installées ses usines, il en inonde le marché. Il emploie trente mille ouvriers. Il réalise des bénéfices énormes. Il a lui-même un fils, Henri, que nous verrons, après bien des traverses, épouser M"® Suzanne de Touringe. Cette fille des marquis de Touringe s'appellera M""^ Roche. Ainsi, princes et marquis, d'Aurec et Touringe, cette double lignée d'aristocrates se fondra dans l'unité roturière d'un ménage bourgeois. Et ce sera bien fait.
Donc M. Lavedan nous donne sa pièce nouvelle pour une « suite » de la précédente. On sait ce que valent ordinairement ces pièces qui | font suite. En annonçant après le Menteur^ la Suite du Menteur^ ou, si Ton veut, après le Mariage de Figaro^ la Mère coupable^ l'auteur des Deux Noblesses faisait preuve non point, comme on le lui a reproché sans raison, de quelque suffisance, mais plutôt de modestie et de défiance à l'égard de son œuvre. Au surplus on aperçoit aisément le motif qui l'a déterminé à reprendre des personnages déjà connus. Il évitait ainsi la nécessité où il aurait été sans cela de se livrer à des présentations nouvelles.
C'était un avantage... Faible avantage, si on le compare aux inconvénients qui ont résulté pour M. Lavedan du choix de sa donnée première, et de cette fâcheuse inspiration qu'il a eue de rattacher la pièce nouvelle à l'ancienne.
Car d'abord nous avons le droit de nous demander où nous sommes et quand se passent les événements représentés sur la scène. C'est il y a deux ans que le prince d'Aurec était l'un des hommes dont on s'occupait le plus dans la haute société parisienne. Ses exploits avaient trop de retentissement et le souvenir nous en est resté trop présent,pour qu'il soit possible de nous donner le change et d'embrouiller les dates. Et il était trop jeune alors pour avoir déjà un très grand fils. Ce fils a aujourd'hui passé la quarantaine. Il est donc clair que nous sommes aux environs de 1930.
M. Jacques Roche est un homme du xx® siècle. — Mais, d'autre part, tous les personnages qu'on a groupés autour de lui sont du XIX^ Et pareillement toutes les questions avec lesquelles il se trouve aux prises. Ce député socialiste et mondain, orateur de réunions publiques et conducteur de cotillon, qui s'est préparé par
la comédie de salon aux succès de la tribune, il n'est pas seulement notre contemporain, mais c'est tel de nos contemporains que nous pourrions nommer. Cet autre, le légitimiste à poigne, qui a foi dans les moyens violents, coups de trique et coups de fusil, pour ramener (( le Roy », n'est-il pas permis de penser qu'au XX® siècle l'espèce à laquelle il appartient sera une espèce disparue? Et peut-on croire qu'en ce temps-là les rapports entre ouvriers et patrons seront exactement tels que nous les avons vus dans toutes les grèves récentes? Au train dont marchent les choses et d'après la rapidité des transformations dont nous avons été déjà les témoins, on peut prévoir que la société où vivront nos fils différera beaucoup de celle que nous-mêmes nous aurons connue. Idées et préjugés, usages et langage, tout dans les Deux Noblesses^ tout sauf l'attitude de Jacques Roche, est marqué à l'empreinte d'aujourd'hui. M. Lavedan, qui possède à un rare degré le sens de l'actualité, s'est fait une fois de plus le peintre de la société actuelle. Cela met dans sa pièce, et d'un bout à l'autre, une sorte de perpétuel anachronisme. Ce qu'on
nous y montre, c'est un homme de demain dans un cadre d'aujourd'hui.
Je n'insiste pas sur cette bizarrerie. J'admets qu'on ne pouvait l'éviter. Il eût été possible, au cours d'un roman, de nous faire un tableau de la société telle qu'on peut l'imaginer dans un avenir prochain, modifiée par le progr^^s des idées et le changement des mœurs. Au théâtre le spectacle de cette société en préparation nous eût sans cesse déconcertés. Ceci est beaucoup plus grave. M. Lavedan ne s'est pas contenté d'indiquer, comme avait fait Sedaine, sans s'y attarder et sans appuyer, la situation d'un homme qui a changé de nom et s'est éloigné de sa famille. Il a appuyé, au contraire, de toutes ses forces et de tout son poids. Il a développé cette situation. Il en a tiré consciencieusement les effets qu'elle comportait, Il en a étalé le contenu. Ce qu'elle contenait, hélas ! c'était un mélodrame à la fois invraisemblable et vulgaire. Dès le premier acte, à certaine réphque, nous soupçonnons que M. Roche pourrait bien n'être pas celui qu'on pense, et qu'il y a dans cette famille un mystère. Comment le mystère a-t-il pu s'établir et s'épaissir
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autour d'un homme aussi en vue qu'est le « Roi du pétrole » et dans un temps où les registres de l'état civil sont assez soigneusement tenus? On ne nous le dit pas. A partir de l'acte suivant, le mystère s'éclaircit; on nous révèle le secret de M. Roche : on nous le révélera plus d'une fois ; et à vrai dire on ne fera plus guère qu'y initier successivement les différentes personnes du drame.
