LES ROIS
La pièce de M. Jules Lemaitre est par sa conception générale une œuvre d'une très large allure, et elle comprend de belles parties. J'imagine que vous avez tous lu le roman paru sous le même titre. Je vous préviens seulement qu'il ne faut pas dire : « Encore une pièce tirée d'un roman ! » Pour cette fois, c'est le contraire qui serait vrai. La pièce a précédé le roman. Cela a son importance, puisqu'ainsi le sujet des Rois a été conçu d'abord et aperçu directement par l'auteur sous la forme dramatique.
! Il se fait aujourd'hui à travers cette vieille Europe un grand mouvement de transformation. Des idées sur lesquelles pendant des siècles avait reposé la société sont fortement ébranlées. Dans les pays même où la forme du gouvernement n'est pas mise en question, une autre question est posée déjà, et qui apparemment est
beaucoup plus grave et de plus de conséquence, c'est la question sociale. Quelle situation est faite par cet état des choses et par cet état des esprits aux antiques monarchies de tradition séculaire et de droit divin ? Quel rôle doivent jouer les rois ? Comment doivent-ils interpréter leur mission ? Doivent-ils se considérer comme les représentants du passé, irréductibles et irréconciliables, désignés par Dieu même pour mener opiniâtrement et jusqu'au bout la résistance contre les idées nouvelles ? Ou doivent-ils au contraire s'efforcer de prendre de ces idées ce qu'elles ont de meilleur, de les incarner afin de les rendre viables, et de travailler ainsi à l'avenir ? C'est ainsi que le problème se pose. Et tel en effet est le problème que M. Jules Lemaitre a voulu porter à la scène, et qui est agité dans les quatre actes des Rois, Au moins ne dira-t-on ni que laquestion manque d'actualité ni qu'elle soit d'un mince intérêt.
Nous sommes à la cour d' Alfanie en l'an 1900. La date n'est pas si éloignée qu'il nous faille faire un long voyage en imagination pour arriver jusque-là. Pour ce qui est de l'Alfanie, c'estl une contrée voisine de toutes les grandes nations
de l'Europe ; si mince est la limite qui l'en sépare, qu'on peut aisément s'y tromper ; et, de fait, c'est en Alfanie qu'ont eu lieu les drames les plus retentissants et les plus éclatants scandales que la chronique mal informée a attribués à d'autres pays. Le roi d'Alfanie, Christian XVÏ, est parvenu à un grand âge. 11 ne se sent plus la force de porter le fardeau de la royauté, d'autant que ce fardeau, dans les circonstances actuelles, est lourd, et que Christian a toujours rempli, entièrement et pleinement, toutes les obligations de son métier de roi. C'est dans les ouvrages d'un Bossuetet dans quelque Politique tirée de VEcriture saiiite qu'il a pu puiser la théorie que nous lui voyons de ses droits et de ses devoirs. Monarque absolu, et tenant son autorité d'en haut, il se considère commue le maître souverain de ses peuples. Mais, d'autre part, il est étroitement attaché à son œuvre. 11 a rempli consciencieusement et sans se laisser jamais divertir, sa rude et lourde tâche ; il a été sévère à lui-même autant qu'aux autres ; et, précisément, s'il se démet aujourd'hui du pouvoir, c'est qu'il lui semble que sa vieillesse chancelante n'en est plus digne. Seulement,
dans son héritier quel successeur va-t-il trouver? Le prince Hermann, fils aîné de Christian et à qui de droit revient la couronne, est sur presque tous les points l'antithèse vivante de son père. Il n'est ni moins honnête ni moins laborieux. Mais il comprend son rôle de tout autre façon. On nous présente en lui une sorte de philosophe couronné, de rêveur humanitaire à qui un sceptre est tombé dans les mains et qui s'en trouve assez embarrassé. C'est un roi moderne et « nouveau jeu », au point qu'en luimême et dans son for intérieur il ne serait pas éloigné d'être républicain. Il est de l'étoffe dont on fait les ralliés. Le droit divin n'est à ses yeux qu'une fiction. Même ce n'est pas bien sûr qu'Hermann croie en Dieu. En tout cas le Dieu auquel peut-être montent parfois ses prières n'est pas le même que celui auquel ont cru les seize Christian, ses ancêtres. Il ne considère plus son peuple comme un instrument qui lui aurait été remis pour accomplir les desseins de son ambition personnelle. Il n'admet pas que les souffrances de tous soient légitimées parce qu'elles ont tourné à la gloire d'un seul. Il rêve, au contraire, d'être le roi des humbles et de
prendre dans sa main toute-puissante la cause des faibles. Il lui semble que les revendications des petits sont pour la plupart fondées. C'est par elles en tout cas que l'ordre social sera transformé et que se fera l'avenir. Donc il va essayer d'être un roi d'avant-garde.
