‹ Essay analytique sur l'origine de la langue françaiseChapitre 6 sur 10 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

ADDITION relative an changement de prononciation dans certains mots de la langue française , pour faire suite à la IS'OTE, pp. 15 et 16, sur l'altération de la prononciation du latin.

L'époque où s*est opéré un changement de prononciation dans certains mots de la langue française, n*est pas aussi incertaine que celle de Faltération de la prononciation du latin , qui eut lieu depuis l'invasion des Barbares, c'est-^-dire depuis les IV» et V® siècles. Nous savons, par exemple, que sous le règne de François 1*^', la dernière syllabe des mots anglais y fran* çoiSf j'aimois, f étais , etc., avait le même son que les monosyllabes loi y sai, mai y toi; ainsi l'on prononçait angloi, frafi" çoi,jaimoi,fétoi;eic. Mais vers la fîn du règne de Henri II, fils et successeur de François 1°% cette même syllabe ois a cotnmcncé à se piononcer es ou ais, et voici a quelle occasion. Henri II épousa en 1583 Catherine de Médicis, fille unique de Laurent de Médicis , née à Florenee. Cet événement attira beaucoup d'Italiens à la cour de France, et plusieurs y prirent rang. Comme la langue italienne est privée du son ai, ces nouveaux venus, embarrassés pour prononcer cette diphthongue, qui se trouve dans une infinité de mots, surtout dans les imparfaits des verbes , y substituèrent le son de l'è ouvert. Bientôt cette nouvelle prononciation imitée et affectée par les courtisans français pour plaire à la reine , se répandit et passa de la cour à la ville ; de sorte qu'il fut du bon ton de prononcer à l'italienne. Ce fait nous est révélé par Henri Estienne dans ses Deux dialogues du nouveau langage français italianizé et autrement déguisé entre les courtisans de ce temps. Paris (1579), tn-8^. L'auteur s'exprime ainsi : u On n*ose «plus dire, français, française ^ sur peine d'estre appelle pendant; mais faul dire francès, francèse comme angles, an- « glèse, fétès, je faisès, et non pas anglais, anglaise y j^étais,

il je faisais »

Cependant ce changement de prononciation ne s'est fait ni subitement, ni généralement, car Boileau qui commençait à tra-

vaillcr à son Art poétique en 1669 , nous dit encore dans le premier chant :

Durant les premiers ans du pâmasse françois.

Le caprice tout seul faisoit toutes les lois. (V. 118-114.)

Racine et Molière offrent aussi quelques rimes de ce genre.

Nous ajouterons que ce changement ne 8*est pas fait non plus d'une manière uniforme. Combien de mots ont conservé le son Of ! et combien d'auteurs voulaient qu'on soumît toutes les diphthongues de ce genre à la nouvelle réforme ! Ménage prétend que Ton devait dire, courtaisy courtaisie; d'autres affectaient de ptononcer et d'écrire : « Quoi qu'il en sait y je crais qu'il fait fraid <t dans cet endrait, » Et notre bon La Fontaine ne s'avise-t-il pas de faire rimer des cases étrctes avec retraites, et des portes ètrètes avec belettes! Cette pitoyable prononciation rendrait assez viaisembbble une vieille anecdote, qui, toute rebattue et triviale qu'elle est , trouve ici naturellement sa place : Une actrice de province, belle parleuse du temps, s'écrie : II revient! à ciel! puis-je le craire!

Sa confidente craignant de blesser la rime, lui répond : Oui Madame, il revient, et tout couvert de glaire.

On avouera qu'il eût été ridicule d'appliquer la nouvelle prononciation à toutes les diphthongues en ot.

C'est à ce changement de prononciation qu'est due la réforme orthographique que Voltaire a introduite dans notre langue environ deux cents ans après le règne de Henri II ; car c'est vers 1750 qu'il a commencé à substituer Va à l'o^ dans les imparfaits et dans les mots ou la diphthongue oi a pris le son de ai. Cette réforme était-elle nécessaire? est-elle utile? Ce n'est nullement l'avis du savant M. Charles Nodier qui, p. 139 de ses curieux Mélanges tirés d'une petite bibliothèque y Paris , 1829. sit-8'', gourmande assez vivement à ce sujet le patriarche de Ferney. Voici ce qu'il y dit à l'occasion d'un petit livre assez rare, intitulé, Li TricaritEj plus qelqes chants an fauear de plusieurs da^ moêselles, par C, de Taillemont, lyonoes, Lyon^ 1556, iit-8° :