C'est d'abord une certaine M'"^ Durieu, de son vrai nom princesse d'Aurec, à qui on apprend que son fils, qu'elle croyait mort, est vivant. Puis c'est aux ouvriers et encore c'est au marquis de Touringe qu'il faut apprendre l'identité de M. Roche. Ce jeu des pseudonymes devient l'occupation principale de tout ce monde. On se reconnaît. On se retrouve. Et en se retrouvant on ne manque pas de céder à une légitime émotion. Le fils tombe dans les bras de sa mère. Tous les dramatistes de ces derniers temps semblaient s'être ligués contre ' cette convention surannée de la « voix du i sang». L'auteur des Deux Noblesses n'a pas craint de rouvrir cette source de pathétique. — L'instrument de toutes ces reconnaissances.
c'est Moret, le méchant Moret, Moret le Traître. Celui-là est véritablement le produit direct, issu de la combinaison théâtrale dont s'est avisé M. Lavedan. Et il est bâti sur le modèle de tous ses confrères en traîtrise. Cet ancien agent de notre police devenu l'employé de confiance de M. Roche, dont il a surpris le secret, c'est justement le personnage ténébreux et qui opère dans Tombre, l'homme qui sait tout, mélange de Rodin et d'Homodei. A la fin d'ailleurs sa méchanceté est punie, et, quand il se retire, honni de tous, tête basse et piteux, instinctivement nous attendons le trémolo à l'orchestre. Sans doute le mélodrame n'est en soi rien de méprisable. Il ne faudrait pourtant pas aller jusqu'à croire qu'il ait partout sa place. Il ne l'a surtout pas dans une comédie de mœurs et dans une pièce à thèse sociale. Si nous relevons ces invraisemblances, ces aventures extraordinaires et ces histoires à dormir debout, c'est qu'elles diminuent d'autant la portée de l'œuvre de M. Lavedan. Eh quoi! on prétend nous indiquer la règle de conduite qu'imposent à toute une catégorie de personnes les conditions de la vie moderne et le train de
notre société. Et cette vie, et cette société, c*est à travers ces imaginations fantastiques qu'on veut nous les faire reconnaître!
On peut s'étonner qu'un observateur aussi exact qu'est M. Lavedan, et qu'un écrivain à l'esprit si net, à la raillerie si aiguisée, à la « blague » si moderne, se soit complu dans de pareilles inventions. On signalerait de même, ici ou là, quelques effets un peu trop gros. M. Lavedan ne dédaigne pas au besoin le couplet ou, tout au moins, le trait patriotique. Le socialiste Moret étant venu à dire : « Il n'y a qu'un pays, » son interlocuteur complète ainsi la phrase, aux applaudissements des bons citoyens : « Oui... la France! » Sur le mérite personnel, sur l'efficacité du travail, sur le progrès, sur les merveilles de l'industrie, sur le siècle des chemins de fer et du téléphone, on noterait des réflexions et maximes qui ne sont pas exemptes, disons... de solennité. C'est ainsi déjà qu'il était parlé dans le Prince d'Aurec des aïeux des gens de lettres qui « grattaient, pieds nus, la terre aride du moyen âge », et dans Une Famille, de l'explorateur, « à la fois prêtre, savant, soldat... missionnaire civil, qui
s'en va nous chercher de la patrie ». Dans cette dernière pièce un vieux serviteur fidèle était chargé de consoler une jeune fille par des propos enfantins et touchants. M. Lavedan n'est pas dupe de ces beautés. Effets de surprise, tirades déclamatoires, épisodes larmoyants, il sait aussi bien que nous tout ce qu'il y a dans ces moyens d'artificiel, de convenu et, s'il faut le dire, de commun. S'il les emploie, c'est par manière de concession, et pour satisfaire aux exigences du public. Ce public n'est pas composé de purs esprits. Il veut être ému, amusé, édifié, secoué. Il faut s'adresser à sa sensibilité; il faut réveiller sa curiosité ; il faut frapper fort. Il faut... Eh bien! non, il ne faut rien de tout cela. Et c'est l'erreur de M. Lavedan comme aussi bien de plusieurs autres, de prendre pour l'essence du théâtre ce qui n'en est que la fausse rhétorique. Ce qui est essentiel au théâtre, qui y crée l'intérêt, le mouvement, l'émotion, c'est la logique. Logique des sentiments et logique des situations. Cela est vrai surtout dans une pièce iqui, comme les Deux Noblesses^ doit aboutir à wne démonstration. Nous voulons voir peu à peu la démonstration se faire, et dans les
termes mêmes où la question a été posée par l'auteur. Nous nous fâchons chaque fois que l'auteur sort de la question et que le sujet dévie. Nous avons trop souvent, dans les Deux Noblesses, à nous fâcher pour des faisons de ce genre. Et c'est ici le défaut fondamental de la pièce.