C'est ce que nous apprenons dans les scènes principales du premier acte, la scène de l'abdication de Christian et la conversation qu'a celuici avec Hermann. On voit par là se dessiner la pièce politique et philosophique. — Mais comment présenter au public cette discussion de théories abstraites? A la « pièce d'idées » il fallait pour support un drame de passion. Nous en voyons les éléments disposés dès ce premier acte. Hermann est en désaccord avec sa femme Wilhelmine. Celle-ci a été élevée dans une
\ petite cour, où, comme il arrive, on exagérait encore le respect de la tradition et la superstition de l'étiquette. Elle est archiduchesse dans l'âme. Elle a une morgue, une hauteur, cette attitude qu'Hermann en ses heures de dépit appelle l'air des Altenbourg. Hermann est gêné par ces grands airs, glacé par cet orgueil.
1 D'autre part, il a distingué parmi les femmes
de la princesse une jeune Slave dont Tâme est enthousiaste et dont le visage ne laisse pas d'être gracieux. Il aime Frida de Thalberg d'un amour, platonique d'ailleurs, et tout idéal. Dans les entretiens les plus intimes de ce prince et de celte jeune fille, il n'est question que des intérêts généraux des peuples. La politique, elle seule, leur arrache tous leurs soupirs. Frida est l'inspiratrice d'Hermann et son égérie. L'espoir de mériter l'approbation de la jeune exaltée est pour le nouveau roi le plus sûr encouragement à bien faire. Ces pures intimités ont coutume d'être suspectes aux hommes et pareillement aux femmes pétries de chair, de chair fragile. C'est pourquoi Wilhelmine est affreusement jalouse de Frida. Ajoutez qu'Hermann a pour frère une ignoble cxnaille : le prince Otto. Celui-ci a fait à M'^® de Thalberg des propositions assurément séduisantés, mais qu'elle a repoussées avec indignation. Otto a juré qu'il se vengerait. Vous voyez poindre le drame. — Ces deux pièces qu'on peut assez aisément distinguer dans les Rois sont-elles très étroitement rattachées ? En tout cas, elles sont d'inégale valeur. Le drame poli-
lique est très supérieur à l'autre. C'est lui qui remplit tout le second acte. Ce second acte, de tous points excellent, est, si je ne m'abuse, la partie essentielle et caractéristique de l'œuvre. L'auteur y a trouvé exactement la forme qui pouvait traduire son idée. Il est d'une beauté austère et forte.
Hermann a autorisé une « manifestation pacifique » organisée par les travailleurs d'Alfanie. Les manifestants doivent passer près du palais. De la salle du palais où se tient Hermann peu à peu on verra se rapprocher la foule, et on entendra ses grondements toujours plus menaçants. Ce tumulte extérieur sera plus que l'accompagnement des entretiens que nous allons entendre. Sur toute la scène planera comme une image de la révolution. C'est une façon, et non la moins artistique, de comprendre le fameux emploi des foules au théâtre. — Nous assistons d'abord à une conversation brève autant que significative entre Hermann et le chancelier du royaume, M. de Mœllnitz.