<( Tâillemont ( dont Tortliographe est essentiellement pittou resque, dit M. Nodier, et renferme des parties qui annoncent ({ de rhabilelc ) , n*a pas eu du moins la folie et funeste préteo^ (( tion 4o Voltaire, qui , en substituant des élémens imparfaits « d'orthographe , a d'autres élëmens qui ne Tétaient pas « davantage , n'a prouvé qu'une présomptueuse impéritie u en grammaire. C'est cependant cette innovation ridicule qui a (( envahi toutes les presses.. •• Heureusement pour la gloire de « Voltaire , ce grand homme avait d'autres titres et des « titres plus assurés a l'admiration de la postérité ; mais il est <( bien fâcheux qu'il ait ambitionné celui-là. Supposez un sot « à sa place, je doute que ce sot, quelque sot qu'il fût, eut (( attaché plus d'importance a une sottise. »

Quoique nous ne suivions point (en écrivant), l'orthographe de Voltaire, nous ne regardons cependant pas sa réforme d'an œil aussi sévère que le fait M.Nodier; il y a même des mots ou elle nous paraît admissible pour fixer la prononciation. Par exemple, qu'un étranger qui «apprend notre langue et qui veut la parler avec exactitude, rencontre dans un ancien livre, les mots poîoncnSj danois y charolloiSj lillois ^ etc., qu'est-ce qui lui indiquera que les finales de ces mots toutes écrites de la même manière , se prononcent cependant différemment ? Il est certain que son embarras cessera si les mêmes mots sont écrits selon la nouvelle oithographe, c'est-Wire, polonais ^ danois^ charollais, lillois. Nous savons qu'on a répondu habilement à cette objection ; mais l'a-t-on fait victorieusement ? Au reste , rien de plus bizarre que notre orthographe et notre prononciation ; aussi Rivarol a raison de dire qu'on s'est fait une langue écrite (conforme à l'origine des mots), et une langue parlée (conforme au génie de la nation ] , ce qui occasionne entre l'orthographe et la prononciation un divorce qui dure et durera encore longtemps.

MONUMENT DE LA LANGUE FRANÇAISE AU XIl* SIÈCLE,

OMIS p. 53.

EXTRAIT d'une traduction de la Passion , que Ton croit d'environ 1198. Insultes faites au Sauveur et reniement de saint Pierre,

« Dons encommencerent li alquant scapir en lui et cuverre sa face , et batre a coleies et dire a luy, devyne : et li ministre lo battoient a fucicies. Et quant Pieres estoit en la cort de lez , se vint une des ancelles lo soverain prestre , et quant ilie ot veut Pieron ki se chafieuet al feu , se lesvui ardeit et se dist a luy : et tu estoies avec jehu de galileie. Cil desnoiet davant toz et se dit, ne ni sai ne ni nentent ce ke tu dis. Si ussit fuers davant la cort, se chanteit li jas. Lo parax quant une altre ancelle lot veut , se dist a ceos ki lai encor esteivent , car cist è de ceos. Lo parax un petit après dissent a Pieron cil ki lai estreivent , vraiement tu es de ceos , car tu es aussi galileus. Et cil encommençoit excommunier et jurier ke ju ne sai ke cist hom soit ke vos dites. Maintenant lo parax chanteit li jas : {car es ta parole te fait aparissant) se recordeit Pieres la parole jhesu »

Tbaduction. Donc quelques-uns commencèrent a cracher sur lui 9 a couvrir sa face , et à lui donner des soufflets et à lui dire : devine; et les ministres le frappaient de coups sur la joue. Et quand Pierre était près de là dans la cour, survint une des servantes du grand prêtre, et quand elle eut vu Pierre qui se chauffait auprès du feu, elle se leva aussitôt, et lui dit : Tu étais avec Jésus de Galilée ; celui-ci le nia devant tous , et dit : Je ne

sais , ni n*CDlcnds ce que tu dis. Il sortit devant la cour et le coq chanta. Pareillement , quand une autre servante Teut vu , elle dit à ceux qui étaient encore la , Celui-là est un de ceux ( de Jésus ] ; un peu après ceux qui étaient là dirent à Pierre , Tu es d*entre eux, car tu es Galiléen; et Pierre commença à excommunier (c'est-à-dire à protester avec emportement ), ^ et à jurer : Je^ ne sais ce que c'est que l'homme dont vous parlez. Aussitôt le coq cbanta pareillement ( et sa vériGa la parole )• Pierre se ressouvint de la parole de Jésus »

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