Prenons pour exemple cette intrigue de mariage entre Henri Roche et Suzanne de Touringe. Elle tient dans la pièce une grande place; elle en est le principal ressort. C'est l'aventure tant de fois remise au théâtre du roturier millionnaire qui épouse une aristocrate pauvre. Ces jeunes gens se disent tout ce que peuvent dire en pareil cas des jeunes gens résolus et réservés. Ils s'attendront. Ils seront fidèles l'un à l'autre. Ils combattront le mauvais vouloir de leurs parents avec une douce énergie et une énergique douceur. Ils n'avaient pas autre chose à dire. Ils ne pouvaient sortir de ces banalités. Nous donc, nous les accepterions avec résignation, si elles étaient nécessaires ou même utiles. Par malheur, non seulement elles ne servent à rien, mais il se trouve encore qu'elles vont contre le dessein de l'auteur et
contre l'objet de son drame. Tout ici devait tendre au triomphe des idées de M. Roche. Or quand est-ce que le marquis de Touringe consent au mariage? C'est quand il découvre la généalogie véritable du faux Roche. En sorte que ce n'est pas le fils de celui-ci qu'il accepte pour gendre, c'est le petit-fils du prince d'Aurec. La victoire reste en fin de compte au préjugé nobiliaire... Je n'ignore pas que, consultée sur la question de savoir quel nom portera le jeune ménage, Suzanne répond qu'elle s'appellera M""^ Roche. Tout de même nous n'avons pas confiance. Henri, tout à l'heure, soupirait trop ardemment après les particules et les titres, avant même de savoir que la naissance l'en avait amplement pourvu. Il est de ceux qui au besoin se pareraient de titres d'emprunt, plutôt que d'en dédaigner qui sont leur propriété légitime. Puisque tout le monde d'ailleurs saura qu'il est prince, pourquoi est-ce qu'il s'en cacherait? Nous prévoyons le jour où Henri Roche s'appellera Roche précisément de la même manière que les Montmorency s'appelaient Bouchard. Au moins dans les scènes où paraît M. Roche, dans ce qui le concerne personnellement, dans
ce qu'on nous apprend des circonstances de sa vie, la question est-elle serrée de plus près? Un noble s'est fait industriel : de cette situation quelles difficultés particulières ont résulté? Tel est bien le sujet dont M. Lavedan a lui-même fait choix. Supposez qu'il nous eût montré un noble rompant tout d'un coup et brusquement avec la société où il occupait une grande place, en sorte que les siens le désapprouvent, les hommes de sa caste le renient, et tous les autres le tiennent pour suspect. Nous aurions vu clairement à quelle sorte d'obstacles ce révolté s'allait heurter. Que s'il arrivait à mettre à néant ce concours de malveillances^ son exemple pouvait en effet servir de leçon... Mais ce n'est pas ainsi que l'aventure nous est contée. Et de la façon dont elle est contée, elle ne prouve absolument rien. Le fils du prince d'Aurec a disparu tout enfant; on a perdu sa trace; on Ta oublié. Il arrive en Amérique, il démocratise son nom, il prend du travail. Il se fait remarquer par son mérite. 11 épouse la fille de son patron, ce qui a été de tout temps la récompense des bons travailleurs, depuis qu'il j y a une morale en action et une imagerie d'Epi- I
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nal. Il est revenu en France, où personne ne connaissait sa véritable identité, où il n'était pour tout le monde qu'un industriel comme un autre, plus actif seulement et plus habile. Il a fait prospérer ses affaires, réalisé des opérations avantageuses, organisé des sociétés de secours mutuels, fondé des institutions de prévoyance ; il vit en bon accord avec ses ouvriers, en dépit de quelques tiraillements... Qu'y a-t-il dans tout cela de particulier? Où aperçoit-on se dessiner le drame de l'aristocrate en rupture d'aristocratie ? Ce n'est que la biographie d'un usinier quelconque ; — et, qu'il règne sur le pétrole ou qu'il soit maître de forges, cela n'importe pas.
