‹ Essais sur le theatre contemporain. --Chapitre 11 sur 15 · L'AMOUR BRODE · texte numérisé non relu

L'AMOUR BRODE

En écrivant l'Amour brode M. François de Curel s'est trompé. Il s'est trompé comme nous aimons que se trompent les gens de talent. C'est une erreur entière, complète, absolue et sans nuances. Si M. de Curel avait fait une pièce passable, d'une bonne médiocrité courante, cela nous eût affligés et inquiétés. D'un succès d'estime il fut sorti amoindri. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Oh ! non. Il est de ces erreurs énormes qu'un artiste doit avoir commises une fois dans sa carrière. M. de Curel a payé son tribut. Il est en règle. L'Amour brode est une pièce franchement détestable. Voilà qui est excellent.

Ce n'est pas ici la conception première qui est défectueuse. M. de Curel a mis la main sur un

beau sujet de pièce. Il a porté à la scène un problème de morale très curieux, très intéressant, d'une application suffisamment générale, et auquel il donne une solution tout à fait judicieuse. C'est l'exécution qui l'a trahi. De son idée il n'a pas trouvé la forme scénique. Cela n'est pas sorti. Cela n'est pas venu. « L'amour brode ! dit un personnage. Pour le quart d'heure, tu tiens les couleurs éclatantes, mais prends garde ! Souvent la nuit défait le travail du jour! Demain tu peux ne plus trouver qu'un modeste canevas... » Ailleurs : « J'ai été entraînée, j'ai éprouvé un emballement; ce sont ses yeux, ses maudits yeux qui en sont cause. Au fond, je le connais fort peu. C'est vrai, cela. On se monte la tête pour un homme, on met son honneur à sa merci; on en rêve pendant des jours, des mois, des années ; et si, par hasard, on se demande : Vaut-il seulement la peine de m'occuper pendant une minute? on est bien embarrassée pour répondre, car on ne l'a jamais étudié que... dans un vertige. » Et encore : a II y a dans tout amoureux un adorable histrion qui fanfaronne et cabotine, mendie l'approbation de deux beaux yeux, et s'imagine rester en-dessous

de la vérité quand il Fenfle outrageusement. » Tout cela est très clair et juste autant qu'il est clair, joliment et spirituellement dit. L'amour brode un tissu d'illusions le plus séduisant qui soit et le plus décevant. Il enjolive des choses très vilaines. Il nous trompe sur les autres et sur nous-mêmes. Nous sommes prêts, dans une minute d'enthousiasme, à engager notre vie tout entière ; nous ne rêvons que sacrifice, dévouement, désintéressement, abnégation. Et l'être à qui nous faisons ce don entier de nous-mêmes nous en paraît bien digne, étant d'une espèce particulière et véritablement unique. Puis, le désenchantement vient. 11 vient parfois très vite. Il vient si complet que nous ne comprenons plus même comment nous avons pu être si aveugles et de quelle duperie nous avons été victimes. C'est l'histoire de beaucoup de mariages d'amour et d'un nombre considérable d'unions libres. C'est l'histoire de toutes les femmes qui, ayant trompé leur mari, s'aperçoivent, un peu tard, que l'amant n'est ni moins sot, ni moins ridicule, ni moins égoïste et qu'il est plus ; méprisable. Quelques-unes s'en tiennent à cette déception : mais elles sont rares. Et c'est enfin ;

l'éternelle histoire du réveil après le rêve, si douloureuse que, faute de pouvoir rêver toujours, d'aucuns pensent que le mieux est de ne jamais connaître le rêve.

Une étude des illusions de Famour et des déceptions qui peuvent suivre est quelque chose de très général. Voici qui est un peu plus particulier. C'est l'étude d'âmes romanesques, éprises d'un idéal placé très haut, si haut qu'elles s'épuisent en vains efforts pour l'atteindre, et retombent meurtries, incapables d'un bonheur vulgaire et peut-être même d'une moralité moyenne. En recherchant le mieux, elles ont désappris le bien. Cela n'est pas si rare qu'on pourrait le croire. Il y a des gens, et nous en connaissons tous, qui ne sont capables que de résolutions extrêmes, de dévouements sublimes et d'abnégations extraordinaires, tout à fait impropres d'ailleurs à ces menus sacrifices et à ces petites concessions dont est faite la vie quotidienne. Partisans du tout ou rien, il leur faut l'héroïsme et le martyre ; hors de quoi ils dédaignent de médiocres efforts, véritablement indignes d'eux. Demandez-leur un dévouement j inouï et sur lequel leur imagination puisse