\ Depuis qu'il a tenté une politique de réformes, Hermann a eu tôt fait de mettre tout le monde
) contre lui, et d'abord et surtout les hauts
dignitaires inféodés à Tancien ordre de choses. Mœllnitz donne sa démission. Que la responsabilité des graves événements qui vont se passer et de ceux qui suivront retombe sur la tête du roi trop imprudent! — Puis, c'est un entretien d'Hermann avec son chenapan de frère. Il lui dit bien en face tout ce qu'il pense de son odieuse conduite. Perdu de débauches et perdu de dettes, Otto en est réduit aux pires expédients. Exaspéré de ce qu'Hermann refuse de se faire son complice, c'est lui qui a fait afficher dans la ville des placards séditieux, lui qui a soudoyé les braillards qui maintenant crient par les rues : « Vive le prince Otto ! »
Puis c'est une scène entre Otto et Wilhelmine. Afin de se venger des mépris de son frère, Otto le dénonce. Il apprend à Wilhelmine qu'Hermann et Frida ont des rendez-vous dans une maison des champs, perdue au milieu d'épaisses forêts... Cependant l'officier de garde vient d'instant en instant informer les personnes royales des progrès de la manifestation. Ces progrès commencent à devenir inquiétants. Wilhelmine adjure son mari, au nom de tous les rois de jadis dont il est aujourd'hui le
représentant, de faire son devoir, de ne pas laisser l'insurrection se promener libre par les rues, de prendre en pitié les soldats qui, eux aussi, sont du peuple. Mais Hermann ne veut rien entendre. Les manifestants demandent à entrer dans les jardins du palais. Qu'on leur ouvre les portes des jardins! Ils sont si près maintenant, qu'Hermann peut distinguer leurs visages ; il lit sur ces visages la souffrance, Texaltation, la colère aussi et la haine. 11 est de ces sombres figures de brutes. Et le prince, perdu en sa rêverie, se demande s'il ne faut pas craindre, plutôt que de l'espérer, cet avènement du peuple auquel il aura lui-même travaillé : « Quelle société ces brutes nous referaient-elles ? » Il y a ainsi dans ce rôle d'Hermann de graves et de profondes réflexions qui ouvrent soudainement de larges horizons. C'est lui encore, le prince d'Alfanie, et dans le même acte, qui disait : « Hypocrisie ! hypocrisie ! Ce n'est rien que de donner la dîme de ses biens. Et pourtant parmi les riches, même les moins endurcis, combien y en a-t-il qui donnent la dîme de leur revenu? Mais personne ne fait son devoir. Je veux essayer de faire le mien. »
Hélas I faire son devoir serait encore aisé ; mais ce qui est difficile, c'est de savoir en quoi consiste le devoir. Les événements ont de terribles surprises pour déconcerter les meilleures volontés. Hermann va en faire l'expérience. Comme il arrive, la foule est devenue méchante. Elle lance des pierres, malmène les soldats, menace d'envahir le palais. Que faire? faire ce qu'il faut... Du dehors nous entendons un bruit de fusillade... C'est donc à quoi ont abouti les velléités pacifiques et humanitaires d'Hermann. En fin de compte, il a fait ce que n'importe quel Christian eût fait à sa place. Alors à quoi bon ces projets chimériques et tant de belles phrases? Ce roi du peuple n'a su que tirer sur le peuple.
Cette lutte qui a lieu dans le cœur d'Hermann, cette chute si rapide et si lourde de toutes ses illusions, cela est, au meilleur sens du mot : tragique. L'émotion est obtenue sans aucun artifice et sans l'aide d'un moyen extérieur et matériel. C'est cette poignante émotion d'Hermann qui peu à peu nous pénètre. Cela est du théâtre le plus relevé, ou si l'on veut et d'un seul mot, du théâtre.
L'acte se termine par une scène entre Her- \
mann et Wilhelmine. La princesse est jalouse, quoique Hermann lui donne sa parole que Frida n'est pas sa maîtresse. Cette jalousie va être désormais Tunique ressort du drame.