Cette marque de l'aristocrate, allons-nous ■enfin la retrouver dans le caractère de Roche tel qu'on nous le présente ? Ce descendant tient-il par quelque lien à ceux de qui il descend ? Car s'il ne s'y rattache en aucune manière, qu'importe quel rang ceux-ci ont occupé de par le monde et s'ils furent princes ou artisans? — Le trait qui domine chez IM. Roche c'est l'énergie. Il s'est, comme on dit, fait lui-même. Il est parti de rien. Il a conquis
à la force du poignet fortune et réputation. Cette énergie se retrouve dans tous les détails de sa conduite et dans chacune de ses paroles. Il est le même dans l'intérieur de sa vie privée et dans sa vie extérieure. Qu'il s'agisse du mariage de son fils ou de la paie de ses ouvriers, il n'hésite pas davantage. Il prend son parti tout de suite et il s'y tient. Son autorité, qui peut se faire douce, mais qui ne se laisse pas discuter, s'étend à toutes choses et à toutes gens. Il est de ceux qui ont l'habitude de commander et qui partout s'imposent. Cette énergie a été mise au service d'une intelligence remarquable. Vendre du pétrole, quand on en vend beaucoup, cela demande de l'esprit. Ce n'est pas un homme médiocre que ce M. Roche; et l'alliance de tant de facultés supérieures est en soi quelque chose de rare. — L'auteur at-il donc voulu nous donner à entendre que toutes ces brillantes qualités sont chez ce fils des preux un héritage de famille ? Serait-ce que les énergies accumulées d'une race fertile en hommes d'action éclatent sous cette forme nouvelle ? Est-ce l'âme du connétable qui revit chez le maréchal de l'industrie ? M. Lavedan a-
t-il voulu nous dire que les aristocrates du nom, par une sorte de mystérieux privilège, sont aussi les aristocrates de l'intelligence, qu'ils n'ont que le tort de laisser se perdre dans l'oisiveté des donséminents et qu'ils pourraient, s'ils le voulaient et du jour où ils s'en donneraient la peine, devenir les maîtres de la société moderne? Ce n'est guère probable. Mais alors qu'est-ce qu'il peut bien avoir voulu dire ?... Car, à mesure que nous essayons de suivre le raisonnement de l'auteur des Deux Noblesses et plus nous nous efforçons de saisir son argumentation, plus elle nous échappe.
Je crains bien que cela même ne soit arrivé à M. Lavedan, et que tel ne soit son cas. Il avait une idée, bonne ou mauvaise, et juste ou fausse, il nous restera à l'examiner. Il n'a pu lui faire prendre forme. Au moment de la traduire à la scène, elle lui a comme échappé. Alors il a fait accueil à ces expédients qui constituent comme le fonds de réserve de notre théâtre : intrigue matrimoniale, intrigue policière, vieux cadres, vieux moules, uniformes toujours prêts, qui s'imposent comme d'eux-mêmes à la pensée de l'écrivain. Il a laissé venir à lui tous
ces personnages de théâtre, êtres de raison dénués d'individualité précise, pures jeunes filles, jeunes hommes distingués, ouvriers qui prennent contre les conseillers du désordre le parti de leur patron, et ce patron enfin, l'homme juste et loyal, bon époux et bon père, digne par ses vertus de figurer parmi les ingénieurs du Gymnase, et tel qu'ils sont quand ils sortent de l'École polytechnique avec un bon numéro...
Jusqu'ici nous avons fait à M. Lavedan la part belle. Nous avons accepté sa thèse. Nous avons semblé l'admettre et semblé croire que les gentilshommes n'ont aujourd'hui rien d'autre à faire qu'à changer de nom et prendre du travail dans les ateliers. Nous pouvons maintenant discuter cette thèse et chercher quelle est la portée de ce conseil. M. Lavedan le déclare nettement : « C'est l'avenir de l'aristocratie. .» L'avenir consisterait donc pour les nobles à se faire bourgeois... J'entends assez bien ce qu'ils trouveraient à répondre à M. Lavedan : «Vous êtes, Monsieur, un homme tout à fait aimable. Et il faut d'abord que nous vous rendions grâce pour cette sollicitude que vous nous témoignez.
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Vous VOUS êtes beaucoup occupé de nous. Arrivant très jeune à la vie littéraire et jetant sur la société moderne votre clair regard d'observateur, il vous a semblé que la grande question qui se pose à notre époque est celle des destinées de la noblesse. Cela est flatteur pour nous, et nous venge des dédains de tant d'autres qui affectent de nous tenir pour quantité négligeable. Vous faites mieux. Vous nous ouvrez les rangs de votre bourgeoisie. Vous consentez à nous y admettre. Vous êtes accueillant. Même vous nous offrez une place dans vos maisons de commerce et un emploi dans vos fabriques. Vous nous invitez à participer à vos bénéfices. Vous nous exhortez à gagner de l'argent. « Enrichissez-vous, )) disait un ministre qui était des vôtres. C'est l'idéal que vous nous proposez. Et l'important est sans doute d'avoir un idéal... Permettez-nous cependant de réfléchir et de peser les avantages que vous nous offrez. Êtesvous bien sûr d'abord que nous ayons aussi complètement perdu toute espèce de prestige ? S'il en est ainsi, comment se fait-il qu'on voie encore, à la date d'aujourd'hui, tant de bonsfhommes Poirier donner leur fille avec la forte