s'exciter : comme par exemple de se jeter au feu pour vous, ou d'avaler des sabres en travers. Ne leur demandez pas, ou de vous prêter cent sous ou de vous sacrifier une manie. Pour qui les prend-on? Et d'où vient qu'on demande à ces aristocrates de la moralité l'humble pratique des vertus bourgeoises ? — Cet état d'esprit est peut-être une des plus ingénieuses métamorphoses dont se soient avisés l'égoïsme et la couardise.

Car d'abord il est infiniment rare que nous ayons à demander aux gens de se jeter au feu pour nous. Les épisodes tragiques dans la vie n'apparaissent qu'à des intervalles très espacés. Il y a donc beaucoup de chances pour que les velléités magnifiques de ces exaltés ne trouvent pas leur emploi. Elles restent à l'état de velléités, faute d'occasions pour passer en actes. — Mais ensuite nous ne nous connaissons nousmêmes qu'après l'épreuve faite de nos forces. Qu'est-ce donc qui prouve que ces chercheurs d'idéal seraient, l'occasion venue, en mesure de conformer leurs actes avec de si belles aspirations? Le nombre est grand des héros en chambre qui, les pieds sur les chenets, refont

le plan des campagnes et gagnent les batailles perdues par les Napoléons. Ce sont les mêmes qui sur le champ de bataille sont le plus cruellement sujets à ces inconvénients auxquels on dit que les jeunes recrues n'échappent guère. Nobles phrases, dit quelque part M. de Curel, qui pré-> parent de piètres défaites ! Rentrées piteuses de héros majestueux ! — Et enfin, si cet idéal était un faux idéal ! Car il est vrai qu'il ne faut pas se traîner terre à terre. Mais encore ne faut-il pas perdre pied et loger ses ambitions dans les nuages. Défions-nous de ce qui est compliqué et ; rare. Il y a une sorte de poésie frelatée où se complaisent des âmes peu saines. On voit avec stupeur que des époques tout entières en ont été dupes. C'est celle par exemple qui dans une époque, comme l'époque romantique, a troublé i tant de cervelles. Idéal! que de vilenies on a' commises en ton nom ! Et quelle tristesse poignante peut être celle des esprits désabusés qui se trouvent tout d'un coup en présence des conséquences pratiques, positives et pitoyables., issues de leur chimère. »

Je pense donc qu'avec ces deux éléments : I les illusions que crée l'amour, les déceptions i

que cause un idéal chimérique, il y avait une ])elle pièce à faire, à moins que ce ne fût un beau roman.

Ce faux idéal s'est logé dans la tête de deux jeunes gens, dont on va nous conter la déplorable histoire. Gabrielle de Guimont est un type de névrosée, une des variétés, et non la plus séduisante, de la détraquée moderne. Elle a commencé par être une jeune fille exaltée et fantasque « genre artiste ». Elle s'est éprise d'un jeune homme, Charles de Méran, beau danseur et beau parleur. Puisqu'elle l'aimait, elle le lui a dit. Mais il paraît qu'elle le lui a dit avec trop de conviction. « Nous dansions, j'étais serrée contre sa poitrine, et, tout en murmurant imon aveu, je guettais ce regard qui m'émouvait tant. Hélas ! à mesure que je parlais, les yeux si remplis de détresse, les yeux qui mendiaient le dévouement d'une âme, les yeux qui m'ensor- Jcelaient n'exprimaient plus que la surprise et l'ennui. » Rebutée par le jeune homme, elle en a épousé un vieux. Elle nous explique les raisons de ce mariage disproportionné en des itermes qui la rendent tout de suite sympajthique. « Ses attentions, dit-elle en parlant de

son mari, son amabilité, en faisaient ce qu'au couvent nous appelions un vieillard libidineux. » Elle a épousé le vieillard libidineux, qui, en fait, était un homme excellent, honnête et réservé, aimable et rempli de tact au point d'être mort à peu de temps de là. Gabrielle avait d'ailleurs revu Méran. Elle était même allée chez lui. Mais, cette fois, c'est le jeune homme qui avait témoigné d'une ardeur trop effrayante. Gabrielle s'est sauvée à temps. Puis elle n'a plus eu de nouvelles de Méran. Puis, un beau jour, en lisant dans le Figaro les faits divers, elle a appris que Méran, ruiné, avait tenté de se suicider. Elle lui a fait parvenir un secours anonyme ; elle l'a prié de venir la voir. Elle vit à Paris avec de bons vieillards ridicules et niais : l'oncle Raphaël et la tante Agnès, Philémon et Baucis. Elle a pour amie et pour confidente l'obligeante Emma, personne mûre, restée fille, qui connaît la vie, les hommes et parmi les hommes plus spécialement les militaires.

