RESPECTUEUX HOMMAGE
Le présent volume fait suite à celui que nous avons naguère publié sous ce titre : De Scribe à Ibsen, Il contient des études sur quelques-unes des pièces représentées au cours de ces trois dernières années et qui nous ont paru n'être pas sans intérêt pour l'historien des lettres.
Les transformations littéraires ne se font que peu à peu, même en un temps où tous les changements sont si rapides et si brusques. Aussi, en dépit des programmes pompeux et des manifestations bruyantes, la période que nous traversons aura-t-elle été marquée moins par l'avènement d'un art nouveau
que par la lente décomposition d'un système dramatique que nous voyons se dissoudre sous nos yeux.
Ce système, tel qu'il avait été organisé grâce surtout à Alexandre Dumas fils, était fait de la combinaison de plusieurs éléments empruntés soit au théâtre lui-même, soit à des genres voisins. Depuis une quinzaine d'années, ces éléments tendent à se dissocier pour s'en aller vivre chacun de sa vie propre.
L'intrigue et la combinaison artificielle des événements font retour au vaudeville et au mélodrame.
Le comique proprement dit est relégué dans la farce.
Les croquis d'actualité et les drôleries du dialogue appartiennent au genre dit parisien.
La comédie de mœurs arejetéces éléments. Elle s'efforce de se réduire à l'étude des sentiments, des cas de conscience, des problèmes moraux et sociaux. Y arrivera-t-elle? Pour-
ra-t-on créer un genre fait d'analyse et d'observation, prenant pour sujet ce qu'il y adans notre nature de durable, de général, de largement humain, et qui serait une sorte de transposition de notre tragédie classique? On l'essaie sans y avoir encore réussi.
Comment d'ailleurs se fait-il que, en dépit du talent des auteurs et de l'effort dépensé, la production dramatique contemporaine soit si médiocre ? L'une des causes en est que le théâtre a cessé d'être considéré comme un art spécial, ayant son esthétique, ses règles et ses moyens.
Cela même vient de ce que les écrivains de théâtre ont cessé d'être des spécialistes. Dumas, Augier, M. Becque, disons même Labiche, M. Sardou, M. Pailleron, étaient des auteurs qui, travaillant uniquement pour le théâtre, apercevaient toutes choses de ce point de vue particulier. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Dès qu'un écrivain s'est acquis, par le livre, ou le journal assez de no-
toriété pour en imposer aux entrepreneurs de spectacles et attirer peut-être le public, il se tourne vers le théâtre, dont les succès ont toutes sortes de séductions. C'est pourquoi nous avons des romanciers, des poètes, des critiques, des fantaisistes, des chroniqueurs, qui apportent au théâtre des romans, des poèmes, des études, des fantaisies, des chroniques ; nous n'avons pas d'auteurs dramatiques.