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somme à Gaston de Presles? Et pourquoi est-ce qu'on rencontre dans votre littérature tant de ducs et de marquis, et non seulement dans le théâtre de M. Dumas ou dans les drames de M. Ohnet, mais dans les pièces les plus récentes et dans des romans qui ne sont pas tous des romans feuilletons ? Êtes-vous sûr que cette bourgeoisie, que vous avez bien raison de défendre puisque vous en êtes, soit tout à fait à l'abri des reproches que vous nous adressez ? Les oisifs, dont certes il n'y a que trop dans notre temps, sont-ils tous des oisifs titrés ? Tous les décavés qui font couronne autour des tables de jeu sont-ils des décavés qui avaient des ancêtres aux croisades ? Et tous les fils de famille sont-ils fils de familles princières ? Vous avez vos dynasties bourgeoises comme nous avons les nôtres. Regardez un peu, autour de vous, comment elles finissent. Vous nous reprochez d'être le passé. Avez-vous donc pleine confiance que l'avenir vous appartiendra? Pourtant il y a des signes inquiétants, comprenez : qui nous inquiètent pour vous. Dans vos cadres se font entendre on ne sait quels sourds craquements. Un nouvel ordre grandit
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et monte tous les jours, qui ne vous aime guère plus qu'il ne nous aime. Peut-être consentirions-nous à changer de bateau, mais à condition que le bateau pût nous porter et qu'il n'eût point d'avaries ! Que s'il faut finir, nous préférons finir tout entiers, étant restés nous-mêmes jusqu'à la fin. » — Ce langage ne serait pas dépourvu de toute apparence de bon sens. Des gens qu'on invite à renoncer à leur état civil ont le droit de discuter. « Nos enfants, disait l'honnête M. Sorbier, verront des comtes notaires, des marquis magistrats, des vicomtes chimistes et des ducs médecins. » Même cela s'est déjà vu, et M. Sorbier constatait seulement un fait. Il ajoutait : « Il faudra que l'aristocratie se mette à travailler comme le commun des mortels, si elle ne veut pas disparaître. » C'est ici que ce raisonneur cessait de raisonner très serré. Le jour en effet où le mouvement déjà commencé s'achèvera, sera justement le dernier jour de la noblesse. Quand tous les gentilshommes seront devenus des messieurs Roche, c'est alors que l'aristocratie aura disparu. Et c'est bien de quoi il s'agit. On propose à l'aristocratie de se régénérer par voie
d'extinction. On lui offre la mort ; hélas ! et ce n'est pas la mort sans phrases.
Car Fauteur des Deux Noblesses va beaucoup plus loin que n'allait celui du Prince d'Aurec. Celui-ci se contentait de reprocher à une aristocratie frivole de gâcher un patrimoine de gloire. Dans la pièce nouvelle, c'est le principe même de toute noblesse et c'est la raison d'être de toute aristocratie qui est contestée. Alors, nous cessons de comprendre. Les personnages du drame tiennent des propos dont il est heureux que l'auteur n'ait pas à porter la responsabilité. Le jeune Roche ayant émis cette opinion qu'il serait assez fier de porter quelqu'un de ces noms retentissants et fameux dans l'histoire, son père lui répond : « J'aime mieux Roche. » Ici le doute n'est pas permis. Cette réponse est la réponse d'un imbécile. On entend dire de ces choses chaque année dans les séances du Conseil municipal, quand s'y discutent les propositions tendant à changer le nom des rues. Le roi du pétrole ajoute : « Tu veux de la gloire : il faut t'en faire une. Il ne faut pas prendre celle d'un monsieur qui vivait il y a quatre cents ans. » Décidément, Roche
n*est encore qu'un pseudonyme : c'est le pseudonyme de M. Homais.
... Les temps sont-ils donc révolus, et va-telle disparaître cette noblesse dont les rangs chaque jour s'éclaircissent et qui a de moins en moins de part aux affaires du pays ? Cela est probable. Mais de la voir disparaître nous ne nous réjouirons pas; et plusieurs qui n'en faisaient pas partie auront pour elle un mot d'adieu et l'accompagneront d'un regret. Elle n'était plus qu'une classe décorative; au moins fut-ce un brillant décor et qu'on ne remplacera pas. Nos âmes ne sont pas encore tellement obscurcies par l'infatuation démocratique que nous soyons devenus incapables d'apprécier ce qui est délicat, raffiné et qui brille. Ses titres ne ressemblaient plus à rien de réel et n'étaient qu'autant de souvenirs ; mais, à mesure qu'un à un et l'un après l'autre s'en vont tous les souvenirs d'autrefois, ces souvenirs nous deviennent plus chers. Pour les services rendus jadis par leurs pères, ces gentilshommes méritaient sans doute d'être traités avec quelque indulgence. Et peut-être jusqu'aujourd'hui la noblesse avait-elle conservé une raison d'être et
quelque utilité. Elle était signe et symbole de quelque chose. Elle témoignait de façon matérielle et visible, pour ainsi dire, que nous ne sommes pas un peuple né d'hier, comme ces villes d'Amérique qu'on voit tout à coup surgir au-dessus du sol où elles n'ont pas de racines. Mais nous avons, nous autres gens de France, une histoire et des traditions et nous tenons par des racines lointaines au sol sacré.