Autre exalté : Charles Méran. Celui-ci est le type du héros romantique dans toute son horreur. J'imagine qu'il aura fait de mauvaises lectures qui lui auront brouillé la cervelle. Il ne dit

rien et ne fait rien, sauf ce qui passe dans les livres pour être distingué. Il y a dans son histoire une belle page ; il y fait de si fréquentes allusions, et on s'y reporte autour de lui avec tant de complaisance qu'il est facile de voir que l'exploit de Charles Méran est pour tous ces gens une de ces nobles actions qui méritent d'être citées en exemple aux hommes. Voici cet exploit. Un capitaine de chasseurs, amant d'Emma, étant devenu, sans aucune espèce de raisons, jaloux de Méran, alors tout jeune et frais échappé du collège, lui a envoyé des témoins. Notez que Méran ne songeait nullement à Emma. 11 a accepté la provocation. Tl s'est battu. Pourquoi? Vous chercheriez vainement le mobile qui l'y a poussé. La seule explication

I qu'on puisse donner est celle-ci : « Il s'est battu pour ne pas compromettre Emma... » Il a reçu un coup d'épée. Cela fait, d'autres à sa place auraient réclamé une récompense déshonnête. Lui n'a rien demandé ou même rien accepté.

: C'est Gabrielle qu'il aimait. Et celle-ci aurait voulu devenir sa femme. Il l'a repoussée, vous

j savez comment, mais vous ne savez pas pourquoi, ni lui ne le savait, ni personne ne le

saura jamais. Quand Gabrielle s'est mariée, il a été désespéré. Pour s'étourdir, il a fait la fête. Cela est classique. Mais, à force de s'étourdir et après deux années employées à se consoler, il s'est aperçu que les consolations coûtent cher dans cette vallée de larmes qu'est le monde : il était complètement ruiné. Alors il a allumé un réchaud. Moyen un peu suranné et auquel, d'ailleurs, il ne faut pas se fier. Car Méran a réchappé et aujourd'hui il ne s'en porte pas sensiblement plus mal.

Gabrielle offre à Méran de l'épouser : elle est riche pour deux. Méran n'hésite pas. Il refuse. Gabrielle l'admire. Mais comment arriver à forcer Méran à ce mariage? Comment venir à bout de cet honneur farouche et de cette délicatesse intransigeante? C'est ici qu'un peu de psychologie n'est pas inutile. Gabrielle réfléchit : puisque Méran est l'homme des grands sacrifices, il faut lui persuader qu'en m'épousant il est mon sauveur. Et tout de suite elle invente un scénario. Elle charge Emma d'aller dire à Méran qu'elle a commis une faute, que les conséquences de cette faute s'annoncent déjà, et qu'il faut donc que celui-ci se hâte, en

répoiisant, de légitimer l'enfant d'un autre. En vérité, la femme qui s'avise de ce petit arrangement n'est pas une femme ordinaire.

Le premier acte oii cette situation est exposée et posée est de beaucoup le meilleur des trois. La partie n'était encore que compromise. Au second acte, les choses se sont tout à fait gâtées.

Nous sommes dans la mansarde du jeune homme pauvre. Emma est venue de la part de Gabrielle pour faire l'étrange commission dont celle-ci l'avait chargée. Mais afin de ne pas chagriner Méran, elle l'a prévenu qu'il n'y avait dans toute cette histoire pas un mot de vrai et que c'était pure comédie. Gabrielle arrive ensuite afin de juger par elle-même de l'effet produit sur Méran... A partir de ce moment, il n'y a plus entre les deux principaux interlocuteurs que le dialogue le plus fou, ou, ce qui est plus

; grave, le plus incompréhensible. Je sais bien que Gabrielle et Méran sont deux détraqués, et qu'on ne peut donc les faire parler comme des êtres raisonnables. Mais encore faut-il que leur

\ absurdité soit intelligible. Le spectacle de l'incohérence toute pure et du simple délire ne peut

se supporter à la scène. Il faut que je puisse m'expliquer quels motifs, si insensés soient-ils, font agir les personnages. Mais ici cela est absolument impossible. D'où vient, à quoi rime ce que disent ces gens et ce qu'ils font ? On ne sait pas. On ne voit pas. On est dans la nuit noire...