Le troisième acte nous transporte dans la maison isolée au milieu des bois où Frida de Thalberg reçoit les visites du prince d'Alfanie. i Elle vit ignorée, — au moins le croit-elle — confiée aux soins du garde Gottlieb, type de . vieux serviteur fidèle qui exécute la consigne et ne la discute pas. Ce Gottlieb nous expose ses idées sur le train du monde. Ce sont des idées de brave homme, résigné à son sort, persuadé qu'il y aura toujours des inégalités, toujours des riches et des pauvres, et qu'à vouloir tout bouleverser on ne fait que rendre la misère plus difficile à supporter. Par malheur, ce garde a une nièce, jolie paysanne, dépravée et inconsciente, semblable à beaucoup des rustiques héroïnes que Maupassant aimait à mettre en scène. C'est en courant après elle qu'Otto i trouve le chemin de la maison de Frida. Il y I introduit Wilhelmine... Or, Frida vient de i recevoir la visite d'une fameuse révolutionnaire, Audotia Latanief, la Vierge noire, Louise Michel
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pour rappeler par son nom. Elle ordonne à Frida de tuer Hermann ; celle-ci n'y peut consentir ; du moins elle suppliera le prince d'Alfanie d'abdiquer, et je pense de proclamer la République. C'est en effet ce qu'elle demande à Hermann... Mais alors Wilhelmine paraît, ramasse un pistolet, tue Hermann. Ce n'est pas l'épouse qui s'est vengée. C'est la reine qui a défendu la couronne contre celui qui allait en trahir les droits.
Au quatrième acte, nous sommes de nouveau dans la salle du trône, et l'aspect en est à peu près le même qu'au premier acte. Le vieux Christian XVI, en dépit de l'âge, est sorti de sa retraite, afin de réparer au plus vite et comme il se peut, le tort fait à la couronne d'Alfanie. Il procède à une enquête, afin de découvrir les auteurs du double meurtre qui a été commis. Car Otto, lui aussi, a été trouvé mort. C'est Gottlieb qui l'a tué afin de défendre l'honneur de sa nièce, le môme soir où Wilhelmine tuait Hermann. Telle a été la fin des princes héritiers du trône d'Alfanie. Wilhelmine est proclamée régente, jusqu'à ce que son fils ait j atteint sa majorité, si tant est que ce fils,
ir
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avorton royal, doive jamais atteindre l'âge d'homme. Et cet acte, encore que d'un effet assez saisissant, était à peu près inutile, puisqu'il ne nous apprend rien qui ne nous fût déjà connu. Le coup de pistolet de Wilhelmine aurait pu suffire comme dénouement.
Ce drame n'est pas sans défauts. Il en est un que tout le monde a signalé : c'est que les deux premiers actes et les deux derniers ne semblent pas fabriqués de la même étoffe. Commencée en comédie politique, la pièce tourne au drame d'aventures. Il semble que M. Lemaitre se soit
I défié de son sujet, ou de son art, ou de son public, et que, non content de l'intérêt qui pouvait naître de la pièce d'idées, il ait eu recours à des moyens d'un effet plus sûr ou plus éprouvé pour provoquer l'émotion. — On
î a dit encore que l'auteur des Rois ne prend pas parti. Il expose deux politiques, sans qu'on
I voie quelle est celle qu'il préfère ou qu'il recommande. Car il est bien évident qu'il n'a nulle tendresse de cœur pour l'absolutisme des
i Christian. Mais, d'autre part, il montre la parfaite inanité des efforts d'un Hermann, et ainsi
\ il décourage par avance ceux qui seraient tentés
de Fimiter. Alors quoi?... Alors rien, répondrait, je pense, M. Lemaitre. Il n'y a rien à faire. Et ce n'est pas là, à proprement parler, refuser de conclure ; mais c'est donner la plus désolante, comme la plus désolée, des conclusions. Au surplus, c'est ce que n'aiment guère les hommes assemblés. — On pourrait dife aussi qu'Hermann est un caractère faible, hésitant et incertain, trop peu confiant dans la mission elle-même qu'il s'est donnée. Il est occupé à un perpétuel travail de vie intérieure. Il est replié sur soi. Il a des scrupules. Il aperçoit de toutes les idées le fort et le faible. Il est trop intelligent, beaucoup plutôt fait pour comprendre que pour agir. Enfin, il subit une influence. Or, ces dispositions ne sont pas celles qui conviennent pour un personnage de théâtre. Les héros de théâtre ne subissent pas, ils agissent. Ils ont une volonté forte. Ils dominent et dirigent les événements. Les hésitants ne sont pas dramatiques... On répondrait, comme on a fait toujours, par l'exemple d'Hamlet... Il y aurait donc là matière à une discussion souvent reprise et dont, pour cette raison même, les développements excéderaient notre cadre. I