Qui sait si la noblesse n'avait pas encore un rôle à jouer? La société moderne est en rapide transformation et en profond travail. Elle n'a pas trop de toutes ses forces. La question se pose surtout entre la classe bourgeoise et la classe populaire; et nous bourgeois, trop engagés dans la lutte, nous ne pouvons juger avec assez de désintéressement et voir assez clair dans l'avenir. Mais l'aristocratie est en dehors de la mêlée. Elle est étrangère à nos préjugés, indifférente à nos rancunes, élevée presque au-dessus de nos timidités. Elle est mieux placée pour discerner où nous allons. Peut-être lui eùt-il appartenu de nous guider vers l'avenir, elle qui vient du passé, et de préparer les temps nouveaux. Idéal, si l'on veut, et chimère. Mais,
puisqu'il s'agissait de renseigner l'aristocratie sur la conduite qu'elle doit tenir, c'était le cas de lui recommander une chimère qui aurait eu sa noblesse et de lui prêcher un idéal qui fût aristocratique.
M. HENRI LAVEDAN : viveurs
M. MAURICE DONNAY : amants
Les deux pièces que jouent en ce moment le Vaudeville et la Renaissance, avec un succès que je m'empresse de constater, présentent de frappantes analogies. Elles sont, sinon peutêtre de même qualité, du moins de même genre. L'auteur de Viveurs et celui d'Amants écrivent l'un et l'autre à la Vie 'parisienne ; M. Henri Lavedan est suffisamment connu, et j'ai eu l'occasion de dire maintes fois le cas que je fais de son grand talent. M. Maurice Donnay a été l'un des fantaisistes les plus appréciés du Chat-Noir, et il est, sauf erreur sur ce point d'histoire littéraire, l'inventeur de la fableexpress. M. Donnay a plus de goût pour les i grâces compliquées et fuyantes de l'ironie ; M. Lavedan sait mieux faire cingler la satire.
M. Donnay est poète, et son dialogue s'accompagne en sourdine d'on ne sait quelle musique de langueur et de volupté. M. Lavedan est moraliste. Ils sont tous deux par profession des hommes d'esprit. Nous pouvons donc, d'après les spécimens que nous en apportent ces écrivains autorisés, nous faire une idée de ce « genre parisien » qui certes ne date pas d'aujourd'hui, mais auquel va la faveur, et qui est, semble-t-il, le dernier cri de la modernité au théâtre.
Ce qu'il y a d'abord de bien parisien dans le théâtre parisien, c'est le décor. Nous sommes ' tout de suite avertis que le lieu de la scène est j à Paris et non pas ailleurs. C'est le salon d'essayage du couturier en renom, celui de Doucet, pour être tout à fait précis, et non pas celui de tel autre parmi ses rivaux fameux. C'est la salle commune d'un restaurant de nuit. C'est le salon d'attente du médecin des dames. C'est le hall ou c'est la salle des fêtes d'un petit hôtel de femme galante dans les quartiers neufs : on pend la crémaillère, on soupe par petites tables, l'orchestre des tziganes sévit. Il est aisé de voir que cette mine est inépuisable. On pourra une
autre fois nous mener chez la modiste, chez la lingère, chez la corsetière, chez la manicure ou chez la doucheuse. C'est une occasion d'initier les moins mondains d'entre nous à tous les raffinements du luxe moderne; on expose sous nos yeux charmés meubles et tentures, rubans, mousselines, des étoffes très Liberty, des amours de canapés, un lit merveilleusement suggestif. Mais ce que nous aimons surtout dans ces gracieuses exhibitions, c'est qu'on nous y montre des femmes qui se déshabillent. Ce point est essentiel, et pas plus dans Amants que dans Viveurs^ on n'a eu garde de l'omettre. A la Renaissance, c'est M""^ Jeanne Granier que nous avons le plaisir très vif de voir en corset; au Vaudeville, c'est non seulement M""^ Réjane, mais plusieurs autres dames aussi, pareillej ment jeunes, jolies et faites à ravir. Nous ne I nous en plaignons pas. Certes non ! Et si nous avons quelque regret, c'est plutôt de ce que la i beauté de ces dames s'enferme encore dans la prison du corset. Mais il faut laisser quelque chose à faire au théâtre de demain. Décor et figuration s'unissent pour former un ensemble séduisant, pimpant, émoustillant. C'est un
cadre tout de gaieté, de clarté, d'élégance et de coquetterie. Cela est très important. Cela crée une atmosphère. On sait que les choses, suivant l'atmosphère où elles baignent, changent de valeur et de signification. Dans tout autre cadre, les tableaux qu'on va nous présenter nous répugneraient. Nous ne supporterions pas ces personnages ignobles exprimant dans un langage approprié des sentiments ignobles. Le parisianisme fait tout passer. C'est le pavillon qui couvre la marchandise. Grâce au prestige de l'étiquette moderne, les pires vilenies se teintent de nuances charmantes et acquièrent cette délicatesse que toute la presse — un peu sévère peut-être pour M. Lavedan et voloutiers malveillante aux situations acquises — a célébrée surtout dans la pièce de M. Donnay.