Donc Méran dit à Gabrielle qu'il accepte la situation. Il se dévouera afin de sauver l'honneur de celle-ci. Notez que c'est ce qu'elle désirait. Or elle se fâche. Elle se fâche parce que Méran fait preuve de trop de résignation. Il aurait dû se révolter, s'indigner, crier, frapper peut-être. Il aurait dû traiter Gabrielle « comme une fille ». C'est ce qu'elle attendait, et ce qu'elle espérait. Elle voulait être « traitée comme une fille » . Elle était venue pour cela. Elle est très déçue... Alors elle insiste, elle assure à Méran que ce qu'on lui a conté est non pas imaginaire, mais vrai. Elle fait tant que Méran finit par le croire. Enfin celui-ci s'indigne, pousse de grands cris, jette de grands mots. Il écume. Que faut-il de plus à Gabrielle? Elle n'est tout de même pas contente. Cette fois-là elle ne voulait pas qu'il se fâchât. Elle ne voulait plus être « traitée

comme une fille ». Mais comment veut-on que nous suivions ces revirements? Que les girouettes tournent sans qu'on nous convie à suivre leurs évolutions fantaisistes... Aussi bien ni Méran, ni un plus habile ne pourrait se reconnaître dans ce va-et-vient de mensonges. Qui est-ce qui ment d'Emma ou de Gabrielle? Et quand est-ce que Gabrielle ment et quand est-ce qu'elle dit vrai ?. . . Sur la fin de l'acte on espère qu'une lueur de bon sens va éclairer ces âmes obscures et qu'elle éclairera du même coup la pièce. Gabrielle propose à Méran d'aller faire une retraite à la campagne. Là, ils pourront s'étudier. Et ils pourront se calmer. « Si la paix des champs inspire à nos âmes d'être moins ambitieuses, ce sera un grand bonheur!... Lorsque nous serons continuellement ensemble, il se trouvera bien un jour, une heure, où vous descendrez des étoiles... »

Ce jour, hélas ! ne luira pas. Car le troisième acte commence. C'est le soir des noces; Et voici venir une nuit de noces auprès de laquelle celle du Maître de Forges était une partie de plaisir. Méran a épousé Gabrielle. Il la croit toujours enceinte. Or^ celle-ci a main-

tenant un scrupule. Si, en l'épousant, au lieu d'une action sublime, Méran n'avait fait qu'une affaire lucrative, un vulgaire mariage d'argent ! Comment savoir à quoi s'en tenir? En furetant dans la chambre du jeune homme, Gabrielle y a trouvé un revolver, avec une lettre portant cette suscription : « A ma femme. » C'est apparemment qu'il compte se suicider après avoir rendu l'honneur à Gabrielle. Cela serait très convenable. Qu'il se tue et Gabrielle ne l'empêchera plus de l'aimer. . . En effet, elle le pousse au suicide. A peine est-il parti, elle tremble de tous ses membres... Mais il revient, déclarant qu'il n'a pas pu se tuer... A quelque temps de là, nous le retrouvons furieux, parce qu'il s'est aperçu que ce pistolet, dont il a eu peur, n'était pas chargé. On en avait retiré les cartouches. Il aurait pu être brave, sans courir de risque, ce qui est un idéal encore, l'idéal de la bravoure pour les poltrons. Il ne se console pas d'avoir manqué cette occasion.

Alors, — et attendu que, même dans une œuvre manquée, il arrive qu'on retrouve la touche d'un écrivain de talent, — éclate une belle scène où les deux amants déplorent d'avoir

gâché leur bonheur. Puis Méran se tue. Car il avait des cartouches de rechange.

Je tiens en trop haute estime le talent de M. de Curel pour songer même à plaider sa cause et à faire valoir les circonstances atténuantes. C'est une affaire manquée.

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