Dans ce décor, le Paris qui prend place, c'est naturellement le Paris qui s'amuse, le seul qui compte au surplus; car pour ce qui est de l'autre, du Paris qui travaille, qui pense, qui vit, le théâtre ne lui fait guère l'honneur de s'occuper de lui. Amants nous ouvre le monde de la galanterie, qui d'ailleurs n'a pas l'air d'avoir beaucoup changé depuis le temps du
Demi-Monde. Claudine Rozay y occupe une jolie situation, ayant de la tenue et certaines vertus bourgeoises. Elle a pour protecteur le comte de Puyseux. Son amant, Georges Vetheuil, est Tironique tendre, le doux sceptique qui se moque de soi comme des autres, le bon I blagueur de qui la blague commence par lui- ! même. Ce type paraîtrait partout ailleurs un ! peu trop passé de mode et défraîchi ; sur le boulevard il continue d'être bien vu. Le boulevard est plus conservateur qu'on ne croit. Puis c'est un lot de filles de marque inférieure. Viveurs nous introduit dans le monde de la bourgeoisie qui fait la fête. Voici Dupallet, le « vieux marcheur » ; Paul Salomon, le « faux juif » ; homme de bourse et homme de plaisir; Guénosa, le docteur exotique, vendeur d'orviétan pour une clientèle de surmenés et de détraqués ; Morvilette, le vulgaire souteneur ; M"^ Blandain, une dame qui monte sur les tables où l'on soupe ; Alice Guénosa, la vierge pour tableaux vivants ; Paf, l'androgyne ; plus un certain nombre de fêtards sans physionoimie fort originale et de noceuses à la douzaine. Vous pensez à part vous : Quel vilain monde !
Notez qu'on ne vous le donne pas pour être du joli monde. On vous le donne seulement pour être du monde parisien. Il n'y a rien à dire.
Entre ces personnages quelles situations peuvent naître, et quels sentiments s'exprimer ? Quels sujets d'étude s'offrent à l'observateur ? De toute évidence il n'y en a que deux. L'un consiste à savoir comment se noue une liaison et, suivant le terme encore usité, « comment on se colle ». C'est celui des deux qui « rend » le moins ; car ici les préliminaires ne sont ni très longs ni très compliqués. L'autre consiste à savoir comment on se quitte, comment on se lâche, ainsi qu'on disait hier, ou, pour parler le langage d'aujourd'hui, « comment on se plaque ». Ce second sujet est très f riche. Car il arrive qu'un des amants se cram- j ponne; et alors c'est une source abondante de développements. Entre temps on nous initie à des nuances de sentiments qui sont peu connues, parce qu'en effet elles sont assez particulières. Par exemple, vous ne vous êtes peutêtre jamais demandé quel est exactement l'état d'esprit d'une femme entretenue, qui, étant une femme entretenue « honnête », se trouve
partagée entre ses devoirs et son amour, voudrait ménager les intérêts de sa situation sans renoncer au souci de son idéal, et rester fidèle à son protecteur en gardant tout de même son amant de cœur. Une conscience scrupuleuse nous crée bien des embarras. — Et j'admire comme un autre le grand art de faire quelque chose de rien. Le troisième acte d'Ama^tfs est celui auquel on a généralement trouvé le plus de saveur. Claudine Rozay vient de donner un grand dîner. Elle se retire dans sa chambre à coucher. Puyseux, qui l'y a suivie, voudrait lui donner les marques d'une passion restée aussi ardente qu'aux premiers jours. Mais elle est très fatiguée. Elle se refuse. Puyseux sort par une porte, Vetheuil rentre par l'autre. Il a attendu pendant une heure sous la neige. Cela vaudrait une récompense. Mais décidément Claudine est trop fatiguée. Vetheuil s'en va comme il était venu. C'est tout. Tel est l'épisode sur lequel on a, une demi-heure durant, tenu fixée notre attention. Je vous assure que je dis la vérité. Au surplus vous irez y voir. Et je vous y engage, car je ne suis pas de ces critiques qui s'efforcent d'empêcher le public
d'aller voir les pièces et qui font donc comme s'ils prenaient un peu d'argent dans la poche des auteurs.
Il est clair que ce genre de littérature exige une langue spéciale, qui est encore du français, si l'on veut, mais qui ne saurait être le français de toute la France. Puisque les provinces ont leur patois, on ne voit pas pourquoi Paris n'aurait pas le sien. Le patois de Paris a ceci de commun avec les autres patois qu'il est à peu près inintelligible à tous ceux qui ne sont pas de la localité. Il est en continuelle transformation, changeant d'une saison à la saison suivante ; chaque hiver on y constate, comme dans Paris même, de nouveaux embellissements. Ce qui le caractérise, c'est la complication. Le surchauffement de l'existence, le détraquement des nerfs, la fièvre des cerveaux s'y traduisent par la hardiesse des métaphores et l'imprévu des tropes. C'est du Marivaux exaspéré, et plus souvent du Mascarille. Les sousentendus en sont une des grâces les moins contestables. Les personnes qui possèdent la clé de ce langage ont l'esprit continûment tourné vers le double sens grivois des mots. Cela
d'ailleurs sans préjudice des mots crus et des f ros mots. On y appelle les choses et les gens par les termes dont on les désigne sur les boulevards extérieurs et dans les bals de barrière. C'est pourquoi ceux qui fréquentent peu dans ces endroits ont parfois des hésitations et voudraient recourir au dictionnaire. Je ne nie pas, du reste, que l'auteur dramatique n'ait le devoir de faire parler à ses personnages la langue qu'ils parleraient dans la vie réelle. Cela nous renseigne sur l'essence de cet esprit parisien dont nous sommes fiers, et que, je le crains, la province nous envie. Ici, le dernier mot de l'élégance et du raffinement, c'est le raffinement dans la grossièreté.
Le théâtre parisien n'est pas incompatible avec la morale. Il en a une, que les auteurs lie se contentent pas d'y laisser comme enfermée, mais qu'ils prennent soin de dégager et de formuler. Car s'ils nous présentent des tableaux plutôt frivoles et des images plutôt décolletées, ce n'est pas, comme on pourrait croire, pour satisfaire une curiosité vaine ou malsaine, c'est pour nous exhorter au bien. S'ils nous montrent ce monde tel qu'il est,
avec complaisance, mais sans atténuations, c'est pour le flétrir. M. Donnay ne flétrit pas beaucoup; ce n'est pas sa manière. iVu moment où il va nous livrer sa philosophie, une sarabande joyeuse envahit la scène et lui coupe son effet. Il a néanmoins à l'adresse de ses pantins et de ses fantoches des mots sévères. Chez M. Lavedan le parti pris de moraliser est très sensible. Tous les reproches qu'on peut adresser aux viveurs et à leurs historiographes, il les exprime au cours de sa pièce, avec force et sincérité. Au dernier acte M'"^ Blandain, dans un morceau d'une âpre éloquence, dénonce le vide de cette vie absurde et donne à ses amis leur vrai nom : ce sont des voyous. Cela est très bien dit. On s'étonne seulement que ce soit M""® Blandain qui le dise. On est surpris que ces belles idées aient pu germer dans sa pauvre cervelle. Evidemment elle manque d'autorité. Peut-être aussi faut-il craindre que les personnes qui viendront entendre Viveurs n'y soient pas venues précisément dans l'intention d'être édifiées, qu'elles ne soient pas dans les dispositions les meilleures pour goûter une leçon de morale, que la tirade de M™^ Blandain
ne leur fasse l'effet d'un sermon et que, dans leur langage irrespectueux, elles ne qualifient ce sermon d'être « rasant ». Elles auront tort. Mais au théâtre ce ne sont pas les conclusions qui importent, c'est ce qui les précède. D'honnêtes réflexions ont moins de portée que des exhibitions et un dialogue qui ne l'étaient guère. Nous n'avons pas confiance. Même ces éclats de voix nous paraissent un peu déplacés et inutiles. Il se pourrait qu'il y eût moins d'importance que ne le croit M. Lavedan à ce que les fêtards ne fissent plus la fête. Car, qu'est-ce qu'ils pourraient bien faire? La vraie morale consiste à les laisser s'agiter dans leur coin et à ne pas encombrer du récit de leurs piètres exploits les journaux, les romans et les scènes de théâtre. Il y a en haut et en bas des sociétés une écume et une boue ; à les remuer, ce qu'on gagne c'est uniquement de nous en éclabousser.
Ce que je viens de dire s'appliquerait aussi bien au genre parisien dans le roman. Je n'oublie pas que nous sommes au théâtre. Mais le système dramatique usité pour ces sortes de pièces est connu. Il consiste à rapprocher des scènes qui se suivent au hasard et sans lien, à
prêter aux personnages un dialogue factice, où nous retrouvons sans cesse les idées de l'auteur, les mots de l'auteur, Tesprit de l'auteur, quand ce n'est pas cette espèce de drôlerie anonyme et uniforme que la mode impose à un même moment à tous les professionnels en guise d'esprit. Si le théâtre parisien marque un progrès en ce sens qu'on nous y fait entendre et voir des choses de plus en plus scabreuses, au point de vue de l'art spécial du théâtre il n'apporte aucune nouveauté utile. Je suis loin d'ailleurs de contester la légitimité du genre, et je crains qu'on ne soit injuste quand on en étudie les spécimens comme on ferait pour une comédie. Ce sont les tendances du public qui créent les genres. Après un long temps de faveur l'opérette est démodée: elle a cessé de plaire. L'importante clientèle qui y trouvait jadis un moyen agréable de passer ses soirées devra aux pièces parisiennes la même espèce de satisfactions que l'opérette ne sait plus lui procurer.
Il faut bien que les gens s'amusent. Et il n'y aurait pas lieu de se fâcher, si l'on ne voyait des écrivains d'un réel talent se dépenser dans un genre indigne d'eux, qu'ils devraient abandon-
ner aux simples faiseurs. Nous formons, en terminant, ce souhait d'avoir bientôt à applaudir M. Lavedan, comme nous Tavons déjà fait, pour quelque belle comédie où il aura mis tout ce qu'il y a en lui de verve, d'esprit mordant, de justesse d'observation et de pénétration morale.